Bronze nuragique
From Wikipedia, the free encyclopedia


Un bronze nuragique (brunzitu sardu nuragicu ou nuraghesu / nuraxesu en langue sarde) est une statuette en bronze, représentant le plus souvent une figure anthropomorphe (guerrier, adorant, chefs de tribu, lutteurs) ou zoomorphe (animal domestique ou sauvage), un objet de la vie quotidienne ou un bateau. Les bronzes nuragiques constituent l'un des traits caractéristiques de la culture nuragique.
Ces objets ont été confectionnés durant une période située entre la phase finale de l'âge du bronze et l'âge du fer (entre et ). Les caractéristiques et les dimensions de certains de ces bronzetti atteignent le niveau de véritables sculptures. Ils étaient utilisés comme offrandes rituelles collectives déposées dans les sanctuaires sacrés.
Figures anthropomorphes
Les figurines qui peuvent atteindre jusqu'à 35 voire 40 centimètres[1] de hauteur ont été réalisées avec la technique de la cire perdue. La finition apparaît généralement parfaite : les « canaux ou tiges d’adduction » avec le « bouton de coulée » et les « canaux d’évacuation » (au niveau des pieds de la figure) qui ont servi à permettre au métal de remplir toutes les parties de la figure étaient ensuite coupés et toute trace en était effacée[2].
Du point de vue interprétatif, il semble préférable de considérer les bronzes nuragiques comme une offrande rituelle collective, plutôt que comme des ex‑voto individuels. Les caractéristiques et les dimensions de certains de ces bronzetti atteignent le niveau de véritables sculptures, comme le prouvent la comparaison avec des sculptures en pierre, notamment celles de l’hérôon de Mont’e Prama[3].
La communauté scientifique a longtemps pensé qu'ils avaient été réalisés entre les IXe et VIe siècles av. J.-C., mais plusieurs découvertes à Orroli et Ballao de fragments remontant au XIIIe siècle av. J.-C. ont conduit à dater leur réalisation d'une époque antérieure[4]. Pour l'archéologue Ralph A. Gonzalez les figurines les plus anciennes, comme celles du style Uta, seraient attribuables à une période comprise entre le XIIe et VIe siècles av. J.-C.[5]. La fabrication des figurines marque l’apogée de la production métallurgique dans la Sardaigne nuragique, laquelle peut être datée du Bronze final ancien, ce que confirment les données stratigraphiques et contextuelles du sanctuaire de Matzanni‑Villacidro, du site de Funtana Coberta‑Ballao et de la tombe de géants Arrubiu I d’Orroli[3].
Les figures anthropomorphes représentées par les bronzetti sont très nombreuses : des guerriers porteurs d’épée, des « héros », des porteurs de lance, des archers, des chefs de tribu, des notables, des lutteurs, des orants et des offrants, un pèlerin, deux orants avec béquilles, des musiciens avec leurs instruments, des femmes drapées, des femmes avec enfant, des femmes tenant des figures masculines allongées sur leurs genoux... Ces dénominations imagées sont presque toutes dues à Giovanni Lilliu[6].
Les figures de guerriers, personnages qui brandissent des armes offensives et sont protégés par des armes défensives, se divisent en trois grands groupes, eux‑mêmes subdivisés en variantes : les guerriers porteurs d’épée, les « héros » et les archers[6]. Parmi les guerriers porteurs d'épée on peut distinguer[6] :
- les guerriers brandissant l’épée de la main droite, levée et posée sur l’épaule tandis que la main gauche tient et projette en avant le bouclier rond et trois ou quatre stilettos, dont les poignées dépassent du bord du bouclier ;
- les guerriers portant l’épée de la main gauche et tenant l’épée levée et posée sur l’épaule gauche tandis que le bouclier est porté dans le dos, suspendu à l’épée par une cordelette ; leur main droite est tendue en avant, paume ouverte, dans un salut rituel.
- les soldats orants, qui saluent de la main droite et tiennent leur longue épée votive de la main gauche : ils semblent s'incliner sous le poids de leur bouclier posé sur leurs épaules. Ils portent un casque parfois muni de longues cornes arquées et leurs cheveux sont tressés serrés.
