Discours de Posen
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| Autre nom | Discours de Poznań |
|---|---|
| Date |
|
| Lieu | Poznań |
| Résultat | L'extermination des Juifs d'Europe est reconnue et assumée par Himmler devant un public choisi et restreint |
Les discours de Posen sont deux allocutions prononcées par Heinrich Himmler les 4 et , à Posen[a], chef-lieu du Reichsgau Wartheland, Gau « modèle » dirigé par un proche de Himmler, Arthur Greiser. À cette époque, Himmler est l'un des hommes les plus puissants du Troisième Reich : Reichsführer-SS, il est aussi commissaire du Reich pour le renforcement de la race allemande et, depuis , ministre de l'Intérieur du Reich.
Ces discours, tenus devant de hauts responsables de la SS, puis à l'intention de Gauleiter et de Reichsstatthalter[b], n'ont pas pour thème central l'extermination des Juifs d'Europe. Ils sont cependant importants pour l'histoire de la Shoah.
D'après les sources disponibles, ces deux exposés marquent une rupture radicale dans la sémantique nazie : contrairement au langage codé adopté jusqu'alors, notamment lors de la conférence de Wannsee (« solution finale de la question juive », « déportations à l'Est »), Himmler évoque ouvertement la politique d'extermination des Juifs, en utilisant des termes directs, sans la moindre périphrase.

En , la situation militaire n'est plus favorable au Troisième Reich. Depuis la défaite allemande à Stalingrad, l'Armée rouge a repris l'offensive sur le front de l'Est ; les forces armées allemandes en Afrique du Nord se sont rendues, le régime de Mussolini a été renversé et les Alliés ont entrepris la conquête de l'Italie.
À la même période la Shoah a déjà atteint son paroxysme. Après les tueries de masse de Juifs — hommes, femmes et enfants — perpétrées par les Einsatzgruppen, le centre d'extermination de Chełmno a temporairement cessé son activité génocidaire et l'Aktion Reinhard , qui vise à l'extermination de tous les Juifs du Gouvernement général de Pologne, à Belzec, Sobibor et Treblinka touche à sa fin. En , Himmler a déclenché une nouvelle phase d'escalade dans sa politique d'anéantissement des Juifs en Europe, notamment en lançant le — sans succès — une opération de déportation des Juifs du Danemark[2].
Depuis le printemps 1943, les nazis ont entamé une vaste opération visant à éliminer toute trace du génocide, la Sonderaktion 1005, en exhumant les corps des fosses communes puis en les incinérant[3].
Himmler orateur

« Pour juger du talent oratoire de Himmler, et de l'efficacité de ses discours, il faut éviter d'établir des parallèles peu flatteurs avec les « ténors de charme » du Troisième Reich tels que Goebbels ou Hitler : il faut bien plus se concentrer sur le problème des discours destinés à des auditoires restreints ou sélectionnés[4]. »
Orateur moyen, voire médiocre, qui se perd souvent dans les détails[c], Himmler est prolixe. Bradley F. Smith et Agnes F. Peterson recensent 132 discours dans les sources disponibles en 1993, compte non tenu du fait que la plupart des allocutions de Himmler dans les années 1930 n'ont pas laissé de trace[6].
Toujours selon Smith et Peterson, pour préparer ses discours, Himmler ne se base que sur quelques notes manuscrites qui vont d'une douzaine de mots à quelques pages « hâtivement griffonnées »[7], à l'exception de ses rares prises de parole diffusées dans le grand public, minutieusement préparées[4]. À l'inverse, l'historien américain Richard Breitman estime que les discours de Himmler sont soigneusement préparés[8]. Cette préparation n'empêche cependant pas Himmler de paraître « terne, pédant, dépourvu d'humour et sans don particulier », montrant ainsi de piètres qualités oratoires comparées à celles de Hitler, de Göring ou de Goebbels[8]. Lors de ses prises de parole, il peut se montrer émotif et impulsif mais n'impressionne guère son public[8]. Pour Breitman toujours, dans son analyse du discours de Posen du , « sa voix était d'une tessiture moyenne, ni grave ni aiguë. Il parlait clairement, de façon mesurée et avec emphase, mais en général calmement, comme un maître d'école révisant une leçon longue et un peu complexe pour ses élèves[9] ».
