Affaire Boualem Sansal
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L'affaire Boualem Sansal est une affaire judiciaire en Algérie, à la suite de l'incarcération de l'écrivain franco-algérien Boualem Sansal, le , celui-ci ayant contesté les frontières actuelles de l'Algérie avec le Maroc dans le média français d'extrême droite Frontières. Cette arrestation a pour effet d'intensifier la crise diplomatique entre Alger et Paris. Le , il est condamné à une peine de cinq ans de prison ferme et à une amende de 500 000 dinars pour « atteinte à l’unité nationale ». Il est gracié par le président Abdelmadjid Tebboune le à la demande de son homologue allemand Frank-Walter Steinmeier.
Réactions
Le , Boualem Sansal est arrêté à Alger par la police algérienne et placé sous mandat de dépôt dans une unité pénitentiaire d’un hôpital d’Alger[1].
Une procédure pénale est ouverte contre lui pour « atteinte à l'unité nationale ». Celle-ci serait liée à de récentes déclarations faites au média d'extrême droite Frontières, dans lesquelles il reprend la position du Maroc selon lequel son territoire aurait été tronqué, durant la colonisation, au profit de l'Algérie[2] : « Quand la France a colonisé l'Algérie, toute la partie ouest de l'Algérie faisait partie du Maroc : Tlemcen, Oran et même jusqu'à Mascara. Toute cette région faisait partie du royaume[3],[4]. »
Il est poursuivi en vertu de l'article 87 bis du Code pénal algérien qui réprime les « crimes qualifiés d'actes terroristes ou subversifs », visant notamment les manœuvres « [portant] atteinte à l'intégrité du territoire national ou [incitant] à le faire, par quelque moyen que ce soit » selon une ordonnance prise lors de la répression du Hirak[5],[6].

Le , son avocat, le français François Zimeray, annonce que l'écrivain a fait appel de sa mise en détention[7]. Quelques jours plus tard, François Zimeray fait savoir qu'il n’a pas pu obtenir de visa d'entrée en Algérie pour rencontrer son client[8],[9]. Le , la chambre d'accusation rejette la demande d'appel et maintient Boualem Sansal en incarcération[10].
Selon des médias français, le , des hommes qualifiés d'« émissaires du régime algérien » par le magazine Marianne rendent visite à Boualem Sansal dans sa chambre du pavillon pénitentiaire de l'hôpital Mustapha-Pacha et lui suggèrent de prendre « un avocat non juif », pour faciliter sa défense, afin que ce dernier ait des chances d’obtenir un visa pour pouvoir visiter son client mais aussi pour sa sécurité face à la haine qui le vise en Algérie[11],[12]. Aussi, selon son avocat, Boualem Sansal décide, dès le , d'entamer une grève de la faim pour dénoncer « les pressions exercées sur lui »[13],[14],[15]. François Zimeray indique également que le protocole de soins pour traiter le cancer de Boualem Sansal est interrompu du fait de cette grève de la faim[16]. Le bâtonnier d’Alger, Mohamed Baghdadi, dément les informations données par François Zimeray et affirme que ce dernier n'est plus l'avocat de Boualem Sansal, qui a choisi de se défendre seul. Il conteste aussi les critiques concernant des entorses à la procédure[17]. Dans un entretien accordé à Sud Radio au sujet de l'affaire Boualem Sansal, le recteur de la grande mosquée de Paris, Chems-Eddine Hafiz, dément les affirmations de certains médias français selon lesquelles l'avocat François Zimeray se serait vu refuser un visa pour défendre Sansal « parce qu’il est juif »[18]. Il a également rappelé que c'est l'éditeur Gallimard qui a désigné François Zimeray comme avocat de Sansal, et non l'intéressé lui-même, ce qui est contraire au droit pénal. L’avocat français a sollicité une deuxième demande de visa pour rencontrer l'écrivain ; il « n’a pas reçu de réponse mais n’a pas été refusée »[18].
Le , Boualem Sansal comparait devant un juge du tribunal de Dar El Beïda, selon des sources médiatiques. Celles-ci rapportent qu'un nouveau chef d'inculpation pèse sur lui, celui d'« intelligence avec des parties étrangères ». D'après le journal Ennahar, il est accusé d'avoir, par le passé, transmis à l'ambassadeur de France en Algérie des informations et renseignements sensibles à caractère sécuritaire et économique[19]. Le , le parquet du tribunal de Dar El Beida requiert dix ans de prison et une amende d’un million de dinars (environ 6 887 euros)[20].
