Crise coutumière wallisienne
From Wikipedia, the free encyclopedia
La crise coutumière wallisienne est une crise politique sur l'île de Wallis, dans la collectivité d'outre-mer de Wallis-et-Futuna. Cette crise, qui trouve ses prémices dans les années 1990, se manifeste en 2005 par un conflit sur la succession au titre de roi coutumier (lavelua) du royaume d'Uvea après le très long règne de Tomasi Kulimoetoke. Les partisans du roi s'opposent alors au camp des « rénovateurs » qui souhaitent une évolution de la coutume et un partage du pouvoir. Cette crise se poursuit lors du règne de Kapeliele Faupala puis reprend en 2016 avec l'intronisation de deux lavelua concurrents (Tominiko Halagahu et Patalione Kanimoa, ce dernier étant finalement reconnu par l’État français)[1]. Elle a mis en exergue les profondes divisions qui traversent la société de Wallis, et a créé des tensions entre la chefferie coutumière et les représentants de l'État français. Elle a également été suivie par la communauté wallisienne de Nouvelle-Calédonie. En 2023, la société wallisienne est toujours divisée.
Contexte

Le statut de 1961 créant le territoire d'outre-mer de Wallis-et-Futuna reconnaît la justice traditionnelle des lavelua dans les affaires wallisiennes (gestion du foncier notamment), et confirme le statut de droit particulier dont jouissent les Wallisiens et les Futuniens depuis 1933[1]. D'autre part, les Wallisiens considèrent la justice pénale française comme réservée aux papalagi (européens, métropolitains)[1] : les affaires coutumières sont gérées entre Wallisiens par la royauté locale.
La crise débute à la fin du règne du lavelua Tomasi Kulimoetoke. Ce dernier, intronisé en 1959, a eu le plus long règne de l'histoire d'Uvea (48 ans), contre 5,6 années en moyenne depuis 1869[2]. Pour Frédéric Angleviel, cela est dû à l'habileté politique du roi qui, malgré l'existence de familles royales rivales, a réussi à se maintenir au pouvoir grâce au soutien de l'administration française[2] et des membres de la chefferie, dont beaucoup appartiennent à la famille Kulimoetoke et ne souhaitent pas perdre leurs avantages après tant d'années[2].
Affaire judiciaire et divisions coutumières

La crise débute en quand un petit-fils du roi d'Uvea Tomasi Kulimoetoke II, Tomasi Tuugahala, est condamné à dix-huit mois de prison pour homicide involontaire après avoir tué un motocycliste en conduisant en état d'ivresse[3],[4].
La famille royale fait un pardon coutumier (en wallisien faihu) envers la famille de la victime, et considère donc que l'affaire est réglée du point de vue de la justice coutumière[3]. Mais les autorités françaises de l'époque estiment que l'affaire, étant un homicide par imprudence, relève de la justice pénale française et décident d'arrêter le petit-fils du roi[3]. Les délais entre l'accident mortel et la sanction judiciaire ont été longs compte tenu de ce que ce territoire est rattaché sur le plan judiciaire à la Nouvelle-Calédonie.
Pour échapper aux gendarmes venus l'arrêter, le petit-fils se réfugie au palais royal pendant quatre mois[5]. Le roi résiste d'abord aux demandes d'arrestation de son petit-fils. Ce choix divise les familles aristocratiques, partagées entre la solidarité coutumière (envers le petit-fils et le roi) et celui de loyauté envers la puissance tutélaire française (l'économie du territoire dépend en partie des aides de l'État et l'administration emploie de nombreuses personnes)[3]. Deux camps s'opposent : d'un côté, les royalistes, partisans du roi Kulimoetoke et de l'autre les « rénovateurs », souhaitant une évolution de la coutume[1]. Le , la grande chefferie demande à l'administrateur supérieur (préfet) Christian Job de quitter le territoire et exigent la fermeture de l'assemblée territoriale[3]. En réponse, ce dernier suspend le paiement de la rente du lavelua et aussi des chefs coutumiers le soutenant[3] (parmi lesquels le Premier ministre, Kapeliele Faupala)[6]. Une nouvelle chefferie est nommée le par les « rénovateurs »[3]. Pour mettre fin aux tensions entre les deux camps, quarante gendarmes sont envoyés depuis la Nouvelle-Calédonie le . Le petit-fils du lavelua est alors arrêté[3].
