Contamination au mercure de Grassy Narrows

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Papetière Dryden Mill, l'une des deux usines responsables de la pollution de l'eau par le méthylmercure.
Source de la rivière Wabigoon, en sortie du lac Wabigoon.


La contamination par le mercure de la communauté de la réserve amérindienne Grassy Narrows est un empoisonnement au mercure, induit par le rejet incontrôlé de 9 à 11 tonnes de mercure dans la partie amont du bassin versant de la rivière Wabigoon, dans le district de Kenora du Northwestern Ontario, de 1962 à 1970, par l'usine Dryden Chemical, à Dryden, qui produisait du chlore et de la soude destinés à la production et au blanchiment de la pâte à papier dans l'usine voisine (Dryden Pulp and Paper Company). Ces deux usines étaient des filiales de la multinationale britannique Reed International[1]chloralkali. Ce cas a été décrit comme le pire cas d'empoisonnement collectif par du mercure dans toute l'histoire du Canada, notamment associé à une mortalité prématurée[2]. Le taux de jeunes d'Asubpeeschoseewagong Anishinabek, connu sous le nom de Première Nation de Grassy Narrows, ayant déjà fait une tentative de suicide est trois fois plus élevée que chez les autres Premières Nations au Canada, où ce risque est déjà plus élevé que la moyenne canadienne ; une étude a montré un lien entre ces suicides et l'intoxication mercurielle qui a déjà affecté la santé mentale de trois générations dans la communauté, avec un effet intergénérationnel (« Les familles dont le grand-père était guide de pêche ont été les plus touchées par la contamination au mercure »)[3].

Les principales victimes de cette contamination ont été deux communautés des premières nations du Canada : celle de la Grassy Narrows First Nation / Wabaseemoong, une communauté de près de 1 000 personnes vivant près de la frontière entre l'Ontario et le Manitoba, à environ 90 kilomètres au nord de Kenora ; et celle de la Whitedog First Nation. Elles ont été gravement touchées tant du point de vue santé que socioéconomique[4]. Durant plusieurs générations, de nombreuses personnes y ont souffert et soufrent encore de symptômes parfois irréversibles d'intoxication au mercure, et notamment de la maladie de Minamata et leur espérance de vie est significativemnet réduite. Malgré des études et rapports confirmant une exposition grave et chronique, les actions de dépollution ont été limitées ; et depuis près de 60 ans, les communautés locales soufrent des effets du mercure. En 2016, un rapport d'expert a confirmé que la rivière Wabigoon était « encore fortement contaminée », mais qu'elle « pouvait être nettoyée en toute sécurité »[5].

Localisation sur la carte de l'Ontario
Réserve de Grassy Narrows
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Réserve de Grassy Narrows.
Vue de la rivière Wabigoon, polluée par du méthylmercure d'origine industriel depuis plus de 50 ans.

La rivière Wabigoon forme, avec la rivière English, un vaste réseau fluvial incluant de nombreux lacs et affluents. Ensemble, ces rivières coulent vers l'ouest où elles se jettent dans la rivière Winnipeg. Cette pollution chronique a contaminé le réseau trophique, ce qui a conduit le gouvernement à interdire la pêche commerciale et certaines entreprises et acivités touristiques[6]. En effet, dans le lac Clay, le premier grand lac en aval des usines de Dryden, les poissons prédateurs comme le doré jaune ont fortement bioaccumulé le métal toxique concentré sous forme de méthylmercure[7]:62[8], rendant ce poisson impropre à la consommation[9]. Or c'est l'un des aliments de base des Premières Nations dans cette région depuis des générations[10].

Rappels sur l'écotoxicologie du mercure

Les bactéries présentes dans le sédiment métabolisent le mercure inorganique Hg en méthylmercure, qui est extrêmement toxique et bioaccumulable. Ce dernier a des effets négatifs sur les taux de reproduction, le comportement et le développement physique des poissons, des oiseaux et des mammifères piscivores (dont les humains).

Dans la région, les poissons prédateurs comme le Doré jaune, le Grand brochet, l'Achigan à grande bouche et le Grand corégone sont ceux qui bioaccumulent le plus de méthylmercure (en mangeant régulièrement des poissons plus petits et moindrement contaminés)[11]. Les animaux situés au bas de la chaîne alimentaire, comme les petits poissons, absorbent et stockent du méthylmercure qui est ensuite concentré dans la chaine alimentaire.

Clay Lake, le principal lac situé en aval de l'usine de Dryden, présentait « des niveaux de mercure extrêmement élevés chez les poissons prédateurs »[7],[8]:2207, en particulier dans le doré jaune, pêché par les amérindiens et apprécié depuis de nombreuses générations comme aliment dans la région[10].