La plupart de ses discours qui nous sont parvenus proviennent de notes prises en sténographie pendant qu'il prend la parole, avec de nombreuses erreurs et lacunes. Le processus de retranscription devient plus rigoureux fin 1942 : les discours sont enregistrés en direct, mais le support qui sert à l'enregistrement comporte de longues plages vides, en raison du mauvais fonctionnement des appareils de prise de son. Ils sont ensuite tapés à la machine, ce qui permet de corriger les fautes de grammaire et de syntaxe, courantes dans ces exposés largement improvisés ; le texte est ensuite soumis à Himmler qui le corrige à la marge, avant d'être archivé[7].
Le discours du 4 octobre 1943
Destinataires et déroulement
En prenant la parole pendant plus de trois heures[10] à Posen, lors d'une réunion de SS-Gruppenführer, le , Himmler viole la règle du langage codé[d] qu'il avait imposée à ses subordonnés et qu'il avait lui-même toujours respectée. Sans doute mis en confiance par le fait qu'il s'adresse « à un public très choisi », il ne craint pas que l'enregistrement de son discours « puisse se retrouver en de mauvaises mains » et utilise donc un langage direct[9]. Sa retranscription dactylographiée est retrouvée après la capitulation allemande, exploitée comme pièce à conviction à Nuremberg et reprise en intégralité dans les archives du procès[11].
Sujets abordés
Dans son exposé, Himmler, toujours convaincu de la victoire du Reich, car il s'agit d'une « loi de la nature », passe en revue la situation militaire sur les différents fronts « mais comme toujours son analyse fut faussée et rendue inutile par ses jugements raciaux ». Pour lui, la supériorité de la race allemande conduira à la victoire de l'Allemagne sur les « masses slaves » ; fidèle à sa conception de la hiérarchie des races, il va jusqu'à affirmer que si le mélange des races en Asie a pu produire tous les deux ou trois siècles un grand chef— un Attila, un Gengis Khan, un Tamerlan, un Lénine ou un Staline —[e], ceux-ci possédaient des traces de sang allemand[9],[f]. Lors de ce discours, il « dresse le tableau d'une Europe de 600 à 700 millions d'habitants, dirigée par un peuple germanique de 250 à 300 millions d'hommes, faisant échec à la menace asiatique de 1 à 1,5 milliard d'hommes »[14].
L'extermination du peuple juif
« Je voudrais aussi vous parler très franchement d'un sujet extrêmement important. Entre nous, nous allons l'aborder franchement, mais en public, nous ne devrons jamais en parler, pas plus que du , date à laquelle nous n'avons pas hésité à faire notre devoir comme on nous l'avait ordonné, et à mettre nos camarades, qui s'étaient montrés indignes, contre un mur et à les exécuter. C'était pour nous une question de tact de n'en avoir pas discuté, de n'en avoir pas parlé. Chacun en a été effrayé, et pourtant, chacun sait qu'il le fera à la prochaine occasion, si on lui en donne l'ordre et si cela est nécessaire.
