Dramaturgie (cinéma)

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La dramaturgie est l'art de transformer une histoire, qu’elle soit imaginaire ou inspirée de faits réels, en un récit structuré mettant en scène un ou plusieurs personnages en action. Au cinéma, la dramaturgie désigne l'art du récit par l'illusion de la véracité d'une représentation enregistrée.

À ne pas confondre : le terme « dramatique », qui signifie « conforme aux règles de la dramaturgie » et peut désigner un récit à dénouement heureux ou malheureux, ne doit pas être assimilé à « tragique », qui se rapporte systématiquement à une issue malheureuse. La confusion entre ces deux notions relève d'un abus de langage.

Distinction entre histoire et récit

Certains auteurs établissent une différence entre l'histoire et le récit, donnant à ces synonymes des nuances de sens, comme Marie-France Briselance : « L'histoire, c'est ce qui s'est passé dans la réalité ou ce qui aurait pu se passer (dans les fictions), rapporté dans l'ordre chronologique. Le récit est le traitement dramatique de cette histoire, c'est-à-dire la manière de la raconter, qui suppose de mettre l'accent sur des parties de l'histoire, d'en supprimer d'autres, et de contracter ou dilater le temps réel pour créer le temps de la narration[1]. ».

Approche organique de l'histoire

D'autres auteurs, comme John Truby, ne s'appuient pas sur cette dichotomie et conçoivent « une bonne histoire » comme un organisme vivant : « On pourrait dire que le thème, ou ce que j'appelle le débat moral, est le cerveau de l'histoire. Le personnage principal en est le cœur et le système circulatoire. Les révélations en sont le système nerveux. La structure de l'histoire est son squelette. Le tissage des scènes, sa peau[2]. ».

Les mécanismes fondamentaux du scénario selon Yves Lavandier

Yves Lavandier analyse les éléments essentiels de l'écriture scénaristique, qu'il résume en quatre points :

  • Conflit — L'intérêt du spectateur naît des moments forts vécus par un personnage, suscitant une émotion et une identification.
  • Objectif — Le protagoniste cherche à obtenir quelque chose d'important, ce qui engendre des conflits avec ses opposants.
  • Obstacles — Ces oppositions prennent la forme d'obstacles, qui, plus ils sont nombreux et difficiles, plus ils valorisent le héros, même en cas d'échec ou de mort, car il accepte un enjeu crucial.
  • Caractérisation — Le développement des personnages (protagoniste et antagonistes) passe par leurs actions (du grec : δρᾶμα, drama, signifiant action), fondement de la dramaturgie.

En résumé, Y. Lavandier écrit : « Quand on s'assoit devant un film, on n'est plus boulanger ou philosophe, institutrice ou agriculteur, clown ou infirmière, ni même juif ou catholique, noir ou blanc, jeune ou vieux, homme ou femme, on est comme son voisin, un être humain avec les mêmes besoins fondamentaux[3]. ».

Origines mythologiques et universelles de la dramaturgie

Marie-France Briselance rappelle que la dramaturgie, à l'instar de la psychanalyse, trouve ses racines dans les mythologies du monde entier, témoignant des peurs et rêves universels des hommes : « La dramaturgie, comme la psychanalyse, trouve ses racines dans les mythologies du monde entier, car partout les hommes ont fait les mêmes rêves, ils ont eu les mêmes peurs et ont inventé les mêmes histoires dont ils ont fait d'infinies variations[4]. ».

Littérature et style au cinéma

Tous ces auteurs insistent sur le fait que la conception de l'histoire et/ou du récit d'un film est un travail littéraire. Le style filmique, propre au réalisateur, vient ensuite personnaliser le récit et peut faire d'un film un chef-d’œuvre, une simple copie ou un échec. Par exemple, les deux versions L'Homme qui en savait trop (film, 1934) et L'Homme qui en savait trop (film, 1956) de Alfred Hitchcock partagent un même thème, mais forment des récits distincts grâce au style propre du cinéaste.

Structure du récit

Le dilemme initial du scénariste

Lorsqu'un scénariste commence à structurer son récit, il doit résoudre une question fondamentale : par où commencer et comment poursuivre ? François Truffaut, conscient que le cinéma repose sur la maîtrise de l'espace et du temps, expliquait : « Au moment de Tirez sur le pianiste, je me suis rendu compte que, dans mon travail de scénariste, j'avais tendance à être banal et scolaire. Quand je commençais un scénario, c'était toujours très laborieux : la pénombre - dans une chambre - le réveil sonne - il se lève - il met un disque - il allume une cigarette - après, il va à son travail… Il y avait toujours la première journée décrite comme cela. Quand j'avais un nouveau décor, c'était identique : je faisais circuler le personnage dans chaque pièce pour qu'on voie bien l'appartement. À certains moments, c’était un peu laborieux. Il me manquait le courage de prendre des scènes en plein milieu. »[5].

La tradition aristotélicienne et la théorie des trois actes

La réflexion sur la structure narrative remonte à la Grèce antique, avec Aristote et sa Poétique[6]. Celle-ci définit le récit en trois temps :

  • Protase (exposition) : présentation de l'objectif du héros,
  • Épitase (nœud dramatique) : lutte entre héros et antagonistes,
  • Catastase (dénouement) : résolution des conflits, apportant la catharsis au spectateur[7].

L'exemple homérique : concentration temporelle du récit

Homère, dans lIliade’, illustre cette idée en condensant dix années de guerre en cinquante-cinq jours de récit, montrant que la sélection temporelle est essentielle à la dramaturgie[8].