Contexte historique

Il est à noter que des chercheurs, mais aussi une archiviste citoyenne, Marion Lamm (1918-1997) ont constitué des archives sur l'histoire de la communauté, l'histoire des entreprises et sur l'intoxication mercurielle. Les archives de Marion Lamm ont été utilisés pour la thèse de Sarah Jane Watson, soutenue en 2023 à l'université Concordia, qui a porté sur l'écart entre les représentations visuelles de la région et de l'« affaire du mercure » par les intervenants du gouvernement et de l'industrie (qui mettent en avant les succès industriels et un paradis touristique dans un « arrière-pays » canadien colonial, et les réalités vécues localement par les anishinaabés[12].

Empoisonnement au mercure (hydrargyrisme)

En 1957, la papeterie commence à utiliser du chlore pour chimiquement blanchir sa pâte à papier. Ce chlore est produit par une usine voisine (la Dryden Chemical Company, depuis démantelée) par le procédé chlore-alcali, qui nécessite de grandes quantité de mercure. L'utilisation du chlore dans la pâte à papier est ensuite source de pollution organochlorée (dioxines et furanes)

Dans les années 1970, le vison et la loutre (deux prédateurs piscivores) ont commencé à régresser dans la réserve, puis certains ont noté que les aigles et les vautours (Urubu) à tête rouge volaient d'une manière étrange, et un habitant a vu son chaton se mettre à tourner en rond, anormalement saliver et convulser. Ces premiers indices laissaient penser qu'un problème environnemental émergeait à Grassy Narrows et le long de la rivière Wabigoon[13].

Avant les années 1950, « la communauté scientifique n'était pas consciente des effets du méthylmercure sur les humains »[14]. Il faut attendre 1958, pour que dans le journal The Lancet, deux médecins confirment un « lien entre le poisson contaminé au méthylmercure et des symptômes neurologiques humains »[15],[14]. Leurs recherches se sont concentrées sur une « mystérieuse maladie nerveuse » observée pour la première fois chez l'Homme en 1956, dans un village de pêcheurs de Minamata, au Japon. Là, on observait aussi un comportement étrange chez les chats, comportement qui s'est avéré plus tard être un effet neurologique du mercure (décrit dans le livre Les 400 chats de Minamata). Quand le premier japonais atteint est entré à l'hôpital de l'usine de Chisso, en 1956, la maladie avait déjà atteint des proportions localement épidémiques. Un journal médical de Kumamota de 1957 a qualifié cette maladie de maladie de Minamata[15],[14].

Après que la catastrophe de Minamata a été reconnue au Japon, il a fallu 10 ans et l'intervention du médecin japonais Harada (qui a diagnostiqué au moins 60 cas de maladie de Minamata à Grassy Narrows et de nombreux cas suspectés) pour que ce cas soit pris plus au sérieux par les autorités de l'Ontario et du Canada.

En 2016, un article du CMAJ relatif à la gestion des risques liés à l'exposition au mercure au Canada conclut que les directives cliniques alors en vigueur sur la consommation de poisson restent « mal adaptées aux conditions des communautés nordiques géographiquement éloignées, pour lesquelles l'exposition au mercure peut être plus importante » que la moyenne ; cet article rappelle en outre que le fœtus est particulièrement exposé et vulnérable aux « effets neurologiques délétères » de l'intoxication au mercure[16]. Les auteurs y précisent que « la plupart des Canadiens sont exposés au mercure par leur alimentation, en particulier ceux qui consomment beaucoup de poisson[16].

En 2017, un article du Journal de l'Association médicale canadienne (JAMC) note qu'alors que des études étaient faites au Japon sur l'hydrargyrisme depuis les années 1960, un cas similaire d'épidémie locale d'empoisonnement mercuriel a lieu dans le nord Canadien. Mais au Canada la Première Nation de Grassy Narrows est encore aux prises avec les « ravages de la contamination au mercure »[14],[5].

Première Nation de Grassy Narrows

Grassy Narrows, est une collectivité nord-amérindienne relativement isolée, de 1620 personnes environ (en ), dont près de 1 000 vivent dans la réserve de Grassy Narrows[17] ; le territoire d'une des 28 Premières Nations du Grand Conseil de la Nation Anishinaabe du Traité numéro 3, une nation Anishinaabe souveraine. La réserve de Grassy Narrows est située à moins de 100 kilomètres en aval des usines qui ont pollué la rivière, dont par le mercure.

Une autre réserve amérindienne, celle de Whitedog, qui se trouve plusieurs centaines de kilomètres plus en aval a aussi été touchée par la pollution mercurielle[11].

Les deux communautés amérindiennes ont été gravement empoisonnées. Plusieurs générations et de nombreuses personnes y ont souffert et souffrent encore de symptômes physiques et mentaux d'hydrargyrisme, à des niveaux comparables à ceux de Minamata.

