Culture nuragique
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| Répartition géographique | Sardaigne |
|---|---|
| Période | Âge du bronze et Âge du fer |
| Chronologie | du XVIIIe siècle jusqu'à la colonisation romaine en |
Subdivisions
Nuragique I, II, III
Objets typiques
La culture nuragique est une culture archéologique apparue en Sardaigne vers le XVIIIe siècle av. J.-C. qui s'est développée durant l'âge du bronze et l'âge du fer. Elle tire son nom du mot sarde nuraghe qui désigne les bâtiments de pierre caractéristiques de cette culture, édifiés en grand nombre sur tout le territoire sarde. L'architecture nuragique s'illustre aussi par la construction de tombes monumentales appelées tombes des géants et par la diversité de ses sanctuaires dont les « temples de l'eau ». L'art nuragique se manifeste dans la production de nombreux objets en bronze, utilisés comme ex-voto dans les sanctuaires, et par des statues monumentales en pierre. L’organisation sociale à l'époque nuragique demeure imprécise.
Il est possible que la culture nuragique ait servi de toile de fond à la société des Lestrygons, décrits comme des géants anthropophages apparaissant dans L'Odyssée du poète Homère.
L'expansion démographique ne commence en Sardaigne qu'au début du Néolithique, au VIe millénaire av. J.-C.
C'est à Giovanni Lilliu que l'on doit la première synthèse des phases de la culture nuragique[1]. Beaucoup de découvertes ont marqué les études nuragiques au cours des vingt premières années du XXIe siècle[1] grâce à de nouvelles fouilles archéologiques et aux examens des archives de fouilles antérieures[1]. L'ensemble de ces travaux ont contribué à établir au sein de la communauté des chercheurs un consensus autour d'une chronologie de « l'ère nuragique », qui est désormais documentée entre les XVIIe et VIe siècles av. J.-C.

À la fin du XIXe siècle, les chercheurs pensaient que les Shardanes, une des populations qui font partie de la coalition des Peuples de la mer étaient identifiables avec les peuples nuragiques[2],[3]. Cette hypothèse, controversée, est encore aujourd'hui partagée par certains chercheurs dont Giovanni Ugas[4], mais l'hypothèse la plus communément admise considère que les populations nuragiques ne proviennent pas de l’extérieur, mais sont issues des populations des périodes précédentes (Néolithique et âge du cuivre), englobées sous le terme générique de culture prénuragique. Une étude génétique publiée en 2019 montre que les individus de la culture nuragique sont issus des fermiers d'Anatolie, qui ont ouvert le Néolithique en Europe, avec une contribution mineure des chasseurs-cueilleurs de l'ouest (WHG). Leurs haplogroupes du chromosome Y sont G2a et J2b, avec quelques R1b-V88 apportés par les Indo-Européens[5]. La composition génétique de la population sarde est resté stable « au moins jusqu’à la fin de la période nuragique »[6].
La culture nuragique apparaît au cours du premier âge du Bronze (XVIIIe siècle av. J.-C.). Les transformations sociales et économiques générées par la découverte et l’usage du métal (bronze) contribuent à faire évoluer les sociétés néolithiques vers des formes plus complexes d’organisation sociale. Dès l’âge du cuivre, à l’époque de la culture de Monte Claro (milieu du IIIe millénaire av. J.-C.), on observe, surtout en Sardaigne septentrionale, le besoin de protéger les habitats en les plaçant sur des hauteurs escarpées défendues sur les côtés les plus exposés par de puissantes murailles cyclopéennes. Parfois, outre les grandes murailles, apparaissent des enceintes-tours de petites dimensions, semi-circulaires (Monte Baranta) ou quadrangulaires (Fraigata). C’est peut-être à partir de ce type d’édifice que naîtra au cours des siècles successifs, l’idée du nuraghe, monument le plus caractéristique de la culture nuragique et qui lui a donné son nom. Nous ne savons d'ailleurs pas comment les populations nuragiques se désignaient elles-mêmes en l'absence de tout témoignage écrit et les témoignages d’autres peuples, qui évoquent les peuples antiques de la Sardaigne, sont tous d’époque très tardive (surtout d’époque romaine)[7].
Selon Liliu, la culture nuragique a connu cinq phases de développement[8] :
- Phase I : 1800–1500 av. J.-C. (Bronze ancien)
- Phase II : 1500–1200 av. J.-C. (Bronze moyen)
- Phase III : 1200–900 av. J.-C. (Bronze récent et final)
- Phase IV : 900–500 av. J.-C. (Premier âge du fer)
- Phase V : 500–238 av. J.-C. (Second âge du fer)
La culture nuragique à proprement parler commence à se développer à la fin de la période dénommée culture de Bonnanaro (première moitié du IIe millénaire av. J.-C.). La première phase, dénommée Nuragique I (1800-1500 av. J.-C.), voit se former les caractères principaux de cette culture[7].
Au moment de son maximum de développement social et culturel, la culture nuragique subit la conquête de l’île par les Carthaginois (seconde moitié du VIe siècle av. J.-C.). Il semble qu'à cette période l’organisation politico-militaire qui reposait sur le nuraghe avait déjà disparu. Les nuraghes sont alors englobés dans les villages et certaines forteresses sont devenues de véritables sanctuaires (Nurdole à Orani-NU) destinés à perdurer aux époques phénico-punique (nuraghe Genna Maria de Villanovaforru-CA) et romaine (nuraghe Lugherras de Paulilatino-OR)[9].
Architecture
Architecture militaire : les nuraghes
En une vingtaine d'années, entre 1995 et 2015, le « nombre d’édifices répertoriés est passé de 9 000 à 20 000 »[10]. Il y a parfois un site tous les 500 à 1 000 m et dans certains sites une concentration très forte, avec deux ou trois nuraghes au kilomètre carré[11].
Architecture funéraire : les tombes des géants
L’architecture funéraire est représentée par les tombes mégalithiques en couloir, mieux connues sous le nom de tombes des géants, qu’on trouve dans toute la Sardaigne, bien qu’avec quelques différences et en plus grand nombre dans la partie centrale de l’île. Il s’agit de tombes constituées d’une chambre funéraire de forme allongée, construites avec des pierres plates plantées verticalement et couvertes de pierres plates également (pour les plus archaïques, des dolmens), ou bien par des rangées de pierres disposées en ogive. De face, la tombe s’ouvrait en deux arcs pour délimiter un espace semi-circulaire.
