Déclin de l’Empire byzantin
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Le déclin de l’Empire byzantin se manifesta par une succession de crises militaires, politiques et économiques. L’Empire byzantin connut, sur près d’un millénaire, des phases successives d’expansion et de recul. Après des pertes importantes lors des premières conquêtes musulmanes du VIIe siècle, son déclin irréversible s’amorça toutefois au XIe siècle et s’acheva par la disparition de l’Empire au XVe siècle.

Au XIe siècle, l’Empire subit une grave défaite avec la perte de la majeure partie de ses territoires anatoliens au profit des Seldjoukides à la suite de la bataille de Manzikert (1071) et des troubles internes qui suivirent. Dans le même temps, il perdit ses dernières possessions en Italie face aux Normands du royaume de Sicile et dut affronter des incursions répétées dans les Balkans. Cette situation conduisit l’empereur Alexis Ier Comnène à solliciter l’aide militaire de l’Occident, initiative à l’origine de la Première croisade. Cependant, les concessions commerciales accordées aux républiques de Venise et de Gênes affaiblirent durablement les finances impériales. Les relations avec l’Occident se détériorèrent progressivement et aboutirent au sac de Constantinople par la Quatrième croisade en 1204, suivi du démembrement de l’Empire.
Plusieurs États byzantins successeurs subsistèrent après 1204, dont l’Empire de Nicée, qui parvint à reprendre Constantinople en 1261. Néanmoins, l’Empire restauré demeura structurellement affaibli. Durant l’occupation latine, les Byzantins s’étaient repliés en Bithynie et avaient établi leur capitale à Nicée (actuelle Iznik). Ce retrait prolongé fragilisa la région, facilitant l’implantation progressive des Ottomans. Les origines précises de leur ascension restent mal documentées, bien qu’une chronique byzantine mentionne un affrontement entre « Othman » et des forces byzantines en 1302 dans la région de la mer de Marmara, près de l’actuelle Yalova. Au début des années 1330, les Ottomans avaient conquis plusieurs villes byzantines majeures, notamment Pruse (Bursa), Nicée (Iznik) et Nicomédie (Izmit). Isolée, Constantinople assista à l’expansion ottomane dans les Balkans sous le règne d’Orhan Gazi puis de son fils Mourad Ier. Au cours du XIVe siècle, les Ottomans s’emparèrent progressivement du cœur des territoires byzantins.
Cette dynamique conduisit à la chute de Constantinople en 1453, puis à la chute de Trébizonde, mettant fin aux derniers États byzantins sous les coups de l’armée du sultan Mehmed le Conquérant. Malgré des rivalités internes persistantes avec d’autres pouvoirs turcs en Anatolie, les Ottomans privilégièrent l’expansion vers l’ouest, au détriment des territoires chrétiens du sud-est de l’Europe[1].

Les principaux événements généralement reconnus par les historiens comme ayant contribué au déclin de l’Empire byzantin sont résumés ci-dessous :
- La bataille de Manzikert (1071), au cours de laquelle l’empereur Romain IV Diogène fut capturé par l’armée du sultan seldjoukide Alp Arslan. Cette défaite provoqua une longue guerre civile et facilita la perte durable de vastes territoires byzantins en Anatolie au profit des Turcs seldjoukides[2].
- La bataille de Myrioképhalon (1176), au cours de laquelle l’armée de l’empereur Manuel Ier Comnène fut défaite par les Seldjoukides du sultan Kılıç Arslan II lors d’une tentative de reconquête de l’Anatolie centrale. Cette bataille mit un terme aux ambitions byzantines de reconquête intérieure et porta atteinte au prestige militaire de l’Empire[3].
- Le sac de Constantinople en 1204, perpétré par les forces de la Quatrième croisade avec l’appui de la république de Venise, entraîna le démembrement de l’Empire et la création de l’Empire latin de Constantinople. Bien que Constantinople ait été reprise en 1261 par les Byzantins, de nombreux historiens considèrent cet événement comme un coup décisif porté à la survie de l’Empire byzantin[4].
- Les guerres civiles byzantines du XIVᵉ siècle, notamment celles de 1321-1328 et de 1341-1347, affaiblirent durablement l’autorité impériale et empêchèrent toute réponse efficace face aux puissances voisines en pleine expansion[5].
