Dans le domaine de la gestion des risques et des effets indésirables provoqués par les aléas, il existe souvent au sein d’un groupe d’acteurs un gisement de synergie qui est peu ou imparfaitement exploité.
Pour faire face aux catastrophes, les compagnies d’assurances ont développé des mécanismes de mutualisation des risques comme le feu, les risques naturels, la santé, la responsabilité civile, etc. Les clients qui signent un tel contrat préfèrent verser une prime annuelle au lieu d’assumer seuls la probabilité d’un sinistre. Ils estiment ainsi bénéficier d’une part du bénéfice de synergie, même si une partie de ce dernier reste entre les mains de l’assureur.
Il convient de rappeler que le bénéfice de synergie ne se manifeste pas ici en termes d’amélioration de l’espérance de profit : au contraire, l’espérance de coût augmente pour celui qui contracte une police d’assurance, ne serait-ce que pour verser les marges de l’assureur. Par contre, le bénéfice du client se mesure par une augmentation de son utilité, ou plus simplement du bien-être engendré par sa sécurité.
Dans le domaine de la finance, les produits dérivés permettent de transférer des risques (relatifs à une évolution des prix futurs) entre un agent qui y est sensible et un autre moins vulnérable. Il s’agit bien ici d’une forme spécifique de cogestion des risques par exploitation d’une synergie particulière entre divers acteurs du marché.
Nombre d’entreprises sont plus ou moins vulnérables à certains phénomènes externes ou exogènes qui influencent leurs résultats financiers et volatilisent les bénéfices ; ces aléas exercent simultanément un effet néfaste sur le coût du capital. Pour y faire face, les entreprises cherchent à diversifier leurs activités. Dans le domaine des aléas météorologiques, un vendeur de parapluies et un vendeur de crèmes solaires constituent un exemple académique qui, malgré sa naïveté, illustre assez bien le problème.
Lorsque les entreprises subissent des effets qui sont essentiellement en opposition les uns aux autres, il est évident que la création d’un partenariat apporte un avantage global. Il est moins intuitif de vérifier la validité de l’assertion précédente lorsque les effets sont statistiquement indépendants, et même lorsqu’ils sont corrélés positivement, c'est-à-dire s’ils ont une propension à s’orienter dans le même sens.
L’intérêt réside moins dans un transfert de risques (typiques des produits dérivés) que dans une mise en commun conduisant à une atténuation ou une dilution des aléas individuels.
Au sein d’un partenariat, les membres sont incités à mettre en œuvre un mécanisme de compensation des aléas dans le but de régulariser leurs résultats respectifs et de réduire les fluctuations des bénéfices. Le bénéfice de synergie ne se manifeste donc pas par une augmentation de l’espérance des résultats respectifs, mais par une réduction de leurs variabilités (ou de leur écarts types).
Description d’un mécanisme particulier qui, par son mode de répartition, peut être qualifié de « naturel » :
- Choix d’une période commune à tous : ce sont par exemple les bénéfices annuels qui sont visés et le processus de compensation est ainsi mis en œuvre chaque année.
- Choix des variables spécifiques : chaque partenaire
détermine une variable aléatoire « objective »
d’espérance nulle expliquant au mieux les écarts de son bénéfice noté
; en d’autres termes, la variable
est choisie de sorte à minimiser l’écart type de la différence, soit
(ce qui nécessite une corrélation positive entre les deux variables).
- Acceptation par tous les partenaires des variables choisies et des modalités de la répartition finale.
- Répartition finale : en fin de période, lorsque les réalisations
des variables
sont connues de tous, les partenaires exploitent un « pot commun » dans lequel chacun verse (ou retire) le montant
, puis le solde du pot (qui peut être négatif) est finalement réparti entre tous en proportion des écarts types
respectifs.
Conditions pratiques requises pour la mise en œuvre de ce mécanisme :
- Les variables choisies doivent être objectives : leurs valeurs passées sont connues de tous et aucun partenaire ne doit pouvoir, de quelque façon que ce soit, influencer les réalisations du futur.
- Chacun doit pouvoir constater que les espérances des variables sont nulles (il suffit de retrancher les valeurs espérées).
- Les écarts types de chaque variable et de la somme doivent pouvoir être quantifiés.
Ces conditions sont satisfaites lorsque les variables choisies sont, par exemple, des combinaisons de variables météorologiques dont les paramètres statistiques et les réalisations sont publiés par des services officiels. Il est également possible d’envisager des variables s’exprimant comme des fonctions d’une ou de plusieurs variables : c’est une approche pertinente pour un producteur agricole dont la récolte est sensible à la fois à un excès et à un manque de précipitation.
Ce mécanisme assure à chacun une réduction de sa variabilité. Plus précisément, la variabilité initiale du partenaire
caractérisée par
diminue d’un certain facteur, la variabilité finale atteignant
où
est défini par