Architecture religieuse
L’architecture religieuse se caractérise par une grande variété typologique des lieux de culte, témoignant d’une forte caractérisation selon les différents secteurs géographiques de la Sardaigne, et révélant la profonde religiosité exprimée par les populations nuragiques à travers des rituels qui perdurèrent sur une longue période chronologique[12].

Les « temples de l'eau »
À partir du Bronze récent et durant toute l’âge du Fer, se diffusent en Sardaigne des « temples de l’eau ». Ces sanctuaires se composent d’un atrium rectangulaire, d’un couloir‑escalier et d’une chambre‑réservoir partiellement souterraine. Cette chambre, de plan circulaire et à voûte ogivale, rappelle les salles internes des nuraghes, mais en dimensions plus réduites[13].
Les temples « à mégaron »
Au début du Premier Âge du Fer, les anciens temples de l’eau continuent d’être utilisés et parfois reconstruits, mais la période voit surtout l’essor des temples en antis et double antis, influencés par les traditions religieuses grecques[14]. On désigne sous le nom de « temple à mégaron », des édifices qui présentent des affinités planimétriques avec les édifices rectangulaires présents dans les citadelles mycéniennes. Ces édifices, composés de plusieurs pièces rectangulaires alignées, sont bien représentés à Serra Orrios, Domu de Orgia, Sa Carcaredda, Gremanu et Romanzesu et Malchittu[12],[14].
Les nuraghes-temples
À partir des années 1980, de nouveaux édifices cultuels ont été découverts : il s’agit de structures adaptées à l’intérieur de nuraghes, construits pour un usage civil durant des phases antérieures du Bronze moyen, et définis comme « nuraghes‑temples » en raison de leur nouvelle destination religieuse. La présence de modèles de nuraghes en pierre (betili‑torre), reposant sur des bases circulaires soigneusement façonnées et placées au centre de ces pièces, se rattache à un culte très répandu à l’époque nuragique. Selon l’interprétation la plus courante, le betilo‑torre représenterait un dieu‑tour, un dieu‑nuraghe, c’est‑à‑dire une divinité non anthropomorphe présidant à la défense de la communauté. Il s’agirait en substance de « l’essence » divine incarnée dans la pierre reproduisant la demeure‑forteresse de la communauté, et qui, à travers le petit modèle de tour, devient la « maison du Dieu », protégée et défendue par sa présence[15].
Les deux exemples les plus significatifs sont les nuraghes Su Mulinu et Nurdole (Orani-NU). Le premier se caractérise par la présence d’un autel rituel monumental en forme de nuraghe associé à des cultes lunaires, des rites initiatiques, des sacrifices et des offrandes de lampes[14]. Le second, lors de sa transformation en temple, fut décoré dans sa partie sommitale par une série de blocs en trachyte incisés de motifs géométriques diversement composés et de motifs en « bouclier » stylisé, qui reprennent des schémas décoratifs connus sur les pintaderas en terre cuite. Dans ce même nuraghe, l’eau provenant d’une résurgence captée à plus de sept cents mètres d’altitude avait été canalisée dans un complexe système hydraulique alimentant la cuve destinée aux ablutions rituelles[16]. Il existe aussi des temples circulaires, parfois dotés d’un portique, où se trouvent des autels en forme de nuraghe, symboles de l’ancêtre‑héros Norax. Leur fonction exacte reste discutée, mais ils pourraient avoir servi de résidences sacerdotales[14].
Les rotondes
Parmi les variantes de l’architecture cultuelle documentées dans les dernières décennies du XXe siècle, on compte des espaces cérémoniels servant de lieux de réunion pour des rituels religieux encore mal définis. Il s’agit de structures de plan circulaire, d’où leur appellation de « rotondes », construites en appareil isodome (d’où l’épithète de temple « isodome » pour le cas de Serra Niedda‑Sorso)[17].
Rotondes sans bassin
En général, les rotondes s’insèrent dans de véritables insulae, constituées d’un groupe de cabanes disposées autour d’une cour centrale servant d’espace commun. Parfois, leur développement est désordonné, résultat d’adaptations successives ; parfois, au contraire, elles présentent un plan centripète bien articulé, dérivant d’une démarche urbanistique[18]. Outre leur appareil isodome et leur plan circulaire, ces édifices comportent une autre particularité : l’absence d’espaces souterrains et de connexion à une source. Ces structures étaient couvertes d’une voûte « à tholos » : même sur les sites en mauvais état de conservation, on peut reconnaître l’avancée de l’élévation murale résiduelle (Corona Arrubia ; Su Monte ; Cuccuru Mudeju ; Giorre et Punta Unossi). À celles‑ci s’ajoute la rotonde de Su Monte (Sorradile‑OR), bien qu’elle présente ses propres particularités. En général, ces édifices ne sont pas reliés à d’autres corps de bâtiment, à l’exception d’un atrium ou vestibule, qui n’est pas toujours attesté. La structure, édifiée en appareil isodome et de plan circulaire comme à l’accoutumée, comporte à l’intérieur trois niches à paroi de fond arrondie et est précédée d’un atrium trapézoïdal, flanqué de deux autres petits édifices circulaires et isodomes. Parmi les huit exemples connus à ce jour, les rotondes de Giorrè‑Florinas et de Corona Arrubia‑Genoni sont celles qui présentent les plus grandes affinités et semblent témoigner du type « canonique » par leur dimension, la régularité du plan, la couverture en tholos et l’absence de vestibule ; malheureusement, toutes deux ont été très endommagées et il ne subsiste que peu de choses de leur élévation[17].
La plupart des « rotondes » se trouvent dans le nord‑ouest de la Sardaigne : deux ont été mises au jour dans les deux villages‑sanctuaires de Florinas (Punta Unossi et Giorrè), une dans l’aire sacrée de Serra Niedda‑Sorso et une autre à Cuccuru Mudeju‑Nughedu San Nicolò. Trois autres complexes nuragiques comportant des édifices relevant de cette typologie ont été identifiés dans la région de Nuoro (Sa Carcaredda, Gremanu, Corona Arrubia)[17].