- La chute de Gallipoli en 1354 permit aux Turcs ottomans de s’implanter durablement en Europe. Cet événement est considéré par plusieurs historiens modernes comme un point de non-retour, rendant la disparition de l’Empire byzantin presque inévitable[6].
Causes du déclin
Guerres civiles
Entre 1071 et 1081, l’Empire byzantin traversa une décennie d’instabilité marquée par une succession quasi ininterrompue de révoltes et d’usurpations. La période s’ouvrit par la guerre civile de 1071–1072 opposant Romain IV Diogène à Andronic Doukas, suivie en 1072 du Soulèvement de Georgi Voiteh (en). Entre 1073 et 1074, la révolte de Roussel de Bailleul alla jusqu’à proclamer empereur le césar Jean Doukas. Les années 1077–1078 furent particulièrement troublées, avec l’usurpation victorieuse de Nicéphore III Botaniatès et, parallèlement, la révolte de Nicéphore Bryenne l’Ancien contre Michel VII Doukas puis contre Nicéphore III, finalement écrasée à la bataille de Kalavrya. En 1078, d’autres soulèvements éclatèrent encore, notamment ceux de Philaretos Brachamios contre Michel VII et de Nicéphore Basilakios contre Nicéphore III, tandis que la révolte de Nicéphore Mélissène se prolongea de 1080 à 1081. Cette décennie de troubles s’acheva en 1081 par la révolte et l’usurpation réussie d’Alexis Ier Comnène, ouvrant une nouvelle phase de l’histoire impériale.
Cette instabilité fut suivie d’une période de règne dynastique relativement stable sous la dynastie des Comnènes, avec Alexis Ier Comnène (1081–1118), Jean II Comnène (1118–1143) et Manuel Ier Comnène (1143–1180). Ces trois empereurs réussirent à restaurer partiellement la prospérité de l’Empire (en), mais ils ne purent jamais compenser totalement les dégâts causés par l’instabilité de la fin du XIe siècle ni ramener les frontières aux limites de 1071.
Une seconde période de guerres civiles débuta après la mort de Manuel Ier en 1180. Son fils Alexis II Comnène fut renversé en 1183 par Andronic Ier Comnène, dont le règne de terreur déstabilisa l’Empire et se termina par son assassinat à Constantinople en 1185. La dynastie des Anges, qui régna de 1185 à 1204, est considérée comme l’une des administrations les plus inefficaces de l’histoire byzantine. Pendant cette période, la Bulgarie et la Serbie se détachèrent de l’Empire et de nouveaux territoires furent perdus au profit des Seldjoukides. En 1203, l’ancien empereur emprisonné Alexis IV Ange s’échappa et se rendit en Occident, promettant aux croisés de la Quatrième croisade des paiements généreux pour l’aider à récupérer le trône. Ces promesses s’avérèrent impossibles à tenir ; les querelles dynastiques au sein de la famille Ange conduisirent au sac de Constantinople, lors duquel la ville fut pillée et détruite, des milliers de citoyens furent tués et de nombreux habitants survivants fuirent, laissant la ville en grande partie dépeuplée. Bien que Constantinople ait été reprise en 1261 par l’Empire de Nicée, les dégâts ne furent jamais réparés et l’Empire ne retrouva jamais son ancienne étendue territoriale, sa richesse ni sa puissance militaire.
La troisième période de guerres civiles eut lieu au XIVᵉ siècle. Deux séries de conflits distincts firent largement appel à des mercenaires turcs, serbes et même catalans, souvent indépendants et opérant sous leurs propres chefs, qui ravagèrent l’économie byzantine et laissèrent l’État pratiquement impuissant face à ses ennemis. Les conflits entre Andronic II Paléologue et Andronic III Paléologue, puis plus tard entre Jean VI Cantacuzène et Jean V Paléologue, marquèrent la ruine finale de l’Empire. La guerre civile de 1321–1328 permit aux Turcs de progresser en Anatolie et d’installer leur capitale à Pruse (Bursa), à 100 km de Constantinople. La guerre civile de 1341–1347 vit la Serbie exploiter la situation, son roi Stefan Uroš IV Dušan se proclamant empereur des Serbes et des Grecs, conquérant de larges territoires en Macédoine byzantine (1345) ainsi que dans Thessalie et Épire (1348)[7].
