Étymologie de religion

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La littérature latine de l'Antiquité a transmis plusieurs étymologies du mot « religion ». Les plus citées aujourd'hui sont relegere signifiant « relire » et « reprendre pour choix de nouveau » et religare signifiant « relier ». Ces étymologies se trouvent dans les œuvres de Cicéron qui cite l'étymologie relegere[1] (en l'ayant peut-être tirée d'une œuvre disparue de Varron), Servius qui cite l'étymologie religare[2], Lactance qui défend l'étymologie religare contre celle donnée par Cicéron[3], et Saint Augustin qui propose des interprétations de l'une et de l'autre[4]. Plus tard, Isidore de Séville[5] puis Saint Thomas d'Aquin[6] ont cité et repris les interprétations de Saint Augustin.

Les idées de « lien » ou de « relecture » n'indiquent pas à elles seules la signification que les auteurs entendent faire valoir en donnant l'une ou l'autre étymologie. Lactance puis Augustin, lorsqu'ils écrivent que religion vient de relier (religare), font valoir que la religion devrait être « ce qui relie à Dieu et à lui seul ». Par ailleurs Augustin rejette la religion envisagée comme « lien social », mais aujourd'hui l'étymologie religare est souvent donnée à l'appui de cette idée. L'étymologie « relire » (relegere) initialement donnée par Cicéron a reçu de nombreuses interprétations. Cicéron donne son argument étymologique dans un jeu de mots, en faisant valoir que la religion est de l'ordre de l’intelligence, de la diligence et de l’élégance (distinction), au contraire de la superstition. Reprenant les mots de Cicéron, Augustin estime que la religion est diligence par opposition à la négligence. Augustin prend par ailleurs l'idée de relecture comme une « relecture de Dieu en soi », une médiation. Il introduit enfin dans ses arguments étymologiques sur la religion l'idée de choix, la religion devant être pour lui un « choix renouvelé de Dieu ». Pour cela, il transforme légèrement l'étymologie religere (relire) en re-eligere (réélire). Thomas d'Aquin y verra une troisième étymologie. Commentant directement le texte de Cicéron, Jean Calvin considère que la religion est de l'ordre de la mesure par opposition à l'excès. Enfin, par rapport à la connaissance actuelle de la religion des Romains, il est aussi possible de prendre l'idée étymologique de « relecture » dans le sens rituel, le mot viendrait de la pratique de « relire » les rites effectués pour s'assurer que cela a été bien fait.

Le terme religere renvoie aussi à reprendre de nouveau comme choix. Il s'agit de reprendre sa foi de nouveau, de la choisir de nouveau. Par exemple, la négation du péché au quotidien en actualisant, au sens sartiren, le péché quotidiennement par sa négation revient à reprendre de nouveau sa foi par la pratique.

Ainsi, vivre quotidiennement sous l'égide du péché en le niant quotidiennement est garant de la notion de religere et est le fondement de la religion. C'est de reprendre son choix lié à la religion par sa pratique et de garder la foi en la notion du croire par l'actualisation d'actions qui fondent le filigrane dont l'assise est axiophanique, terme provenant de axios, en grec, valeur, et phanein, manifestation. Ce terme renvoie au terme hiérophanie de Mircea Eliade et signifie la manifestation du sacré, hieros, sacré. Religere renvoie donc à l'axiophanie de la religion.

Tandis que les auteurs médiévaux citaient ces deux étymologies sans les considérer opposées l'une à l'autre, les discussions sur la question de savoir laquelle des deux est la vraie ont pris leur essor au XIXe siècle. L'ensemble des occurrences du terme religion dans les textes latins les plus anciens ont alors été étudiées pour y découvrir le sens véritable du mot dans son origine. Il en est ressorti que le terme religio aurait été originellement connoté de l'idée de « crainte superstitieuse » ou de « scrupule de conscience ». L'idée de scrupule a dès lors été associée à l'étymologie relegere, notamment par Salomon Reinach puis par Émile Benveniste. Ce dernier jugeait en outre l'étymologie religare « fausse » et « d'invention chrétienne », tandis qu'il estimait, à partir de l'étymologie relegere, que la religion devait être de l'ordre d'une reprise sur soi ou du recueillement[7]. Il n'y a aucun argument décisif qui permette de savoir si l'une des étymologies est « vraie », ni pour déterminer si l'une est plus romaine ou chrétienne que l'autre. Aujourd'hui, dans les études francophones c'est l'étymologie relegere qui est considérée comme généralement admise, tandis que dans les études anglophones c'est plutôt celle de religare.

