Djamila Boupacha
militante politique algérienne
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Djamila Boupacha, née le à Bologhine (anciennement Saint-Eugène), est une militante du Front de libération nationale algérien (FLN) arrêtée en 1960 pour une tentative d'attentat à Alger. Ses aveux – obtenus par le viol et la torture – donnèrent lieu à un jugement, transformé – à l’initiative de Gisèle Halimi et de Simone de Beauvoir – en procès médiatique des méthodes de l'armée française en Algérie française. Djamila Boupacha fut amnistiée dans le cadre des accords d'Évian, et finalement libérée le (ordonnance de non-lieu le ).
Biographie
Djamila Boupacha est née le à Saint-Eugène, aujourd'hui Bologhine[1] quartier d’Alger , fille d’Abdelaziz Boupacha et de Zoubida Amarouche. Elle s’engage dès 1953, à 15 ans, en politique en rejoignant l'Union démocratique du manifeste algérien (UDMA) de Ferhat Abbas, puis le Front de libération nationale (FLN) en 1955[2]. Pendant la guerre d'Algérie, elle porte le nom de guerre Khelida[3].
Arrestation et incarcération en Algérie
Arrêtée le en compagnie de son père, de son frère, de sa sœur Nafissa et de son beau-frère Abdellih Ahmed, elle est accusée d'avoir posé une bombe — désamorcée par les démineurs de l'armée — à la Brasserie des facultés le à Alger[4],[5].
Emprisonnée clandestinement (officiellement, elle n'a été, pendant un mois, incarcérée nulle part), violée, elle subit pendant plus d'un mois de nombreux sévices, infligés par des membres de l'armée française[4] :
« On lui fixa des électrodes au bout des seins avec du papier collant Scotch, puis on les appliqua aux jambes, à l'aine, au sexe, sur le visage. Des coups de poing et des brûlures de cigarettes alternaient avec la torture électrique. Ensuite on suspendit Djamila par un bâton au-dessus d'une baignoire et on l'immergea à plusieurs reprises[6]. »
Son frère réussit à prévenir l'avocate Gisèle Halimi qui décide de prendre son cas en charge en . Leur première rencontre se tient à la prison Barberousse le . Relatant les tortures auxquelles elle a été soumise, Djamila Boupacha finit par décrire comment les militaires l'ont violée en lui introduisant dans le vagin le manche d’une brosse à dents puis le goulot d’une bouteille de bière[7] :
« Djamila précise : “On m'administra le supplice de la bouteille ; c'est la plus atroce des souffrances ; après m'avoir attachée dans une position spéciale, on m'enfonça dans le ventre le goulot d'une bouteille. Je hurlai et perdis connaissance pendant, je crois, deux jours.” Un témoin dont on connaît le nom et l'adresse l'a vue à Hussein-Dey évanouie, sanglante, trainée par ses geôliers. (Djamila était vierge.)[6] »
D'après Gisèle Halimi, « elle n'avait pas commis d'attentat mais était sur le point d'en commettre un[8]. »
La corruption en Algérie
La torture et le viol n’étaient pas de simples actes de violence contre les prisonnières. Ils étaient utilisés systématiquement comme outil de terreur pour humilier et déshonneur la population algérienne[9]. Dès que Halimi a accepté d’assumer son dossier, Boupacha a déposé une plainte de torture et a exigé d’être examinée par un médecin. Les autorités de la prison en Algérie ont choisi un médecin, Lévy-Leroy, pour l’examiner. Il a prétendu qu’il l’a examiné «complètement nue» et il a trouvé seulement des problèmes de «nature constitutionnelle». En revanche, Lévy-Leroy a admis plus tard qu’il ne l’avait pas vue plus de cinq minutes, et il lui avait permis de garder ses sous-vêtements afin de ne pas «l’humilier»[10].