Note : l’inégalité
découle de l’inégalité triangulaire qui se vérifie pour l’écart type.
Dans la situation particulière où
, chaque partenaire retire du pot un montant identique à celui qu’il a versé et il n’y a en fin de compte aucun échange. Elle se produit uniquement dans le cas où toutes les variables
sont identiques à un coefficient multiplicatif positif près (coefficient de corrélation égal à 1 pour tout couple). Dans ce cas, il n’y a évidemment aucun bénéfice de synergie possible sur la variabilité, et aucun avantage à retirer d’un partenariat.
Il est facile de vérifier que ce mode de répartition du pot en proportion des
peut parfois inciter économiquement un sous-groupe à se séparer de l’ensemble : la stabilité du mécanisme naturel n’est pas assurée dans toutes les situations. Il est d’ailleurs très fréquent de constater l’instabilité de ce mécanisme, ceci d’autant plus que le nombre de partenaires est élevé.
Exemples
Exemple 1
Considérons 3 partenaires dont les variables
sont les mêmes au signe près :

Dans la répartition « naturelle » de la synergie des risques, ils obtiennent un facteur
puisque

Si les partenaires 2 et 3 se mettent ensemble, ils obtiennent
et éliminent toute vulnérabilité au risque.
En fait, cet exemple n’est pas spécifique au mécanisme naturel car, avec les variables choisies, aucun mécanisme de répartition ne peut être stable. En effet, puisque les partenaires 1 et 3 sont parfaitement opposés et annulent leurs risques, ils ne devraient pas participer à la répartition du pot ; puisque, par symétrie, il en va de même pour les partenaires 2 et 3, il en découle qu’aucun partenaire ne devrait participer à vider le pot, ce qui ne convient pas.
Méthode de construction de variables aléatoires
En partant de
vecteurs choisis arbitrairement dans un espace euclidien de dimension finie, il est facile de leur associer une matrice carrée
de taille
dont les composantes sont les produits scalaires deux à deux. Il est ensuite possible de construire un ensemble de
variables aléatoires dont la matrice de covariance est précisément
. Sans entrer dans tous les détails :
- En partant de
variables aléatoires
supposées indépendantes, d’espérances nulles et de variances respectivement égales aux
, les variables
définies par
ont précisément
comme matrice de covariance.
Il est donc possible de proposer un exemple de variables aléatoires
en donnant des vecteurs de
et en égalisant les produits scalaires et les covariances. Sans confondre les concepts, on identifie les notations pour les vecteurs et les variables associées.
Exemple 2
Considérons ainsi 3 partenaires dont les variables sont associées aux vecteurs suivants :

On vérifie
puis
.
Pour les partenaires 1 et 2, leurs poids dans la répartition naturelle de
sont tous deux égaux à
, ce qui conduit à l’attribution globale d’un écart type atteignant
alors que l’écart type de la somme est inférieur puisqu’il atteint
: ces deux partenaires ayant ainsi intérêt à se séparer du 3e, le mécanisme de répartition naturel est instable dans cette situation.
Alors que le calcul ci-dessus reste un peu laborieux, il est simple de constater dans la situation où les
sont du même ordre de grandeur (poids égaux) qu’il suffit que les variables de deux partenaires soient presque en opposition pour qu’ils aient intérêt à se retirer de partenariat.
Sans changer les principes de sa mise en œuvre, le mécanisme naturel précédent peut être adapté en modifiant uniquement les poids prédéfinis qui fixent la répartition du pot entre les partenaires. Ces poids ne peuvent être définis qu’en fonction des seules caractéristiques statistiques des variables
(comme c’est le cas avec le mécanisme naturel).
Dans une formulation linéaire générale basé sur des poids
dont la somme est égale à 1, le processus permet au partenaire
de transformer son écart réalisé
en un écart effectif
défini par

