Décoration de pignon en Scandinavie

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Décoration double sur un stabbur à l’écomusée de Norvège, Bygdø, Oslo.
Epi de faîtage et sculpture sur bois, maison privée, Holmenkollåsen, Oslo.
Gros plan sur décoration de pignon, écomusée Seurasaari, Finlande.

La décoration de pignon en Scandinavie dans l’habitat traditionnel et rural des pays nordiques est intimement liée à la construction en bois et aux bâtiments en rondins empilés. Contrairement à d’autres régions européennes où la maison principale fait l’objet d’une attention plus particulière de la part des propriétaires, l’ornementation concerne à la fois l’habitation principale et les bâtiments annexes comme de simples greniers, des étables ou des fenils isolés pour lesquels la sculpture traditionnelle sur bois apporte des panneaux sculptés et des bas-reliefs qui complètent les motifs ornementaux des sommets de pignon. Alors qu’elle a quasi disparu dans de nombreuses régions scandinaves méridionales, elle s’est encore maintenue dans les régions de montagne, de hauts plateaux et de contrées très boisées à l’écart des axes de communication. La décoration supérieure du pignon joue soit sur un motif croisé, soit sur la verticalité d’un poteau, soit enfin sur les deux cumulés comme dans le stabbur sur la photographie ci-contre. Dans tous les cas, des pièces de bois plus ou moins travaillées dépassent la limite de la panne faîtière pour former un motif décoratif à l'aide du poinçon ou des chevrons de la charpente, des planches de rive ou de lattes fixées a posteriori sur les rives de toit et la faîtière. Les termes spécialisés pour désigner cette partie décorée du pignon se retrouvent aujourd'hui davantage dans les dictionnaires traitant des mots anciens et désuets: « gavlbrand » et « gavlspir » (Graphie dano-norvégienne ici).

Échanges entre les peuples sans origine certaine

La décoration de pignon ou de toit dans la sphère scandinave s’apparente indubitablement à celle de la plaine germano-polonaise et des régions forestières et tourbeuses de Russie : deux éléments plus ou moins sculptés se croisent quelques centimètres au-dessus de la faîtière le plus souvent de chaque côté de la maison. Certains chercheurs penchent plutôt pour une origine scandinave car il touche bizarrement les régions d’expansion ou d’établissement des Vikings, à savoir de la Rus' de Kiev à l’est aux Îles Britanniques à l’ouest. Rien n’atteste néanmoins de manière univoque que l’ornement de pignon des maisons longues vikings se soit transmis de manière continue du haut Moyen Âge au romantisme du XIXe siècle[1]. Les ethnologues et historiens de l’architecture en Basse-Saxe ne parviennent pas non plus à faire le lien direct entre les têtes de chevaux et l’ornementation viking. Il n’est pas improbable mais pas attesté pour autant.

À l’inverse, des chercheurs scandinaves pencheraient pour une origine slave des maisons à rondins dans leur région. L’argument revient à dire que c’est au contact des nouvelles terres découvertes à l’est que les Varègues ont ramené dans le nord la cabane à rondins couchés d’abord en Suède, puis en Norvège voisine[2]. De fait, la technique en bois debout supposée endémique à l’Europe de l’Ouest s’oppose à l’architecture en troncs couchés des pays de l’Est[3] ; la première a disparu en Europe occidentale au profit de la maison à pan de bois avec torchis ou briques moins gourmande en bois et plus résistante car le solin protège le bois de l’humidité de la terre et la maison est déménageable[3]. À l’exception de la Zakopane en Pologne du sud-est et de la Norvège pour les églises, la technique en bois debout s’est maintenue mais elle est supplantée par les maisons à troncs couchés, puis les maisons avec planches. La maison ancestrale scandinave comme l’isba primitive sont des bâtisses que l’on peut quasiment construire avec une hache pour seule outil[3].

