Coran épigraphique
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Le Coran épigraphique est l'ensemble de graffiti écrits en caractères dits coufiques archaïques repéré par les épigraphistes relevés sur des rochers et antérieurs au IIe siècle de l’Hégire qui permet de mettre en lumière de nouveaux éléments concernant l’histoire de la constitution du texte coranique. Ils constituent une source d’information fondamentale et méconnue sur la société arabe et musulmane des origines. En tant qu'épigraphie dite privée, les graffitis se distinguent de l’épigraphie monumentale, étudiée par Christian Robin.
Depuis les années 1960, les recherches autour des graffiti de haute époque islamique (avant 750) ont permis de jeter un nouveau regard sur l’histoire des débuts de l’islam (VIIe siècle/VIIIe siècle) Les épigraphistes, historiens des textes, considèrent que le texte coranique a une histoire qui se fonde sur une variété de documents véridiques dont les graffiti arabes archaïques font partie. Ils cherchent des fragments d’origines et d’époques disparates. Ils sont des apports aux recherches sur l'élaboration du Coran.
Le principal chercheur est Frédéric Imbert qui a mené de nombreuses campagnes de prospections épigraphiques en Jordanie, Syrie, Liban, Palestine et Arabie Saoudite.
L’écriture arabe en kufi se distingue par ses caractères coufiques plutôt anguleux et ne ressemble que très peu à l’écriture arabe d’aujourd’hui. Délicat à déchiffrer, le coufique ne note ni les voyelles brèves, ni les points diacritiques qui permettent de différencier les consonnes entre elles. Ainsi, on ne peut distinguer un b d’un t, un y d’un n ou un h d’un j…[1].
Les graffiti reprennent des versets d'une manière isolée ou amalgamée, et formulent parfois des péricopes qui sont fort proches de versets mais totalement décontextualisés et sans rapport avec ce qu’ils sont dans le texte canonique du Coran. Ils présentent des variations évidentes. Ils sont la somme des divergences acceptées issues de variations orales et ne portent que sur des points de détail orthographiques, morphologiques ou syntaxiques[2].
Ces isolats coraniques, dont certains présentent une construction formulaire (basmala + verset + signature) qui montre clairement que le graffito a été apposé dans le strict but de mentionner le Coran. Le credo fondamental de l’islam y est respecté dans le fond[2].
Intérêt pour l'histoire
Au-delà de sa forme de prédilection actuelle - le livre - le Coran peut être aussi voix (la psalmodie), art (la calligraphie) et donc aussi écrit sur de la pierre. L'expression la plus utilisée par Imbert est : « Le Coran des pierres », mais il parle aussi d'« Islam lapidaire » et de « Coran épigraphique ».
L'intérêt de ces graffiti est qu'ils ne sont jamais passés au crible de la censure linguistique, politique ou religieuse, n’ayant jamais été soumis à une recopie lors de laquelle la langue ou le contenu auraient été retouchés. Ils sont trace que le Coran n’est pas un corpus fermé car ils sont souvent différents du texte de la vulgate, ils présentent des « amalgames coraniques ». Ils sont différents des variations recensées qui furent autorisées plus tard par la tradition et que l’on nomme les « sept lectures » (qirâ’ât)[1], ils peuvent donc être issus de transmissions divergentes de la vulgate et non de simples « variantes » de cette dernière. Mais certains d'entre eux citent verbatim le Coran[2]. Sur les 85 extraits recensés, 36 % est conforme à la lettre à la version de la vulgate, 64 % ne l’est pas. L’étude de leur contenu relatif à la foi peut aider à comprendre les phases progressives de développement de ces textes. De plus, ces inscriptions font partie intégrante du patrimoine littéraire, culturel et religieux des Arabes, sans doute le plus ancien livre (kitāb) écrit par eux-mêmes où ils s’ouvrent à nous de l’intimité de leur foi, de leur croyance et de leur Coran[2].
L'une des hypothèses majeures de Frédéric Imbert, professeur des universités au Département des Études Moyen-Orientales d’Aix-Marseille Université et spécialiste de langue arabe et d’épigraphie arabo-islamique, se veut complexifier l’étude du texte. En effet, les chercheurs ont pensé les extraits du Coran comme ayant intégré des champs textuels variés (des inscriptions, des graffiti, des monnaies, des documents officiels, etc.) dans un sens unique. Pour Imbert, dans le cas des graffiti, le contraire peut être envisageable : des formules et péricopes diffusément utilisées sur le Proche-Orient auraient fini par intégrer un texte coranique en cours de constitution. En effet, lorsque l’on traite d’écrits anonymes utilisant le Coran à des fins privées, il est généralement d'usage de considérer les écarts dans un seul et même sens : le texte coranique déjà fixé et largement diffusé dans les esprits serait malmené ou librement utilisé par des individus qui le connaîtraient mal ou s’autoriseraient des adaptations malvenues. Tandis que Imbert répond à cette question : Pourquoi les lapicides auraient-ils altéré le texte qui représentait le fondement de leur foi ? On ne grave bien que ce qu'on a dans la tête. « C'est du Coran, pas le Coran »[3]. Il suppose que : « le Coran des pierres est le fruit du Coran des cœurs : celui que l’on connaît intimement et que l’on met tant de temps à graver sur la roche.
Ainsi, les inscriptions lapidaires « se voudrait plutôt le reflet d’un texte coranique en devenir, souple et non encore fixé, malléable au point de pouvoir s’intégrer sémantiquement et linguistiquement au sein de formulaires qui l’acceptent naturellement. C’est en tout cas avec la même souplesse que l’on peut imaginer la pérégrination et l’adaptation réfléchie de ces formules dans le chantier d’un texte coranique [qui était alors] en cours d’élaboration »[2]. Des formulations religieuses islamiques, encore diffuses à l’échelle du Proche-Orient, auraient intégré un Coran en cours d’élaboration[1]. Le Coran des pierres serait le reflet d’un texte coranique en devenir, souple et non définitivement fixé.
Corpus
« En comptabilisant ces occurrences multiples, le nombre d’éléments se rattachant au Coran s’élève à 197. Nous avons, à titre d’exemple, des mentions de 13 versets des sourates Al-Baqara (5%) et Ᾱl ʿImrān (6%), 17% de Taḥrīm, 3% de Šuʿarā’. Le corpus comprend 3 sourates entières (Al-Fātiḥa, al-Naṣr et al-Iḫlāṣ). Le rapport entre les sourates des périodes médinoises et mecquoises (selon l’ordre canonique de la vulgate) est le suivant : 107 versets médinois (dont 4 interpolations) et 90 mecquois. Si nous reformulons ces données en sourates, nous possédons des extraits de 19 sourates médinoises et 41 mecquoises soit au total 60 sourates représentées sur le total des 114 que compte le Coran (soit 53% de représentation des sourates). […] Dans l’état actuel des recherches, 54 sourates n’ont aucune occurrence sur la pierre. Il nous est apparu intéressant de quantifier également le taux de basmala introduisant les invocations et les extraits coraniques (« Au nom de Dieu le Bienfaiteur, le Miséricordieux », traditionnellement placée avant une citation coranique). Nous retiendrons simplement qu’il ne dépasse pas 19 % des textes »[2].
Le site archéologique Ǧabal Usays (ou Seis) (ceb) constitué de basalte à la corole du cratère volcanique sur lequel se trouvent les ruines d’un palais arabe d’époque omeyyade, livre des graffiti : sur les 106 inscriptions seules 89 sont lisibles et, parmi les lisibles, 14 mentionnent du texte qui s'apparente à du Coran soit 16%[2].