Formulation linéaire générale
La détermination des poids nécessite la connaissance de la matrice de covariance des
ou, ce qui revient au même, la connaissance de l’écart type de toute somme partielle des
.
Dans le cadre du mécanisme général, une question importante est la détermination d’une pondération assurant la stabilité du processus de répartition et, le cas échéant, la caractérisation des conditions sous quelles il est possible d’assurer l’existence d’une telle pondération.
Pour la répartition d’un bénéfice de synergie, la question de la stabilité ne se présente pas de la même manière lorsqu’il s’agit de profits ou de risques ; en effet, le caractère additif du premier type de synergie ne se vérifie pas dans le second.
Considérons
partenaires dont chacun a choisi sa propre variable
. Notons
la somme des
qui est l’allocation totale du pot à répartir entre les partenaires ; notons encore
la covariance des deux variables.
Sous certaines hypothèses (qui ne sont de loin pas respectées dans toutes les situations), la propriété suivante donne une solution aisée à déterminer :
Propriété —
Lorsque
, une pondération conduisant à un mécanisme stable est donnée par 
Preuve
Supposons sans restreindre la généralité que
: dans le cas contraire en effet, le pot est identiquement nul (car l’espérance de
est nulle, comme celle des
) et les poids ne jouent ici aucun rôle.
Ainsi, par hypothèse, les
indiqués existent, ils sont positifs ou nuls et de somme égale à 1.
Soit
un ensemble d’indices correspondant à un sous-groupe. Afin de montrer que le sous-groupe n’a aucun intérêt économique à se séparer de l’ensemble, il suffit de vérifier que l’écart type de leur pot reste supérieur à la somme des écarts types des termes qu’ils retireraient dans le partage du pot de l’ensemble à l’aide les poids
indiqués. Si

est le contenu du pot du sous-groupe, il s’agit ainsi de montrer :

Par l’inégalité triangulaire qui se vérifie pour l’écart type :
.
Cette propriété ne s’applique ainsi qu’aux situations où les corrélations respectives entre les variables des acteurs et leur somme sont positives : ce ne sont donc pas les meilleures conditions pour générer une synergie élevée entre les risques.
En pratique et pour une situation donnée, on peut résumer de la manière suivante le processus de recherche d’une pondération opérationnelle :
- Si
, les poids ne jouent pas de rôle : c’est une situation idéale qui est parfaitement stable.
- Dans la situation où
, la propriété ci-dessus fournit une pondération stable.
- Avec deux partenaires, il existe toujours une pondération stable :
- La situation respectant les hypothèses de la propriété précédente.
- Le cas contraire où l’un des partenaires (disons le premier) satisfait
et l’autre nécessairement
: on pose alors
et
qui est une solution stable apportant un avantage réel à chacun des deux partenaires.
- Dans toute situation, il est possible de formuler un problème dont la solution fournit une pondération stable lorsqu’il en existe une.
Conditions d’une pondération stable
- Lorsqu’il n’existe pas de pondération stable, le partenariat risque tôt ou tard d’éclater, ceci quel que soit le mécanisme linéaire de répartition du pot. Pour y remédier, une solution consiste à trouver d’autres partenaires supplémentaires dont les variables contribuent à augmenter la synergie de l’ensemble, ou encore éventuellement d’exclure certains partenaires qui y contribuent peu. D’autres approches envisageables ne résolvent qu’imparfaitement le problème de stabilité :
- Répartition hiérarchique : extraction de certains sous-groupes constitués de partenaires bénéficiant à l’interne d’une synergie élevée (typiquement les sous-groupes incités à quitter le partenariat) ; chaque tel sous-groupe établit ses propres règles de partenariat et de répartition (stable) ; chaque sous-groupe ainsi constitué se comporte comme un partenaire au sein d’un partenariat de niveau supérieur.
- Séparation des partenaires en deux groupes : le groupe
constitué de ceux qui satisfont
et le groupe
constitué des autres. Les poids sont alors définis de la manière suivante :



- Avec ces pondérations, la stabilité de la répartition est assurée au sein de chacun des deux sous-groupes. Les seuls problèmes concernent les incitations à se séparer pour un ensemble de partenaires appartenant collectivement aux deux sous-groupes ; cependant, puisque les partenaires appartenant au groupe
ont pu éliminer la totalité de leur variabilité, il faudrait leur proposer un avantage supplémentaire pour qu’ils acceptent de se regrouper avec d’autres partenaires du groupe
.
- Dans la situation toujours instable présentée comme premier exemple pour le mécanisme naturel, à savoir 3 partenaires dont les variables respectives
et le total
sont les mêmes au signe près (
), la séparation en deux groupes implique
,
,
et
. Ainsi, le 3e partenaire (qui est le seul à produire un bénéfice de synergie) se libère totalement de sa variabilité et les deux autres se partagent le pot à parts égales. Il semble évident que cette solution, bien qu’instable, reste la moins risquée pour le partenariat.