Collection Trianon
Collection de modèles réduits de navires commandée par Napoléon Ier
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La collection Trianon est un ensemble de maquettes de navires commandé par l'empereur Napoléon Ier en 1810. Destinée à être exposée dans la galerie du Grand Trianon à Versailles, cette collection de modèles réduits au 1/36e devait illustrer la diversité et la puissance de la Marine française sous le Premier Empire tout en servant de support à l'étude de l'architecture navale.
Réunie sous la direction de l'ingénieur Jacques-Noël Sané, la collection associe des modèles historiques restaurés et des créations contemporaines du Premier Empire. Quinze modèles nous sont parvenus et sont aujourd'hui conservés au Musée national de la Marine.
Contexte historique
La tradition des modèles d'arsenal
La tradition en France des modèles réduits d'arsenal, ou modélisme d'arsenal, comme outil pédagogique remonte à la seconde moitié du XVIIe, et fut initiée par une volonté de standardisation de la flotte royale. Lorsque Colbert, ministre de la Marine de Louis XIV signe le décret du 31 octobre 1678, il impose la fabrication de modèles réduits dans chaque arsenal royal :
« L’intention du roi est qu’il soit fait, en chaque arsenal, des modèles en petit d’un vaisseau […] avec autant d’exactitude et de justesse qu’ils servent perpétuellement pour les mesures et les proportions à tous les vaisseaux qui seront construits dans l’avenir »
— Jean-Baptiste Colbert, décret du 31 octobre 1678
À une époque où la construction navale ne s'appuie pas encore systématiquement sur des plans, ces modèles servent de références tridimensionnelles aux ingénieurs-constructeurs[1]. La pratique se perfectionne dans la première moitié du XVIIIe siècle : des modèles de plus en plus détaillés sont fabriqués en parallèle de la construction des navires réels[2].
Toutefois, la guerre navale moderne requiert une flotte homogène. Pour standardiser la construction, à la veille de la Révolution française et sous l'impulsion du maréchal de Castries, ministre de la Marine de Louis XVI, le chevalier de Borda, inspecteur des constructions navales, impose entre 1782 et 1787 l'adoption de plans types pour les 74 et 80 canons à deux ponts ainsi que pour les 118 canons à trois ponts, qui forment l'essentiel de la flotte française à l'époque[3]. C'est l'ingénieur Jacques Noël Sané qui conçoit les trois plans généraux qui serviront de référence dans les arsenaux royaux[3].
C'est dans ce contexte qu'Henri Louis Duhamel du Monceau (1700-1782), alors inspecteur général de la Marine, commence à rassembler une collection très variée de modèles d'arsenal[4]. Constituée au cours de ses visites dans les ports de France, il l'enrichit par l'acquisition des modèles du comte de Ponchartrain et de ceux du marquis d'Antin[4]. Il les offre en 1748 à Louis XV, à la condition qu'ils soient installés au Louvre pour servir à l'instruction des élèves de l'école d'ingénieurs-constructeurs de la Marine, qu'il dirige[1]. Elle est dès 1752 placée au premier étage de l'aile Lescot[4], permettant aux élèves et amateurs d'accéder à ces modèles qui constituent le noyau de la future « Salle de Marine »[1], ancêtre du Musée national de la Marine.
La commande impériale de 1810
Cette première collection constituée par Duhamel du Monceau et saisie à la Révolution française est enrichie par la commande du 31 juillet 1810. Dans un contexte de renouvellement impérial suite à son mariage avec Marie-Louise d'Autriche, Napoléon Ier souhaite affirmer par le biais de cette commande la puissance et l'excellence technique de la Marine impériale[5]. La décision est prise d'établir cette collection dans le Grand Trianon, une demeure qu'il fréquente bien moins que celle de Saint-Cloud, et de surcroît éloignée du palais des Tuileries, alors centre du pouvoir[6]. Ce choix s'inscrit dans une dynamique initiée en 1805, lorsqu'il décide de remeubler le domaine vidé pendant la période révolutionnaire[7]. Alors qu'il charge Dominique Vivant-Denon de trouver le décor peint de la galerie, c'est Denis Decrès, ministre de la Marine, qui est chargé de constituer une série de modèles pour le même espace[8].