Je voudrais parler de l'évacuation des Juifs, de l'extermination du peuple juif. Voilà une chose dont il est facile de parler. « Le peuple juif sera exterminé » dit chaque membre du Parti, « c'est clair dans notre programme : élimination des Juifs, extermination : nous le ferons ». Et puis, ils arrivent, 80 millions de braves Allemands, et chacun a son « bon » Juif. « Évidemment les autres sont des porcs, mais celui-là est un Juif de première qualité. » Pas un de ceux qui parlent ainsi n'a vu ce qui se passe. Pas un n'était sur place. La plupart d'entre vous savent ce que c'est que de voir un monceau de 100 cadavres ou de 500 ou de 1 000. Être passé par là, et — excepté les cas de faiblesse humaine — en même temps, être resté correct, voilà qui nous a endurcis. C'est une page de notre histoire qui n'a jamais été écrite et ne le sera jamais, car nous savons combien il serait difficile pour nous aujourd'hui — sous les bombes, les privations et pertes de guerre — d'avoir encore des Juifs dans chaque ville agissant comme saboteurs, agitateurs et fauteurs de troubles. Si les Juifs étaient encore logés dans le corps de la Nation allemande, nous aurions, à l'heure qu'il est, atteint le niveau de 1916-1917.
Les richesses qu'ils possédaient, nous les leur avons enlevées. J'ai donné un ordre formel, qui a été exécuté par le SS-Obergruppenführer Pohl pour que ces richesses soient bien sûr intégralement transmises au Reich. Nous n'avons rien pris pour nous-mêmes. Ceux qui ont fauté seront punis conformément aux ordres que j'ai donnés au départ, précisant que quiconque s'approprie le moindre mark de cet argent est un homme mort. Un certain nombre de SS — ils ne sont pas très nombreux — ont commis ce crime, et ils mourront. Il n'y aura pas de pitié. Nous avions le droit moral, nous avions le devoir envers notre peuple, de détruire ce peuple qui voulait nous détruire. Mais nous n'avons pas le droit de nous enrichir, fût-ce d'une fourrure, d'une montre, d'un mark ou d'une cigarette, ou de quoi que ce soit d'autre. Nous ne voulons pas à la fin, parce que nous avons exterminé un bacille, être infecté par ce bacille et en mourir. Je ne resterai pas là à observer passivement tant que la moindre tache pourrie se développe ou tient bon. Quelle que soit la forme qu'elle emprunte, nous devons ensemble la brûler. De toute façon, nous pouvons dire que nous avons réalisé cette mission des plus difficiles, animés par l'amour pour notre peuple. Et ni notre être, ni notre âme, ni notre caractère n'en ont été atteints […][15]. »
Le discours du 6 octobre 1943
Auditoire et orateurs

Le discours de Himmler du est prononcé à la fin d'une réunion, « qui fut une des plus remarquables assemblées de fonctionnaires du Parti du Troisième Reich »[16]. Cette réunion regroupe de hauts responsables du Reich, Gauleiter et Reichsstatthalter, « l'élite du parti » selon Peter Longerich[17]. Joseph Goebbels assiste aux deux discours, mais, étant présent en qualité de Gauleiter de Berlin, ne prend pas la parole[g],[18].
Himmler, qui prend la parole entre 17 h et 18 h 30, clôt une longue réunion au cours de laquelle, entre autres, le général Erhard Milch, l'amiral Karl Dönitz, le chef d'état-major de la SA Wilhelm Schepmann[19] et Albert Speer, qui intervient après plusieurs de ses collaborateurs[20], ont notamment pris la parole[h],[16].
Contenu général
« Dans ce discours, je me permettrai de prendre position face à des problèmes qui ne sont pas directement liés les uns aux autres[22]. »
Dans son allocution[i], sans fil conducteur, Himmler évoque tour à tour la lutte contre les partisans, le rôle du général Andreï Vlassov, la nécessaire domination des peuples slaves, la lutte contre le sabotage et l'espionnage. Il mentionne également les problèmes de sécurité à l'intérieur du Reich, l'extermination des Juifs, le soulèvement du ghetto de Varsovie, la chute de Mussolini, le défaitisme en Allemagne, le parti nazi en tant que modèle pour la population allemande, son propre rôle en tant que ministre de l'Intérieur et la Waffen-SS pour terminer sur une vision à long terme de l'avenir du Reich[16].