Lors du procès, qui a duré vingt minutes[21], Boualem Sansal apparaît en bonne condition et confirme son choix d'assurer lui-même sa défense[22]. Il ne nie pas les faits, mais conteste la qualification retenue par l'accusation, estimant que les propos qui lui sont reprochés relèvent de sa liberté d'expression. Cela inclut également les échanges retrouvés dans sa messagerie avec deux ambassadeurs de France en Algérie[22],[23]. Le , il est condamné à une peine de cinq ans de prison ferme et à une amende de 500 000 dinars (environ 3 500 euros)[24]. Le , François Zimeray annonce que Boualem Sansal fait appel de sa condamnation[25]. Il est jugé en appel le , seul après qu'il a refusé les avocats algériens commis d’office, le procureur demande dix ans de prison ferme. Boualem Sansal se défend : « La Constitution garantit la liberté d’expression et de conscience et pourtant je suis là »[26]. Le , alors qu'il est défendu par le nouvel avocat français Pierre Cornut-Gentille, la cour d'appel d'Alger confirme la peine de cinq ans de prison de Boualem Sansal[27].
Il est gracié par le président Abdelmadjid Tebboune le [28].
En , Boualem Sansal indique avoir décidé d'attaquer devant la justice internationale Abdelmadjid Tebboune, considérant qu'il n'a pas eu un « vrai procès, avec des avocats et des observateurs internationaux »[29].
Sphère politique

L'arrestation de Boualem Sansal a intensifié la crise entre Alger et Paris, déjà exacerbée depuis le par l'annonce du soutien de la France aux positions marocaines sur le Sahara occidental[22]. En France, sa récente acquisition de la nationalité française est mise en avant pour exiger sa libération, une revendication particulièrement exploitée par l'extrême-droite, qui s'empare de cette affaire pour accentuer ses critiques envers l'Algérie[22].
Le , le président algérien Abdelmadjid Tebboune évoque pour la première fois l'arrestation de Boualem Sansal, qu'il qualifie d'« imposteur envoyé par la France »[30]. Pour sa part, le président Emmanuel Macron affirme, le , que l'Algérie « entre dans une histoire qui la déshonore » en maintenant en détention l'écrivain âgé et malade[31].
Le , le Parlement européen adopte par une écrasante majorité une résolution pour condamner son arrestation et réclamer sa libération immédiate et inconditionnelle[32]. L'abstention ou le vote contre cette résolution de certains députés de La France insoumise, dénonçant une instrumentalisation de l'affaire par la droite et l'extrême droite dans les relations entre la France et l'Algérie[33],[34], provoquent une polémique en France, où leurs votes sont qualifiés de « honte » par des personnalités, de gauche et de droite[35],[36].
Dans une interview accordée à L'Opinion, le président algérien estime qu’il ne s’agit pas « d’un problème algérien » mais d’une question relevant de « ceux qui l’ont créé ». Selon lui, « d’autres cas de binationaux n’ont pas suscité autant de solidarité » et cette affaire viserait à « mobiliser contre l’Algérie »[37]. Concernant l’absence de visite consulaire pour l’écrivain, le président algérien souligne qu’il était « avant tout algérien ». Il ajoute que Boualem Sansal était pris en charge médicalement et serait jugé dans les délais impartis. Il précise également que l’écrivain pouvait communiquer régulièrement avec sa femme et sa fille[37].

Le , François Bayrou, Premier ministre français, mentionne « une grande inquiétude » concernant la santé de Boualem Sansal et relève les pressions qui « mettent en cause ses avocats »[38]. La condamnation de l'écrivain est critiquée par tous les partis politiques français « de LFI au RN »[39].
Début , Jean-Luc Mélenchon, figure tutélaire de La France insoumise, demande au président Abdelmadjid Tebboune « d’user de ses pouvoirs constitutionnels » en libérant l'écrivain Boualem Sansal et le journaliste Christophe Gleizes[40]. Pour sa part, le député européen François-Xavier Bellamy estime le , jour de Fête de l'Indépendance en Algérie, que « dans l'immédiat, la première chose à faire, c'est d'engager le bras de fer indispensable pour faire valoir nos principes, la libération de Boualem Sansal, nos intérêts, le respect absolu de notre souveraineté sur le plan migratoire »[41],[42].
En Belgique, en , les députés de la Chambre des représentants votent à l'unanimité une résolution demandant la libération immédiate et inconditionnelle de Boualem Sansal[43].
En , Emmanuel Macron, mettant notamment en avant l'incarcération pérenne de Boualem Sansal et de Christophe Gleizes, demande au gouvernement français des mesures de rétorsions plus fortes [44].
En , Boualem Sansal refuse sa nomination pour le prix Sakharov 2025 par le groupe d’eurodéputés Patriotes pour l'Europe présidé par Jordan Bardella, membre de l'extrême droite en France. Par l’intermédiaire de sa femme , il s'est exprimé contre cette proposition de nomination en déclarant que c'est une « Une démarche insidieusement partisane »[45],[46].

En , le président allemand Frank-Walter Steinmeier sollicite le président Abdelmadjid Tebboune pour obtenir la libération de l'écrivain : « J'ai demandé à mon homologue algérien de gracier Boualem Sansal, et ce geste serait l'expression d'un esprit humanitaire et d'une vision politique éclairée, reflétant également ma relation personnelle étroite avec le président Tebboune et les excellentes relations entre nos deux pays »[47],[48]. Le président allemand propose le transfert de Boualem Sansal en Allemagne pour « y bénéficier de soins médicaux compte tenu de son âge avancé et de son état de santé fragile »[49].