En plus de la dissimulation du médecin, il y a également des tentatives de manipulation de témoins. La police algérienne a menacé Zineb Laroussi—avec qui Boupacha avait partagé la cellule—en lui ordonnant de mentir aux juges et de prétendre que Boupacha n'avait jamais été torturée, mais qu'elle était simplement folle[10]. Dans un témoignage après à Caen, Laroussi a révélé la vérité:
Quand j’ai été convoquée devant ces deux magistrats, j’ai au préalable été convoquée à la caserne du Génie à Hussein Dey où le lieutenant D… ainsi que les inspecteurs G… et T… m’ont indiqué les déclarations que je devais faire, que je devais dire que je n’avais rien vu, et que Djamila était blessée au côté avant même son arrestation. Ils m’ont dit aussi que je devais déclarer que Djamila à Hussein Dey avait simulé la folie. Par peur—je n’étais alors qu’en liberté provisoire—j’ai suivi les instructions qui m’avaient été données … ils m’ont dit que je devais vous faire les mêmes déclarations qu’aux juges d’Alger et que si me sentant loin d’Alger je venais à parler, je serais condamnée, je disparaîtrais et mes parents ne me reverraient plus…»[10]
De plus, les officiels en Algérie ont tenté de saboter la défense de Boupacha en refusant à Halimi les visas dont elle avait besoin pour rester en Algérie durant les dates de tribunal[11]. Comme Simone de Beauvoir a protesté dans sa rubrique dans Le Monde, Halimi n’était pas autorisée à séjourner en Algérie que du deux jours avant à un jour après la date fixée pour le procès[12].
Comme l’ont raconté par Beauvoir et Halimi, plusieurs membres du Comité de Boupacha ont interviewé Maurice Patin, le président de la Commission de sauvegarde des droits et libertés individuels, et ont demandé que l’affaire de Boupacha soit dessaisie des tribunaux algériens[10]. Selon Halimi, Patin a rejeté les accusations de torture par bouteille de Boupacha, affirmant que, pendant la Guerre d’Indochine où cette mèthode de torture était utilisée, la victime était forcée de s’asseoir sur la bouteille, ce qui perforait souvent les intestins et la mort. Parce que Boupacha était encore vivant, Patin a soutenu qu’il ne compte pas comme une torture sérieuse[10].
Contexte et Campagne médiatique
Au moment de son incarcération, de nombreux documents avaient révélé la pratique de la torture systémique par l’armée française pendant la guerre d’Algérie. Notamment, La Question d’Henri Alleg en 1958, qui a vendu plus de 60,000 exemplaires avant que le gouvernement français l’a censuré[11]. Beaucoup d’intellectuels, y compris Jean-Paul Sartre, André Malraux, Roger Martin du Gard, et François Mauriac, s'organisaient contre cette censure, créant un pétition au président de la Quatrième République et protestant contre l’usage de torture par l’armée[13].
L’affaire de Boupacha s’est démarquée parce qu’elle a déposé un procès contre ses tortionnaires, qui était extrêmement médiatisé. Celui-ci a exposé l’effort considérable de la militaire française pour protéger ses tortionnaires de toute responsabilité légale[11]. Simone de Beauvoir a écrit considérablement sur la corruption et l’illégalité pendant la Guerre d’Algérie, surtout à travers l’affaire de Boupacha. Selon elle, «L’armée s’oppose délibérément à ce que les bourreaux de Djamila soient démasqués.»[10] et «Alger a tout mis en œuvre pour entraver sa défense.»[12] Dans son autobiographie La Force des Choses, elle raconte que «Des actes qui, en d'autres temps et dans des circonstances normales pourraient paraître exorbitants sont en Algérie parfaitement légaux.»[14]
Comité de Boupacha
L'affaire Djamila Boupacha prend une ampleur médiatique et internationale importante lorsque, dans la foulée de la tribune est créé, en , un Comité pour Djamila Boupacha présidé par Simone de Beauvoir, et qui comprend parmi ses membres Jean-Paul Sartre, Louis Aragon, Elsa Triolet, Gabriel Marcel, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Aimé Césaire et Germaine Tillion[4]. L'objectif était de transférer le procès de Boupacha en France, de modifier sa sentence, et d’atteindre la justice en mobilisant l'opinion publique[11].