Rotondes avec bassin
L’expression « rotondes avec bassin » désigne des pièces circulaires de petites dimensions, dotées d’un siège périmétral en pierre et munies en leur centre d’un bassin lithique reposant sur un pied mouluré. À ce modèle architectural codifié s’associent, bien que présentant des variantes quant à la position et à la morphologie, d’autres éléments récurrents : cuves monolithiques, structures destinées à des foyers, canalisations pour l’écoulement de l’eau (Corona Arrubia), pavement dallé incliné vers un orifice ouvert dans le parement mural, petites niches aménagées dans les parois[18].
Les « rotondes avec bassin » furent mises au jour pour la première fois dans le santuaire nuragique d’Abini à Teti, lors des fouilles dirigées par Antonio Taramelli. Par la suite, l’élargissement des recherches a permis de constater que les « rotondes avec bassin » sont documentées dans de nombreuses zones de la Sardaigne (Sa Mandra ’e sa Giua-Ossi, Sant’Imbenia-Alghero, San Luca-Ozieri, Santa Barbara de Bauladu, Concaniedda-Sedini, Bonorchis-Sorradile, Sa Sedda ’e sos Carros, Sirai-Carbonia, S’Arcu ’e is Forros, Seleni-Lanusei, Pidighi-Solarussa) où elles reproduisent un modèle architectural de base substantiellement unitaire, auquel s’ajoutent des variantes qui semblent néanmoins répondre à des exigences fonctionnelles et à des conceptions idéologiques cohérentes. L’étude systématique des « rotondes avec bassin » ne commence véritablement qu’après que Giovanni Lilliu en met au jour plusieurs exemplaires dans le village nuragique de Su Nuraxi, et en propose diverses interprétations fonctionnelles. Diverses hypothèses ont été formulées au fil de l’avancement des recherches concernant leur fonction (lieu destiné à la panification ; atelier pour la transformation de l’huile de lentisque ; espace lié à des activités métallurgiques ; cabanes sudatoires ou des thermes ; sacellum pour des cérémonies liées à l’eau ; espace de culte domestique)[18],[19] sans appui des données de fouille[19], sur la base de comparaisons et d’arguments principalement anthropologiques[20]. À S’Arcu ’e is Forros, les rotondes sont situées au sein d’insulae associées à des ateliers artisanaux dédiés aux activités métallurgiques[18].
Religion
Cultes
Au cours du XXe siècle, les découvertes archéologiques liées au domaine religieux furent interprétées dans certaines études anthropologiques et comparaisons ethnologiques et religieuses comme la survivance d’anciens rites préhistoriques, enracinés dans les légendes sardes peuplées de sinistres personnages tels que sa mamma ’e sa vuntana, dont on craignait les maléfices et qui obligeait à tenir les enfants éloignés des puits, ou encore la magicienne‑prêtresse Orgia ou Urxia, qui protégeait le trésor du temple dans une légende liée au megaron d’Esterzili, qui prit son nom. À partir de 1963, Giovanni Lilliu met l’accent sur le rôle fondamental joué par les sanctuaires fédéraux dans l’unification de plusieurs petits États de type cantonal, gouvernés par leurs propres chefs aristocratiques, lesquels renforçaient dans le sanctuaire le pouvoir politique et idéologique d’une ethnie entière et concluaient des alliances destinées à éloigner les conflits. Les études plus récentes d’Alberto Moravetti, Fulvia Lo Schiavo, Giovanni Ugas et Maria Ausilia Fadda, soulignent l’aspect économique de leur gestion à travers l’analyse de tous les aspects technologiques et commerciaux liés à la production et à la distribution d’objets artisanaux en bronze associés au sacré, documentés surtout dans les dépôts votifs dans les édifices cultuels et dans les formes de récupération et de thésaurisation des offrandes, qui constituaient la véritable richesse du temple. À la lumière des dernières découvertes, il apparaît qu’autour de la gestion des lieux sacrés nuragiques gravitaient d’énormes intérêts économiques et politiques qui s’ajoutaient au pouvoir religieux[21].
Les temples en antis du Premier Âge du Fer, souvent situés en hauteur, sont dédiés à une divinité lunaire et ont livré une riche statuaire en bronze. D’autres divinités et héros sont vénérés : Sardo, Maimone, Phorkys, et l’ancêtre Norax. Enfin, dans certains centres majeurs, les anciens temples sont intégrés dans de vastes complexes comprenant de nouveaux édifices comme à Santa Vittoria, Sant’Anastasia, Matzanni, Romanzesu, Sa Carcaredda et Gremanu[14].
Les vestiges de culture matérielle provenant des megara montrent également leur contemporanéité avec les temples à puits, plus connus et plus répandus. Dans le village nuragique de Romanzesu, sur le plateau de Bitti, trois temples à mégaron et un grand enclos cultuel coexistent avec un temple à puits desservi par un canal d’écoulement long de 42 m, alimentant une singulière piscine à gradins où se déroulaient collectivement les ablutions rituelles. La construction simultanée de plusieurs temples de type mégaron, à l’intérieur desquels on pratiquait les mêmes rites et les mêmes méthodes d’offrande que dans les puits sacrés, mais qui s’en distinguaient par l’absence d'une source, demeure difficile à interpréter. Le développement parallèle des temples de type mégaron est encore plus problématique lorsqu’ils se trouvent dans des contextes d’habitat et à proximité de puits sacrés. Les rites d’offrandes, l’usage de l’eau comme élément lustral, et surtout les dépôts votifs, sont des éléments communs documentés dans les deux types d’édifices dédiés à la divinité des eaux. La différence entre ces deux expressions architecturales pourrait avoir été déterminée par la présence, ou l’absence, d'une source, qui imposait des choix architecturaux distincts[12]. Dans les temples à mégaron, l’absence d’eau directe était compensée par l’installation, à l’intérieur, de grands pithoi, contenant l’eau destinée aux ablutions rituelles. Il est probable que les megara puissent être considérés comme des temples dédiés à des divinités différentes, avec de rares représentations inspirées du monde animal[16].
