Vadé chez lui
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Vadé chez lui est une comédie en un acte et en vaudevilles, mêlée de scènes du genre grivois de Jacques Benoît Demautort créée au théâtre de l'Opéra-Comique, le 16 thermidor an VIII ().
Durant la Révolution, le Théâtre-Italien, qui avait officiellement repris son nom d’« Opéra-Comique », en 1780[a], subissait la rude concurrence du théâtre Feydeau, créé en 1789 par Autié et Viotti, pour exploiter le répertoire des opéras-comiques français et italiens[2].
Historique
Afin de reconquérir son public, et sortir de l’embarras financier où l’abandon du vaudeville, auquel il devait sa prospérité passée, l’Opéra-Comique a pris la résolution de retourner au genre du et genre, avec le Tableau des Sabines de Jouy, Dieulafoy et Longchamps, Une nuit de Frédéric de Dieulafoy et Favières. Vadé chez lui est la troisième production de de genre à avoir été entreprise par les acteurs de l’Opéra-Comique[3].
Oublié du public et des gens de lettres, le genre poissard, inventé par Vadé, a connu deux tentatives précédentes de faire revivre sa personne et sa manière, la première fois avec la création, au théâtre du Vaudeville, de Jean Monnet[b], de Barré, Jean-Baptiste Radet et Desfontaines, le 4 thermidor an VII ()[5], la seconde avec la création par Gouffé et Duval de Vadé à la Genouillère, folie poissarde en un acte et en prose, mêlée de vaudevilles, au théâtre des Troubadours, le 23 fructidor an VII (). Le succès de ces deux pièces[c], mettant Vadé en scène[8], n’a pu qu’inciter Demautort à remettre le créateur du genre poissard, son suiveur, Louis Lécluze, ainsi que divers personnages de la plus connue de ses pièces, la Pipe cassée, à la scène[3].
Le public a été préparé à la première de Vadé chez lui à la fin de la pièce le Locataire de Sewrin et Gaveaux par ce couplet d’annonce, sur l’air du vaudeville du Locataire :
Vadé chez nous reprend ses droits,
Et permettez qu’il se signale
En vous offrant, comme autrefois,
Le tableau des gens de la Halle.
Ce soir, comme chacun de vous
De logis est propriétaire,
Vadé, tremblant, est bien jaloux
De rester votre locataire. (bis.)[8]
Personnages, acteurs
- Vadé, homme de lettres : Jean-Baptiste-Sauveur Gavaudan.
- Lécluse, homme de lettres : Jean-Honoré Bertin.
- Jérome, passeur au bac des Invalides, amant de Catherine : Moreau.
- Un abbé, celui de la Pipe cassée : Augustin-Alexandre Saint-Aubin (d).
- La présidente de la Jurande, Madame Philippe.
- Javotte, l’une des Jurées, marchandes de la Halle : Madame Gonthier.
- Catherine, jeune fille, servante de Vadé : Madame Gavaudan.
- Un valet, à grande livrée : Kammerer.
- Les Jurées Dames de la Halle.
- Plusieurs femmes de la Halle, accompagnées de Forts de la Halle et de Charbonniers.
Argument
La scène est à Paris dans l’appartement de Vadé.
Vadé a recueilli Catherine, une jeune orpheline, qu’il a élevée près de lui. La destinant en mariage à Jérôme, passeur du bac des Invalides, il a contracté des dettes pour consigner cent écus en vue de ce mariage. Catherine lui sert donc, depuis quelque temps, de servante, mais elle craint, à chaque instant, de voi arriver les créanciers moins oublieux que Vadé, de leur créance. Elle doit, en outre souffrir les avances inopportunes de l’abbé de la Pipe cassée, sous prétexte, de lui donner l’éducation du monde, cherche à faire manquer son mariage, pour l’attirer chez lui. Aussi lorsqu'un ami de son maitre, Louis Lécluze, directeur du théâtre des Variétés-Amusantes, se présente chez Vadé, pour lui lire son Déjeuner de la Rapée, Catherine, qui le prend pour un créancier à cause de son habit noir, l’éconduit et lui dit de revenir plus tard. Elle engage ensuite Vadé à se tenir sous clef, lorsqu’il reviendra.