Les chefs coutumiers de Futuna expriment également leur opposition à Tomasi Kulimoetoke et réclament l'instauration d'une vice-préfecture à Futuna afin de ne plus dépendre de Wallis[3].
Le , une manifestation de soutien à Tomasi Kulimoetoke est organisée par son premier ministre (kivalu) et 150 partisans du clan Kulimoetoke tentent d'empêcher la nomination de la nouvelle chefferie, blessant un ancien chef coutumier réformateur[2]. Celle-ci a finalement lieu l'après-midi et Clovis Logologofolau est intronisé comme nouveau kivalu[2]. Les tensions s'accroissent entre les deux camps, ainsi qu'entre les royalistes et le préfet, qui a transféré l'indemnité versée par l'État français aux chefs coutumiers rénovateurs[2].
Enlisement du conflit constitutionnel
En , une délégation de rénovateurs part en Nouvelle-Calédonie afin d'informer les nombreux Wallisiens vivant sur place sur la crise, jugeant que l'unique média local RFO-Wallis soutient le camp des royalistes. La délégation annonce la volonté d'introniser un nouveau roi, Ahu Hiasinito, ancien chef du district de Hihifo[2]. Cependant, à l'approche de la cérémonie d'intronisation prévue le , le conflit institutionnel manque de tourner à l'affrontement : les partisans du roi s'arment, occupent l'aéroport et édifient des barrages malgré la présence de 120 gendarmes[1],[2].
La situation s'arrange finalement le lendemain grâce à l'intervention d'un médiateur français envoyé depuis Nouméa qui reconnaît l'autorité du roi Tomasi Kulimoetoke II[7]. La cérémonie d'intronisation des dissidents est alors annulée, mais l'autorité du nouveau préfet, Xavier de Fürst qui l'avait autorisée, est entamée. Xavier de Fürst publie plusieurs décrets reconnaissant les chefs coutumiers rénovateurs[8].
La communauté wallisienne de Nouvelle-Calédonie, en particulier les chefs coutumiers, soutient majoritairement le lavelua en place[2]. Une délégation menée par Aloisio Sako, président du Rassemblement Démocratique Océanien, se rend à Wallis pour réaffirmer son allégeance à Tomaski Kulimoetoke[2]. Le , une manifestation rassemble à Nouméa 600 partisans du roi qui accusent la France de vouloir changer le statut de 1961, ce que dément le préfet[2]. Au sein de la communauté wallisienne de Nouvelle-Calédonie, certaines voix s'élèvent pour dénoncer les divisions[2].
Le , un jeune « rénovateur » est frappé à coup de machette par un royaliste et décède de ses blessures le lendemain. L'accusé est transféré à Nouméa pour y être jugé[9]. À la suite de cet épisode, plusieurs « rénovateurs » comme Clovis Logologofolau choisissent de quitter Wallis, estimant que leur sécurité n'est pas assurée[2]. Pour Frédéric Angleviel, il s'agit de la troisième étape de la crise. L'issue du conflit institutionnel semble alors très incertaine[3].
L'affaire laisse des traces et des incidents se produisent en juin 2006 dans le district du nord Hihifo. Des palabres de réconciliation s'ensuivent, mais les incidents continuent sporadiquement jusqu'en 2014 et reprennent en 2016.
Le , le Tribunal administratif de Mata Utu examine une cinquantaine de recours qui avaient été présentés par le royaume d'Uvea pour annuler les arrêtés préfectoraux de Xavier de Fürst[8]. Le Tribunal administratif annule finalement les décisions prises par M. de Fürst et condamne l'État français à verser des indemnités à la circonscription territoriale d'Uvea, en interprétant le statut de 1961 comme interdisant l'interférence de l'État français dans les affaires coutumières[8].