La présence du bélier et du mouflon dans les différentes typologies de monuments cultuels du Bronze final, ainsi que la persistance à l’époque suivante des mêmes modèles thériomorphes dans l’abondante production de bronzes votifs découverts dans les temples ou sanctuaires, peut suggérer l’existence d’une divinité liée à la terre, symboliquement représentée précisément par le bélier[12]. Les représentations de la chèvre et du bélier trouvent de nombreux parallèles dans les contextes mycéniens, où elles apparaissent comme symboles de la Terre‑Mère. Un édifice exceptionnel à mégaron, atteignant 22,50 m de longueur, est visible à Esterzili sur le Monte Cuccureddi, à un important carrefour emprunté par de nombreuses populations transhumantes[12].
Parallèlement, la vénération d’une divinité chtonienne se poursuit dans les grottes, et perdurera jusqu’au IIe siècle. Des temples en grotte sont également attestés (Su Benatzu, Domu ’e s’Orcu), témoignant de pratiques religieuses souterraines[14].
Sanctuaires

Tous les sanctuaires étaient inclus dans une enceinte qui délimitait l’aire sacrée. À l’intérieur se trouvaient des édifices de service utilisés comme habitations des prêtres, des structures destinées à accueillir les pèlerins, ainsi que d’autres espaces utilisés comme lieux cérémoniels ou comme dépôts et réserves destinés à recueillir les matériaux votifs apportés par les fidèles lors des célébrations religieuses. Le rituel, tel qu’il peut être reconstruit à partir des témoignages archéologiques, consistait en l’offrande de bronzes votifs représentant des guerriers, des offrants, des personnages drapés portant des bâtons de commandement, des femmes représentées dans des activités domestiques ou comme mères et prêtresses. Une place importante était accordée à la représentation d’animaux sauvages tels que cerfs, mouflons, sangliers et oiseaux, suivis d’animaux d’élevage comme les taureaux et les porcs, qui, dans l’intention du donateur, pouvaient représenter des sacrifices substitutifs d’animaux offerts à la divinité. Faisaient également partie des offrandes de nombreux stylets votifs, épingles, épées votives, petits vases miniatures en bronze, boutons et divers ornements[20]. Les dépôts votifs des pèlerins constituaient de véritables thesauri, contenant non seulement des bronzes figurés, mais aussi de simples outils de travail tels que haches à rebords relevés, pics, doubles haches, haches‑marteaux, pains et lingots de cuivre, qui, bien que n’étant pas traditionnellement liés à l’offrande votive, avaient une grande valeur intrinsèque en tant que métal[20].
Dans certains sanctuaires, on a découvert des colliers en ambre très précieux, provenant du nord de l'Europe par des réseaux d'échanges complexes. Des études récentes ont mis en évidence, dans le dépôt votif d’un mégaron de Romanzesu, la présence d’une ambre rarissime importée des pays de l’Est, appelée « ruménite ». Du nord de l’Europe proviennent également les très rares lingots d’étain trouvés dans le sanctuaire de S’Arcu ’e is Forros‑Villagrande Strisaili, utilisés pour composer l’alliage de bronze[20].
La gestion des sanctuaires était étroitement liée à une riche production d’objets en bronze, au sein d’un réseau dense d’ateliers artisanaux de différents niveaux. Les ateliers étaient ainsi en mesure de satisfaire un marché d’ex‑voto accessible aux personnes aisées, qui s’adressaient à des fonderies prestigieuses, ainsi qu’à la masse des pèlerins, qui pouvaient acheter des objets produits en série et plus économiques réalisés à l’aide de matrices : épées, poignards, stylets, épingles, outils d’usage, bronzes figuratifs de facture moins soignée[20]. Étant donné qu’il s’agissait d’une production artisanale, les différences qualitatives évidentes entre les bronzes retrouvés ne sont pas dues à des différences stylistiques, mais exclusivement à la maîtrise des artisans dans la composition des alliages et des techniques de fusion[20].
Les ex‑voto étaient fixés par de petites coulées de plomb dans des socles en pierre comportant plusieurs trous dans leur partie supérieure. Le plomb, facilement disponible dans les grands gisements de galène plombifère de Sardaigne, pouvait être fondu à basse température et utilisé pour produire des chevilles de fixation dans les foyers rituels attestés dans certains sanctuaires de Gremanu‑Fonni, Sa Carcaredda et S’Arcu ’e is Forros, Nurdole‑Orani ou Su Tempiesu[20].
Malgré l’exceptionnel patrimoine architectural et la richesse des dépôts votifs attestant une fréquentation continue des sanctuaires depuis la fin du Bronze récent jusqu’à l’âge du fer, et même après le VIe siècle av. J.-C., les lieux de culte furent abandonnés par les populations nuragiques pour des raisons encore obscures, sans une gradation perceptible permettant d’anticiper ce phénomène[12].
Rites lustraux

Plusieurs sanctuaires nuragiques comportent des bassins rectangulaires ou circulaires à gradins, destinés aux rites purificateurs par immersion, comme les bassins circulaires de Sa Sedda ’e sos Carros et du sanctuaire de Romanzesu, où le bassin constitue la partie terminale du complexe système de captation et de collecte de l’eau de source. Le même système architectural, avec diverses variantes, est attesté dans le complexe de sources du sanctuaire de Gremanu‑Fonni, dans le sanctuaire de Nurdole‑Orani et dans la source de Su Tempiesu‑Orune. Les analogies entre les constructions documentées dans les différents sanctuaires permettent d’envisager l’existence d'un modèle type largement diffusé sur le territoire. La construction de ces bassins peut être datée du début du Bronze final, avec une continuité attestée jusqu’à l’âge du Fer (1200 à )[22].
Les nombreux bassins qui reprennent un modèle récurrent documenté dans toute l’île apparaissent également dans des contextes d’habitat civil ; ils ne peuvent être interprétés comme des installations liées aux fonctions religieuses que lorsque leur usage est associé à d’autres indicateurs strictement rituels, tels que la présence de tables d’autel, de socles pour les offrandes ou de bronzes votifs[20].
