Édouard Deiss
From Wikipedia, the free encyclopedia
| Naissance | |
|---|---|
| Décès | |
| Nationalité | |
| Activité |
Édouard Deiss, né le 18 février 1816 à Bouxwiller et mort le 10 juin 1873 à Paris, est un chimiste et industriel français. Il met au point un procédé d’extraction des corps gras par le sulfure de carbone (CS₂) qui fait l'objet de plusieurs brevets. Ses travaux le placent parmi les pionniers de la chimie industrielle appliquée à l’huilerie, à la savonnerie et à l’agro-industrie. Une rue de Marseille porte son nom.
Né le 18 février 1816 à Bouxwiller en Alsace, Édouard Deiss grandit dans cette petite ville où fonctionne une importante usine chimique qui traite le minerai des mines voisines de Batsberg et produit alun, vitriol et bleu de Prusse[1]. Cet environnement industriel constitue probablement sa première exposition à la chimie avant sa formation de pharmacien. Il a également suivi les cours de chimie de Jean Baptiste Dumas à la Sorbonne, ce qui explique la solidité de sa formation scientifique. Plusieurs de ses produits chimiques — notamment les acide chlorhydrique et azotique, la potasse caustique, le bicarbonate de potasse, l’hyposulfite de soude et le cyanure de potassium — sont présentés à l’Exposition universelle de Paris de 1855, comme le rapporte le Moniteur industriel dans son numéro du 27 mai 1855.
En 1846, alors pharmacien, il est chargé d’un intérim à l’hôpital Saint Louis à Paris par le docteur Soubeyran. Il installe un laboratoire au 8 rue des Récollets, où il mène des recherches de chimie industrielle. Il y fabrique notamment du cyanure de potassium et du bicarbonate de potasse, et entreprend ses premières expériences sur la fabrication du sulfure de carbone (CS₂), alors vendu entre 50 et 60 francs le kilogramme.
Entre 1846 et 1848, il met au point un appareil permettant une production continue de sulfure de carbone. En 1848, le chimiste Jean Augustin Barral vient constater le fonctionnement de son usine, située rue des Récollets. Ce témoignage constitue la première attestation de fabrication industrielle de sulfure de carbone en France. Dans les années 1850, Deiss développe un établissement à Pantin, où il applique à l’échelle industrielle le procédé qu’il a mis au point. Dans un article publié en 1856, il indique y produire environ 50 kg de CS₂ par jour grâce à un appareil de trois cornues. Ses travaux donnent lieu à plusieurs brevets : en France (1855), au Royaume Uni (1856) et aux États-Unis (1858). Il insiste sur le fait que son invention ne réside pas seulement dans l’usage du sulfure de carbone comme solvant, mais aussi dans la régénération intégrale du solvant engagé dans les matières, condition indispensable à une exploitation industrielle sûre et économique[2],[3].
Vers 1855, il s'installe à Marseille alors centre majeur de l’huilerie et de la savonnerie. Il y applique son procédé d’extraction par solvants à la valorisation des grignons.
En 1862 il se rend à l'Exposition universelle de Londres pour recevoir deux médailles d'or[4]
- p. 30 : Pour la fabrication du bisulfure de carbone à grande échelle, et pour l’emploi de cette substance dans un appareil particulier destiné à l’extraction de matières grasses à partir de résidus jusqu’alors perdus.
- p. 99 : Excellente fabrication de savon à l’huile d’olive.
Il profite de son séjour pour écrire : Un Été à Londres, souvenirs d'un passant qui sera publié par son neveu Edouard Emile Deiss chez Flammarion en 1900. En 1868, dans un mémoire présenté devant le tribunal d’Aix‑en‑Provence à l’occasion d’un litige relatif à son brevet de 1855[5], Édouard Deiss résume les principes de son procédé d’extraction des corps gras par le sulfure de carbone, en mentionne les applications industrielles et cite les usines qu’il a créées ou dirigées en France, en Belgique et en Angleterre. Le procédé avait été présenté dès 1856 dans deux résumés techniques[6], qui en exposaient les principales utilisations. Selon un dossier administratif conservé aux Archives nationales (cote F/12/51221863‑1868), Édouard Deiss est enregistré comme « fabricant de produits chimiques » et réside en 1868 au 63, rue de Bretagne, à Paris[7]. La même année, il fonde à Saint‑Denis une société spécialisée dans la fabrication du sulfure de carbone[8].