Pour asseoir son autorité, Cantacuzène fit appel à des mercenaires turcs. Bien que ces derniers furent utiles, en 1352 ils prirent Gallipoli aux Byzantins. En 1354, le territoire byzantin se limitait à Constantinople et à Thrace, à la ville de Thessalonique et à quelques zones dans le Morea. Selon Nicephore Grégoras : « les habitants de Constantinople, ainsi que ceux de la plupart des villes byzantines de Thrace, souffraient d’une pénurie de vivres. Alors que la guerre civile épuisait Byzance, les Turcs menaient de fréquentes incursions depuis l’Asie, s’emparant du bétail, réduisant femmes et enfants en esclavage, et causant de tels ravages que ces régions restèrent par la suite dépeuplées et incultes. »[8],[9].
Chute du système des thèmes
La désintégration de l’organisation militaire traditionnelle de l’Empire byzantin, le système des thèmes, contribua à son déclin. Sous ce système, qui connut son apogée entre environ 650 et 1025, l’Empire était divisé en plusieurs régions fournissant localement des troupes à l’armée impériale. Ce dispositif permettait de mobiliser efficacement et à moindre coût un grand nombre d’hommes : par exemple, l’armée du thème de Thrakesion avait fourni environ 9 600 hommes entre 902 et 936[10].
Cependant, à partir du XIᵉ siècle, le système des thèmes fut laissé à l’abandon. Cette dégradation joua un rôle majeur dans la perte de l’Anatolie au profit des Turcs à la fin de ce siècle. Au XIIᵉ siècle, la dynastie des Comnènes rétablit une force militaire efficace[11]. Manuel Ier Comnène, par exemple, parvint à mobiliser une armée de plus de 40 000 hommes. Toutefois, le système des thèmes ne fut jamais remplacé par une alternative viable à long terme, ce qui fit de l’Empire un État dépendant plus que jamais de la compétence et de la force de chaque empereur ou dynastie.
L’effondrement du pouvoir impérial après 1185 révéla les limites de ce modèle. Après la destitution d’Andronic Ier Comnène en 1185, la dynastie des Anges supervisa une période de déclin militaire. Dès lors, les empereurs byzantins eurent de plus en plus de difficultés à rassembler et financer des forces suffisantes, et l’incapacité à maintenir l’Empire mit en évidence les limites de tout le système militaire byzantin, dépendant d’une direction personnelle compétente de l’empereur. Malgré la restauration sous les Paléologues, Byzance ne retrouva jamais son influence d’avant 1204. Au XIIIe siècle, l’armée impériale ne comptait plus que 6 000 hommes[12]. Comme l’un des principaux piliers institutionnels de l’État byzantin, la disparition du système des thèmes laissa l’Empire dépourvu de forces structurelles sous-jacentes suffisantes.
Dépendance croissante aux mercenaires
Dès l’invasion de l’Afrique par le général Belisaire, des soldats étrangers furent utilisés lors des guerres[13]. Bien que l’intervention militaire étrangère ne fût pas un phénomène entièrement nouveau[14], la dépendance à ces forces, ainsi que leur capacité à nuire aux institutions politiques, sociales et économiques, augmenta de manière spectaculaire aux XIᵉ, XIIIᵉ, XIVᵉ et XVᵉ siècles. Le XIᵉ siècle vit une intensification des tensions entre les factions de la Cour et les factions militaires[15],[16].
Jusqu’au XIᵉ siècle, l’Empire avait longtemps été sous le contrôle des factions militaires, dirigées par des leaders tels que Basile II et Jean Ier Tzimiskès[17]. Cependant, la crise de succession de Basile II entraîna une incertitude croissante quant à l’avenir politique. L’armée exigea que les filles de Constantin VIII montent sur le trône en raison de leur lien avec Basile II, ce qui entraîna plusieurs mariages et augmenta le pouvoir de la faction de la Cour[15].
Cela culmina après la défaite à la bataille de Manzikert. Lorsque les guerres civiles éclatèrent et que les tensions entre les factions de la Cour et militaires atteignirent leur apogée, la demande de soldats entraîna le recrutement de mercenaires turcs[18]. Ces mercenaires contribuèrent à la perte de l’Anatolie par Byzance en attirant davantage de soldats turcs dans l’intérieur de l’Empire, et en donnant aux Turcs une présence croissante dans la politique byzantine. Ces interventions entraînèrent également une déstabilisation supplémentaire du système politique[18],[19].