Dans d’autres lieux de culte, les bassins reproduisent, sous forme miniaturisée, la représentation symbolique du nuraghe (nuraghe‑temple de Su Mulinu‑Villanovafranca, sanctuaire de Su Monte‑Sorradile). Cette variante pourrait être la conséquence d’un phénomène tardif d’idéalisation de la tour elle‑même, qui conduisit à sa consécration comme symbole représenté également dans les objets liturgiques[20]. Certains archéologues attribuent des fonctions différentes aux petits bassins : l'auteur de la fouille de Su Mulinu estime que dans le nuraghe transformé en temple se déroulait une sorte de « baptême de sang au moyen d’un animal substitutif » mais cette hypothèse semble improbable car le sang aurait obstrué les systèmes de canalisation[20].
Société et économie
À la différence des civilisations méditerranéennes de l'âge du fer, la culture nuragique n'est pas caractérisée par la ville et le pouvoir central de la cité (Athènes, Rome, Carthage, etc.), mais par un réseau de communautés rurales interdépendantes quadrillant l’espace selon un modèle polycentrique. Il est assez plausible de considérer que la culture des peuples des nuraghes était structurée en chefferies, où l’hégémonie de quelques familles était consolidée et le pouvoir, auparavant attribué à des chefs élus temporairement en des circonstances exceptionnelles, était devenu stable et héréditaire. Les représentations des statuettes de bronze, appelées « bronzetti », nous offrent une documentation à propos des chefs de tribus, reconnaissables parce qu’ils tiennent souvent un bâton, interprété comme un symbole de commandement. L'écrivain latin Pline l'Ancien, dans son Histoire naturelle, mentionne trois grandes tribus sardes : les Bàlari de la région Logudoro, les Corses nuragiques et les Ilienses[23].
Habitat
Durant l'âge du bronze
Les habitats nuragiques du Bronze moyen sont encore mal connus, car peu de villages ont été fouillés. Les recherches concernent surtout quelques cabanes isolées sur des sites comme Sa Turricula, Asusa, Talei ou Matta ’e Masoni. Dans les plaines, où la pierre est rare, les villages sont plus nombreux que les nuraghes. Les cabanes y étaient souvent creusées dans le sol et recouvertes de matériaux végétaux recouverts d’argile. Dans les zones riches en pierre, on observe au contraire des restes de cabanes en maçonnerie autour de nombreux proto-nuraghes. Les estimations suggèrent une forte densité d’habitat car les zones funéraires et de nombreux proto-nuraghes possèdent de petits villages associés. Les cabanes du Bronze moyen sont simples, mono-familiales, avec une architecture évolutive : d’abord rectangulaires avec des absides, puis ovales ou elliptiques, avant l’apparition plus tardive des plans circulaires au Bronze récent. Les techniques de construction varient selon les ressources locales : fondations en pierre, murs en pierre ou en matériaux végétaux, toits en bois et roseaux, sols pavés, foyers internes. Certains sites, comme Matta ’e Masoni, montrent un usage périodique des cabanes, lié à l’exploitation de ressources comme l’argile. Au Bronze moyen, on ignore encore si les villages nuragiques étaient protégés par des murailles, faute de fouilles suffisantes. Certaines enceintes mégalithiques sans tours, avec un court couloir d’accès, pourraient appartenir au début de cette période et entourer de petits villages liés à des proto-nuraghes[13].
Au Bronze récent et final, les maisons des villages deviennent circulaires et monocellulaires, parfois dotées de niches, avec un foyer central et un toit conique en bois et argile. Leur modestie architecturale montre leur statut subalterne par rapport aux résidences des chefs. Dans certaines régions, notamment dans le Campidano, apparaissent aussi des maisons quadrangulaires à plusieurs pièces, construites en pierre et briques crues, avec toits à deux pentes. Les villages sont nombreux : on estime leur nombre entre 2500 et 3000 habitats pour le Bronze récent et final, bien que peu aient été fouillés. Leur lien avec les nuraghes sont variables, certains sont accolés, d’autres plus éloignés, surtout en plaine. Vers le XIIIe et XIIe siècles av. J.-C., avec environ 7500 nuraghes, la population de la Sardaigne pourrait avoir atteint 450 000 à 750 000 habitants, témoignant d’un fort essor démographique[13].
Durant l'âge du fer
Au début du Premier âge du fer, après la destruction de nombreux nuraghes, le village devient le centre de la vie communautaire. Les anciens chefs tribaux disparaissent et les communautés se gouvernent de manière autonome. Les aristoi, les « meilleurs », deviennent propriétaires de leurs terres, troupeaux et productions, sans payer de tributs. Les villages sont moins nombreux qu’auparavant mais plus grands et tendent à adopter des caractéristiques urbaines, comme à Sant’Imbenia, Su Nuraxi, Santa Vittoria ou San Sperate. Les récits de Diodore évoquent une société aristocratique dotée de gymnases, salles de conseil et temples, signes d’une vie civique organisée[24].
Les habitations se construisent souvent sur les anciennes fortifications des nuraghes détruits. Elles forment des îlots de 6 à 8 pièces disposées autour d’une cour centrale, avec fonctions spécialisées : cuisine, repas, sommeil, ateliers. Les maisons sont construites en pierre (Su Nuraxi, Genna Maria, Sa Sedda ’e sos Carros) ou en briques crues (ladiris) sur base de pierres ou galets (Sant’Anastasia, Monte Zara). Dans certains villages (Serra Orrios, Serucci, Santa Vittoria), les îlots intègrent encore des cabanes circulaires plus anciennes[24].
Dès le IXe siècle av. J.-C., les villages montrent des signes d’urbanisation avec l'apparition d'ateliers, de magasins, de fours (à céramique, fours à pain, fonderies), de presses à vin et de thermes domestiques (Barumini, Sa Sedda ’e sos Carros, Sant’Imbenia). Les villages disposent aussi d’aménagements hydrauliques (puits, canalisations, rigoles d’évacuation) et des premiers chemins aménagés et même d’une rue pavée (San Sperate). Les chars apparaissent, attestés par des modèles en bronze et des représentations, ainsi que les cavaliers, symboles de prestige aristocratique[24].