N° d'inventaire : MnM 41 OA 41 D
Pour ce faire, il donne l'ordre au général Duroc, grand maréchal du palais, d'établir une liste de 13 modèles anciens à restaurer, complétée par la création de nouveaux modèles représentant la flotte contemporaine[5]. La lettre du duc de Frioul du 25 juillet 1810 précise le contenu de cette première liste : « Un vaisseau à trois ponts, un de 80 canons, un de 74 canons, un de 50 canons, une frégate, une corvette, une chaloupe canonnière, un cutter cotre, une tartane, un lougre, un bateau canonnier, un caïque, une péniche »[9]. Un atelier de modélisme dédié à la Marine de l'Empire ouvre alors ses portes au sein du Dépôt des cartes et plans de la Marine, situé dans l'hôtel d'Egmont à Paris[3]. La maîtrise d'œuvre est confiée à Jacques Noël Sané (1740-1831), inspecteur général du Génie maritime et figure emblématique de l'architecture navale. À 70 ans, ce concepteur veille au strict respect des règles du modélisme d'arsenal hérité de Colbert, exigeant une conformité absolue avec les plans originaux[3].
Ce projet s'inscrit dans un intérêt plus ancien de Napoléon Ier pour la construction navale et qui remonte probablement à son instruction par Pierre-Alexandre-Laurent Forfait, ingénieur et ministre de la Marine entre 1799 et 1801, lors de la campagne d'Italie[10]. Dans la lutte face à l'Angleterre, il reconnait l'importance de l'enjeu maritime et entreprend de grands travaux d'infrastructure comme à Boulogne[10]. Malgré la défaite lors de la bataille de Trafalgar, il maintient l'effort en promouvant la construction de vaisseaux et de frégates dans les arsenaux[10]. Toutefois, le bilan de cette politique reste mitigé, freiné par les attaques de la marine britannique et un manque d'innovation relatif du côté français[10].
Les artisans et les ateliers
L'exigence de rigueur imposée par Sané ne pouvait s'exercer que dans un contexte d'institutionnalisation du métier de modéliste. En effet, la condition de ces artisans connait un changement important au milieu du XVIIIe siècle. Avant cette période, les modélistes appartenaient au corps des maîtres charpentiers et leur pratique reposait sur la transmission d'un savoir familial ou d'atelier[3]. Sous l'influence de Duhamel du Monceau, une école est créée en 1741 pour dispenser un enseignement scientifique et théorique sur la construction navale permettant l'émergence d'un nouveau corps spécialisé : celui des ingénieurs-constructeurs, auquel sont intégrés les modélistes. Officiellement institué en 1765, ce corps prendra sous l'Empire le nom de corps des ingénieurs du Génie maritime[10]. Cette évolution du statut et de la formation a directement influencé la standardisation des constructions dans le dernier quart du siècle[3].
Cependant, cette structuration du métier ne suffit pas à pallier certains défis. Les modélistes expérimentés se font rares et sont dispersés au sein des différents arsenaux. Il est impossible de les réunir dans un même lieu[11]. La production se voit donc fragmentée : l'artillerie, les mâtures et les gréements sont réalisés dans les différents arsenaux, principalement à Rochefort, tandis que la plupart des coques, exception faite du modèle du Friedland, sont confectionnées à Paris, où a également lieu l'assemblage final des modèles[11]. Les archives, notamment la correspondance entre Sané et Jean-Charles Garrigue, directeur des constructions navales de l'arsenal de Rochefort, révèlent une pénurie de modélistes expérimentés sous le Premier Empire[12].
Peu d'artisans ont laissé leur marque, leur condition sociale ne favorisant pas la signature[13]. Toutefois, certains noms émergent des registres : Sébastien Cupin, un des auteurs brestois de l'Artésien chargé de l'entretien du modèle une fois celui-ci placé dans le cabinet de marine de Louis XV à Versailles ; Fromy et Ksurus du port de Brest, qui présentent le modèle de l'Océan à la Convention nationale ; Jean Guillaume Lesquivit maître-mâteur à Brest travaillant à l'atelier de Paris ; Cadran qui restaure les modèles du ministère de la Marine ; le malouin François Hardy employé à l'atelier des modèles de Paris puis à l'atelier de la Marine au Louvre ; enfin, les contremaîtres Buffeteau et Etienne Heronnaux des ateliers de Rochefort et Paris[13].