La dépendance à l’intervention militaire étrangère, et le parrainage pour des motifs politiques, se poursuivit même durant la restauration comnène : Alexis Ier fit appel à des mercenaires turcs dans les guerres civiles auxquelles il participa avec Nicéphore III Botaniatès[19]. En 1204, Alexis IV Ange s’appuya sur des soldats latins pour revendiquer le trône de Byzance, conduisant au sac de Constantinople et à la création des États successeurs.
Perte de contrôle sur les revenus
Les concessions économiques accordées aux républiques italiennes de Venise et de Gênes ont affaibli le contrôle de l’empire sur ses finances, surtout à partir de l’accession au trône de Michel VIII Paléologue au XIIIᵉ siècle. À cette époque, il était courant pour les empereurs de rechercher le parrainage de Venise, Gênes ou des Turcs. Cela a conduit à une série d’accords commerciaux désastreux avec les États italiens, tarissant l’une des dernières sources de revenus de l’empire[20]. Cela a en outre entraîné une concurrence entre Venise et Gênes pour placer sur le trône des empereurs favorables à leurs propres intérêts commerciaux au détriment de l’autre, ajoutant un nouveau facteur d’instabilité au processus politique byzantin[20].
Au moment de la Guerre byzantino-génoise (1348-1349), seulement treize pour cent des droits de douane transitant par le détroit du Bosphore revenaient à l’Empire. Les 87 % restants étaient perçus par les Génois depuis leur colonie de Galata[21]. Gênes prélevait 200 000 hyperpérion sur les revenus douaniers annuels de Galata, tandis que Constantinople n’en percevait que 30 000[22].
La perte de contrôle sur ses sources de revenus a considérablement affaibli l’Empire byzantin, accélérant son déclin. Parallèlement, le système de la Pronoia (attribution de terres en échange de services militaires) devenait de plus en plus corrompu et dysfonctionnel dans les dernières phases de l’empire, et au XIVe siècle, de nombreux nobles de l’empire ne payaient plus d’impôts et ne servaient plus dans les armées impériales. Cela a encore davantage miné la base financière de l’État et accru la dépendance à l’égard de mercenaires peu fiables, ce qui n’a fait qu’accélérer la chute de l’empire.
Échec de l’union ecclésiastique

L’empereur Michel VIII Paléologue signa une union avec l’Église catholique au XIIIᵉ siècle dans l’espoir de contenir les attaques occidentales, mais cette politique produisit des résultats mitigés. Les ennemis occidentaux de l’Empire tentèrent de rétablir l’Empire latin malgré l’union, tandis que les divisions sociales provoquées par cette union profondément impopulaire à l’intérieur de l’Empire furent particulièrement dommageables pour la société byzantine[23].
Des envoyés byzantins se présentèrent au deuxième concile de Lyon le . Lors de la quatrième session du concile, l’acte formel d’union fut accompli[24], mais la mort du pape Grégoire X () empêcha la concrétisation des bénéfices espérés[25].
Si l’union fut contestée à tous les niveaux de la société, elle le fut particulièrement par le peuple, mené par les moines et les partisans du patriarche déposé Arsène, connus sous le nom d’Arsénites. L’un des principaux chefs anti-unionistes était Eulogie (ou Irène), sœur de Michel, qui se réfugia à la cour de sa fille Marie Paléologue Cantacuzène, tsarine des Bulgares, d’où elle tenta en vain de comploter contre Michel. Plus sérieuse encore fut l’opposition des fils de Michel d’Épire, Nicéphore Ier Doukas et de son demi-frère Jean le Bâtard : ils se posèrent en défenseurs de l’orthodoxie et apportèrent leur soutien aux anti-unionistes fuyant Constantinople. Michel répondit d’abord avec une relative modération, espérant rallier les opposants par la persuasion, mais la virulence des protestations le conduisit finalement à recourir à la force.
De nombreux anti-unionistes furent aveuglés ou exilés. Deux moines éminents, Méletios et Ignatios, furent châtiés : le premier eut la langue tranchée, le second fut aveuglé. Même des fonctionnaires impériaux furent sévèrement traités, et la peine de mort fut décrétée pour la simple lecture ou la possession de libelles dirigés contre l’empereur[26]. « De l’intensité de ces troubles, qui frôlent presque la guerre civile, conclut Geanakoplos, il apparaît qu’un prix trop élevé fut payé pour l’union. »[27].