Société civile
En Algérie, la nouvelle de son arrestation est accueillie avec une certaine indifférence. Le quotidien algérien en ligne TSA estime que les Algériens reprochent à Sansal d'adhérer aux thèses de l'extrême droite française et dénonce également son positionnement perçu comme favorable au Maroc, dans un contexte marqué par la montée de discours expansionnistes au sein du royaume[50],[51]. Pour El Watan, Boualem Sansal aurait symboliquement concédé une partie du territoire algérien au voisin occidental dans ses propos. Le journal l'accuse d'avoir été envoyé en éclaireur pour sonder la détermination de l'État algérien à défendre ses frontières, ce qui aurait suscité une réaction unanime du peuple en faveur de la souveraineté nationale[52].
En France, des meetings de soutien sont organisés pour demander la libération de l'écrivain[53],[54].
Trois comités de soutien sont constitués pour le défendre : le Comité de soutien international à Boualem Sansal, qui comprend plus de 1 300 membres d’une vingtaine de nationalités, le Comité belge de soutien à Boualem Sansal, et les Amis de la liberté avec Boualem Sansal, qui regroupe près de 1 400 participants[55].
En Allemagne, des intellectuels allemands et internationaux signent une tribune, en , pour demander la libération de l'écrivain : « Il n'y a qu'une seule chose que l'on puisse dire au gouvernement algérien : aucun écrivain ne doit être emprisonné à cause de ses opinions ». L'hebdomadaire Le Point cite quelques personnalités signataires, à savoir : Margaret Atwood, Elfriede Jelinek, David Grossman, Orhan Pamuk, Anne Applebaum et Martin Schulz[56].
L'écrivain algérien Yasmina Khadra demande sa libération lors d'un entretien avec le président Abdelmadjid Tebboune en [57]. De son côté, Rachid Boudjedra, autre écrivain algérien, le décrit début juin comme un « homme du système algérien choyé en bureaucrate docile », affirmant qu'il a bénéficié d'avantages substantiels pour construire une villa dans un site protégé à Zemmouri (Boumerdès) près d'Alger[58].
ONG
Amnesty International, le Pen Club et Reporters sans frontières ont condamné son arrestation et requis sa liberté[59]. Pour Bassam Khawaja de l'ONG Human Rights Watch, l'affaire Boualem Sansal « illustre bien la répression qui sévit en Algérie, contre ceux qui critiquent les autorités ou expriment des opinions qui leur déplaisent »[60].
Libération
Le , le président algérien Abdelmadjid Tebboune décide de gracier Boualem Sansal à la suite d'une demande de son homologue allemand Frank-Walter Steinmeier. Selon le communiqué de la présidence algérienne : « Le président a réagi à cette demande, qui a retenu son attention en raison de sa nature et de ses motifs humanitaires. » Le jour-même, il rejoint Berlin à bord d'un avion gouvernemental allemand[61].
Il est de retour en France le où il est reçu de suite avec son épouse par le président de la République Emmanuel Macron[62].
Réactions
Algérie
En Algérie, des critiques du régime mettent en avant les incohérences des autorités alors que les proches soulignent un acte de souveraineté[63].
Ainsi le réalisateur Bachir Derrais note la différence de traitement entre Boualem Sansal et Mohamed Tadjadit, le poète du Hirak, condamné à cinq ans de prison la veille de la libération de Sansal. Pour Soufiane Djilali cette mansuétude doit s'appliquer à tous les Algériens coupables de faits moins graves : « Ne pas le faire envoie le message que la clémence présidentielle dépend des pressions étrangères et non des considérations humanitaires ». L'ancien magistrat Abdellah Haboul évoque l'avenir de l'ensemble des détenus d'opinion algériens. Abderrazak Makri, militant islamiste, note que l'intervention du président allemand a évité une concession directe à la France. Atmane Mazouz, président du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), salue cette libération comme « un signe positif pour l’ouverture et la réconciliation du pays » tandis que l'ancien président de ce parti, Saïd Sadi, estime qu'« en Algérie, l’humanisme, c’est comme les hydrocarbures, c’est bon pour l’exportation »[63],[64].
Dans les milieux plutôt proches du pouvoir, le quotidien francophone L'Expression rappelle que « la grâce prononcée pour Boualem Sansal n’est en rien une réaction à une quelconque pression française. » La chaîne de télévision Echorouk TV estime que « les ennemis de l’Algérie souhaitaient la mort de Sansal en prison pour ouvrir les portes de l’enfer sur le pays, mais le président Tebboune a contrecarré leur plan[63]. »
France
La première réaction en France est celle du Premier ministre Sébastien Lecornu qui considère cette libération comme le « fruit d’une méthode faite de respect et de calme »[61]. Pour leurs parts, les présidents Emmanuel Macron et Frank-Walter Steinmeier remercient le président Abdelmadjid Tebboune « de ce geste d'humanité »[65],[66]. Stéphane Romatet, ambassadeur de France en Algérie, estime qu'une nouvelle phase de détente est en cours entre les deux pays[67].