Il opte pour la nationalité française en 1872. Il réside alors 4 rue de Turbigo à Paris, où il meurt le 10 juin 1873.
Famille
Édouard Deiss appartient à une famille originaire d’Alsace, dont plusieurs membres sont actifs dans l’industrie au XIXe siècle.
Il est notamment :
- Le fils de Dominique Deiss (Haguenau 1783-Bouxwiller 1858), maire de Bouxwiller (1816-1825), docteur en médecine (Würzburg puis Strasbourg en 1827). Sa deuxième thèse porte sur l’état sanitaire de la ville de Bouxwiller.
- Le père de Gustave Deiss, négociant et administrateur de la Société marseillaise du sulfure de carbone
- L’oncle de Jules Deiss (1844–1912), industriel et homme politique à Salon de Provence[9]
- Jules, né en Alsace, est contremaître à Marseille lors de son mariage en 1865, dans l’usine de son oncle[10].
- Édouard Deiss est présent à son mariage, ce qui confirme la proximité familiale et professionnelle entre les deux hommes
- L’oncle d’Édouard Émile Deiss (né en 1854), auteur de plusieurs ouvrages de voyage et d’économie industrielle
Travaux et innovations
Extraction des huiles par solvants
Les premiers travaux d’Édouard Deiss sur l’extraction des huiles par solvants apparaissent dans ses brevets français de 1855 et 1856, qui portent sur l’emploi de solvants volatils et sur la génération du sulfure de carbone. Ces procédés sont ensuite étendus à l’international par un brevet britannique (1856) et un brevet américain (1858), qui reprennent et adaptent les principes déjà déposés en France.
Ces méthodes d’extraction par solvants sont étudiées dans plusieurs traités de chimie industrielle de la seconde moitié du XIXe siècle :
- Anselme Payen, Précis de chimie industrielle (1864), qui analyse l’usage croissant des solvants organiques dans l’huilerie[11].
- Edmond Frémy, Encyclopédie chimique (1870–1880), qui présente les procédés d’extraction par solvants développés dans les années 1850–1860[12].
- Paul Girardin, Traité de chimie appliquée aux arts industriels (1867), qui détaille l’emploi du sulfure de carbone dans l’extraction des huiles[13].
Ces ouvrages situent les travaux de Deiss dans le mouvement d’innovation qui transforme alors l’industrie des corps gras. Plusieurs chimistes contemporains ont toutefois exprimé des réserves sur l’usage du sulfure de carbone dans l’extraction des huiles végétales.
En 1857, le pharmacien‑chimiste E. Coët publie dans la presse industrielle une critique portant sur la toxicité du solvant, les difficultés de récupération du produit et les risques liés aux opérations de distillation. Ces objections, formulées dans un contexte d’ateliers encore largement artisanaux, illustrent la réception contrastée des procédés d’extraction par solvants au moment de leur introduction[14].
Fabrication du sulfure de carbone (CS₂)
Les brevets français de 1856 et 1867 décrivent la génération du sulfure de carbone et plusieurs perfectionnements apportés à sa fabrication. Les brevets américains de 1858 reprennent ces principes et portent sur la construction d’appareils destinés à la production du solvant et à son emploi pour l’extraction des matières grasses.
Le sulfure de carbone devient, dans la seconde moitié du XIXe siècle, un produit important pour l’industrie chimique, la savonnerie et l’agriculture.
Diffusion industrielle
Dans son mémoire de 1868, Deiss décrit ses activités dans plusieurs usines en France, en Belgique et en Angleterre. Ses procédés sont également évoqués dans la presse technique, notamment dans Le Moniteur industriel, qui publie plusieurs articles sur l’extraction par solvants entre 1855 et 1865[15].