Termes spécialisés

Brand

Les mots composés qui désignent l’ornementation du pignon comportent en forte majorité le terme « brand ». Les appellations varient en fait très peu dans les quatre langues scandinaves, en tout cas pour ce qui est des variantes dialectales qui font souvent fi des frontières nationales. Comme le mot remonte à l’époque norroise commune, la parenté entre tous les pays scandinaves actuels va de soi. Le terme « gavlbrand » revient en norvégien et en danois, mais on lit également les termes « husbrand » et « brandstang »[4]. Le point commun de ces mots spécialisés que seule une recherche dans des dictionnaires d’étymologie ou les ouvrages très spécialisés permet de trouver[N 1], ramène à un ancien mot norrois « brandr » qui désignait entre autres un bâton, un piquet et plus précisément un poteau qui se dressait de chaque côté au-dessus de l’entrée principale de la maison que les occupants appelaient « brandadyrr » (donc porte sous le brandr)[5]. En d’autres termes, c’est la variante verticale non croisée rappelant en français davantage l’épi de faîtage qui semble posséder à l’époque viking et norroise, mais aussi plus tard dans la plupart des pays nordiques une vocation à la fois protectrice et identitaire du gavlspiss pour le pignon principal de la maison principale de la ferme comme un œil omniscient: le piquet de faîtage (ou mot à mot « piquet de pignon ») fait fonction en quelque sorte de gardien de la porte d’entrée, signale aux visiteurs qu’ils pénètrent dans un lieu consacré à une famille, un nom de chef de famille ou de clan avec les règles de bienséance que cela implique[6]. Ceci étant, les descriptions des ouvrages encyclopédiques à propos du « gavlbrand » prêtent à confusion car il est difficile de se représenter si les poteaux en question sont fichés dans le sol de chaque côté de la porte ou si l’on fait bien référence à ces poteaux plus petits qui se croisent au-dessus de l’entrée[5] ; la plupart des articles évoquent systématiquement le vieux terme norrois associé « brandadyrr » qui désigne une porte justement encadré par ces deux poteaux[N 2]. L’incertitude persiste à la lecture de la définition apportée par un dictionnaire anglo-islandais qui évoque « des becs de bateau fixés à la porte par deux[7]. Le dénominateur commun dans la tentative de définition du mot brandr entre les langues scandinaves demeure finalement le lien intrinsèque que les habitants de ces contrées établissent entre la porte d’entrée principale, la proue d’un navire et une décoration en forme de pique, seul ou par deux. Quelle que soit l’appellation régionale, l’idée de saillie domine donc largement[4] : un objet décoré saillant pointe vers le ciel en débordant du pignon essenté[N 3], du toit ou de la coque du navire[8]. Les ouvrages étymologiques corroborent tous la connotation verticale en attestant les définitions du mot proto-nordique « brandr » gravitant autour du mot « bâton »[5] ou « perche » ou « poteau »[9]. Le mythologue Roland Barthes partait par exemple aussi du postulat que « le navire est un fait d’habitat avant d’être moyen de transport »[10].

En islandais contemporain pratiqué au XIXe siècle[11], le mot masculin « brandur » (au pluriel brandar) signifie toujours un poteau, un piquet souvent très décoré et fixé devant l’entrée d’un temple ou d’une ferme de chaque côté de la porte, ce qui leur donne le nom composé « dyrabrandar ». Quand le mot est systématiquement employé au pluriel, les « brandar » sont deux poteaux qui dépassent à la proue des vieux bateaux souvent bien décorés et utilisés pour fixer les cordages. La parenté entre la proue du bateau et l'accès à la maison demeure actuelle dans l'usage linguistique même si les dictionnaires précisent que l'on ne les rencontrent que sur les très anciens types de bateau d'Islande. Johan Fritzner traduit dans son dictionnaire latin-norrois[5] le mot « skibsbrand » par « pertica navis ad proram prominens » (perche proéminente du navire au niveau de la proue). Les linguistes norvégiens Thorkelsson et Gislason périphrasent le terme respectivement par « bugspjót » et « bugspryd », donc une décoration de la proue, et parfois de la poupe. Pouvant engendrer une confusion, le terme « branda » (au pluriel bröndur) est quant à lui féminin; il désigne la latte au-dessus de l’entrée d’une étable.

Comme jusqu’à un passé pas si lointain on donnait également en Norvège le nom de brand à une planchette qu’il y avait au-dessus de la porte qui comportait le nom du propriétaire ou sur la coque d'un bateau qui comportait le nom de ce bateau, le caractère identitaire et nominatif du brand se mêlant à la branda ne peut faire l'ombre d'un doute. Ce terme norrois est de ce fait probablement à l’origine du terme anglais de la marque déposée, de l’image de marque, le branding[N 4]. Cette coutume permet d’établir un lien avec la fonction identitaire de l’ornementation. On peut également émettre l’hypothèse plausible que le brand permet de repérer au loin la présence d’habitations et de personnes comme cela se fait aussi dans d’autres régions d’Europe centrale avec d’autres techniques comme les clochetons alpins par exemple.