L'étude d'Émile Benveniste sur les étymologies de religion dans Le Vocabulaire des institutions indo-européennes est de loin le document le plus cité et le plus autorisé sur ce sujet[7]. Il a aussi de ce fait été très critiqué, notamment par Jacques Derrida qui estime qu'il relève d'une série de scandales logiques ou de paradoxes[8].

Pour Daniel Dubuisson, la démarche consistant à s'appuyer sur les étymologies pour déterminer l'origine de l'idée de religion, pour habituelle qu'elle soit, « a tendance à minimiser ou à annuler le rôle de l'histoire, de ses continuels modifications et infléchissements, en cherchant à préserver un lien essentiel entre l'acception actuelle, vivante, d'un mot et son hypothétique acception première élevée au rang de donnée fondatrice originelle[9]. » La signification du mot religion a en effet beaucoup évolué au cours de l'histoire. Celle qu'il a aujourd'hui dépend fortement du fait qu'il a commencé à être employé au tournant des XVIe et XVIIe siècles pour désigner les confessions religieuses ou Églises apparaissant en s'opposant les unes aux autres dans le mouvement des réformes religieuses. Le terme religion sert depuis à désigner « des religions », c'est-à-dire des ordres réputés distincts et inconciliables dans lesquels est recommandé ce qu'il faut faire et ce qu'il faut croire, et c'est le plus souvent en fonction de ce que sont ces religions que l'on cherche à comprendre ce qu'est la religion[10]. Les réalités que l'on appelle aujourd'hui « religions » n'ayant jamais été conçues ni désignées comme telles avant la fin du XVIe siècle, il est douteux que l'on puisse trouver dans des textes latins de l'Antiquité une signification du terme religion directement applicable à ce qui s'appelle aujourd'hui religion.

Dans l'Antiquité, donner un argument étymologique revenaient à faire valoir le « sens vrai des mots » (ἔτυμος/vrai - λογία/langage). Sur la forme, les étymologies sont des rapprochements entre deux mots : tel mot vient de tel autre mot. Le rapport établi entre ces mots est « idéal plus que réel[11] », l'argument permettant ainsi de faire valoir ce que devrait être la chose plutôt qu'il ne dit ce qu'elle est. Les livres V à VII du De la langue latine de Varron témoignent de ce que l'habitude de donner des arguments étymologiques pouvait être adossée à des théories d'origine stoïcienne. Cependant, la pratique de citer des étymologies déborde largement le cadre d'une « science étymologique » que souhaitait Varron. Il s'agit plus largement d'un moyen auxiliaire dans les argumentations. L'argument étymologique est occasionnel mais fréquent dans la littérature latine antique et peut se trouver dans n'importe quel type de discours. Les écrivains latins connaissent à peu près tous les mêmes étymologies puisqu'ils les tiraient de quelques recueils établis à cet usage, en particulier ceux de Varron. Au VIIe siècle Isidore de Séville a constitué une nouvelle somme des étymologies circulant à son époque.

Au XVIIe siècle l'étymologie commence à intéresser en tant que discipline et l'on cherche à en faire une science tout en rejetant les théories antérieures. Mais selon Paul Zumthor l'étymologie n'a jamais été valablement constituée en science malgré les efforts que Turgot et d'autres y ont consacré[12] Il estime que l'étymologie peut être considérée comme un « loisir lettré » ou un art. Pour Bernard Dupriez : « en rhétorique l'étymologie est presque toujours fausse, et si elle prend la forme d'un argument qui ne prouve rien, elle dit beaucoup[13] ».

Alors que la sémantique du mot religion pose aujourd'hui des « problèmes redoutables » aux spécialistes des sciences des religions[14], certains auteurs tels que Camille Tarot continuent d'avoir recours aux étymologies pour établir une définition du terme[15]. D'autres auteurs, tels que Pierre Gisel[16] ou Jean Grondin, retiennent les passages des textes anciens dans lesquels il est question de ces étymologies comme des sources historiquement situées et qui comptent parmi celles qui peuvent être utilisées pour chercher à comprendre aujourd'hui ce que pouvait signifier le terme latin religio à l'époque de Cicéron, de Lactance ou d'Augustin. Jean Grondin signale par ailleurs qu'une étymologie n'est pas une définition, et qu'il est faux de dire que Cicéron aurait défini la religion comme relecture.

Étymologies de religion dans la littérature latine

Discussions modernes sur les étymologies

Compléments

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