On désigne sous le nom de « héros à quatre yeux et quatre bras » une figure représentée brandissant deux épées et deux boucliers. Neuf exemplaires sont connus, tous découverts dans le sanctuaire d'Abini. Leur symbolique la plus évidente est le renforcement de la puissance guerrière, une amplification de la représentation héroïque[6].
Les archers sont équipés de la même manière que les guerriers et sont représentés dans des attitudes variées : archers tirant, bandant un grand ou un petit arc à deux mains, archers tendant un arc court d’un seul bras, archers au repos, arc sur l’épaule ou posé au pied. Un exemplaire absolument unique est l’archer tirant depuis le dos de sa monture, debout, maintenu par une corde autour de la taille, provenant de Monte Sallìa dans le Sulcis[6].
Les « chefs de tribu » ou « notables » sont représentés avec une tunique droite simple ou double, avec franges visibles, portant un poignard en bandoulière, un petit bonnet à bord épais ; leurs cheveux sont tressés en deux nattes visibles sur la nuque. Ils portent un large manteau et tiennent un bâton noueux de la main gauche, la main droite levée en salut ou une large épée posée sur l’épaule. Les notables, les orants et de nombreux offrants partagent le même vêtement de base, avec des variantes : manteau sur l’épaule, manteau court attaché au cou, ou torse nu avec court pagne. Les offrandes sont variées : galettes, coupes, porcelets, peaux d’agneau, brocs, sacs, voire béquilles[6].
- Figures anthropomorphes
- Archer provenant du sanctuaire nuragique d'Abini.
- Dignitaire ou chef tribal.
- Dignitaire ou chef tribal.
- Archer du sanctuaire nuragique d'Abini.
- Héros à quatre yeux et quatre bras du sanctuaire nuragique d'Abini.
- Lutteurs.
La figure du « roi‑berger », découverte dans le sanctuaire de Serra Niedda, constitue un unicum, non seulement dans la bronzistique nuragique mais dans toute l’iconographie méditerranéenne du Bronze final et du premier âge du Fer. Il s’agit d’une figure de guerrier : il tient une lance, porte un casque à cornes recourbées, un bouclier rond dans le dos et des jambières. Il s' avance vers une divinité, en levant la main droite, paume en avant, dans un geste de salut. Il est vêtu d’une longue tunique et marche pieds nus. Il tient un bélier en laisse, dont les cornes recourbées rappellent celles de son casque, qui pourrait être une victime sacrificielle ou un animal totémique[6].
La catégorie des lutteurs témoigne de l’existence de jeux sacrés et de pratiques sportives rituelles. L’iconographie des lutteurs est reprise dans les géants de pierre de Mont’e Prama, confirmant leur importance symbolique[6].
Les figures féminines orantes et offrantes se distinguent par une coiffure conique, un manteau long jusqu’à mi‑corps et un haut col décoré de cordons horizontaux. Le geste de salut de la main droite n'est pas identique à celui des figures masculines : l’avant‑bras n’est pas levé comme chez les hommes, mais tendu vers l’avant, la paume ouverte et tournée vers le sol, ou légèrement fléchie. La main gauche présente une coupelle. Le manteau long forme un léger revers du tissu sur les bras, et la partie couvrant le dos est décorée de bandes horizontales, probablement brodées ou tissées. Le vêtement tombe jusqu’aux pieds, recouvrant une tunique longue jusqu’aux chevilles, parfaitement lisse. Les cheveux sont couverts d’un voile ou d’un tissu. Quelques figures féminines représentent des mère avec leur enfant. Toutes sont assises sur des tabourets circulaires en bois. Certaines femmes, peut-être de rang inférieur, sont représentées avec une simple tunique, sans manteau, portant une offrande sur la tête, soutenue des deux mains[7].