L'article dans Le Monde
À la demande de l'avocate, qui souhaite utiliser l'affaire pour dénoncer les méthodes de l'armée française en Algérie, Simone de Beauvoir rédige une tribune dans les colonnes du journal Le Monde en date du intitulée « Pour Djamila Boupacha »[6] ; le premier ministre Michel Debré fait saisir le journal en Algérie[5]. À travers l’article, Beauvoir espérait non seulement attirer l’attention du public français sur l’affaire de Djamila Boupacha, mais aussi souligner l’indifférence des Français concernant la prévalence de la torture pendant la guerre d’Algérie[12].
D'après Judith Surkis, le titre « Pour Djamila Boupacha » constitue un écho à une répétition : celle du manifeste « Pour Djamila Bouhired » de Jacques Vergès et Georges Arnaud[15]. Dans ce retour en arrière, Surkis argumente que Beauvoir voulait exprimer sa frustration face à l'échec de cette publication. En même temps, Beauvoir voulait démontrer l'importance de s'engager dans le débat intellectuel du moment.
« Pour Djamila Bouhired » est un exemple d'un genre politico-littéraire qui émergeait à l'époque—un genre qui soulevait des questions légales et morales[15]. Cet ouvrage examine un cas similaire à celui de Djamila Boupacha, dans lequel une militante du Front de libération nationale avait été arrêtée et torturée par des forces françaises. Dans leur ouvrage, Vergès et Arnaud exposent les erreurs commises lors de l'examen médical de Bouhired ainsi que durant son procès[15]. Leur écrit a été utilisé dans la révision de sa condamnation, mais les efforts de l'équipe juridique de Djamila Bouhired ne sont pas parvenus à faire commuer sa peine. Dans son article, Judith Surkis note que les lecteurs de « Pour Djamila Boupacha » de Simone de Beauvoir auraient vite connu sa référence à Bouhired dans son titre. Surkis souligne qu'une technique en particulier – la stratégie consistant à contester le tribunal lui-même – fut employée par Beauvoir et Halimi[15].
La question de la torture systématique employée par l'armée française a été mise au premier plan par les cas de Djamila Bouhired et Boupacha. Dans les années qui ont suivi les deux procès, le discours sur cette violence s'est intensifié – notamment dans des journaux comme Esprit, Témoignage chrétien et Les Temps modernes, qui ont publié des témoignages des soldats ayant été témoins de ces violences de première main. Ces éléments permettent d'affirmer que les procès et les écrits sur Djamila Bouhired et Djamila Boupacha ont eu un impact décisif sur la visibilité de la cause algérienne, en passant par la défense des droits de femmes.
Beauvoir a décrit en détail la torture de Boupacha avec des mots explicites, au point d’un des redacteurs du Monde lui a demandé de réviser son choix des mots pour décrire la torture, en remplacant le mot «vagin» par «ventre». Néanmoins, elle a gardé le fait que Boupacha était vierge[11],[16]. Vers la fin de l’article, Beauvoir exige directement la responsabilité du gouvernement française:
Si nos dirigeants ne se décidaient pas à agir en ce sens, ils admettraient ouvertement que la justice n’est plus en Algérie qu’une parodie sinistre, contrairement à leurs déclarations publiques, ils consentiraient à ce que la torture soit systématiquement utilisée comme préalable à l’information judiciaire[12].
Selon le critique littéraire Ranjana Khanna, Beauvoir avait un double objectif: récolter le soutien publique pour assurer à Boupacha un procès équitable en France, et défendre le peuple français de la «maladie d’apathie» et de la «normalisation d’un système juridique et gouvernemental corrompu»[16].
L’article a réussi à provoquer un scandale public, mettant en lumière la division de la population française[11]. La réaction du public était divisée: Beauvoir a reçu quelques lettres énervées et plusieurs de sympathie[17], tandis que Halimi a reçu des centaines de lettres dans le pays entier[11], démontrant la réaction public énorme. Beaucoup étaient choqués et bouleversés par ce qui s’est passé en Algérie. Des lecteurs ont écrit à Beauvoir qu’ils ignoraient l’existence de ces actes cruels avant d’avoir lu son article[17]. D’autres lecteurs ont critiqué son ouvrage pour le style explicite et clinique avec lequel la torture était décrite[11].