Description et analyse
Caractéristiques et typologies

N° d'inventaire : MnM 17 MG 2
La collection réunit des typologies variées, allant du vaisseau de ligne à la flûte, pour mieux représenter la flotte de la Marine impériale dans son intégralité.
Si les modèles d'arsenal traditionnels servaient avant tout d'outil d'enseignement et d'illustration des progrès des sciences navales[6], ceux de la collection Trianon se distinguent par le soin donné aux détails et la préciosité des décors. Dès la restauration en 1807 du modèle de l'Océan, puis systématiquement sous l'Empire, l'usage de matériaux nobles se généralise pour les modèles[12]. On emploie dans ces décors, notamment sur les figures de proue et les menuiseries, des matériaux comme l'ébène, l'ivoire, l'os et le cuivre doré, offrant ainsi des modèles bien plus sophistiqués que ne l'ont été les bâtiments réels. Le caractère précieux et la sensibilité des modèles ont été pris en compte dès le départ : le général Duroc prévoit, déjà en 1811, un entretien biannuel[14] « afin de s'assurer que rien n'y manque, que les petites nomenclatures qui doivent les accompagner sont bien placées et pour faire les petites réparations nécessaires car des objets aussi délicats exposés à la curiosité de tout le monde ne peuvent pas manquer d'en éprouver »[15].
La préciosité des décors devait trouver un écho dans les supports réalisés par Jacob-Desmalter, un des plus grands ébénistes de l'Ancien Régime. En effet, le général Duroc demande au comte Daru, intendant général de la Maison de l'Empereur, de confier au Garde-Meuble la confection des supports destinés à accueillir les modèles de la galerie du Grand Trianon[12]. Il précise que l'ébéniste devra concevoir des supports avec des socles mobiles, permettant de faire pivoter les modèles horizontalement, pour mieux en apprécier toutes les faces. Huit pieds sont livrés à Trianon en 1812[16], bien qu'aucun ne nous soit parvenu.
Les modèles
Les modèles anciens
À l'origine, la collection avait intégré cinq modèles anciens, dont une tartane qui ne nous est pas parvenue[9]. Les modèles anciens conservés comportent un gréement et une voilure complète. Ils sont plus grands, à une échelle d'1/28,8e et 1/36e et servent à illustrer la Marine du milieu du XVIIIe siècle.

N° d'inventaire : MnM 13 MG 3
L'Artésien, un des modèles les plus anciens et les plus prestigieux de la collection, incarne l'effort de reconstruction de la Marine royale au XVIIIe siècle. Offert au roi par les États d'Artois et de Flandre dans le cadre d'un vaste effort de reconstruction, le vaisseau de 64 canons appartient à une classe, avec celle des 74 canons, qui formait l'essentiel des escadres de la marine de l'Empire[17]. Ce modèle produit à l'Arsenal de Brest par Sébastien Cupin sur demande du chevalier d'Oisy, inspecteur pour la construction du vaisseau, fut envoyé à Versailles en 1765, probablement comme cadeau officiel[18]. D'une grande finesse technique, il est entièrement démontable, ce qui permet de révéler les parties intérieures, notamment la salle de conseil en bois, ébène et ivoire. Outre ce décor, l'ensemble est traité en bois naturel réhaussé d'éléments teintés de noir[19]. Dès 1769, le dessinateur Nicolas Ozanne l'utilisa pour l'instruction du Dauphin, futur Louis XVI, et de ses frères. Au-delà de sa vocation pédagogique, le modèle prestigieux rend hommage à son homologue réel qui participe à une campagne de 37 mois aux Indes, sous les ordres du bailli de Suffren, pour se joindre à la guerre d'Indépendance américaine. Sa décoration sculptée est traitée avec soin : la figure de proue prend les traits d'une femme couronnée tenant un rouleau, personnification de l'Artois, tandis que la poupe accueille une scène allégorique d'offrande à la Vierge à l'Enfant. La scène est encadrée par une balustrade en fer ouvragé et le monogramme royal aux "L" entrelacés, surmontés des armes de France.