Figures zoomorphes
Les figures zoomorphes représentent des animaux domestiques (bœufs, chèvres, mouflons, porcs, chiens, coqs, divers oiseaux) et des animaux sauvages (cerfs, sangliers, renards, belettes ou furets). Les bœufs sont la figure zoomorphe la plus fréquemment représentée. Il s’agit d’animaux domestiqués ( présence d’un joug, d’un collier, de boules aux extrémités des cornes) et utilisés pour les travaux agricoles (paire de bœufs attelés). Le caractère fondamental de la figure bovine à des fins propitiatoires est démontré par les têtes de bœuf sur les proues des navicelles et par les sculptures de pierre décorant les temples de Serri et de Nughedu San Nicolò[8].
Les béliers sont fréquemment représentés, en figures entières ou sur les proues des barques. Le grand exemplaire trouvé dans le puits sacré du Camposanto‑Olmedo et un autre, plus petit provenant du sanctuaire de Serra Niedda‑Sorso sont de véritables œuvres d'art en raison de leur raffinement calligraphique (pelage, grandes cornes recourbées). Les cerfs sont moins nombreux mais on observe la même variabilité stylistique que pour les bœufs. Ils sont parfois représentés par paire sur des épées votives (Abini). Dans le cas des suinés, il est difficile de distinguer espèces domestiques et sauvages. Les chiens et les renards sont peu nombreux mais leurs représentations sont vivantes (chiens assis aboyant, chiens debout, chiens mordant les cerfs à la gorge, renards au corps allongé, petites renardes accroupies). Chiens et renards apparaissent également sur les barques nuragiques[8].
- Figures zoomorphes
Mobilier et outils
Parmi les objets de mobilier, on connaît des reproductions miniatures des coffres à pain (madie), des tabourets et des coffrets ; des récipients en céramique (dolia) ; des trépieds ; de la vannerie (paniers, hottes) ; des outils (haches et doubles haches). Pour chacune de ces catégories d’objets, les nouvelles découvertes et les études récentes ont ouvert un vaste champ de connaissances et de perspectives[8].
Navicelles
Les navicelles, appelées aussi barchettes[9], sont de petites sculptures reproduisant la coque d’une embarcation. On connaît plus de cent cinquante navicelles en bronze, et plusieurs centaines d’exemplaires réalisés en céramique[10]. Les reproductions de modèles d’embarcations en bronze sont en beaucoup plus détaillées que celles en céramique et se caractérisent par un corps en forme de coque de navire, se terminant à l’extrémité antérieure par un protomé[10]. Elles sont généralement ornées d'un animal totémique, représenté à la proue, ou d’un oiseau, représenté sur le mât, ou d’un nuraghe. Plus rarement, elles montrent des chiens, des paires de bœufs attelés, des chars, des sangliers ou des renards[9].
Ces miniatures de navire nous documentent autant sur la charpenterie navale, que sur le rôle des échanges commerciaux dans l'organisation sociale et économique de la société nuragique. Ce sont les reproductions miniatures d’embarcations réelles, non pas techniquement fidèles, mais chargées de valeurs symboliques où les relations maritimes sont élevées au rang d’image mythique[9]. Les navicelles attestent d'un intérêt pour la navigation sur un territoire insulaire qui, par sa position géographique, se situe au centre d’une zone de trafic maritime d’une intensité remarquable durant l’âge du Bronze et l’âge du fer[11]. Si ces objets témoignent clairement d’un intérêt pour les activités maritimes, le lien entre une activité nautique et des représentations d’animaux domestiques et sauvages ou de scènes évoquant l’activité cynégétique semble lui assez improbable sauf si l'on considère que dans la bronzistique figurative l’iconographie de la chasse est associée à la figure de l'archer. Dans les deux cas, il s'agit d’activités propres à des groupes de pouvoir[12]. L’analyse de l'iconographie des navicelles montre que leur réalisation concrétise une forte combinaison d’éléments fonctionnels et décoratifs, relevant d’un artisanat artistique de haut niveau. Il apparaît également évident que l’interprétation de ces œuvres ne peut se limiter à celle de simples reproductions miniatures d’embarcations[11].
- Navicelles
- « Navicelle avec protomé de cerf et chiens, provenant de Is Argiolas ou Bonotta, Bultei. »
- Navicelle avec protomé de bœuf.
- Navicelle de la Tomba del Duce à Vetulonia.