Dans le contexte de la philosophie de Simone de Beauvoir, l'affaire Djamila Boupacha marquait profondément sa pensée. Ce fut l'affaire qui a précipité Pour une morale de l'ambiguïté. Dans l'affaire Boupacha, Simone de Beauvoir a pris conscience des limites de cette philosophie conséquentialiste et sans fondement, qui avait défini la violence comme acceptable sous certaines conditions[18]. Néanmoins, même dans ce rejet, Beauvoir conservait la distinction entre bonne et mauvaise complicité – une distinction qui traversait sa réflexion sur Brasillach comme sur Boupacha[18].
La position de Simone de Beauvoir sur la torture et l'éthique se distingue nettement de celle de Jean-Paul Sartre, confirmant ainsi que la pensée de Beauvoir ne se réduit pas à celle de Sartre. Même plus que cela, la Guerre d'Algérie accentuait davantage encore la divergence entre les deux penseurs. Alors que Sartre maintenait sa philosophie éthique, Beauvoir rejetait totalement la sienne[18].
Transfert et jugement en France
À la suite des pressions du comité de soutien constitué pour sa défense et par l'entremise de Simone Veil, alors magistrate, le tribunal d'Alger est dessaisi du dossier au profit de Caen et Djamila Boupacha est transférée par avion militaire en France métropolitaine pour y être jugée ; on craignait en effet qu'elle ne soit abattue dans sa cellule pour mieux étouffer l'affaire. Elle est placée en détention à la prison de Fresnes le , puis à celle de Pau[19].
En France, plusieurs médecins parisiens sont appelés pour obtenir un autre examen à Boupacha. Tous s'accorderaient qu’elle avait été torturée et qu'elle avait été soumise à une «défloration traumatique»[10]. Un magistrat a écrit au général Charles Ailleret pour solliciter les photographies de tout policier ou personnel militaire qui a eu un contact avec un membre de la famille de Boupacha afin qu’elle puisse identifier les coupables. Il a reçu le refus suivant:
Je dois toutefois vous signaler que les photographies récentes … ne seront pas jointes à ce prochain envoi … J’ai estimé en effet que la demande de leur photographie à tous les militaires et policiers … était susceptible de provoquer des répercussions fâcheuses dans leur état d’esprit et sur le moral des corps et services dont ils font partie. J’ai exposé mon sentiment au ministre des Armées qui a bien voulu me faire connaître … qu’il partageait entièrement ma manière de voir[10].
En réponse, pour les faits de torture, Gisèle Halimi poursuit le ministre de la Défense Pierre Messmer ainsi que le général Charles Ailleret pour forfaiture[8] en novembre 1961 dans l’espoir que cela les forcerais à remettre les photographies[11].
Djamila Boupacha comparait à Caen, fin , dans le cadre de l'instruction de la plainte qu'elle a portée contre ses tortionnaires[20]. En 1962, elle est amnistiée en application des accords d'Évian mettant fin à la guerre d'Algérie et libérée le . Réfugiée chez Gisèle Halimi, elle est, d'après Le Monde du , séquestrée puis transférée à Alger par la Fédération de France du FLN, qui dénonce « l'opération publicitaire tentée à des fins personnelles » par l'avocate Gisèle Halimi. Le FLN ne pouvait accepter de perdre la main sur l'arme symbolique de premier ordre que constituait la jeune militante.
Djamila Boupacha
Publié en 1962 par Gallimard, l’ouvrage Djamila Boupacha a été écrit par Beauvoir et Halimi, racontant l’arrestation, la torture, et le procès de Boupacha[10]. Bien que la plupart du livre ait été écrit par Halimi, Beauvoir a écrit l’introduction[10]. À cette époque, l’histoire de Boupacha avait attiré le soutien de plusieurs artistes, et le livre inclut des dessins de Pablo Picasso et Robert Lapoujade, ainsi qu’un tableau de Roberto Matta[10],[16].