La situation religieuse ne fit qu’empirer pour Michel. Le parti arsénite trouva un large soutien parmi les mécontents des provinces anatoliennes, et Michel y répondit avec la même brutalité : selon Vryonis, « ces éléments furent soit retirés des armées, soit, aliénés, désertèrent pour rejoindre les Turcs »[28]. Une nouvelle tentative pour repousser les Turkmènes envahissant la vallée du Méandre en 1278 ne connut qu’un succès limité ; Antioche du Méandre fut définitivement perdue, tout comme Tralles et Nyssa quatre ans plus tard[29].
Le , Jean le Bâtard convoqua un synode à Néopatras qui anathématisa l’empereur, le patriarche et le pape comme hérétiques.Geanakoplos, Michael Palaeologus, p. 275 En réponse, un synode fut réuni à la Hagia Sophia le , au cours duquel Nicéphore et Jean furent à leur tour anathématisés. Jean convoqua un dernier synode à Néopatras en : un concile anti-unioniste composé de huit évêques, de quelques abbés et de cent moines anathématisa de nouveau l’empereur, le patriarche et le pape[30].
Persécution des Arméniens
Les Arméniens furent persécutés en raison de leur adhésion au christianisme monophysite, que les Byzantins considéraient comme une hérésie. La persécution des Arméniens eut des conséquences considérables sur les défenses orientales de l’Empire byzantin. Les conquêtes des Turcs seldjoukides furent ainsi grandement facilitées par les luttes internes entre peuples chrétiens. L’empereur byzantin Constantin IX Monomaque se montrait frustré par la résistance persistante des Arméniens et, en 1044, il entra secrètement en contact avec le sultan seldjoukide Tughrul Beg afin de l’inciter à attaquer la capitale arménienne d’Ani, dans le but de les déstabiliser[31],[32].
Lorsque les Turcs envahirent leurs terres, les Arméniens opposèrent une résistance acharnée et auraient vraisemblablement continué à se défendre. Cependant, en 1045, l’empereur Constantin IX Monomaque, estimant que cette région montagneuse constituerait une barrière efficace contre toute puissance orientale, annexa et désarma de vastes portions de leur royaume, tout en transférant une grande partie de ses richesses à Constantinople. Un chroniqueur arménien explique ainsi que, de cette manière, « la nation grecque, stérile, efféminée et ignoble, livra [l’Arménie] aux Turcs »[33].
Au milieu du XIe siècle, l’historien arménien Aristakès Lastivertsi relate les campagnes byzantines en Arménie[34] :
« En ces jours, les armées byzantines pénétrèrent quatre fois de suite en Arménie, jusqu’à ce qu’elles eussent rendu tout le pays inhabité par l’épée, le feu et la capture des populations. Lorsque je songe à ces calamités, mes sens m’abandonnent, mon esprit s’obscurcit et la terreur fait trembler mes mains, au point que je ne puis poursuivre mon récit. Car il s’agit d’une narration amère, digne de torrents de larmes. »
La persécution subie par les Arméniens de la part du gouvernement byzantin devint si sévère que nombre de troupes arméniennes, sur lesquelles l’Empire comptait pour assurer la défense des frontières, désertèrent leurs postes. Lastivertsi déplore ainsi : « La cavalerie erre sans maître, les uns en Perse, les autres en Grèce, d’autres encore en Géorgie.».
Certains Arméniens rejoignirent même les Seldjoukides lors de leurs raids de jihad en territoire byzantin. Alors que ces événements se déroulaient, une partie de l’armée byzantine se révolta contre l’empereur Michel VI. Les Turcs, parfaitement conscients des divisions entre chrétiens, en tirèrent pleinement profit. Lastivertsi écrit : « Dès que les Perses [Turcs] comprirent que [les nobles byzantins] se combattaient et s’opposaient les uns aux autres, ils se dressèrent hardiment contre nous, multipliant sans relâche les incursions et les ravages destructeurs. »[35].