L'extermination des Juifs
Lors de son discours, Himmler aborde de manière frontale et sans aucune équivoque l'extermination des Juifs.
« Qu'il n'y ait plus de Juifs dans votre province est pour vous une chose satisfaisante et évidente. […] La phrase « les Juifs doivent être exterminés » comporte peu de mots, elle est vite dite messieurs. Mais ce qu'elle nécessite de la part de celui qui la met en pratique, c'est ce qu'il y a de plus dur et de plus difficile au monde. […] Je vous demande avec insistance d'écouter simplement ce que je vous dis ici en petit comité et de ne jamais en parler. « Que fait-on des femmes et des enfants ? ». […] Je ne me sentais en effet pas le droit d'exterminer les hommes — dites si vous le voulez les tuer ou les faire tuer — et de laisser grandir les enfants qui se vengeraient sur nos enfants et nos descendants. Il a fallu prendre la grave décision de faire disparaître ce peuple de la terre. Ce fut pour l'organisation qui dut accomplir cette tâche la chose la plus dure qu'elle ait connue. Je crois pouvoir dire que cela a été accompli sans que nos hommes ni nos officiers en aient souffert dans leur cœur ou leur âme. »
— Heinrich Himmler, [24]
Himmler insiste ensuite sur le caractère confidentiel de ses propos sur l'extermination des Juifs : « Vous êtes maintenant au courant, et vous garderez tout cela pour vous. […] Je crois qu'il a mieux valu que nous — nous tous — prenions cela sur nos épaules pour notre peuple, que nous prenions la responsabilité (la responsabilité d'un acte et non d'une idée) et que nous emportions notre secret avec nous dans la tombe[25]. »
Discours ultérieurs
Après les discours de Posen, Himmler aborde à nouveau sans détours, à plusieurs reprises, l'extermination de Juifs.
Dans un exposé du , il déclare à Weimar, devant des commandants de la Kriegsmarine qu'il a donné l’ordre de tuer également les femmes et les enfants de partisans et commissaires juifs et qu'il serait « un lâche et un criminel vis-à-vis de nos descendants s'il laissait grandir les enfants pleins de haine de ces sous-hommes[26] ». Il aborde à nouveau, dans un langage clair et sans ambiguïté, l'extermination des Juifs le pour un auditoire d'officiers supérieurs et de généraux, entraînant ainsi la classe dirigeante dans une complicité passive de plus en plus large dans la mise en œuvre de la Shoah[27].
Himmler revient sur le sujet lors de trois discours prononcés devant des généraux à Sonthofen les 5, et . Fidèle à sa logique génocidaire, il justifie l'assassinat des femmes et des enfants par la nécessité d'empêcher de « laisser grandir des enfants qui chercheraient plus tard à se venger et tueraient nos pères et nos enfants[26] ». Il insiste à nouveau sur la difficulté de la tâche pour les exécuteurs : « C'est dur et terriblement difficile pour les troupes qui doivent le faire et elles l'ont fait. Et je peux dire une chose — une chose que l'on ne peut dire que devant un auditoire aussi réduit — : moi, Reichsführer-SS et fondateur de la SS, j'estime que le fait qu'elles l'aient supporté sans que leur moralité ou leur âme en soient atteintes a été la chose la plus dure, celle qui pèse le plus lourd dans la balance[28] ». Évoquant son propre rôle dans la résolution du problème juif « conformément à la raison et selon les ordres : sans compromis[28] », [passage suivi d'applaudissements], il déclare ensuite : « Je crois que vous me connaissez suffisamment, messieurs, pour savoir que je ne suis pas assoiffé de sang et que je ne prends aucun plaisir à accomplir quelque chose de pénible. Mais j'ai un système nerveux suffisamment solide et une conscience de mon devoir suffisamment développée — j'ai cette prétention — pour accomplir sans compromis une chose dont j'ai reconnu la nécessité[28]. »