Contamination mercurielle en Ontario

Dans les années 1960, le gouvernement fédéral canadien prend des mesures relatives à la contamination du poisson par le mercure[18]:201-210.

La « première enquête sur la contamination au mercure » dans une communauté des Premières Nations a lieu à l'automne 1970 ; elle concerne les deux réserves de Grassy Narrows et de White Dogs. Le gouvernement sait alors que l'usine de chlore et de soude du groupe Reed Paper, créée en 1962, avait déversé plus de 9 tonnes de mercure métallique dans le réseau fluvial. En 1978, un article indique que la majorité des habitants consomment alors trois repas de poisson par jour au printemps, en été et en automne, dans cette communauté connue « pour dépendre entièrement de la pêche, de la chasse, du guidage et de la foresterie »[18]:204.

De 1962 à 1970, l'usine de chlore-alcali de la Dryden Chemical Company, associée à la Dryden Pulp and Paper Company voisine, toutes deux filiales de la multinationale britannique Reed Paper Group[19] a rejeté environ 10 000 kg de mercure[6] dans les cours d'eau locaux (Wabigoon-English)[2] près du lac Wabigoon qui est la source de la rivière. Robert W. Billingsley, qui était président de Reed International durant la période de rejet de ce mercure, a déclaré le , dans l'émission The Fifth Estate, à propos de la pollution à l'amont de l'usine : « On a souligné que dans presque tous les échantillons, on trouverait peut-être 5 % de la population de Toronto qui présenterait des symptômes de la maladie de Minamata – les maux de tête, par exemple, en sont un symptôme »[20].

Reed International, connu sous le nom de Reed Elsevier de 1991 à , et depuis connu sous le nom de RELX, est un « conglomérat industriel, papetier et financier basé à Londres, d'une valeur de 6 milliards de dollars, qui comprenait la plus grande maison d'édition au monde, et publiait le plus grand journal de l'hémisphère occidental »[21]. En 1976, Reed Limited a demandé au gouvernement de l'Ontario la permission d'exploiter près de 50 000 km2 de forêt boréale dans le nord-ouest de l'Ontario. Le gouvernement provincial a accepté en signant un protocole d'entente, mais a dû finalement l'abandonner en raison du « tollé public »[22]. En 1976, le gouvernement de l'Ontario a lancé la Commission royale sur l'environnement du Nord[22], en réponse à l'intention de Reed Ltd de construire une nouvelle usine de pâtes et papiers, et à l'octroi à Reed de la « plus grande étendue de terre forestière jamais accordée à une seule entreprise »[23].

Depuis cet empoisonnement au mercure, la communauté de Grassy Narrows « vit avec les conséquences de l'un des pires cas d'empoisonnement environnemental de l'histoire du Canada », selon The Lancet[2].

Enquêtes, études et premières actions

En 1970, le scientifique EG Bligh du Conseil de recherches sur les pêcheries du Canada a démontré qu'un certain nombre d'usines de chlore au Canada étaient d'importantes pollueuses au mercure, poison qui contaminait notamment les poissons et les oiseaux piscivores »[7]:62[24]. Bligh a documenté des « niveaux de mercure extrêmement élevés chez les poissons prédateurs » des systèmes fluviaux Wabagoon-English, en particulier dans le lac Clay situé à 50 miles de Dryden[7]:62, et qui est le premier grand lac en aval du système fluvial Wabagoon-English[8] ,[7]. La pêche commerciale en eau douce et certaines entreprises liées au tourisme ont alors été interdites[6]. Le , René Brunelle, alors ministre des Terres et des Forêts de l'Ontario, interdit tout type de pêche (commerciale, sportive ou de loisir) dans la rivière Wabigoon en aval de Dryden jusqu'au lac Clay inclus. Le , il a annoncé que la pêche commerciale était fermée sur les lacs Ball, Lount, Indian, Grassy Narrows, Separation, Umfreville, Tetu, Swan et Eaglenest[4]. Puis l'interdiction a été levée pour la pêche sportive, mais les pêcheurs ont été avertis que le poisson est impropre à la consommation[4]:221. Le , George Albert Kerr (1924 – 2007), alors ministre de la Gestion de l'énergie et des ressources de l'Ontario, s'est voulu rassurant devant la communauté locale en affirmant que la rivière Wabigoon se rétablirait naturellement en douze semaines sans intervention gouvernementale ni nettoyage. Dans un discours prononcé devant le Parlement de l'Ontario en 2010, le député Norman W. Sterling a déclaré que Kerr avait inventé l'estimation de douze semaines et a cité Kerr disant : « Si j'avais dit que le problème serait résolu en un ou deux ans, ils ne m'auraient jamais cru. » Les propos de Sterling ont été « accueillis avec des rires au Parlement de l'Ontario »[25].