Depuis le Xe siècle, l’Empire byzantin suivait une politique consistant à éloigner les principaux nakharars (seigneurs arméniens) de leurs terres d’origine, à intégrer ces territoires dans la structure impériale, et à attribuer en échange aux nakharars des terres et des titres ailleurs dans l’Empire. Cette politique, qui visait à déplacer les grands seigneurs arméniens et à les réinstaller principalement en Cappadoce et en Haute Mésopotamie, se révéla extrêmement imprévoyante à deux égards. D’une part, elle priva l’Asie Mineure orientale de ses défenseurs indigènes. D’autre part, elle accentua les tensions ethniques entre Grecs et Arméniens par l’arrivée de milliers de nouveaux colons arméniens en Cappadoce.
L’Empire aggrava encore cette erreur en dissolvant une armée arménienne locale de 50 000 hommes, officiellement pour réaliser des économies. En conséquence, ces régions se retrouvèrent sans défense et sans direction face aux invasions turques qui suivirent peu après[36].
La seconde vague de migrations arméniennes vers l’ouest eut lieu après la bataille de Manzikert, afin de fuir les raids turcs particulièrement violents. À la suite de persécutions sévères visant les communautés monophysites arméniennes et syriennes non chalcédoniennes, plusieurs familles royales arméniennes — dont Adom et Abucahl de Vaspourakan, ainsi que Gagik d’Ani — profitèrent de l’invasion seldjoukide pour se venger de la population grecque orthodoxe locale. Cela se traduisit notamment par le pillage de riches domaines, ainsi que par la torture et l’assassinat du métropolite orthodoxe de Mazaca (en). Gagik fut finalement tué par des propriétaires terriens grecs locaux[37]
L’annexion de l’Arménie se révéla en définitive être un désastre stratégique pour les Byzantins. Les princes arméniens assuraient auparavant une solide zone tampon sur la frontière orientale de l’Empire. Désormais surétendu, l’Empire byzantin se retrouva confronté à une vaste frontière commune avec un puissant empire de cavaliers nomades, dont le mode de combat lui était peu familier, et il ne pouvait plus compter sur l’aide des Arméniens, qu’il avait désarmés et persécutés.
Fragilisation de l’appareil défensif
Après un siècle d’expansions réussies sous l’impulsion des empereurs guerriers compétents Basile Iᵉʳ et Basile II, un faux sentiment de sécurité semble s’être installé au sein de la nouvelle direction byzantine. Le pouvoir « passa entre les mains d’une série de séniles, de voluptueux et de courtisans — le gouvernement féminin y prédomina une fois encore ». Durant ses vingt-neuf années de règne, l’impératrice Zoé Porphyrogénète se maria et divorça à plusieurs reprises (souvent en faisant aveugler ou assassiner ses époux). La préoccupation pour les frontières et leur défense fut en grande partie abandonnée ; les ressources de l’Empire furent consacrées aux luxes de la bureaucratie civile, laquelle en vint à dominer le gouvernement byzantin et à exercer le pouvoir en tout sauf de nom[38].
Alors que l’Arménie était ravagée par les Seldjoukides, les dirigeants byzantins manifestèrent peu d’intérêt pour ce qui se déroulait le long des frontières orientales. Le mode de vie indifférent et « prodigue » de l’impératrice Zoé Porphyrogénète marqua, selon Michel Psellos, le début de « la décadence totale de nos affaires nationales et la cause de notre humiliation ultérieure »[39]. Ses successeurs ne firent guère mieux. Alfred Friendly rapporte que « ni Constantin IX ni ses conseillers ne donnèrent la moindre preuve d’avoir compris à l’époque le danger que représentaient les raids seldjoukides, dont la fréquence, l’ampleur et le succès ne cessèrent de croître durant son règne ». Leur principale réaction consista à conclure des traités avec le sultan Toghrul Ier Beg. Lorsque des bandes turques errantes rompirent ces accords par des incursions et des pillages en territoire byzantin, et que Constantinople protesta, le sultan Toghrul Ier Beg feignit l’innocence en affirmant qu’il était incapable de contrôler ces « loups solitaires », tandis que ceux-ci poursuivaient leurs raids toujours plus profondément en Anatolie occidentale[40].
Au cours de cette période, le recrutement des paysans anatoliens, sur lesquels l’Empire byzantin s’était appuyé pendant des siècles, chuta drastiquement ; « des étrangers indifférents furent enrôlés, les armes, l’artillerie et les approvisionnements militaires furent négligés, et les châteaux comme les forteresses laissés à l’abandon et à la ruine »[41]. En résumé, « l’héritage laissé par les bureaucrates civils et par les empereurs qui furent leurs créatures et leurs pantins — prodigues pour leurs propres fastes et avares lorsqu’il s’agissait de leurs armées — fut une Asie Mineure sans défense. Les Turcs y menèrent des raids à leur guise, toujours plus à l’ouest »[42].