Ce qui rend très particulier le cas de Djamila Boupacha, c'est notamment le fait que Gisèle Halimi et Simone de Beauvoir y ont participé tout en entretenant une relation tendue au cours de l'affaire. Dans ses mémoires Le Lait de l'oranger, Halimi écrit : « Je ressentais un manque. J'attendais une sœur de combat, je découvrais de plus en plus une entomologiste », révélant ainsi la tension qui existait entre les deux femmes dès leur première rencontre[21]. Halimi ajoute que Beauvoir n'a jamais rencontré Boupacha en personne, un fait que l'avocate a perçu comme une erreur de sa part. De plus, lorsque Djamila Boupacha fut enlevée par le FLN, Halimi rapporte que Beauvoir aurait déclaré que la France n'avait aucun droit d'intervenir pour une algérienne indépendante[22].
En lisant les mémoires de Gisèle Halimi, on constate que l'avocate décrit avec précision la première fois qu'elle avait rencontré Djamila Boupacha. L'avocate évoque les traces de brûlures de cigarette encore visibles sur la cuisse de Boupacha lors de leur première rencontre[23]. Le lien entre Halimi et Boupacha s'avérait beaucoup plus personnel et intime que celui qui unissait Beauvoir à Boupacha. Cette dimension unique en dit beaucoup sur la place qu'occupait l'empathie dans l'engagement de Halimi tout au long de l'affaire.
Malgré leurs différences, Halimi et Beauvoir se sont rendu compte qu'ensemble elles pouvaient influer sur le destin de Boupacha[15]. Dans ses mémoires La Force des choses, Beauvoir écrit qu'elle ne s'était jamais considérée comme une femme d'action – l'affaire Boupacha avait changé cela. C'est alors la publication de Simone de Beauvoir – dont le style évoquait la publication J'accuse d'Émile Zola – dans Le Monde qui marquait un tournant dans son engagement littéraire et politique. Beauvoir a pris une position fortement politique et a dénoncé la dissimulation par le gouvernement français de la torture qu'a vécue Boupacha. Beauvoir soutenait également que cette dissimulation constituait une violation des principes de la République française.
Dans son article, Ruthanne Crapo Kim établit un parallèle entre Pour une morale de l'ambiguïté de Simone de Beauvoir (1947) et l'affaire Djamila Boupacha. Crapo Kim soutient que le cas Djamila Boupacha s'inscrivait dans la production capitaliste et ses pièges consuméristes[24]. Les femmes algériennes les plus éduquées pouvaient nouer des alliances avec des femmes françaises – comme en témoigne le cas de Boupacha – et ces deux groupes de femmes œuvraient ensemble pour leur autonomie[24]. Ces deux groupes dépendaient d'un système capitaliste fondé sur des idéaux de la vie bourgeoise[24].
En outre, dans son article paru dans Le Monde, Simone de Beauvoir a résolument choisi d'établir une narration détaillée de la violence qu'a subi Djamila Boupacha. C'est en accord avec la philosophie de Beauvoir – particulièrement dans sa pratique de la phénoménologie – qu'on peut comprendre ce choix.
Cet article sur Djamila Boupacha n'était toutefois pas la première fois que Simone de Beauvoir s'était confrontée à la question philosophique de la torture. L'exemple le plus explicite en est son essai « Œil pour œil », publié en 1946[18]. Cet essai fut inspiré par le procès de l'écrivain français Robert Brasillach qui, pendant la Deuxième Guerre mondiale, avait publié les noms et adresses des juifs français dans le journal Je suis partout, menant ainsi à leur déportation. Dans l'opinion publique, de nombreux Français estimaient que le prestige littéraire de Brasillach devait être pris en considération. Simone de Beauvoir s'y opposait catégoriquement[18].
Dans « Pour Djamila Boupacha », Le Monde a choisi de censurer certains termes jugés trop explicites pour ses lecteurs. Par exemple, « vagin » a été changé à « ventre », même si le message de Beauvoir demeurait intact[15].