Le rapport final remis au procureur général de l'Ontario le , au sujet de cette affaire reconnait que la contamination au mercure concerne le réseau fluvial utilisé comme ressource par les Premières Nations de Grassy Narrows et de White Dog ; réseau « duquel ces communautés tiraient leur emploi et leur subsistance ». La commission y recommandait que « jusqu'à ce que les revendications de White Dog et de Grassy Narrows soient réglées, le gouvernement de l'Ontario ne devrait pas accorder de droits de coupe à Great Lakes Forest Products Ltd., ou à tout propriétaire ultérieur du complexe de l'usine de Dryden, sur des terres forestières situées à l'extérieur des unités de gestion existantes de l'entreprise»[23].

Effets sur les communautés locales

« "The story of my people, the Grassy Narrows First Nation, weighs heavily on the collective conscience of Canada. For over half a century, mercury poison has contaminated the river that is our lifeblood." »

 Grassy Narrows Grand Chief Simon Fobister Sr. June 6, 2016. The Star.

Pour la communauté locale, la date du a marqué la « ligne de démarcation entre une communauté traditionnelle en croissance, employée et prospère, et une ère de maladie, d'inaction du gouvernement et de résistance des Ojibwés »[25]. Les anciens qui ont vécu avant cette époque se souvenaient de la façon dont « toutes les familles de la communauté pêchaient. Chaque foyer allait pêcher. Ils vendaient leur poisson au marché de Kenora[25]. Beaucoup étaient aussi guides de pêche pour compléter leurs revenus. Un ancien chef qui présente tous les « symptômes d'une maladie avancée induite par le mercure : troubles de l'élocution, bras tordus et contractés, tics et paralysie partielle du visage », a déclaré : « C'était une belle vie… Dans nos corps, dans nos esprits, nous allons toujours récolter des produits de la terre »[25].

Le Ball Lake Lodge de Barney et Marion Lamm était situé à la jonction des rivières English et Wabigoon, à 150 km en aval de l'usine de Dryden. Depuis son ouverture en 1947, il employait environ 300 membres de la communauté de Grassy Narrows toute l'année, comme « guides de pêche pour les touristes fortunés »[6]. L'une des prestations proposées aux touristes était le « shore lunch », où les guides préparaient le poisson fraîchement pêché par les touristes. Les guides mangeaient régulièrement ce poisson avec les touristes invités[6]. Lorsqu'en 1971 les Lamm furent contraints de fermer ce Lodge, rentable, de plusieurs millions de dollars, ils intentèrent un procès contre la Dryden Chemical Company, demandant 3,75 millions de dollars de dommages et intérêts. Pour préparer ce procès, ils ont embauché un jeune diplômé de l'Université Western Ontario, Norvald Fimreite, pour « étudier les niveaux de mercure dans la flore et la faune locales ». Ce travail a révélé des niveaux de mercure dépassant de loin les normes internationales ; parmi les plus élevés enregistrés en Amérique du Nord[7]. La collection de documents Lamm en préparation du procès est maintenant conservée à Harvard, Cambridge, Massachusetts. Alors qu'il rassemblait des documents sur cette pollution, Lamm a invité les Smiths (les photojournalistes qui travaillaient alors à leur livre Minamata ) à visiter Grassy Narrows[26] ; les Smiths ont déclaré que les symptômes des habitants de Grassy Narrows ressemblaient à ceux qu'ils avaient vus à Minamata. Ce fut le premier lien fait entre la catastrophe de Minamata et la pollution mercurielle de Grassy Narrow. Finalement, Masazumi Harada de l'université de Kumamoto a fait des analyses d'échantillons de cheveux provenant de Grassy Narrows, et conclu que 87 résidents de Grassy Narrows dépassaient la limite de sécurité de 100 ppb, avec 61 échantillons « dans la fourchette de 100 à 199 ppb et 26 dépassant 200 ppb »[27],[14].

La réserve indienne de Grassy Narrows est située à moins de 100 km en aval de l'usine de Dryden, mais la réserve de Whitedog, bien qu'à plusieurs centaines de kilomètres plus en aval a aussi été touchée[11]. Ces deux communautés des Premières Nations ont souffert d'intoxication au mercure, avec notamment de la maladie de Minamata, un syndrome neurologique causé par une intoxication grave au mercure, et elles continuent d'en souffrir[28] ; il s'agit de « l'une des pires catastrophes environnementales du Canada »[28].

Suicides

En 2023, le taux de jeunes de la communauté de Grassy Narrows ayant déjà fait une tentative de suicide est trois fois plus élevée que chez les autres Premières Nations au Canada[29] et des effets transgénérationnels sont constatés[30].

Impacts durables et études ultérieures

Notes et références

Voir aussi

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