Conditionnel en français
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En français, le conditionnel, ou formes en -rais, est un temps de l'indicatif. Bien que la tradition le reconnaisse comme un mode à part entière, cette approche est désormais minoritaire chez les grammairiens.
Comme pour tous les temps de l'indicatif, on distingue deux formes du conditionnel :
- une forme simple, appelée « conditionnel présent » : il chanterait ;
- une forme composée, appelée « conditionnel passé » : il aurait chanté.
Le conditionnel présent se forme sur la base du futur simple, et au moyen de son morphème -r-, [ʁ], suivie des désinences de l'imparfait : -ais /ɛ/, -ait /ɛ/, -ions /jɔ̃/, -iez /je/, -aient /ɛ/. Le conditionnel passé se forme à partir de l’auxiliaire être ou avoir conjugué au conditionnel présent auquel on ajoute le participe passé.
D'un point de vue diachronique, le conditionnel est issu de la fusion d'une périphrase verbale du bas latin « infinitif + habere à l'imparfait ».
Le conditionnel connaît une valeur temporelle : il peut exprimer un futur vu à partir d'un moment du passé, ce qui lui vaut parfois le nom de futur dans le passé. Il peut également avoir des valeurs modales : expression de l'hypothèse, du potentiel et de l’irréel, d'une information incertaine, d'une demande ou d'un conseil atténué.
Le conditionnel est ainsi nommé par John Palsgrave en 1530[1],[2]. Cette dénomination est contestée mais reste la plus employée, y compris par les grammairiens qui la critiquent mais concèdent qu'elle demeure l’appellation la plus usitée[3]. En France, elle reste employée par la Terminologie grammaticale éditée en 2021 par le ministère de l'Éducation nationale à destination des enseignants[4]. C'est également l'appellation privilégiée par l'Office québécois de la langue française[5].
L'appellation conditionnel reste néanmoins jugée doublement malheureuse par plusieurs linguistes, d'une part, parce qu’elle privilégie les emplois modaux au profit de tous les autres ; d'autre part, parce que, même dans une phrase exprimant une condition, telle que « si Marie venait, Pierre serait heureux », le conditionnel apparaît non dans la protase « si Marie venait » qui exprime la condition, mais dans l’apodose « Pierre serait heureux »[6]. C'est pourquoi certains grammairiens préfèrent l’appellation formes en -rais[7],[8]. Damourette et Pichon nomment ce « tiroir verbal », toncal futur, le toncal étant chez ces auteurs ce que la tradition nomme l'imparfait[9]. La Grande Grammaire du français, conserve les termes conditionnel et conditionnel passé, tout en précisant qu'il serait plus juste d'utiliser les termes futur dans le passé et futur antérieur du passé[10].
À travers l’histoire, d'autres dénominations ont existé : au xviiie siècle Nicolas Beauzée, par exemple, parle du suppositif[11]. En tout, J. M. Bena compte plus de trente-et-une dénominations différentes[12],[13].
Temps ou mode
Le conditionnel est parfois considéré comme un mode verbal à part entière mais la plupart des grammairiens considèrent qu'il convient de le ranger parmi les temps de l'indicatif[8]. Pour Jacques Bres, « Le débat : le conditionnel est-il un mode ou un temps de l’indicatif ? – aussi vieux que la grammaire française – n’est toujours pas vraiment réglé, même si la balance penche actuellement du côté du second membre de l’alternative[3] ».
Pour la tradition grammaticale, le conditionnel est un mode à part entière dans la mesure où il indique un procès dont la réalisation est la conséquence d'une condition. Bien qu'elle soit reprise par certains travaux récents[14],[15],[16], cette approche est devenue minoritaire[3],[17],[18].
Depuis les travaux de Guillaume en 1929[19], la majorité des recherches et des grammaires de références considèrent les formes en -rais comme des temps de l'indicatif. Même le Bon Usage ― qui défendait l'approche traditionnelle depuis sa première édition ― s'est rangé derrière la seconde analyse en 2008[3],[20].