Le modèle du Chébec de 24 canons correspond probablement au navire Le Requin lancé en 1751[20] à Toulon et c'est un des premiers modèles installés à Trianon en 1812[21]. Il illustre la volonté d'intégrer à la collection des embarcations méditerranéennes. Bâtiments de guerre traditionnels du Levant, les chébecs étaient utilisés par les pirates barbaresques aux XVIIe et XVIIIe siècles[21]. Le modèle présent dans la collection n'est pas entièrement bordé à tribord, laissant à découvert les détails de la structure interne mais il est équipé de son artillerie, de son caïque, de sa cuisine et de vingt avirons qui devaient se placer entre les canons, dans les dalots[22]. Le décor est réalisé en bois doré et se concentre principalement sur la poupe. On observe des scènes mythologiques traditionnelles, en particulier une Vénus marine étendue sur un drapé tenu par deux sirènes. L'ensemble se place sur deux dauphins tandis qu'un zéphyr à ailes de papillon tourne le dos au spectateur dans la partie supérieure gauche[23].
Le modèle du cotre de 16 canons correspond à un type de bâtiment autrefois appelé bateau d'Amérique ou bateau bermudien qui était utilisé par les contrebandiers anglais avant le XVIIIe siècle, période à partir de laquelle la Royal Navy, puis la marine royale française adoptent le modèle pour lutter contre le trafic illicite[24]. L'unique mat est incliné vers l'arrière et le modèle conserve sa voilure, bien que l'artillerie manque[25]. Au centre du tableau subsistent les foudres et les serres de l'aigle impérial dont le corps a été supprimé sous la Restauration[26].
Le modèle du caïque portant un canon de 18, un obusier et quatre pierriers est réalisé vers 1803-1804 sur les plans de Pierre-Alexandre-Laurent Forfait[27]. Petites embarcations à avirons utilisées dans le Levant, les caïques servent d'abord de canots à bord des galères avant d'être munis sous l'Empire d'un canon et d'un obusier dans le but de les intégrer à la flottille de Boulogne. Envoyé depuis Toulon en 1810 avec la tartane aujourd'hui disparue, ce modèle se distingue par sa simplicité : il ne porte aucun décor et l'artillerie n'est pas représentée[27].
Les modèles du Premier Empire
Les modèles représentent les différentes classes qui composaient la Marine sous l'Empire : vaisseaux de 118, de 74 et de 80 canons, frégate, prame, flûte, gabares, bricks, corvette. Ces modèles ont été réalisés à l'échelle 1/48 et forment un ensemble moins disparate que les modèles anciens. Le décor est uniformément réalisé en ébène et ivoire.
L'Océan est un modèle à l'échelle 1/48e réalisé d'après le vaisseau de 118 canons lancé à Brest en 1790[28] sous le nom d'États de Bourgogne puis renommé Océan en 1795[29]. Probablement réalisé à Brest en même temps que la construction du navire, le modèle est transféré à la Convention nationale de Paris en 1795[30], puis sélectionné pour la galerie de modèles voulue par Napoléon Ier. Il est utilisé comme témoin de la modernisation de la Marine après la guerre d'Amérique[31]. Dans cet objectif il est entièrement remanié après 1807, probablement vers 1810-1811 selon l'architecte français Jean Boudriot[30], pour correspondre au navire réel, lui-même modifié entre 1804 et 1807. On note par exemple une bouée de sauvetage à l'arrière, dont la présence sur les navires n'est imposée par la Marine qu'en 1807[29]. Ce modèle ancien maintenant remanié est le premier de la collection à représenter un navire contemporain et également le premier à recevoir un nouveau décor d'ébène et d'ivoire sur une surface aussi importante[30]. Toujours pour correspondre à l'utilisation pédagogique et documentaire des maquettes, un panneau s'ouvre sur le flanc tribord pour laisser voir l'arrimage de la cale[32].