Pressions extérieures et vulnérabilité impériale
Dans les années qui suivirent les conquêtes arabes du Moyen-Orient, Byzance entra dans une période marquée par l’affrontement avec un ennemi puissant et organisé sur sa frontière orientale, tout en devant faire face, sur ses frontières occidentales et italiennes, à des raids moins structurés mais persistants. Avec le temps, la menace arabe commença à se fragmenter et à décliner, tandis que Byzance reconstituait progressivement ses forces et parvenait à sécuriser ses frontières occidentales, absorbant la Bulgarie et vassalisant des États tels que la Croatie. Il en résulta une brève période d’hégémonie byzantine en Europe orientale et dans le nord de la Palestine. Toutefois, dans la seconde moitié du XIᵉ siècle, de nouvelles menaces apparurent simultanément de plusieurs côtés. La plus célèbre fut l’arrivée des Turcs seldjoukides sur le plateau anatolien. Cette menace se révéla particulièrement grave, mais d’autres dangers surgirent également sur les fronts occidental, septentrional et italien. À l’ouest et en Italie, les Normands s’imposèrent comme de redoutables adversaires dans des régions jusque-là considérées comme sûres[43].
Les Normands se montrèrent plus que capables de rivaliser avec les forces byzantines : ils infligèrent une lourde défaite à l’Empire lors de la bataille de Dyrrachium et établirent une tête de pont en Grèce. Ils chassèrent également Byzance d’Italie en s’emparant de sa dernière cité, Bari, en 1071. Si l’Empire avait déjà affronté des menaces occidentales, le degré d’organisation et la puissance militaire des Normands constituaient un défi nouveau : une menace existentielle venue de l’Ouest, capable de conquérir des territoires byzantins, comme l’illustra la tentative de Roussel de Bailleul de se tailler un domaine en Anatolie[44].
Au nord, de nouvelles tribus de pillards nomades, telles que les Petchénègues et les Coumans, commencèrent à franchir le Danube pour mener des raids, ouvrant un troisième front auquel les armées impériales durent faire face, en plus des guerres contre les Normands et les Turcs. Si l’Empire parvint initialement à survivre à cette crise, les nouvelles exigences pesant sur ses capacités militaires entraînèrent un épuisement considérable de ses ressources essentielles. Cette nouvelle réalité stratégique devait perdurer jusqu’à la chute finale de l’Empire en 1453.
La menace normande persista jusqu’en 1185 et l’échec de l’invasion normande de Thessalonique. Elle fut toutefois relayée par de nouvelles puissances occidentales émergentes, telles que Venise. Même après le rétablissement de l’Empire à la suite de la quatrième croisade, les Byzantins demeurèrent sous la menace constante d’invasions menées par des acteurs comme Charles d’Anjou, qui cherchaient à restaurer l’Empire latin déchu ou à imposer la suprématie pontificale sur l’Église orthodoxe orientale. À une échelle plus régionale, la Serbie se révéla être un adversaire redoutable au XIVᵉ siècle, s’emparant de vastes territoires lors de la guerre civile byzantine de 1341–1347, ce qui ne fit qu’affaiblir davantage l’Empire[45].
Au nord, la Bulgarie se releva en 1185 et entretint pendant les deux siècles suivants des relations conflictuelles avec l’Empire, s’emparant à plusieurs reprises de forteresses ou de territoires lors de périodes de faiblesse impériale. À l’est, les Turcs seldjoukides menèrent continuellement des incursions sur les territoires frontaliers byzantins, avant d’être progressivement remplacés par les beyliks turcs, puis par les Ottomans à la fin du XIIIe siècle et au XIVe siècle.