Lorsque Lécluze revient, Vadé et Catherine se sont enfermés, l’un dans son cabinet, l’autre dans sa chambre. Comprenant la méprise, Lécluze décide de feindre d’être réellement huissier, et fait un grand fracas comme s’il avait avec lui plusieurs sergents et records. Il contrefait plusieurs sortes de voix tantôt aiguës et glapissantes, tantôt grosses et fortes, fait semblant de bouleverser les livres et les papiers, et menace d’enfoncer la porte du cabinet où se trouve Vadé. De son côté, ce dernier appelle également du monde par la fenêtre, crie au feu et à l’assassin. Il imite avec la même adresse, le son de voix rauques et menaçantes de ses voisins, les gens de la Halle, censément appelés à sa rescousse. Lorsque n’y pouvant plus tenir, Vadé ouvre sa porte, croyant avoir à combattre une poignée de gens de justice, Lécluze se cache derrière. Le poète étonné de ne trouver personne, croit d’abord que les records ont pris la fuite, et appelle sa servante. Bientôt Lécluze se montre. Lorsqu’il examine le cabinet de Vadé, Lécluze comprend, en le découvrant vide, qu’il a également été abusé par son ami Vadé. Catherine est détrompée, et les deux amis rient de bon cœur du tour qu’ils se sont joués mutuellement.
Quant à Catherine, pour que la famille de Jérôme consente à son mariage, celle-ci doit, au préalable, être reçue Dame de la Halle. Comme ami de ces dames, Vadé les fait venir chez lui pour examiner si Catherine a toutes les qualités requises. Pour être reçue par la jurande, il faut être en état de parler, de jurer et de crier toute la journée, être de force à tout culbuter, à renverser les boutiques, les éventaires, à se chamailler avec les femmes, à leur arracher le bonnet, à battre la garde et à rosser l’commissaire. Or lorsque la jurande de ce redoutable corps se rend chez Vadé pour examiner Catherine, l’aspirante, intimidée, est jugée trop douce et trop craintive. La jurande la juge indigne de siéger dans la troupe. En vain a-t-elle évoqué son illustre ascendance :
Fruitière était ma mère
Et ma grand’mère aussi ;
Ma bisaïeule, Dieu merci,
Était aussi fruitière :
Ainsi, de mère en mère,
Remontant jusqu’à la première,
Eve, puisqu’elle a vendu
A son époux le fruit défendu,
Était aussi fruitière[d].
Le refus des femmes juges rend toute son énergie à Catherine qui, aiguillonnée par la colère, se met à les agonir d’injures, les traitant de harengères, mégères, opiniâtres, acariâtres, menteuses, quinteuses, querelleuses, criardes, bavardes et poissardes, s’oubliant jusqu’à jeter un tabouret à la tête de l’une des Femmes de la jurande. Aussitôt condamnée à faire des excuses, Catherine s’exécute, mais de telle façon que ses excuses deviennent une nouvelle source d’injures plus piquantes que les premières. Cet acte de courage la fait recevoir å l’unanimité. Jérôme lui donne le mouchoir rouge, que Javotte met sur son bonnet.
Réception
Vadé chez lui a obtenu un succès égal à celui de Vadé à la Grenouillière, et Vadé dans Jean Monet, l’année précédente. La Décade philosophique juge cette pièce meilleure que les deux autres fictionnalisant Vadé[3].
Un couplet du vaudeville de la fin a été redemandé :
Jérôme au Public.
Air : Tout le long de la rivière.
On vous voit sans être passeurs
Passer bien des chos' aux auteurs.
Sur la scèn' qu’un auteur s’embarque,
Quand il veut bien mener sa barque,
Hélas ! vous êtes trop humains
Pour lui r’fuser un coup de mains.
C’est qu' plus d’un’ pièce iroit sans le parterre
Tout le long, le long, le long d' la rivière.
Cet ouvrage, extrêmement gai et bien joué, a été très applaudi[10]. Le public a demandé l’auteur qui s’est presenté. Les Annales dramatiques doutent qu’une commère de la force de Catherine puisse avoir peur des huissiers, estimant que son caractère pèche essentiellement par l’unité de dessein, mais reconnait que vaudeville « offre des beautés du genre[11]. » Le Moniteur universel conclut que « le genre grivois, comme tous les autres, plait encore lorsqu’il est bien traité[12]. » La pièce a continué d’être jouée, dans les années suivantes, à Paris[13], et en province[14].