Section 38 de la tapisserie de Bayeux, les bateaux n'ont pas tous des figures de proue.

Le mot est en conclusion très polysémique en norrois; d'ailleurs on le retrouve comme déterminé ou déterminant dans les termes désignant l’allumette, la torche ou encore la lame d’une épée. En outre, on appelait aussi « brandur » une barre de bois qu’on utilisait pour fermer une porte (slagbrandur)[6]. Pour revenir sur l'analogie entre toit de maison et proue de bateau, la lecture des sagas islandaises apportent une dimension superstitieuse qui mérite d'être évoquée ici à l'instar des ophthalmoi grecs antiques. Dans l'une d'elles, il est par exemple fait mention d’un homme qui avait décidé d’arrêter de partir en mer pour son négoce ; il fit démanteler son bateau et demanda à ce qu’on lui mette les brandar du bateau au-dessus de l'entrée principale de sa demeure. Par la suite, bien après son décès, on prêtait des pouvoirs magiques et divinatoires à ces brandar qui pouvaient prédire l’arrivée de tempêtes venant du sud ou du nord en fonction du bruit que faisait le brandur de gauche ou de droite[6]. Pour quelques analystes, les brandar sont initialement deux planches qui viennent de plus loin au niveau de la coque et se rejoignent à la proue du bateau; on pouvait y fixer un ornement qu’on enlevait quand, par exemple, le bateau tombait à l’ennemi. La figure de proue serait en fait fichée ou emboîtée dans les brandar: on pense par exemple au tête de dragon qui ont donné le nom de drakkar en français. Le geste symbolique d'enlever la figure pour qu'elle ne tombe pas aux mains de l'ennemi ou soit abandonnée lors d'un naufrage illustre le caractère protecteur et quasi sacré de cette partie du navire. L'explication semble cohérente puisque l'observation des bateaux sur de la tapisserie de Bayeux révèle clairement la présence ou l'absence de figure de proue côte à côte[12]. Un morceau de bois peint représentant 45 étraves de navire a été trouvé lors de fouilles archéologiques : seulement 2 sont décorées d’une tête d’animal, 3 sont surmontées d’une girouette et les autres finissent en pointe simple. Les figures de proue zoomorphes représentent le plus souvent des animaux à gueule ouverte comme des chevaux, des dragons, des taureaux, des serpents ou des griffons. Les figures de proue zoomorphes ne sont pas spécifique à l’époque des Vikings puisqu’on en reconnaît clairement sur les gravures rupestres de l’âge de bronze en Scandinavie, lesquelles rappellent davantage le cheval que le dragon[13]. De nombreuses figurations de bateaux y montrent le développement poussé de la navigation à cette époque[14].

Bateau viking avec proue et poupe en « brand ».

Bien que dans les usages linguistiques scaldiques le mot pour étrave, « stafn », soit souvent utilisé pour désigner le bateau dans son intégralité[15], le terme « brant » est également attesté en Normandie médiévale dans le sens d’un bordé en forme d’épée[10]. Il fait allusion au bois courbé de la proue comme on peut le lire dans le roman de Rou de Wace pour décrire le bateau de Guillaume le Conquérant[N 5]. De fait, tous les bateaux vikings n’avaient pas forcément une proue finissant en « brand » interprété comme une pointe d’épée ou un piquet.

Vindske

La décoration de pignon en terres scandinaves comme en terres saxonnes ramène systématiquement au concept associé de vindske[16] qui peut s’écrire et se prononcer également vindsked, vindskeid, vindski ou en féroïen vindskeið[17]. Le mot est composé de « vind » dont le sens reste à préciser et de « ski » (skeid, sked) qui signifie « latte » ou « planche », celui-là même qui passera du norvégien au langage courant de nombreuses langues mondiales pour désigner les lattes pour glisser sur la neige.

Ce terme joue un rôle essentiel dans le sujet de la décoration du pignon car, finalement, il serait abusif de parler d'un élément ornemental spécifique qu'on fixerait à la pointe du pignon et qui serait perçu de manière distincte du toit, plutôt que d'évoquer les extrémités des planches de rive qui se croisent au-dessus du faîte en créant un effet décoratif par la même occasion. Le dictionnaire des frères Grimm[18] atteste le mot allemand « windbord » utilisé généralement au pluriel pour désigner les planches qui, dans les toits de chaume, servent à protéger les gerbes en bordure de rive contre les coups de vent. Sont également évoqués les termes allemands synonymiques « windbrett », « windberge », « winddiele » ou « windscheide »[N 6]. Le dernier n’est donc que la prononciation allemande du même mot qu’en scandinave occidental « vindske ».