La Grammaire méthodique du français résume ainsi leurs arguments :
- tous les emplois du conditionnel ne dépendent pas d'une condition explicite ou implicite ;
- le conditionnel partage avec le futur de l'indicatif des caractéristiques communes, sans qu'on fasse du futur un mode à part entière. En effet, le conditionnel comme le futur connaissent l'un et l'autre des emplois temporels et modaux. D'autre part, sur le plan morphologique, les deux formes du conditionnel, simple et composé, sont symétriques des formes correspondantes au futur[21].
Pour tenir compte à la fois des emplois modaux du conditionnel et du parallélisme morphologique du conditionnel et du futur, Henri Yvon (de) propose de regrouper ces deux temps dans un mode qu’il nomme suppositif, en reprenant le terme que Beauzée utilisait pour le seul conditionnel[22].
Dans l'enseignement en France, le conditionnel était encore présenté comme un mode dans la Nomenclature officielle des programmes de 2016 de l'Éducation nationale[3]. Pour la Terminologie grammaticale publiée par le même ministère en 2021, en revanche, « le conditionnel, en dépit d’une tradition encore vivace, doit bien être considéré comme un temps de l’indicatif », bien que « dans l’usage scolaire, le conditionnel [soit] parfois considéré comme un mode et enseigné comme tel[23] ».
Morphologie
Comme pour tous les temps de l'indicatif, on distingue deux formes du conditionnel, une forme simple et une forme composée :
- la forme simple, appelée « conditionnel présent » : il chanterait ;
- la forme composée, appelée « conditionnel passé » : il aurait chanté[17].
La tradition a autrefois associé au conditionnel passé « première forme » (il aurait chanté), un « conditionnel passé deuxième forme » (il eût chanté). Cette « deuxième forme » est en réalité le plus-que-parfait du subjonctif, qui dans la langue classique pouvait exprimer une supposition portant sur le passé. Son usage est devenu littéraire ou archaïsant[8]. Ceci trouve son explication dans le fait que le conditionnel dans les langues romanes a le plus souvent remplacé le subjonctif de certains tours latins et concurrencé ce mode en français. L’appellation « conditionnel passé deuxième forme » est désormais abandonnée ; et Jacques Bres parle même à son sujet d'une « grossière bévue d'inversion[24] ».
Conjugaison du conditionnel présent
À l’oral et à l'écrit, le conditionnel présent se forme sur la base du futur simple, et au moyen de son morphème -r-, [ʁ], suivie des désinences de l’imparfait : -ais, -ait, -ions, -iez, -iaient. Ainsi, pour former par exemple le conditionnel, de « finir » à la troisième personne du singulier, on utilise donc, la base fini-, la marque du futur -r-, et la désinence -ait, ce qui donne « il finirait »[25].
Cette formation s'accorde avec le fait que le conditionnel peut indiquer le futur et s’emploie souvent en corrélation avec un temps du passé[26].
La base du futur simple est très souvent prévisible à partir de l’infinitif. Pour les verbes du premier groupe, et cueillir, elle est constituée du radical du présent, suivi du morphème -r-. Pour « chanter » et « cueillir », la base est donc respectivement chante-r- et cueille-r. Pour les autres verbes, on part soit de l'infinitif comme pour « finir » ou « boire, soit du radical des première et deuxième personnes du pluriel, comme pour « devoir », dont la base est dev-r. Pour « courir » et « mourir », la marque -r- du futur double le -r- du radical, en sorte que le redoublement de la consonne marque seul la différence entre l'imparfait il mourait et le conditionnel il mourrait. Une petite liste de verbes se construit à partir d'une base spécifique : aller (i-r-), avoir (au-r-), être (se-r-), faire (fe-r-), falloir (faud-r), pouvoir (pour-r), savoir (saur-r), valoir (vaud-r), venir (viend-r-), voir (ver-r), et vouloi (voud-r)[27].
La formation de la base du conditionnel connaît néanmoins une grande régularité. Le conditionnel utilise la même base que le futur pour tous les verbes, sans exception[28].