- Navicelle avec protomé de bœuf.
Il est significatif que, contrairement à la majorité des autres bronzetti, les navicelles soient des objets mobiles, destinés à être posés ou suspendus[9]. L’usage fonctionnel des navicelles a été proposé par analogie avec type d'objets similaires en céramique, pour laquelle un emploi comme lampes dans des contextes domestiques ou cultuels est largement attesté. L’huile contenue dans la cuve permettait d’alimenter une mèche dont l’extrémité immergée était maintenue par un galet posé au fond de la lampe, comme l’attestent les découvertes de Su Mulinu‑Villanovafranca[10]. La spécificité des navicelles réside dans le fait qu’elles apparaissent distinctes et complémentaires des offrandes déposées dans les sanctuaires : elles semblent davantage liées à la personne ou au clan. La valeur religieuse de ces bronzes, en plus de leur présence dans des lieux sacrés, était renforcée par leur utilisation comme lampes votives dans les sanctuaires[9]. D’autres hypothèses ne sont pas exclues, sans nécessairement contredire celle de la lampe, comme l’usage de ces objets comme contenants particuliers d’huiles ou d’essences balsamiques et aromatiques[10].
Dans la production en bronze, on distingue essentiellement deux types, définis selon la forme de la coque : un type à coque large, tendant vers le circulaire mais avec une extrémité postérieure ogivale, que l’on peut qualifier de « cordiforme », et un type à coque plus étroite, symétrique selon l’axe avant‑arrière, ou « fusiforme »[10]. Les navicelles à coque fusiforme sont les plus nombreuses et, au sein de cette catégorie, il est possible d’identifier quatre regroupements typologiques, définis sur la base de critères distinctifs concernant les bords de la coque, le système de suspension et les modalités de raccord entre le protomé et la coque[13].

En Sardaigne, les contextes de découverte des navicelles n’ont jamais fourni d’éléments chronologiques suffisamment fiables pour dissiper les incertitudes concernant les périodes de production et d’utilisation primaire de ces objets. La majorité des pièces provient de découvertes anciennes fortuites effectuées lors de travaux agricoles ou d’acquisitions de matériel récupéré dans des circonstances mal définies. De plus, de nombreux objets issus des anciens chantiers de fouille n’offrent presque jamais d’informations détaillées sur les conditions de dépôt ni, surtout, sur le contexte précis de découverte. L’un des rares ensembles ayant fourni des indications chronologiques est celui de la grotte Pirosu Su Benatzu (Santadi). Les caractéristiques du dépôt votif indiquent une utilisation prolongée de la cavité, attestée par une grande quantité de céramiques appartenant majoritairement au Bronze récent et final, avec quelques éléments attribuables à l’âge du Fer[14]. Pour la péninsule italienne, la datation la plus ancienne provient de la navicelle du dépôt de Falde della Guardiola‑Populonia, associée à une épée fragmentaire type Monte Sa Idda et à des haches à ailerons, datables du début VIIIe siècle av. J.-C.[14]. Le problème de la datation se complique en évaluant la possibilité d’une dissociation entre le moment de production des navicelles et leur exportation hors de Sardaigne sous l’angle de la thésaurisation du bronze nuragique et de son réemploi ultérieur en contexte funéraire ou cultuel[14].
Nuraghes
Il s'agit aussi bien de nuraghes simples et complexes que de petits temples. Ils sont moins courants que les reproductions en pierre de nuraghes. Ils relèvent d'un univers idéologique, le « culte du nuraghe », qui apparaît au moment où cesse leur construction et deviennent des symboles de la communauté. Le modèle le plus abouti est sans doute celui découvert dans le puits sacré du Camposanto à Olmedo représente un nuraghe quadrilobé, dont la tour centrale est plus de deux fois plus haute que les quatre tours latérales. Il a été découvert parfaitement intact et comportent encore les appendices destinés à sa fixation dans les pierres du sanctuaire. Le modèle de nuraghe quadrilobé provenant d’Ittireddu, étant donné la présence des trois petits oiseaux pourrait représenté un édifice sacré[9].