Entre la paire scandinave vindske et gavlbrand d'un côté, la paire allemande septentrionale Windbrett et têtes de chevaux de l'autre, la parenté n'est plus à établir bien que l'explication des termes diverge entre les deux aires culturelles concernant le mot « vind ». Les toits de chaume ou végétalisés se retrouvent de facto dans les deux aires concernées avec la nécessité de protéger soit les rives pour le toit végétalisé, soit l'ouverture sous le faîte pour les toits de chaume nommée « Eulenloch » en Allemagne, « ljore » en Norvège ou « lyre » au Danemark pour l’évacuation de la fumée au niveau du pignon ou au milieu de la maison.

Les toits en Scandinavie étaient recouverts de tourbe (torfthak), d’herbe, de chaume de paille ou de roseau , de rondins ou de bois[6]. Toutefois, le plus répandu est la couverture végétale, y compris pour la maison en rondins devenue la maison de référence du monde nordique dans l’esprit des Européens plus méridionaux. Le débord du toit au-dessus des maisons à rondins était appelé métaphoriquement « moustache du toit » (tagskæg ou takhofs en norvégien, eaves en anglais). Une baguette de bois longeait la rive de toit pour empêcher que la couverture végétale ne glisse vers le bas. Cette baguette s’appelait « torfvölr », « trovol » ou « torfhald »[6].

Les planches de rive de pignon étaient le prolongement de ces torfvölr qui avaient aussi une vocation ornementale évidente. Ceci étant, on les trouve aussi dans d’autres maisons sans toiture végétale. Comme ces planches de rive se tortillent et vrillent comme des serpents sur tout le pourtour du pignon, on les appelait soit « vindskeer » ou « vindskeiðr » (c'est-à-dire mot à mot des planches qui se tordent, qui serpentent) soit des « snobrædder » (planches qui zigzaguent, se tortillent) ou « brandar » déjà évoqués plus haut. Le substanstif « vindske » donne le verbe « vindskeiða » pour désigner la technique consistant à apposer des planches de rive ornementales sculptées[6] .

Gafl ou gavl

Le terme scandinave masculin « gafl » (forme islandaise actuelle ou encore gavl (no) , gavel (sv), galvur(fo)) est à l'origine du mot français « gable »[N 7] même si ce dernier a pris un sens plus restrictif en architecture. Similaire aux mots des autres langues germaniques (gable(en),Giebel (de), gevel(nl)), il désigne le mur pignon d'un bâtiment le plus souvent avec un toit à deux pans avec ou sans demi-croupe. Il occupe une place prépondérante dans la terminologie en usage pour désigner les différentes parties fonctionnelles ou ornementales des murs pignon. Les mots composés avec le déterminant « gafl » sont en effet nombreux.

Ceci étant, en féroïen comme en islandais, ce mot désigne aussi les parties aux extrémités du châlit[17], donc le chevet et le pied de lit. On retrouve cette même analogie pour le mot finnois du pignon, « päätykolmio », apparenté à « pääty » pour le chevet de lit. Ce point apporte une dimension supplémentaire à l'analogie que font, semble-t-il, les Scandinaves depuis des siècles dans l'usage de termes récurrents entre un bateau, une maison et un lit. Dans les trois cas, il s'agit clairement d'un lieu de vie privatif, associé à un propriétaire et avec lui son clan familial. C'est d'autant plus vrai qu'à l'inverse le terme masculin usuel pour désigner en islandais la proue d'un bateau (« framstafn ») sert aussi à désigner le pignon d'une maison. Une autre analogie, moins frappante cette fois, relie le mur pignon en bois d'une maison au castor (bjór) dans le terme « bjórþil »[11].

Dans le contexte de la décoration de pignon, il convient de séparer les termes qui vont plutôt désigner une ornementation en forme de flèche, pointe ou épi de ceux qui décrivent une décoration par des planches, lattes ou extrémités de rives en forme de croix devant le faîte.