Un autre élément que Simone de Beauvoir a mis en avant dans son article publié dans Le Monde, c'était le mot « pureté ». Beauvoir a souligné le fait que la virginité de Djamila Boupacha avait été violée pendant sa torture[15]. Ce choix était crucial, car cette violation de la pureté de Boupacha – tant dans un sens physique que métaphorique – serait évoquée plusieurs fois au cours du procès[15]. Il est paradoxal de constater que Simone de Beauvoir, qui avait dénoncé la fétichisation de la virginité Le Deuxième Sexe, emploie néanmoins ce même argument pour agiter son lecteur[15].
L’introduction par Beauvoir—comme sa rubrique dans Le Monde—était un appel à l’action pour le peuple de la France, insistant que, bien que l’histoire de Boupacha était terrible, elle n’est en aucun cas unique, et en fait, elle représentait une problème systémique de corruption de l’administration française en Algérie[10]. Comme expliqué dans la traduction anglaise de Djamila Boupacha, qui était publiée après le procès s’est terminé, l’amnistie de 1962 a accordé liberté à la famille Boupacha, à condition que leurs tortionnaires soient pardonnés et restent anonymes, concluant l’affaire contre Ailleret et Messmer[16]. En conséquence, Boupacha n’a jamais pu identifier ses tortionnaires[11]. Selon le critique littéraire Ranjana Khanna, en fin de compte, ce livre était le meilleur moyen d’obtenir justice pour Boupacha, puisqu’il n’y avait plus à faire dans les tribunaux. Il a préservé la mémoire de son histoire véritable et fait des commentaires critiques sur la corruption dans le gouvernement[16].
Une icône de la lutte progressivement écartée
De fait, Djamila Boupacha devient, par son martyre, un enjeu de mémoire pour les nationalistes algériens, une figure emblématique de la lutte, destinée à être érigée en mythe fondateur de la nation algérienne à construire. Élevée à ce statut d'icône, elle ne devait pas cependant en sortir : du point de vue des dirigeants nationalistes algériens, la violence perpétrée et/ou subie par les femmes ne pouvait « être utile que sur le mode de l’exceptionnalité »[4]. Comme le souligne Christelle Taraud, l'État algérien devenu indépendant utilisa dans l'immédiat après-guerre Djamila Boupacha comme un symbole « propre à asseoir la légitimité symbolique et politique du régime de parti unique mis en place par le FLN ». Progressivement mise de côté, elle disparait de la scène publique, à l'instar de nombreuses militantes nationalistes ayant joué un rôle déterminant dans la libération de leur pays[19].
Évidemment, toute réaction suscitée par l'affaire Djamila Bouhired ne fut pas positive. En fait, Frantz Fanon s'opposait à l'instrumentalisation de Bouhired comme symbole de la violence en Algérie. Fanon a critiqué ce fait, en soutenant que les deux cas de Bouhired et de Boupacha ne provoquaient d'indignation qu'à titre individuel ; selon lui, le public français se croyait engagé en faveur de la cause algérienne du simple fait d'avoir conscience de ces deux cas[15]. Il reproche également aux affaires Bouhired et de Boupacha d'avoir offert aux intellectuels français une occasion de redorer leur image et de se donner bonne conscience[15].
Ce qui est plus important encore, c'est que Frantz Fanon a soutenu que la focalisation sur le cas de torture et de viol d'une femme algérienne détourne l'attention de la cause plus générale en la réduisant à une question de genre plutôt que de libération et d'anticolonialisme. Plutôt que de mettre la femme au centre, Fanon défend que l'attention politique et publique aurait dû être dirigée vers « la domination impériale française tout court »[15].