Le modèle d'Œdipe roi : un récit commencé tardivement

La tragédie grecque Œdipe roi de Sophocle débute alors que de nombreux événements majeurs sont déjà passés, évoqués ensuite dans la pièce :

  • abandon d'Œdipe,
  • son éducation à Corinthe,
  • la prophétie et la fuite,
  • le meurtre de Laïos,
  • la résolution de l'énigme du Sphinx,
  • son accession au trône,
  • son mariage et la peste à Thèbes[9].

Ce procédé dramatique donne une forte charge émotionnelle, que le cinéma, en raison de ses contraintes, aborde différemment.

Les contraintes spécifiques du cinéma et l'usage du flashback

Contrairement au théâtre ou au roman, les films ne peuvent pas accumuler trop de dialogues explicatifs ou de retours en arrière sans alourdir le récit. Le flashback, outil cinématographique, doit être manié avec parcimonie, car il interrompt la narration présente. Cependant, il peut aussi servir de point de départ, comme dans certains films où la compréhension se construit progressivement. Marie-France Briselance souligne que le scénario est « une histoire écrite en images avec des mots », et que le cinéma est une écriture à part entière, proposant une interprétation du réel[10].

La perception intuitive du spectateur et la révolution cinématographique

Le public a appris à décoder instinctivement ces jeux temporels et spatiaux caractéristiques du cinéma. Comme le rappelle Jean-Claude Carrière, cette compréhension quasi automatique des juxtapositions d’images a constitué une révolution discrète mais réelle dans notre système de perception[11].

Personnages

Histoire et contexte de la création des personnages au cinéma

Les secrets de la création des personnages font l'objet d'études depuis les années 1910. En 1911, Epes Winthrop Sargent publie le premier ouvrage technique dédié au scénario : The Technique of the « photoplay »[12]. Ce livre répondait aux besoins des studios en pleine industrialisation du cinéma, qui recherchaient des scénarios réalisables. Sargent y conseille notamment : « Un maximum de 250 mots [20 lignes – 1 page] est exigé par la majorité des studios et certains retournent systématiquement les synopsis trop longs en demandant à leurs auteurs de les réduire. La norme de 250 mots a été établie par l’Edison Manufacturing Company, parce que chacune de ses monteuses reçoit un exemplaire de tous les projets acceptés. ». On notera qu’en 1911, la photocopie n’existait pas.

Bases classiques et théâtrales de la caractérisation des personnages

Les manuels actuels s'appuient sur la tradition théâtrale antique, en particulier sur Aristote, qui rappelait dans sa Poétique que « la tragédie est une imitation, non pas des hommes, mais de leurs actions dans la vie… Les hommes possèdent telles ou telles qualités par naissance, mais ce sont leurs actions qui les font heureux ou malheureux. Ainsi, les personnages d'une tragédie ne doivent pas agir pour se conformer au caractère auquel ils se rattachent, mais leur caractère doit se révéler par leurs actions… Il ne saurait y avoir de tragédies sans actions. »[13].

Dans le cinéma, cette idée se traduit par : « caractériser un personnage, c'est à la fois lui inventer un caractère et mettre en scène sa personnalité. « Dis-moi ce que tu fais et je te dirai qui tu es », affirme la sagesse populaire qui a payé assez cher pour savoir qu’on connaît la vraie nature d’un être humain à ses actions. Ce proverbe, légèrement modifié, pourrait très bien définir ce qu'est la caractérisation d’un personnage : « montre-nous ce que fait ton personnage et nous saurons qui il est ». »[14].

Archétypes et stéréotypes : la matière première du personnage

John Truby rappelle que « les archétypes traversent les frontières culturelles et ont une portée universelle… Mais pour l'auteur, il s'agit d'une matière première qu'il faut travailler. Si l'on ne pourvoit pas l'archétype de détails, il se transforme en stéréotype. »[15].

Il propose neuf archétypes principaux :

  • Le roi ou le père, tutélaire mais parfois tyran
  • La reine ou la mère, protectrice mais souvent abusive
  • Le vieillard sage, mentor prudent
  • Le guerrier, défenseur mais brutal
  • Le magicien ou chaman, faiseur de miracles et d’illusions
  • L'escroc, version moderne du magicien
  • L'artiste ou clown, créateur de rêves et cauchemars
  • L'amoureux, partenaire passionné et parfois possessif
  • Le rebelle, libérateur et potentiellement oppresseur

Archétypes dans la légende d'Isis et Osiris

Marie-France Briselance et Jean-Claude Morin établissent un parallèle avec la plus ancienne légende connue, celle d'Isis et d'Osiris (XXVe siècle - XXIVe siècle avant notre ère), telle que la décryptent Marie-France Briselance et Jean-Claude Morin dans leur livre sur le personnage[16].

Ils identifient ainsi :

  • Osiris : le roi et père
  • Isis : la reine, la mère, l'amoureuse et la magicienne (capable de ressusciter Osiris et de le « chevaucher pour être fécondée »)
  • Thot : le vieillard sage, mentor, et parfois artiste/clown
  • Horus : le guerrier qui affronte Seth
  • Anubis : le magicien, artisan de la momification et de l'immortalité
  • Seth : le rebelle, fratricide, mais aussi guerrier protégeant la barque solaire et magicien/escroc par ruse et mensonge

Cette multiplicité d'aspects montre l'importance d'ajouter des détails pour éviter la caricature et enrichir la profondeur du personnage.

Le conflit protagoniste/antagoniste

Références

Voir aussi

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