Les villages du Premier âge du fer possèdent de grands édifices civiques à couverture conique, en bois ou parfois en tholos (Su Mulinu) : des rotondes conciliaires (grandes salles circulaires avec banc périphérique, niches et placards muraux), des lieux de décision politique et judiciaire (dikastèria mentionnés par Diodore) où se réunissent l'équivalent sarde des suffètes phéniciens ou des juges des tribus israélites. Certains villages possèdent de grands édifices circulaires ou elliptiques à gradins, proches de sources ou bassins (Funtana Sansa, Forraxi Nioi, Fonte Niedda, Romanzesu, Sa Sedda ’e sos Carros). Ces structures servaient de palestre, où les jeunes hommes devaient pratiquer des compétitions athlétiques (lancer, course, lutte, pugilat), ou pour des activités culturelles (musique, chant, danse). Le site des colosses de Mont’e Prama reflètent ce climat culturel et sportif du VIIIe siècle av. J.-C.[24].
Organisation sociale
En observant l’ensemble des manifestations de la culture matérielle nuragique, un contraste frappant émerge entre, d’un côté, la nette hiérarchisation dans la distribution des nuraghes sur le territoire, à mettre en relation avec la hiérarchisation interne de la structure sociale, la spécialisation de certaines activités productives, le développement rapide des relations avec le monde égéen, et, de l’autre, l’aspect uniforme qui ressort des sépultures collectives dans les tombes de géants. En privilégiant l’un ou l’autre de ces aspects, on aboutit à deux interprétations contrastées de la société nuragique : la première affirme une forte complexité sociale, marquée par de profondes différenciations de rang entre élites et population commune ; la seconde tend à y voir une structure tribale, égalitaire, dépourvue de différenciations internes[25].
Pour Lilliu, la société nuragique était structurée selon un modèle tribal patriarcal, fondé sur le pastoralisme, installée sur le territoire en petits cantons faiblement peuplés et organisée selon une hiérarchie socio‑politique rigide, fortement marquée par un esprit guerrier où le nuraghe serait le symbole du pouvoir et la résidence de la famille qui domine le village associé. La thèse de Lilliu a été élaborée à la fin des années 1950, et elle repose sur la fouille du site de Su Nuraxi. En réalité, le nuraghe de Su Nuraxi et son village ne sont pas contemporains et ce cas est loin d’être isolé, et rares sont les fouilles scientifiques attestant la présence d’habitations du Bronze moyen/Bronze récent adjacentes aux nuraghes complexes[26]. Les observations concernant le caractère guerrier constant de la société nuragique sont également discutables. Il est évident que les nuraghes sont des structures fortifiées de contrôle territorial. Certains d’entre eux connaissent, entre la fin du Bronze récent et le début du Bronze final (XIIIe–XIIe s. av. J.‑C.), de profondes restructurations, avant d’être démantelés au cours des phases intermédiaires du Bronze final (XIe s. av. J.‑C.) mais rien n’indique qu’ils aient été détruits à la suite de combats entre communautés opposées ou contre des envahisseurs extérieurs à l'île. Les épées votives en bronze découvertes dans les sanctuaires nuragiques sont inutilisables pour des activités guerrières. La rareté des armes véritables au Bronze moyen/Bronze récent, en particulier des épées, si fréquentes dans les cultures continentales contemporaines, ne plaide pas en faveur d’une activité guerrière intense et continue. Les guerriers représentés dans de nombreuses figurines en bronze appartiennent pour la plupart aux phases terminales du Bronze récent et ne sont donc pas pleinement représentatifs de la société nuragique des XIVe–XIIIe siècles av. J.‑C., mais plutôt l’indice d’une organisation socio‑politique différente qui s’affirme au cours des phases initiales et intermédiaires du Bronze final, entre XIIe et Xe siècle av. J.‑C.[26]
Pour Ercole Contu, la société nuragique est fondamentalement égalitaire et essentiellement tribale, sans véritable aristocratie, mais dans la lignée de Lilliu Contu souligne sa notable propension guerrière destinée essentiellement à défendre les intérêts divergents entre les groupes eux‑mêmes. Pour Vincenzo Santoni, il faut prendre en compte les signes de crise observables entre la fin de l’âge du Bronze et les débuts de l’âge du Fer (destruction des nuraghes, explosion de la bronzistique figurative, abandon des sépultures collectives dans les tombes de géants au profit de l’inhumation individuelle) qui permettent d’identifier une nouvelle structure sociale organisée selon un modèle hiérarchisé, militaire et aristocratique[27].
Pour Fulvia Lo Schiavo, la société nuragique est une organisation sociale de type tribal, au sein de laquelle on ne discerne pas de différenciations socio‑économiques stables et marquées : le rituel funéraire collectif nuragique ne prévoit ni mobilier individuel ni ornements distinctifs de rang ; les bâtiments (nuraghes et cabanes) et les objets mobiliers sont relativement uniformes ; les sanctuaires sacrés semblent relever d'un niveau fédéral. Pour Lo Schiavo, durant les phases comprises entre le Bronze moyen tardif et le début du Bronze final, l’évolution de l’organisation territoriale indique cependant une hiérarchisation des sites, tandis que les premiers contacts avec le monde égéen, datables du milieu du XIVe siècle av. J.-C., reposent sur l’échange de dons entre « égaux », donc entre dignitaires de sociétés organisées de manière complexe[27].
Le débat historiographique oscille ainsi depuis des décennies entre deux modèles opposés : un modèle tribal (société égalitaire, segmentaire, fondée sur la parenté, sans élites stables), un modèle de type chefferie (société différenciée avec élites, contrôle territorial, redistribution et prestige). Aucun des deux modèles ne suffit à expliquer la complexité du monde nuragique, qui se révèle instable et non linéaire et chaque modèle présente des limites[28] :
| Modèle | Explique | N'explique pas |
|---|---|---|
| Tribal / communautaire |
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| Chefferie |
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À l’âge du fer (Ier millénaire av. J.-C.), l’analyse de la société sarde semble indiquer l’existence d’un groupe « aristocratique », lié aux activités militaires et sacrées. Les nécropoles fournissent des indices d’une certaine différenciation sociale, caractérisée par de rares tombes avec mobilier (Mont’e Prama) avec présence d’objets en métal précieux (Antas‑Fluminimaggiore). Le contrôle hiérarchique du territoire ne disparaît pas, bien que l’on observe des phénomènes d’abandon de certaines zones et de concentration démographique dans certains villages, souvent de nouvelle fondation[28].