Flèche, épi

  • Bæjarburst[11] (is)
  • gavlspidsen[11] (da)
  • gavlspissen (no)
  • gavelspetsen (sv)
  • gavlspiret (no + da)
  • gavelspira (sv)
  • gaflstöng[11] (is)
  • galvflógv[17] (fo)

Poutres, lattes, poteaux

  • gavlbrand (no + da)
  • dyrabrandur, bröndar[11] (is)

Ancien habitat vernaculaire

Période viking

Pignon décoré en forme de cornes croisées dans une maison longue à la forteresse circulaire viking de Trelleborg, Danemark.
Motifs ornementaux croisés, Trelleborg, Danemark.

L’une des maisons typiques de l’époque viking est la maison longue dont celle du site de fouilles de la forteresse circulaire de Trelleborg près de Slagelse au Danemark sert de référence[19]. Elle est a été reconstituée pour mieux se représenter la forme du bateau qu’elle imite à maints égards, à commencer par le toit en coque de navire, la forme générale en fuseau et l’armature des poteaux tout autour. D’un point de vue ornemental, la comparaison entre maison et bateau se remarque avec la décoration du pignon avec les deux planches ou tasseaux de rive arrondis qui se croisent en forme de cornes[20]. Sur une autre maison de cet écomusée archéologique de Trelleborg, les figures ornementales d’un pignon d’une maison à toit de chaume attirent l’attention avec une tête de chien et une tête de serpent qui se croisent à l’instar des têtes de chevaux croisées des maisons bas-saxonnes en Allemagne. La photo ci-contre permet de mettre en évidence au moins deux aspects spécifiques de la sphère nordique : la première est le cumul des motifs ornementaux à l’extrême pointe du pignon avec les deux planches de rive zoomorphes, mais aussi la poutre faîtière saillante qui est décorée avec une figure également zoomorphe et enfin la sculpture sur bois peinte en rouge représentant des motifs qui ne peuvent pas encore être les rinceaux d’acanthe mais des figures païennes comme des serpents qui s’entrelacent.

Islande médiévale

Décoration de pignon ancienne en Islande, d'après croquis de Guðmundsson[6].
Ancienne décoration de pignon en Islande, queues de serpents entrelacées, d'après croquis de Guðmundsson[6].

Les planches de rive décoratives (snobrædder) qu’on trouve encore en Norvège aujourd’hui étaient particulièrement bien sculptées, surtout les extrémités; elles ressemblent à des dragons dont la tête pointe vers le bas et la queue vers le haut. Les extrémités s’entrelacent l’une sur l’autre au sommet du pignon de sorte que les queues des serpents ou dragons forment une flèche qui dépasse du pignon ou qu'elles se coupent en forme de croix avec les extrémités de chaque côté; ce faisant, les extrémités dépassent et se reposent sur la poutre faîtière qui est légèrement saillante (Appelée « brandåss »). Les planches torsadées des rives portent encore ce nom vindske ou Windbretter au Danemark, en Suède, en Norvège, en Allemagne septentrionale comme en Islande et dans les îles Féroé pour signifier les extrémités supérieures qui ressemblent souvent à des queues d'animaux en forme de croix[6]. Toutefois, les étymologistes interprètent le terme différemment: en Islande, le verbe vinda prend le sens de « vriller », « s'entrelacer » alors qu'en Allemagne tout le monde pense au vent (Wind): les toits de chaume allemands nécessitent des planches brise-vent alors que les maisons islandaises arborent des planches de rive zoomorphes sculptées et entrelacées.

Dans l'Islande d'autrefois, le sommet de pignon où les planches de rive s’entrecroisent s’appelait « burst ». Il était décoré parfois d’une flèche de girouette très ornée appelée « húsasnotra » ou ornement de maison (huspryder)[21]) qui dépasse un peu de la rive en bas et davantage au sommet du pignon, tel qu’on le voit encore dans les constructions norvégiennes. La partie inférieure de la flèche de girouette était sculptée avec différents motifs, comme une tête de cerf, un loup, un aigle alors que la partie supérieure était pourvue de toutes sortes de motifs comme un pommeau doré ou un coq. Le coq est souvent évoqué dans les sagas pour les maisons mais aussi fréquemment sur les bateaux.