Brevets
Édouard Deiss dépose en France, entre 1855 et 1872, une série de titres couvrant un large spectre de la chimie industrielle. Ses dépôts concernent aussi bien la chimie minérale (cyanures, prussiates, sulfates), la galvanisation, la chimie organique aromatique (nitrobenzène), la parfumerie, que l’extraction des huiles par solvants et la fabrication du sulfure de carbone. Ses derniers brevets portent sur la savonnerie et la stéarinerie. L’ensemble témoigne d’une activité inventive continue jusqu’à son décès.
L’ensemble de ces dépôts illustre l’extraordinaire productivité d’Édouard Deiss, actif sans interruption pendant près de vingt ans dans des domaines très variés de la chimie industrielle. Il passe avec aisance de la chimie minérale à la galvanisation, de la chimie organique aromatique à la parfumerie, puis à l’extraction des huiles par solvants et à la fabrication du sulfure de carbone. Ses derniers brevets, consacrés à la savonnerie et à la stéarinerie, montrent qu’il poursuit ses recherches jusqu’à la fin de sa vie. Cette diversité et cette continuité témoignent d’une activité inventive exceptionnelle, qui ne s’interrompt qu’avec son décès.
Brevets français
- 22665 (05 mars 1855) – Procédé de fabrication du cyanure de potassium pur
- 23095 (07 avril 1855) – Procédé de zingage des fils de fer et objets de quincaillerie
- 25374 (13 novembre 1855) – Procédé d’extraction du suif, des os et dégraissage des laines
- 30164 (16 décembre 1856) – Emploi du sulfure de carbone comme dissolvant du caoutchouc et génération de ce sulfure
- 41868 (13 août 1859) – Procédé de fabrication de nitro‑benzine (essence de mirbane)
- 54126 (12 mai 1862) – Procédé d’extraction et de purification des parfums des fleurs
- 76351 (07 mai 1867) – Extraction d’huile d’olives blanches au sulfure de carbone
- 77731 (05 septembre 1867) – Perfectionnements relatifs à la fabrication du sulfure de carbone
- 89806 (11 mai 1870) – Procédé de blanchiment de savon
- 93049 (04 novembre 1871) – Procédé de fabrication de prussiate de potasse
- 95833 (13 juillet 1872) – Système de fabrication de l’acide stéarique supprimant la pression à chaud
Brevets étrangers relatifs à l’extraction des huiles et à l’usage du sulfure de carbone
- Brevet anglais : no 390 (14 février 1856)
- Brevet américain : no n° 20045 (27 avril 1858)
Œuvres
- Mémoire présenté devant le tribunal d’Aix (1868). Notice BnF
Usine de Marseille
L’usine fondée par Édouard Deiss à Marseille constitue, après sa mort en 1873, l’actif principal d’une importante restructuration industrielle menée par sa veuve. Par un acte notarié reçu le 21 mars 1881 par Me Louis Laporte et publié dans Le Petit Provençal du 8 mai 1881, Mme Clémentine‑Geneviève Simon, veuve Édouard Deiss, acquiert quatre lots de terrain au quartier de Saint‑Jean‑des‑Chartreux, consolidant ainsi l’assise immobilière de l’entreprise familiale[16].
Quelques semaines plus tard, l’ancienne « usine Édouard Deiss » est apportée à une nouvelle société anonyme, Sulfure de Carbone – Huilerie et Savonnerie, dont la convocation de l’assemblée générale constituante, datée du 8 mai 1881, identifie Mme veuve Édouard Deiss comme fondatrice et apporteuse de l’usine. L’avis, publié le même jour dans la presse marseillaise, est signé par Gustave Deiss, son fils, agissant par procuration[17]. La constitution de la société et ses premières données financières (capital initial, notaire instrumentaire, apports, administrateurs) figurent dans le Bulletin des sociétés anonymes pour l’année 1881, qui confirme la reprise directe des installations Deiss par la nouvelle entité[18].
La société poursuit la production de sulfure de carbone (CS₂), utilisé notamment pour l’extraction des huiles végétales et la lutte contre le phylloxéra. Elle devient l’un des principaux fournisseurs de la Compagnie Paris‑Lyon‑Méditerranée (P.L.M.). Connue ultérieurement sous le nom de Société marseillaise du sulfure de carbone, elle demeure active jusqu’en 1969, date à laquelle elle cesse ses activités industrielles.