Économie de l'Empire ottoman
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L'économie de l'Empire ottoman concerne les différents aspects de la vie économique d'un État, l'Empire ottoman, qui a existé de 1299 à 1923, couvrant de vastes régions de l'Europe balkanique, du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord. L'État ottoman tirait l'essentiel de ses revenus de l'expansion militaire et de la fiscalité. Sa base économique reposait avant tout sur l'agriculture, puis sur l'industrie, les mines et le commerce. Son système de redistribution, différent de la féodalité européenne, passait avant tout par l'État. Dès le XIVe siècle, l'État ottoman procède à des recensements (defter) pour faciliter la perception des impôts et le financement de l'armée par le système du timar[1].
| Année | Population |
|---|---|
| 1520 | 11 692 480[2] |
| 1566 | 15 000 000[3] |
| 1683 | 30 000 000[4] |
| 1831 | 7 230 660[2] |
| 1856 | 35 350 000[2] |
| 1881 | 17 388 604[2] |
| 1906 | 20 884 000[2] |
| 1914 | 18 520 000 |
| 1919 | 14 629 000 |

L’agriculture, fondement de l'économie de l'Empire ottoman, dépend de l'abondance de la main-d'œuvre et des terres cultivables. La plus grande partie de la population vit sur de petites exploitations familiales, produisant sa propre subsistance et divers produits vendables sur les marchés comme le lait et la laine. Beaucoup de familles d'agriculteurs réalisent une première transformation artisanale, par exemple les tissus de laine produits dans les Balkans et vendus en Anatolie et Syrie. À partir du XVIIe siècle, l'État encourage les paysans à commercialiser leurs fruits, légumes et bétail, système qui se développe au XVIIIe siècle. Les tribus nomades tiennent une place non négligeable dans l'économie à travers leurs productions animales.
Le sultan est considéré comme propriétaire des terres et du sous-sol ; il peut les céder en pleine propriété, mais aussi revenir sur ces concessions et transformer des propriétés individuelles en biens publics[5]. La plus grande partie de l'espace rural est destiné à l'entretien de l'armée à travers le système du timar : chaque domaine doit pourvoir à l'entretien d'un soldat, l'équipement dépendant du revenu du timar ; les timariotes sont initialement musulmans mais, à partir du XVe siècle, ce statut est étendu à des chefs coutumiers chrétiens (Serbes, Grecs, Roumains ou Arméniens). La concession du timar, limitée à 3 ans à l'origine, tend à devenir héréditaire à partir du XVIe siècle[6],[7] et, à partir du règne de Soliman II, le bénéfice du timar est réservé aux musulmans[7]. La plupart des timars (environ 200 000 à la fin du XVIe siècle) n'assurent qu'un maigre revenu à leur titulaire, mais les domaines moyens (ziamets) ou grands (has), concédés à des dignitaires de l'armée ou de la cour, prennent de l'importance à partir du XVIe siècle[8].

L'unité de base (çift-hane), généralement de 5 à 15 hectares, est un domaine assez grand pour entretenir une famille paysanne avec une paire de bœufs : son revenu doit être suffisant pour équiper un soldat de cavalerie légère (sipahi). Le paysan (ra'ya), musulman ou chrétien, n'est pas assujetti à la terre, mais doit payer au titulaire du timar un droit d'entrée et la dîme de sa production, à quoi s'ajoutent des taxes sur le bétail, la pêche, les moulins, le miel, ainsi qu'un droit sur le mariage[5]. Certains paysans, les ortchakï, ne sont pas libres de leurs mouvements mais assujettis à l’État qui leur fournit la terre, la semence et le matériel ; ce type de contrat, appliqué notamment à la riziculture, tend à disparaître à la fin du XVIe siècle[5],[9] bien que la culture du riz reste importante en Égypte, Syrie, Anatolie et dans quelques régions des Balkans[10].
Une partie des terres cultivées, mais aussi des propriétés urbaines ont le statut de biens consacrés inaliénables (waqf, en turc vakıf) : leur revenu fiscal est affecté à des fondations pieuses ou d'utilité publique[11].
Mokha au Yémen devient, à partir du XVIIe siècle, un grand port exportateur de café. Au milieu du XVIIe siècle, le Yémen exporte environ 200 000 quintaux de café par an dont la moitié vers l'Égypte. Ce pays réexporte 50 000 quintaux par an vers les provinces ottomanes d'Europe et d'Anatolie dont 15 000 pour la seule ville de Constantinople[12].
Le maïs, venu d'Amérique et parfois appelé « blé de Turquie » par les Français, apparaît en Croatie en 1611 et se répand dans les pays danubiens et dans le reste de l'Empire ; il est surtout destiné à la consommation urbaine, les paysans se nourrissant de millet et de sorgho[13].