Industrie du Bronze
Matériaux et techniques

Au Bronze récent, ou peut‑être déjà à partir du Bronze moyen, on observe l’avènement d’une nouvelle ère dans la métallurgie nuragique, en lien avec l'essor des relations commerciales avec Chypre. Ces échanges s'étendent aux connaissances et au savoir‑faire technologique, mais aussi à l’arrivée de petits groupes d’individus sur une base saisonnière[29]. En 1857, des lingots de cuivre, « en forme de peau de bœuf » (oxhide), sont découverts en Sardaigne centrale à Santa Maria di Valenza. Par la suite, des lingots oxhide, entiers ou fragmentaires, ont été découverts dans plus d’une trentaine de sites en Sardaigne et tous ceux qui ont pu faire l'objet d'une analyse des isotopes du plomb (soit environ 20%) présentent une signature identique à celle des gisements chypriotes, en particulier celui d’Apliki dans les monts Troodos. Seuls quatre lingots oxhide ont été découverts complets, tous les autres sont fragmentaires, généralement issus de dépôts cachés dans des nuraghes, villages, temples ou sanctuaires. Ces lingots, constitués d’un cuivre déjà purifié (97–99 %) devaient être appréciés pour leur facilité d’utilisation et ils sont largement diffusés, surtout en fragments[29].
La fonte à la « cire perdue » était déjà connue à Chypre et au Proche‑Orient à l’âge du Bronze, et c’est de Chypre que cette technique est parvenue en Sardaigne. La finition consistait à couper et limer toutes les traces de fabrication ; parfois, d’autres pièces étaient appliquées, clouées ou surcoulées pour compléter ou décorer l’objet. Dans le cas des bronzetti, la finition apparaît généralement parfaite : les éléments transversaux, qui ont servi à permettre au métal de remplir toutes les parties de la figure, sont ensuite coupés et toute trace en était effacée[30]. Aucun cas de fonte à la « cire perdue » sur âme en terre cuite (fonte indirecte) n’a pour l’instant été documenté en Sardaigne. Cette technique était utilisée pour réaliser des objets de grandes dimensions mais creux à l’intérieur ou relativement légers : on appliquait alors une couche de cire sur une âme en argile, qui restait emprisonnée à l’intérieur du produit en bronze ou qui en était extraite, laissant une épaisseur de métal plus ou moins fine, proportionnelle aux dimensions de l’objet[30].
Au moins deux ateliers spécialisés dans la fabrication d’objets en bronze, et spécifiquement dans la technique de la « cire perdue », ont été retrouvés. Ils ont été identifiés grâce à la présence de « boutons de coulée » et de « canaux d’adduction » encore pris dans l’argile du moule : l’un dans la cabane n°4 du village de Sant’Anastasia (Sardara), et l’autre dans le nuraghe Santa Barbara (Bau)[30].
Productions
Les objets en bronze connus dans la Sardaigne nuragique peuvent être classés, selon leur usage civil, militaire ou rituel, en : outils, armes, ornements, objets de toilette, objets rituels, récipients et bronzes figurés[31].
Les outils couvrent de nombreux domaines : travail du bois (haches, ciseaux, scies, limes, poinçons) , travail du métal (marteaux, pinces, palettes, enclumes, burins), travail des peaux (racloirs, perforateurs) et l'agriculture (pics, faucilles). Les haches sont de formes variées(formes chypriotes, ibériques, locales). Les pics montrent une forte usure, signe d’usage intensif et les faucilles sont très répandues[31].
Les principales armes offensives sont les épées qui revêtent également une valeur symbolique particulière qui devient en Sardaigne un véritable culte, dont les épées votives constituent l’expression la plus caractéristique. Les formes des épées comme des poignards sont variées : épées de formes occidentales (dites « épées à languette de préhension ») avec des lames de longueur moyenne qui se terminent par une poignée en matériau périssable (os ou bois) ; épées de style ibérique (dites type « Huelva ») ; épées à antennes de longueur moyennes et dont la partie supérieure est décorée de deux antennes pouvant aller jusqu’à deux spirales opposées. Les poignards nuragiques, à lame large en feuille ou courte, sont très fréquents et diffusés dans toute l’île. Ils sont souvent enrichis de décorations incisées, généralement des petits triangles hachurés obliquement. Les armes d’hast (pointes et talons de lance) sont largement attestées et se distinguent par leurs dimensions exceptionnelles, une grande robustesse et leur canon octogonal, souvent décoré de nervures alternant avec des rangées de petits points. A contrario, les pointes de flèche en bronze sont très rares, surtout si l’on considère le grand nombre d’archers représentés dans les bronzetti[32].
Les épingles sont les objets d'habillement le plus fréquemment retrouvés dans les sanctuaires, fichées entre les pierres des structures dans un geste rituel. Les objets d’ornement sont peu représentés dans le monde nuragique. D'une manière plus génrale, il est significatif que les nuragiques produisaient pas d’ornements en bronze ou en os et qu’ils n’acquéraient pas non plus de bijoux (en or, argent ou ivoire) pourtant largement diffusés dans le monde méditerranéen contemporain. On ne connaît que quelques cas de colliers composés de perles de bronze et les torques, très fréquents dans toute la protohistoire européenne, ne sont pas attestés en Sardaigne. Les mêmes observations valent pour les bracelets en bronze ou en argent, qui sont rares et très simples, et encore davantage, pour les anneaux digitaux. La fibule demeure un élément accessoire et étranger au costume nuragique : toutes les fibules connues en Sardaigne sont de provenance italique, chypriote ou ibérique. La fermeture des vêtements devait donc se faire au moyen d’épingles pour les hommes, et de lacets ou cordons pour les femmes[33].
Dans la Sardaigne nuragique, où l’absence d’objets de prestige liés à la personne est manifeste, les rares récipients en bronze ont dû avoir une forte valeur symbolique, étant destinés à des rituels collectifs. Les chaudrons et bassins sont bien connus et diffusés en Sardaigne et au‑delà. Les trépieds sont certainement parvenus en Sardaigne nuragique depuis Chypre et de nombreux exemplaires furent produits localement, réinterprétant librement les modèles originaux dans leurs dimensions et proportions[34].