Les planches de rive et la girouette ne se trouvaient pas par hasard sur le pignon de l’entrée principale (bæjardyrr) : au sommet du pignon principal (bæjarþili), une tête (bæjarburst) observe et jette un œil sur tout le complexe de la ferme[6]. D’autres pignons peuvent avoir aussi une décoration de ce type. Le lien fort entre la maison et le bateau s’exprime dans l’ancienne décoration de toit en Islande de manière éclatante ; on retrouve les mêmes symboles allégoriques, les notions de sacralité, de propriété et de communauté. Le bestiaire dans l’art sculptural scandinave appliqué à la construction en bois (habitation, bateaux) se concentre sur des animaux très récurrents voire fétiches pour les bateaux-tombes, les tombes naviformes[N 8], les bateaux à usages divers et les bâtiments d’habitation ou d’exploitation : le serpent, le cheval, le cerf, le bison. Dans le bateau d'Oseberg, la frise décorative qui longe la coque jusqu’au brand décoré de l’étrave termine par une volute représentant une tête de serpent avec de nombreux entrelacements[10]. Cette même décoration cursive et étirée se retrouve sur les décorations de rives, comme sur les dessins ci-contre, à l’exception près qu'ici les têtes de serpent sont orientées vers le bas. Les formes peuvent être schématisées à l’extrême mais ce sont généralement des animaux qui évoquent la vitalité, les autres mondes, notamment le cheval notoirement psychopompe dans la mythologie germanique[10].

La représentation du toit matérialisé par deux corps de serpents ou dragons qui entrelacent leur queue au-dessus du faîte renvoie clairement à un message de protection ou d'abri de même que la flèche sculptée pointant vers le ciel fait la jonction entre le monde d'en-haut et celui de la terre. Qu'une telle bâtisse de type grenier ou hangar puisse être à ce point décorée peut surprendre les Européens plus méridionaux. L'ornementation du bâtiment sommaire est presque plus imposante que la bâtisse elle-même. Les greniers et dépendances sur pilotis proviennent selon plusieurs chercheurs des populations nomades lapones[10] pour qui la protection de leurs biens et des vivres dans un espace séparé des autres bâtiments d'habitation ou d'exploitation revêtait un caractère quasi sacré et de survie ou de pérennité. Un tel bâtiment mérite vraiment une magnifique ornementation. On retrouve cette pratique culturelle dans de nombreuses régions européennes sous diverses formes. Les grandes migrations germaniques ont pu être le vecteur majeur de son expansion.

Danemark de l’époque monarchique à l’absolutisme

L’abandon de l’ornementation commune aux pays scandinaves semble s’être opéré au Danemark à la fin du XIXe siècle pour ce qui des toits et des rives de toit sculptées. Ce pays a des frontières communes avec l’Allemagne du Nord et l’aire culturelle bas-saxonne où les décorations zoomorphes du pignon se sont maintenues jusqu’au jour d’aujourd’hui : têtes de chevaux, d’oie, de coq et de cerf entre autres. Les îles voisines du Mecklembourg-Poméranie-Occidentale forment finalement la limite septentrionale de la décoration de pignon par têtes d’animaux.

Reinhold Mejborg[22] s’est penché sur l’architecture urbaine et rurale du Danemark pendant les périodes historiques nationales du « adelsvælden » au « yngre enevælde », ce qui correspond à la consolidation de la monarchie danoise vers un régime absolutiste de plus en plus éclairé (De 1536 à 1784)[23].

Selon l’auteur, les pignons bardés de planches tels qu’ils ont existé dans les siècles précédents tant dans l’architecture urbaine des villes marchandes que dans les villages ruraux étaient encore visibles en grand nombre au Danemark du XXe siècle. Toutefois, l’ornementation ancestrale très liée aux planches de rives a quasi disparu ; la décoration par les têtes de chevaux n’est visible que sur quelques maisons isolées construites par des populations étrangères qui se sont installées au Danemark. Ce sont pour la plupart des Allemands et des Néerlandais[24]. On trouve des têtes de coq sur l’île de Tåsinge, des extrémités courbes avec des surplombs en forme de cornes sur les îles de Lolland et Falster ainsi que sur l’île suédoise Gotland. Ce dernier type de décoration semble remonter à des temps très reculés puisque les archéologues pensent qu'il décorait le temple de l'âge du bronze sur le site de fouilles de Barger-Oosterveld aux Pays-Bas orientaux. Les têtes de dragon situées à l’extrémité inférieure des planches de rive, telles que les décrit Gudmunsson pour l’Islande médiévale, étaient encore fréquentes au milieu du XIXe siècle au Danemark, mais devenues rares en fin de siècle[25].

