Utenzi

forme de poésie épique en swahili From Wikipedia, the free encyclopedia

L’utenzi ou utendi (pl. tenzi/tendi) est un genre majeur de la poésie classique swahilie[1], caractérisé par sa forme narrative et sa métrique rigoureuse[2]. Le registre épique y occupe une place prépondérante sans pour autant être exclusif. Le terme — utenzi en swahili standard et utendi dans les variantes septentrionales (Kenya et Somalie) — signifie « action » ou « haut fait ». L’Utendi wa Tambuka, l’Utenzi wa Shufaka et l’Utenzi wa vita vya Uhud[3], le récit épique de la bataille de Uhud, figurent parmi les exemples épiques les plus connus.

Toutefois, le terme désigne également la « poésie » au sens large : on trouve ainsi des tenzi religieux ou didactiques traitant d'éducation morale et sentimentale. L'œuvre de la poétesse Mwana Kupona, originaire de l'archipel de Lamu, appartient à ce genre. Dans son poème éponyme, elle prodigue des conseils à sa fille afin que celle-ci mène une vie conjugale harmonieuse, en accord avec les préceptes islamiques.

La récitation de ces poèmes demeure courante lors des mariages et des cérémonies ; un chanteur spécialisé, nommé mghani[4] en swahili, est souvent invité à cette fin[5]. Les poèmes tenzi sont un genre encore très populaire en Afrique de l'Est, et ils peuvent être utilisés comme vecteurs d'un message politique[6].

Par ailleurs, si historiquement l'utenzi est un art qui ressort de la civilisation islamique swahilie millénaire, il faut noter que son mètre a été utilisé pour diffuser un message chrétien à partir du XXe siècle. Le poète catholique Mathias E. Mnyampala a par exemple composé l'Utenzi wa Injili Takatifu (Poème des Saintes Évangiles)[7] et l'Utenzi wa Zaburi (Poème des Psaumes)[8] en adaptant des passages de la Bible en swahili aux règles de la composition classique de tenzi, contribuant, de là, à augmenter la versatilité de contenus véhiculés par cette forme dans toute l'aire swahilie. Julius K. Nyerere composera aussi des tenzi chrétiens en modifiant au passage les règles de versification mais en conservant les strophes de quatre vers octosyllabiques[9].

En définitive, l’utenzi se définit davantage par sa forme que par son contenu. Ce dernier peut être très divers, même aux époques classiques, et excède largement le seul registre de l'épopée.

Caractéristiques formelles du mètre Utenzi

Un utenzi consiste en strophes de quatre vers, dont chacun a huit syllabes. Les dernières syllabes des trois premiers vers de chaque strophe riment entre elles à l'intérieur de la strophe. Les syllabes finales des quatrièmes, et derniers, vers de chaque strophe présentent la même rime syllabique d'une strophe à l'autre. Ce qui forme une longue chaîne de rime, nommée bahari « la mer, l'océan, le mètre », entre les derniers vers de l'utenzi entier[2].

La structure type d’une strophe d’utenzi[2] se présente ainsi (8 syllabes par vers, x représente une syllabe quelconque, a la rime syllabique interne et B la rime syllabique inter-strophe):

  • Vers 1 : xxxxxxxa
  • Vers 2 : xxxxxxxa
  • Vers 3 : xxxxxxxa
  • Vers 4 : xxxxxxxB (Rime constante tout au long du poème)

La première strophe de l’Utenzi wa Tambuka est :

« Bisimillahi kutubu
yina la Mola Wahhabu
Arraḥamani eribu
na Arraḥimu ukyowa. »

 Utenzi wa Tambuka[10]

Remarque sur le sens du mot 'Utenzi'

Le mot swahili utenzi appartient à la classe nominale swahilie 11 (classe des noms en u-), qui regroupe notamment les concepts abstraits. Dans ce cas, l'abstraction est construite sur la racine verbale swahilie (et bantu) -tend- faire », « agir »)[4].

On retrouve ici une logique sémantique analogue à celle du terme français « poésie », issu étymologiquement du verbe en grec ancien ποιέω (poiéō), signifiant également « faire », « fabriquer » ou « créer ». Les deux termes, swahili et français, renvoient ainsi à l'idée fondamentale de composition et de création artistique[11].

À l'instar de la poésie grecque archaïque — et notamment des épopées homériques comme l'Iliade et l'Odyssée —, les compositions swahilies relevaient originellement de l'oralité et s'inscrivaient dans une dimension essentiellement sociale et collective. Tout comme les récits d'Homère, l'utenzi se caractérise par une longueur exceptionnelle et un temps de récitation étendu, ce qui lui confère un statut de texte de prestige au sein de la société[12].

Mais le terme utenzi renvoie aussi à l’« action » ou au « haut fait », il invite alors à une traduction alternative du mot utenzi. Plutôt que de désigner l'œuvre sous l'angle de la ποίησις (poièsis) grecque — l'acte de composition —, le terme pourrait être traduit par « geste », en référence à la poésie médiévale occidentale. En effet, le terme 'geste' est issu du latin gesta, pluriel neutre du participe passé gestus (du verbe gerere : « exécuter », « accomplir »), désignant littéralement les « actions » ou les « choses faites » avant de qualifier le récit qui les relate. Il fait parfaitement écho au terme swahili 'utenzi'[4]. Ce choix sémantique, particulièrement fécond pour les tenzi anciens dont l'objet est la narration d'exploits héroïques, s'efface cependant devant le sens plus général de « poésie » pour les productions qui n'appartiennent pas au registre épique[11].

La vitalité des tenzi repose, en somme, sur un polymorphisme[1] originel : si le genre est célèbre pour ses récits d'exploits héroïques, il a toujours constitué, parallèlement, un espace privilégié pour la réflexion morale, didactique ou religieuse. Du socle de la normativité sociale — dont l'Utenzi wa Mwana Kupona est le paradigme — aux joutes politiques contemporaines, ce mètre ne s'efface pas devant la modernité ; il s'affirme au contraire comme le réceptacle souverain d'une parole swahilie capable d'embrasser tous les registres de l'expérience humaine[13].

Notes et références

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