N° d'inventaire : MnM 17 MG 10
Le modèle de La Flore (1806) (en) est réalisé d'après les plans de l'ingénieur Pierre Rolland pour le navire du même nom lancé à Rochefort en 1806[33]. Le modèle se distingue par la finesse de sa marqueterie en bois doré, ébène et ivoire, en particulier en ce qui concerne le traitement de la grande chambre en bois doré. Le décor extérieur est réalisé dans les mêmes matériaux. La figure de proue en ivoire représente une Flore portant un bouquet, avec à ses pieds un zéphyr ailé, le tout encadré par un décor végétal[34]. Ce modèle permet d'illustrer au sein de la collection les frégates de la Marine française sous l'Empire, caractérisées par leurs 44 canons[35].
Le modèle du Friedland est réalisé en 1810 dans les ateliers de l'arsenal d'Anvers. L'intégration de cette maquette à la commande pour le Trianon permet ainsi d'évoquer l'importance de l'Arsenal anversois sous Napoléon Ier. Le navire original est nommé d'après la victoire de Napoléon contre la Russie en 1807 et sera incorporé à l'escadre de l'Escaut. Proches des vaisseaux de 74 canons, les 80 canons à deux ponts ont une plus grande puissance de feu et certaines qualités nautiques. Malgré tout, le Friedland ne quittera jamais le port de Marseille. Il sera finalement remis aux alliés après le traité de Fontainebleau, avant de terminer sa carrière dans la marine des Pays-Bas sous le nom Vlaming[36]. Le modèle ne rejoint jamais les salles du Grand Trianon mais en 1829, il est remis au musée Dauphin, créé deux ans plus tôt et qui prendra après la révolution de juillet le nom de musée Naval, puis en 1919 celui de Musée de la Marine. La figure de proue représente, comme pour le modèle du Triomphant, un guerrier à la romaine en ivoire, armé d'un glaive tenu dans sa main droite (dont il ne reste que le manche) et d'un bouclier tenu à la main gauche. Le pont de dunette est démontable et permet d'ouvrir sur la salle de conseil avec son parquet de bois, d'ébène et d'ivoire.
La Foudroyante est le modèle d'une prame qui ne rejoindra jamais la galerie. Bâtiments caractérisés par leur fond entièrement plat, les prames étaient à l'origine des bateaux de transport de marchandises dans les eaux peu profondes comme les rivières ou dans les ports. Plusieurs prames sont construites par la Marine française pour être intégrées à la flottille de Boulogne dans le cadre d'un projet de débarquement en Angleterre en 1759 qui n'aboutira pas, et elles sont par la suite converties en ponton à mâter et en bagne flottant à Rochefort[37]. Contrairement aux autres modèles de la collection, celui-ci conserve sa voilure. Le décor d'ivoire et d'ébène s'exprime sur la proue sous les traits d'un adolescent brandissant un flambeau. Le nom du navire apparaît à l'arrière, encadré par deux frises végétales et des éclairs.
Bien que le plan-type de la flûte éponyme fut établi en 1788 par Pierre-Alexandre Forfait, le modèle de La Normande de la collection Trianon correspond en réalité au navire lancé sur le chantier de la Ciotat en 1811 sous le nom de l'Egyptienne[38]. Elle est renommée La Normande sous la Restauration, en 1814. On conserve sur un papier collé sous le panneau arrière du pont la signature d'E. Heronnaux, contremaître charpentier de Rochefort ayant travaillé sur l'objet[38].
La Lionne correspond à un type de gabare-écurie dont le plan est établi par François Pestel vers 1810. Ce type de bâtiment est destiné au transport des chevaux[39]. Le modèle est réalisé en 1811, en même temps que celui de la flûte La Normande et présente le décor d'ivoire et d'ébène qui caractérise la collection. La figure de proue est elle-même en ivoire et vient représenter un lion[40]. Ce modèle, à l'instar de celui de La Normande, a été signé sous le plateau démontable à l'arrière du pont par le modéliste François Hardy[41].