Bornholm

Pour les maisons rurales les plus anciennes de Bornholm, deux types majeurs se distinguent clairement l’un de l’autre : soit il s’agit d’un bâtiment large avec un grand pignon et un toit peu élevé, soit d’une maison étroite avec un toit très incliné. C’est le deuxième type qui a, en règle générale, un pignon avec bardage de planches et une décoration de pignon qui dépasse la faîtière. Des maisons identiques sont attestées dans le Jutland méridional sans que cela ne soit très étonnant car Bornholm, la Scanie et le Jutland méridional partage de nombreux points communs dans leur culture respective façonnée par l’ancienne navigation en mer Baltique[26]. La présence de girouette sur le pignon de ce type de maison remonte à plusieurs siècles. On constate aussi des têtes de dragon qui sont antérieures à l’époque romantique, mais dont aucune preuve ne permet de dire que cela remonte à l’époque viking sans discontinuité.

Les pignons en bois des maisons avec décoration du pignon et les girouettes à tête de dragon caractérisent Bornholm dans cette aire culturelle. Apparentée aux types de construction danois en général, l’architecture rurale de Bornholm présente en outre quelques caractéristiques locales qui peuvent se retrouver dans d’autres régions de Scandinavie. Par exemple, l’habitat dispersé y est très représenté et le groupement de 2 ou 3 exploitations agricoles rappelle davantage le « bygd » ou « tun » norvégien que le « by » danois[26], c’est-à-dire plus orienté vers le très petit hameau composé de petites maisons aux fonctions clairement établies chez les Norvégiens que vers le schéma urbain ou villageois plus structuré des Danois. Un autre schéma d’agglomération typique de Bornholm s’explique par son insularité : les fermes sont disposées en chapelet ou en rangée comme les maisons alsaciennes le long de la route, mais ici souvent le long d’un ruisseau utile à la vie quotidienne (eau douce, lavage, eau motrice). La particularité de l’habitat de Bornholm est d’avoir souvent construit sur un terrain en pente en raison de leur localisation en bordure de cours d’eau ou le long de la côte, même quand il y aurait des terrains plus plats à proximité[26]. Pour compenser la différence de terrain, il n’était pas rare que les deux sommets de pignon avant et arrière ne soient pas à la même hauteur, avec une différence pouvant aller jusque m, sachant que la même différence de hauteur se retrouve à l’intérieur de l’édifice entre le plafond et le plancher. L’élévation accrue de la pièce à vivre au-dessus de la cave avec ses trois fenêtres sur pignon avant donne une vue plongeante sur la mer.

Les éléments ornementaux du bâti de Bornholm touchent le sommet du pignon et les poteaux d’angle. Le premier est identique aux autres pays scandinaves. La seconde ornementation qui s’apparente à celle de Scanie voisine joue sur la décoration des poteaux porteurs pour lesquels il est d’usage de dire que les quatre poteaux symbolisent les 4 évangiles. Les motifs décoratifs proviennent soit de la tradition populaire soit de la Renaissance. Les surfaces planes sont sculptées en bas-relief : points, cercles, zigzagues, denticules ou encore des ornements géométriques comme dans les anciens bâtiments nordiques à l’image des églises des îles Féroé[26].

Finlande

Construction en rondins empilés avec toiture végétale au musée plein air de Seurasaari.

Avant l’arrivée d’un peuple européen dans l’actuelle Finlande, en l’occurrence surtout les Suédois, les autochtones étaient des Samis. En raison de leur mode de vie nomade, l’habitat ancestral n’entre pas en ligne de compte ici. Ce sont les peuples scandinaves et slaves qui vont introduire leurs techniques de construction en même temps que les différentes vagues de colonisation ou d’occupation jusqu’à un passé très récent[N 9].

Le premier colonisateur historique en dehors des quelques colonies vikings sur la côte sud-ouest en Botnie, le royaume de Suède introduit un régime féodal pendant le Moyen Âge et peuple la partie occidentale de la Finlande en se mêlant à la population indigène. Toutefois, cette contrée très forestière, parsemée d’immenses lacs et tourbières présentait à cette époque une très faible densité de population, sachant qu’en 2018 elle se limite encore à 18,21 habitants par kilomètre carré contre 123.17 en France par exemple[27]. On compte surtout des chasseurs et des mouvements de migration saisonnière qui rythment la vie locale articulée autour de la vente de fourrures et de produits issus de la forêt. Les maisons sont des constructions en rondins empilés avec une toiture végétale en mottes de tourbe sur plaques d’écorce de bouleau[28], c’est-à-dire le type scandinave germanique qui s’est maintenu jusqu’à nos jours en Norvège ou en Islande malgré l’introduction des nouveaux matériaux de couverture et d’isolation plus modernes et plus efficaces.