Arts nuragiques
La céramique
Un grand nombre de vases correspondent à des formes polyvalentes produites tout au long de la période nuragique avec peu de variations : petites et moyennes écuelles et coupelles ; formes fermées, comme les olle, destinées à contenir et transporter ; formes ouvertes et plates, semblables à des plateaux à paroi plus ou moins développée, appelées spiane, poêlons et plats, lisses ou décorés peut‑être utilisés aussi pour la cuisson du pain. D’autres formes, comportant des détails spécifiques, devaient être destinées à des fonctions particulières, souvent encore mal connues, par exemple dans le cadre des rituels liés à l’eau dans les puits sacrés nuragiques (cruches). Des vases de dimensions réduites ou miniaturisées pouvaient être offerts à des divinités, utilisés en contexte funéraire ou domestique[35].
Au cours de l’âge du Bronze et de l’âge du fer, la production hautement spécialisée liée à la maîtrise de techniques avancées de fabrication et de cuisson s’intensifie. Seuls des artisans qualifiés, dotés de compétences techniques particulières, étaient capables de façonner les grands doli (Lazzaretto, Palmavera, Perda ’e Accuzzai, Genna Maria), ou de réaliser les décorations complexes symboliques des vases piriformes. Seuls des potiers expérimentés pouvaient reproduire les modèles extra‑insulaires d’importation égéenne[35].
Au Bronze moyen, la céramique nuragique est bien reconnaissable grâce à des formes simples, telles que des tasses tronconiques et de basses poêles, ainsi qu’à la persistance d’éléments formels plus anciens comme les anses à coude. Cet aspect a été identifié dans la Sardaigne septentrionale et centrale, dans une variété de sites principalement funéraires, avec parfois réutilisation de monuments plus anciens : tombes de géants mégalithiques (Li Lolghi), tombes à façade architectonique (Oridda‑Sennori, S’Iscia ’e sas Piras‑Usini), tombe à couloir dolménique (S’Ena ’e Muros‑Ossi, San Giuliano‑Alghero), ou véritables dolmens (Funtana ’e Casu‑Osilo). Durant la phase suivante apparaît un vase caractéristique du répertoire nuragique : l’olla biconique à bord interne, souvent décorée de motifs plastiques ou imprimés formant des triangles ou des damiers alternant avec des zones non ornées (céramique à décor « métopal »). Ce type de céramique est attesté dans des tombes de géants (Palatu‑Birori, Tamuli, Iloi), dans les villages et les nuraghes. Un autre élément typique de la phase est le vase à listel interne, largement présent aussi dans des contextes péninsulaires contemporains, peut‑être lié à des activités pastorales et à la transformation du lait[35].
- Céramiques nuragiques
- Vase à décors géométriques représentant un nuraghe.
- Broc « à bec ».
- Broc askoïde.
- Vase à décorations géométriques.
- Broc double avec figurine féminine.
- Vase piriforme à décor géométrique.
La technique de la décoration « au peigne » est caractéristique du Bronze récent, surtout dans le nord de l’île. Elle était réalisée par impression à cru à l’intérieur des poêles, sur le fond et plus rarement sur les parois, au moyen d’un « peigne » imprimé ou traîné, décrivant des motifs géométriques (exceptionnellement figurés) plus ou moins complexes. À la même époque, dans la Sardaigne méridionale, est particulièrement attestée une céramique fine, assez standardisée, souvent sous forme d’écuelles ou de bassins, appelée « gris ardoise » ou « gris nuragique », peut‑être en relation avec les phénomènes d’importation et d’imitation de vases gréco‑mycéniens[35].
Le Bronze final se caractérise par la multiplication de formes typiques et la grande variété des bols carénés, des olle et des amphores à anse à coude renversé. Durant l’âge du fer, la culture nuragique est profondément marquée par les contacts extérieurs, en particulier étrusques et grecs. La décoration est de type géométrique, plus ou moins complexe : points et petits cercles imprimés en motifs simples ou élaborés, bandes incisées en zigzag, éléments plastiques représentant parfois des figures humaines, animales ou des motifs symboliques. Dans la période orientalisante suivante (VIIe et VIe siècles av. J.-C.) s’ajoutent parmi les formes les vases‑panier et les fioles de pèlerin, la décoration peinte et celle dite « à fausse cordelette », tandis que se diffuse l’usage du tour. Progressivement, les formes locales cèdent la place au profit d’une céramique d’imitation ou d’importation de type gréco‑oriental, étrusque et phénicien[35].
Les bronzes nuragiques
Les bronzes nuragiques (brunzitu sardu nuragicu ou nuraghesu / nuraxesu en langue sarde) sont de petites statuettes en bronze représentant le plus souvent une figure anthropomorphe (guerrier, adorant, chefs de tribu, lutteurs) ou zoomorphe (animal domestique ou sauvage), un objet de la vie quotidienne ou un bateau[11],[36] obtenues avec la technique de coulée de la cire perdue. Ils constituent l'un des traits caractéristiques de la culture nuragique. Ces objets en bronze ont été confectionnés durant une période située entre la phase finale de l'âge du bronze et l'âge du fer. Ils étaient utilisés comme offrandes rituelles collective déposés dans les sanctuaires sacrés.

La statuaire en pierre
Les Géants de Mont-Prama sont un groupe de 32 (ou 40) statues d'une hauteur allant jusqu'à 2,5 m. Ils représentent des guerriers, des archers, des lutteurs, des modèles de nuraghe et des boxeurs avec un bouclier et un gant armé. Ils ont été découverts en 1974 près de Cabras, dans la province d'Oristano par des agriculteurs sardes qui labouraient leurs champs. Ce site s'est révélé être un des sites les plus importants de l’âge du fer en Méditerranée occidentale [37]. Les chercheurs ont d'abord pensé que ces géants faisaient partie d’un temple carthaginois[37], et donc d'une puissance qui avait conquis l’île, dans la mesure où la Sardaigne, placée entre péninsules italienne et ibérique, occupait une place de choix dans le commerce méditerranéen[37]. Puis d'autres archéologues ont considéré qu'ils étaient bien plus anciens que les Carthaginois eux-mêmes[37].