N° d'inventaire : MnM 17 MG 2
Le Triomphant, modèle d'un navire lancé à Rochefort en 1809 et ayant parcouru les mers jusqu'en 1822, résume parfaitement la typologie des vaisseaux de ligne[42]. Très proche du modèle du Friedland, il se distingue par ses 82 bouches à feu, contre 86 pour le Friedland. Le décor de poupe, en ébène et ivoire, répond à la figure de proue réalisée dans les mêmes matériaux et représentant un guerrier romain[42]. Certaines parties sont amovibles, comme le panneau de dunette qui, une fois retiré, révèle la salle de conseil et la salle à manger du commandant, toutes deux accueillant un décor de boiseries ainsi qu'un mobilier d'ivoire et d'ébène[42].
Le brick, représenté dans la série par le modèle de l'Espérance, est un type de bâtiment à deux mâts introduit dans la marine française dans les années 1780[43]. Le navire exact sur lequel est basé le modèle n'est à ce jour pas identifié[43]. Le décor en ébène et ivoire qui caractérise la commande s'exprime à la poupe avec une représentation allégorique composée de deux chérubins encadrés de cornes d'abondance et couronnant de lauriers le flambeau, l'arc et le carquois, symboles de l'amour. La figure de proue en ivoire représente un aigle.
Le modèle du Bateau écurie reflète la présence dans la Marine de bateaux servant à transporter des chevaux. Il possède une dizaine de panneaux à caillebotis placés sur le pont pour permettre d'aérer la cale, dans laquelle sont les chevaux. Intégrer le modèle à la collection Trianon permettait de l'utiliser comme élément de comparaison à la Lionne, tout en illustrant les bâtiments plus modestes de la Marine française[44].
La collection prévoyait dans la commande un modèle d'une Canonnière brick qui, comme le Bayadère ou le Friedland, ne sera jamais envoyé à Trianon. Le bâtiment réel a été construit entre 1803 et 1805 pour la flottille de Boulogne, destinée à transporter les troupes françaises lors d'un débarquement en Angleterre[45]. Ce modèle se distingue dans la série par son absence de décor. La canonnière porte deux drapeaux français.
La Bayadère est un modèle de corvette commandé pour la collection Trianon par Sané en 1813, qui récupère les plans à l'arsenal de Rochefort pour le faire exécuter à Paris[46]. Les corvettes sont des bâtiments à trois mâts qui servent à la surveillance côtière et aux voyages scientifiques et dont le plan-type est adopté par l'Empire en 1810[46]. Ce modèle se démonte en deux parties au niveau du pont de batterie et le plancher est lui aussi partiellement démontable, révélant la cale. Le modèle n'est pas terminé et ne rejoint pas la galerie mais reçoit son gréement actuel en 1960. Ce dernier est confectionné par l'atelier du musée de la Marine[46].
Tableau récapitulatif
| Modèle | Type | Matériaux | Année | Echelle | Auteur | Commentaire | Illustration |
|---|---|---|---|---|---|---|---|
| L'Artésien | vaisseau de 64 canons |
|
1765 - 1765 | 1/28 | Sébastien Cupin, Atelier de modèles des arsenaux de Brest | ||
| Le Requin (1750) | chébec de 24 canons |
|
après 1750 | 1/24 | Atelier de l'Arsenal de Toulon | ||
| Sans nom | cotre de 16 canons |
|
c.1805 | 1/28 | Atelier des modèles des arsenaux | ||
| Sans nom | Caïque portant 1 canon de 18 et 1 obusier |
|
1803 - 1804 | 1/36 | Atelier de l'Arsenal de Toulon | ||
| L'Océan | vaisseau de 118 canons |
|
avant 1794, remanié en 1807 | 1/48 | Atelier de l'Arsenal de Brest/Atelier des modèles de Paris | ||
| Friedland | vaisseau de 80 canons |
|
1810 - 1818 | 1/48 | Atelier des modèles des arsenaux d'Anvers/Atelier des modèles de Paris/Atelier de l'Arsenal de Rochefort | Jamais présenté à Trianon[47] | |
| Le Triomphant | vaisseau de 74 canons |
|
1812 - 1816 | 1/48 | Atelier des modèles de Paris/Atelier de l'Arsenal de Rochefort | ||
| La Flore | frégate de 18 |
|