Par conséquent, la maison finno-suédoise vernaculaire la plus ancienne demeure pendant longtemps une cabane en rondins posés horizontalement. Il s’agit d’une maison-bloc sans cheminée pour les hommes et les bêtes qui n’est pas sans rappeler l’isba noire en Russie partie septentrionale[29]. Un foyer ouvert se trouve au centre de la pièce pour chauffer et cuisiner. Dépourvue de fenêtres, et encore moins de fenêtres vitrées, la fumée qui s’accumule dans la seule pièce habitable doit être évacuée par un orifice dans la paroi. Le toit est couvert d’écorces de bouleau, de tourbe ou de chevrons[28].

Ce type de couverture végétale implique l’utilisation inévitable de pannes ou liteaux pour stabiliser la tourbe et l’écorce de bouleau qui ne doivent pas glisser le long de la pente des versants. De même, des lattes protègent les rives de toit. Celles qui sont à l’extrémité des pans du toit se croisent au sommet du pignon et confèrent ainsi un élément ornemental commun à toute l’aire nordique comme l'image du grenier ci-contre l'illustre bien. À l'exception de cette planche transversale frappante, la pointe du pignon de ce grenier surélevé ne permet pas de distinguer si ce bâtiment agricole se trouve à l'est ou à l'ouest de la Scandinavie.

Une particularité finlandaise qui apparaît bien au musée plein-air de Seurasaari dans l’archipel d’Helsinki réside dans la croisée des lattes au-dessus et sur toute la longueur de la faîtière pour les maisons habitées et les annexes de certaines régions finlandaises. En regardant le pignon en face, on pourrait penser que seules les lattes aux extrémités se croisent comme partout en Scandinavie mais l’effet décoratif concerne en réalité l’intégralité du toit comme on peut l'observer sur la dernière maison au fond de la photographie ci-contre.

Norvège

Détail d'un panneau de bois sculpté rappelant les pelatientsi russes, pavillon privé, Oslo, 2018.

La présence d’un ornement de pignon dépend beaucoup du type de construction et de la couverture du toit. Les bâtiments en en bois massif empilé sont ceux qui comportent le plus de motif ornemental, mais les maisons plus modernes avec ferme débordante apparente ont la possibilité d’utiliser des planches de rive pour réaliser un élément décoratif qui rappelle fortement les anciennes décorations du Moyen Âge.

Le géographe Michel Cabouret, spécialiste de l'Europe nordique[30] résumait l’évolution de l’habitat en Scandinavie en ces termes :

« En Norvège, un changement radical du mode de construction de l'habitat s'est produit au cours de l'époque «viking» (800-1030). A l'âge du fer, l'habitat est constitué d'une maison unique de grandes dimensions et allongée, où gens et bêtes vivaient sous le même toit, qui abritait aussi récoltes et instruments. Il fut remplacé par un nouveau type très vraisemblablement emprunté par les Vikings orientaux (Suédois essentiellement) aux Slaves, type où le nombre d'édifices propres à loger les personnes et les biens de chaque grande famille patriarcale se multiplie et où chacun d'entre eux prend une fonction bien déterminée. En même temps le mode de construction se modifie profondément[2]. »

Comme en Finlande, le modèle primitif nommé « eldhus » avec pièce unique articulée autour du foyer sans conduit de fumée[2] rappelle clairement l’isba primitive russe. La parenté avec l’isba vaut également pour sa décoration : en Norvège comme en Russie la sculpture sur bois anime la maison rudimentaire même si, en Norvège, elle concerne moins les fenêtres, les pelatientsi que les planches de rive, les lambrequins chantournés et le sommet du pignon. Moins développés qu’en Russie, on peut encore voir en Norvège en dehors des écomusées des panneaux sculptés aux motifs très proches des ornements celtiques[31] hérités de la longue tradition de la sculpture sur bois norvégienne au service de l’identité nationale pendant les longs siècle d’émancipation politique de ce pays.

Décorations actuelles

Bibliographie

Notes et références

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