Dans un sens, l'argument de Frantz Fanon est fort. Dans Sociologie d'une révolution (1968), Fanon aborde la question du voile et le présente comme un symbole de la capacité qu'a la Guerre d'Algérie de bouleverser les relations hommes-femmes au sein de leur lutte commune anti-impérialiste[24]. Ainsi, en portant le voile, les femmes algériennes démontraient leur autonomie en changeant « le schéma de leurs corps »[24]. Sous le voile, ces femmes algériennes étaient des résistantes – dissimulant souvent des armes sous le hijab. Cependant, le gouvernement du FLN en Algérie libérée a rapidement été dominé par des forces islamiques conservatrices[24]. La vision anticipatrice de Fanon ne s'est pas réalisée ; au lieu d'avoir créé une révolution culturelle dans le pays, les relations hommes-femmes sont retombées sous l'emprise du patriarcat à la fin de la guerre[24]. Or, Djamila Boupacha elle-même avait anticipé ce destin réservé aux femmes de son pays. La nuit de sa libération de prison, Boupacha a déclaré : « Je ne veux pas rentrer en Algérie maintenant (…) les frères vont me remettre à ma vie de femme de là-bas »[21]. Face à ces mots, Gisèle Halimi a tenté de rester optimiste.
D'après Crapo Kim, la question du voile (du hijab) n'est pas du tout abordée comme sujet dans « Pour Djamila Boupacha »[24]. C'est dans ce cadre que Beauvoir rédige son texte – ancré dans une perspective française, celle du pays colonisateur lui-même. Bref, dans son choix d'écrire pour Djamila Boupacha, Simone de Beauvoir révèle un contexte plus large concernant l'opinion publique occidentale, où le voile est d'emblée associé au patriarcat[24]. Interviewée sur la condition des femmes en Algérie en 1974 – après la libération du pays – Beauvoir établit un lien entre les mariages forcés et le port du voile ; en faisant cela, elle effaçait toute lecture nuancée du voile[24].
Toutefois, l'engagement de Simone de Beauvoir dans l'affaire de Djamila Boupacha échappe à ce reproche de Frantz Fanon. En effet, son traitement de l'affaire n'a pas versé dans cette auto-indulgence que Fanon dénonce[15]. D'après l'experte Judith Surkis, Beauvoir ne « sentimentalisait » ni « n'héroisait » Boupacha dans son texte. Beauvoir a réussi à rendre compte de la violence d'un cas singulier de torture en Algérie, tout en condamnant la violence systématique de l'armée française[15].
Le , le président Abdelmadjid Tebboune la nomme sénatrice, offre qu'elle décline, l'ancienne moudjahida entendant rester une simple « citoyenne »[25],[26].
En , une rue de Stains (Seine-Saint-Denis) est symboliquement et temporairement renommée « rue Djamila Boupacha » dans le cadre d'un projet artistique soutenu par le conseil municipal de la ville[27]. Cette initiative scandalise une partie de l'extrême droite et, le , des militants de l'Action française recouvrent la plaque de la rue Djamila Boupacha par une feuille de papier A4 légendée « rue Sainte-Geneviève »[28].
Le , à l'occasion d'un hommage national rendu à Gisèle Halimi, le président de France Emmanuel Macron rappelle les faits d'humiliation, de torture et de viol infligés par l'armée française à la militante du FLN Djamila Boupacha pendant la guerre d'Algérie[29].
Œuvres inspirées de sa vie
Le peintre Pablo Picasso a créé le portrait de Djamila Boupacha[30] qui illustre la couverture du livre que Gisèle Halimi et Simone de Beauvoir publient avec d'autres en 1962 sur la militante FLN.
La même année, le peintre Roberto Matta réalise son Supplice de Djamila[19]. Toujours en 1962, le musicien Luigi Nono (1924-1990) rend hommage à la jeune femme en lui consacrant une pièce vocale de ses Canti di Vita et D'amore, d'une durée d'environ dix minutes, elle est composée pour soprano solo et intitulée Djamila Boupacha[31].
En 2000, Francesca Solleville interprète Djamila composée par Bernard Joyet sur le disque Grand frère, petit frère. En 2012, Bernard Joyet reprend la chanson dans son disque Autodidacte.
En 1960, Jean-Jacques Lebel créé, aidé d'Enrico Baj, Roberto Crippa, Gianni Dova, Erró et Antonio Recalcati, le Grand Tableau antifasciste collectif en hommage à Djamila Boupacha. Exposé à la Galleria Brera à Milan en 1961, le tableau est confisqué pendant 26 ans par la police[32].
Décorations
Djadir de l'ordre du Mérite national d'Algérie.