1812 - 1816 | 1/48 | Atelier des modèles de Paris/Atelier de l'Arsenal de Rochefort | ||
| Espérance | brick de 16 bouches à feu |
|
1810 - 1814 | 1/48 | Atelier des modèles de Paris/Atelier de l'Arsenal de Rochefort | ||
| La Normande | flûte de 800 tonneaux |
|
1814 - 1817 | 1/48 | Pierre-Etienne Heronnaux, Atelier des modèles de Paris | ||
| Lionne | gabarre écurie |
|
1814 - 1817 | 1/48 | François Hardy, Atelier des modèles de Paris/Atelier de l'Arsenal de Rochefort | ||
| La Foudroyante | prame d'artillerie de 20 canons de 36 |
|
1813 - 1818 | 1/36 | Atelier des modèles de Paris/Atelier de l'Arsenal de Rochefort | Jamais présenté à Trianon[47] | |
| Sans nom | Bateau-écurie |
|
1814 - 1815 | 1/36 | Atelier des modèles de Paris | ||
| Sans nom | Canonière brick de la flotille de Boulogne |
|
c.1805 | 1/48 | Atelier des modèles des arsenaux | ||
| Bayadère | corvette de 22 canons |
|
1814 - 1817 | 1/48 | Atelier de l'Arsenal de Rochefort | Jamais présenté à Trianon |
Réception et postérité
Du Trianon au Musée national de la Marine
En 1811, dix premiers modèles[48] sont inventoriés au Garde-meubles[16] et neuf sont présentés en 1814 dans la galerie des Cotelle du Grand Trianon[49]. La collection s'enrichit progressivement jusqu'en 1818, où une douzaine de modèles sont exposés. Certains modèles initialement sélectionnés ont été remplacés par d'autres au cours des mêmes années[16].
« Les modèles de bâtiments de mer, quoique la collection n'en soit pas complète, fixent l'attention de toutes les personnes qui visitent Trianon ; et cette collection deviendra bien plus digne encore du Palais où elle est placée, si, comme on en avait le projet, on y ajoute les modèles, sur les mêmes proportions, des divers navires employés par le Commerce et des principales machines qui servent aux opérations des ports militaires »
— Rapport de la direction des Ports adressé au ministre François Joseph de Gratet le 29 octobre 1816
La chute de l'Empire en 1814 ne marque pas la fin du projet, car Jacques-Noël Sané, soutenu par des instances comme la direction des ports, obtient en 1815 la réouverture de l'atelier de Paris. Composé de quatre modélistes, l'atelier s'occupe d'entretenir la collection désormais "royale", et d'achever les modèles en cours[16].
« Les collections de Trianon et du ministère de la Marine son isolées ; peu de personnes ont l'occasion de les voir ; elles sont par conséquent perdues pour le public et particulièrement pour les artistes. Il semblerait plus convenable dans l'intérêt de la marine et des arts en général de les réunir dans un seul local qui serait ouvert au public à certains jours, comme l'est le Conservatoire des arts et métiers. »
— Rapport du baron Rolland, janvier 1818
Malgré tout, certains regrettent l'abandon relatif de la collection. Dès 1818, le baron Rolland, successeur de Sané, souligne dans un rapport l'isolement de cette collection et recommande la réunion des modèles dans un lieu ouvert au public, sur le modèle du Conservatoire des arts et métiers[16]. Cette idée, soutenue par le comte Molé, ministre de la Marine, aboutit sous Charles X[13]. Par une ordonnance du 27 décembre 1827, la création du musée de la Marine est actée[13]. À l'été 1828, la collection Trianon est transférée au Louvre pour intégrer le nouveau musée[13]. Les supports de Jacob-Desmalter sont laissés à Versailles et ont depuis disparu[9].
La collection aujourd'hui
La collection Trianon demeure un témoignage important de l'histoire de la Marine du Premier Empire. Elle illustre la volonté napoléonienne de maitriser la technique tout en propageant l'image d'un Empire français puissant et maître des mers, malgré les défaites face à l'Angleterre.
La collection a fait l'objet d'une exposition en 2014[50], durant laquelle les modèles ont été réunis au château de Versailles.