Certaines des désinences présentes à l’écrit sont absentes à l'oral du fait de consonnes écrites non prononcées. Ainsi, la forme orale est la même pour les trois personnes du singulier et la troisième personne du pluriel, ce qui donne les désinences suivantes : /(ə)ʁɛ/, /(ə)ʁɛ/, /(ə)ʁɛ/, /(ə)ʁjɔ̃/, /(ə)ʁje/, /(ə)ʁɛ/[29]. Une étude menée en 2019 tend à montrer que, sur le territoire francophone européen, la majorité des locuteurs ne font pas de distinction à l’oral entre la première personne du singulier du futur simple et du conditionnel. La distinction entre « je mangerai », prononcé avec /e/ (e fermé), et « je mangerais », prononcé avec un /ɛ/ (e ouvert), n’est maintenue que de manière minoritaire, en Belgique, en Franche-Comté et dans la moitié nord de la Suisse romande. Cette distinction reste en revanche très vivace chez les francophones du Canada[30],[31].
| je | laverais /lav(ə)ʁɛ |
| tu | laverais /lav(ə)ʁɛ/ |
| il / elle | laverait /lav(ə)ʁɛ/ |
| nous | laverions /lav(ə)ʁjɔ̃/ |
| vous | laveriez /lav(ə)ʁje/ |
| ils / elles | laveraient /lav(ə)ʁɛ/ |
Conjugaison du conditionnel passé
Le conditionnel passé se forme à partir de l’auxiliaire être ou avoir conjugué au conditionnel présent auquel on ajoute le participe passé.
| j’ | aurais lavé /oʁɛ lave/ |
| tu | aurais lavé /oʁɛ lave/ |
| il / elle | aurait lavé /oʁɛ lave/ |
| nous | aurions lavé /oʁjɔ̃ lave/ |
| vous | auriez lavé /oʁje lave/ |
| ils / elles | auraient lavé /oʁɛ lave/ |
Morphologie diachronique
Le conditionnel n’existe pas en latin. Le conditionnel français provient de la fusion en langue romane d’une périphrase verbale « infinitif + habere (« avoir ») à l’imparfait ». Cette périphrase apparaît en bas latin dès le iiie siècle[32],[33].
À partir du iiie siècle, la périphrase verbale « infinitif + habere à l’imparfait » apparaît dans des tours où l'infinitif est un passif, uniquement dans des subordonnées, principalement des subordonnées relatives. Cette périphrase apparaît antérieurement à la périphrase « verbale infinitif + habere au présent », dont la fusion a donné le futur simple. Le conditionnel a donc une origine plus ancienne que le futur[32].
Cette périphrase coexiste alors avec le futur latin classique jusqu'au viie siècle[34].
Avant que ne se constitue la périphrase, les formes à l'imparfait de habere ont connu à l'oral une réduction, qui s'est déclenchée entre la fin du ier siècle et le début du iie siècle, habebam devenant *abéam puis *avéa. Le paradigme du latin classique habebam, habebas, habebat, habebamus, habebatis, habebant a donc abouti aux formes réduites *avéa, *avéas, *avéat, *aveámus, *aveátis, *avéant. Ce sont ces formes réduites qui ont été utilisées dans la périphrase[35].
Le conditionnel de *avere (« avoir ») en bas latin était donc *avere avéa, *avere avéas, *avere avéat, *avere aveámus, *avere aveátis, *avere avéant, puis après la fusion, *averavéa, *averavéas, etc. La syllabe -av- s'est ensuite effacé, ce qui a donné : *averéa, *averéas, *averéat, etc.[36].
Les désinences de *avere au conditionnel ont enfin été généralisées à l'ensemble des autres verbes. À la fin de ce processus, le bas latin a dû présenter pour l'ensemble des verbes les désinences suivantes : /-ˈea/, /-ˈeas/, /-ˈeat/, /-eˈamus/, /-eˈatis/, /-ˈeant/[36].
La base et les désinences ont continué d'évoluer phonétiquement, connaissant des diphtongaisons et d'autres mutations qu'ont peut encore retrouver dans certaines langues d'oïl jusqu'à aboutir au système actuel[37].
C'est à partir du xive siècle qu'on ajoute puis généralise un -s final à la première personne du singulier[38].