Le mûrier à soie est cultivé dans la région de Bursa au XVIe siècle pour pallier la rupture des importations de la Perse séfévide mais sa production reste limitée et décline à partir des années 1570 [14],[15]. D'autres plantes textiles sont cultivées comme le lin en Égypte et Thessalie, le chanvre dans les pays roumains, en basse Serbie et en Thrace[16]. Le coton, cultivé en Égypte depuis le Moyen Âge, est implanté à la fin du XVIIe siècle dans la région de Serrès en Macédoine ; il devient une des principales cultures de la Macédoine et de la Thessalie[13]. En 1790, l'Empire ottoman exporte 20 % du coton brut importé par l'industrie cotonnière britannique[17].
Les structures économiques évoluent au XIXe siècle avec l'urbanisation, le développement de l'irrigation, du chemin de fer, et l'afflux des réfugiés (muhacir) chassés par le recul territorial de l'Empire. Les céréales représentent toujours 70 à 90 % des surfaces cultivées en Anatolie à la fin du XIXe siècle et, grâce au chemin de fer, elles commencent à atteindre le marché de Constantinople. La production du coton connaît une rapide expansion lors de la guerre de Sécession, suivie par une chute brutale des cours ; elle reprend après 1900 ; en dix ans, la production est multipliée par 3 en Cilicie et par 2 en Syrie[18]. En 1905, la Cilicie exporte 43 000 balles de coton (de 200 kg chacune) et en 1913, 120 000[19]. Les oranges de Jaffa en Palestine deviennent un important article d'exportation au milieu du XIXe siècle. La production de raisins secs, de figues et de tabac augmente de façon massive[18]. Entre 1876 et 1908, la valeur des exportations agricoles augmente de 45 %.
La petite exploitation (moins de 5 hectares) reste le modèle dominant mais les grandes propriétés se développent. À partir de 1867, la loi autorise l'achat de terres par des étrangers. Des maisons de commerce occidentales, surtout britanniques, développent des grandes exploitations autour d'Izmir, mais elles abandonnent peu à peu cette activité à la fin du XIXe siècle à cause de la résistance de la main-d'œuvre musulmane et du banditisme. À la place, ce sont surtout des propriétaires grecs et arméniens, ainsi que des maronites au Liban, qui développent les cultures d'exportation dans les régions côtières, alors que les cultures céréalières de l'intérieur appartiennent surtout à des propriétaires musulmans[20].
Les machines agricoles commencent à être employées à partir de 1900, particulièrement en Cilicie, tandis que l'État crée des écoles d'agriculture et des fermes modèles à Halkalı (près de Constantinople), Bursa et Thessalonique. La Banque agricole (Ziraat Bankası) est créée en 1888 pour permettre aux paysans d'échapper aux usuriers ; en fait, elle profite surtout aux paysans aisés[21].
Artisanat et manufactures

Au Moyen Âge, certaines confréries soufies rassemblent des artisans et commerçants mais sans avoir un caractère d'organisations professionnelles. Les guildes sont citées pour la première fois vers 1580 et sont chargées de faire respecter des règles professionnelles. Certains centres manufacturiers sont réputés comme la céramique d'Iznik qui prospère entre 1585 et 1617. Les soieries de Bursa sont renommées ; cependant, à partir de 1574, la production de robes d'apparat à dorures (serâser) est réservée aux manufactures impériales de Constantinople[22].
Un décret de 1595 interdit l'emploi d'un tisserand musulman au service d'un maître chrétien[22]. Une part importante de la main-d'œuvre se compose d'esclaves, parfois des prisonniers de guerre en attente de rançon[22]. Des captifs sont aussi employés dans d'autres secteurs comme la construction navale[23].
L'arsenal impérial ottoman (Tersâne-i Âmire ), situé à la Corne d'Or à Constantinople du XVIe siècle à la fin de l'Empire, est un des plus grands centres industriels de la Méditerranée. En 1557, il compte 123 docks, chacun pouvant contenir deux galères en construction ou réparation[24]. Techniquement dépassé au XVIIIe siècle, il connaît plusieurs phases de modernisation et sort son premier navire à vapeur en 1838. Il est complété par des fonderies de canon, des fabriques d'armes et des ateliers de fabrication des vêtements des janissaires[25]. Les fondeurs de canons de la capitale peuvent être envoyés dans les forteresses frontalières pour y diriger la fabrication[26].
Au début du XIXe siècle, les artisans, surtout arméniens, restent actifs dans la métallurgie : dinanderie à Tokat et Erzurum, armes et outils en fer à Harput, Sivas et Diyarbakır, argenterie à Sivas et Kayseri, orfèvrerie à Van. Ils sont aussi présents dans le secteur textile : coton, laine, soie, tailleurs et fourreurs à Erzurum, tissage de la toile rouge à Bitlis, cotonnades autour de Maraş (Kahramanmaraş), de la laine à Saimbeyli en Cilicie[27].
La dissolution du corps des janissaires, protecteurs traditionnels des guildes de Constantinople, en 1826, accélère le déclin de celles-ci. Au cours du XIXe siècle, le recul de l'artisanat urbain est à peu près général : à Ankara, le tissage de laine a pratiquement disparu ; à Bursa, le nombre de métiers à tisser la soie tombe d'un millier à 75. Les cotonnades européennes, surtout britanniques, représentent 80 % du marché à la fin du siècle; cependant, une industrie ottomane du coton commence à se développer au début du XXe siècle[28]. Le travail de l'artisanat rural, surtout féminin, prend plus d'importance que le travail des guildes urbaines à main-d'œuvre surtout masculine. Bien que le manque de capitaux entrave le développement industriel, des centres de production se développent à partir des années 1830 à Thessalonique, Edirne, dans l'ouest anatolien et au Liban. La soie brute et les tapis orientaux constituent les principaux articles d'exportation : ces deux industries emploient 100 000 personnes en 1914. La production de tapis, dans l'ouest de l'Anatolie, est un des rares succès à l'exportation[28]. La Régie co-intéressée des tabacs de l'empire ottoman, monopole public créé en 1881, est une des principales entreprises industrielles à la fin de l'époque impériale.
En dehors des entreprises d'État, la production industrielle est largement dominée par les minorités ethniques. Selon un recensement des industries fait en 1913-1915, 50 % du capital industriel appartient à des Grecs, 20 % à des Arméniens, 5 % à des juifs, 10 % à des étrangers et seulement 15 % à des Turcs[29].
Malgré ces efforts tardifs, en 1914, l'Empire ottoman représente moins de 1 % de la production industrielle mondiale. Il n'a aucune fabrication d'acier et dépend entièrement des importations pour son armement, son matériel de transport et ses équipements de transmission[30].