Le résultat cumulatif de frontières perpétuellement instables fut une incapacité largement progressive, bien que parfois dramatique, à répondre simultanément à des menaces majeures, ainsi qu’un épuisement constant des ressources fiscales et militaires. À partir des années 1040, les guerres défensives de Byzance constituèrent une charge permanente pour le budget impérial[46]. Lorsque l’armée impériale principale était engagée sur un front, cela se faisait nécessairement au détriment de la capacité à intervenir ailleurs. Ainsi, lorsque, entre les années 1050 et 1080, trois nouveaux fronts s’ouvrirent simultanément, l’Empire se révéla incapable de mobiliser des ressources suffisantes pour les affronter efficacement[47]. Ces fronts ne se refermèrent jamais complètement, aggravant sans cesse la situation et laissant Byzance vulnérable face à des adversaires puissants, comme ce fut le cas dans les années 1080 face aux Seldjoukides, puis en 1204 lors de la quatrième croisade.
Conflits avec les croisés et les Turcs
Croisés
Bien que les croisades aient aidé Byzance à repousser certains des Turcs, elles allèrent bien au-delà de l’assistance militaire envisagée par Alexis Iᵉʳ. Au lieu de se conformer aux nécessités stratégiques de la guerre contre les Turcs, les croisés se concentrèrent sur l’objectif de reprendre Jérusalem et, au lieu de restituer les territoires à Byzance, ils établirent leurs propres principautés, devenant ainsi des rivaux territoriaux directs des intérêts byzantins.
Cela se vérifia dès la troisième croisade, qui incita l’empereur Isaac II Ange à conclure une alliance secrète avec Saladin afin de freiner la progression de Frédéric Barberousse. Toutefois, le conflit ouvert entre les croisés et Byzance éclata lors de la quatrième croisade, aboutissant au sac de Constantinople en 1204. Constantinople devint alors elle-même un État croisé, connu dans l’historiographie sous le nom d’Empire latin, et désigné du point de vue grec comme la Francocratie, ou « domination des Francs ».
Des vestiges du pouvoir impérial furent néanmoins préservés dans des entités régionales, notamment l’Empire de Nicée, l’Empire de Trébizonde et le Despotat d’Épire. Une grande partie des efforts des empereurs nicéens fut désormais consacrée à la lutte contre les Latins, et même après le retour de Constantinople sous domination grecque, sous les Paléologues en 1261, l’Empire consacra l’essentiel de ses ressources à combattre ses voisins latins, contribuant ainsi à l’échec final des croisades en 1291.
Montée des Seldjoukides et des Ottomans

Aucun empereur après la période des Comnènes n’était en mesure d’expulser les Turcs d’Asie Mineure, tandis que l’attention portée par les empereurs nicéens à la reconquête de Constantinople détournait les ressources de l’Asie Mineure vers l’ouest. Le résultat fut un affaiblissement des défenses byzantines dans la région, qui, combiné à des ressources insuffisantes et à une direction inefficace, conduisit à la perte totale de tous les territoires asiatiques de l’Empire au profit des Turcs dès 1338.
La désintégration des Turcs seldjoukides favorisa l’essor des Turcs ottomans. Leur premier dirigeant important fut Osman Ier Bey, qui attira des guerriers ghazis et se constitua un domaine dans le nord-ouest de l’Asie Mineure[48]. Les tentatives des empereurs byzantins pour repousser les Ottomans échouèrent et cessèrent en 1329 après la bataille de Pélékanon. À la suite de plusieurs conflits civils au sein de l’Empire byzantin, les Ottomans assujettirent les Byzantins comme vassaux à la fin du XIVᵉ siècle, et les tentatives de se libérer de ce statut culminèrent avec la chute de Constantinople en 1453.
Dévastation de l’Anatolie
L'historien grec Apóstolos Vakalópoulos décrit la dévastation causée par les raids seldjoukides en Anatolie :
« Au début du XIᵉ siècle, les Turcs seldjoukides s’introduisirent en Arménie et y écrasèrent les armées de plusieurs petits États arméniens. Pas moins de quarante mille âmes fuirent devant le pillage organisé de l’armée seldjoukide vers la partie occidentale de l’Asie Mineure… À partir du milieu du XIᵉ siècle, et surtout après la bataille de Malazgirt [Manzikert] (1071), les Seldjoukides se répandirent dans toute la péninsule d’Asie Mineure, laissant derrière eux terreur, panique et destruction. Les sources byzantines, turques et autres sources contemporaines s’accordent sur l’ampleur des ravages et la longue souffrance de la population locale… Les preuves disponibles montrent que la population hellénique d’Asie Mineure, dont la vigueur avait si longtemps soutenu l’Empire et constituait sans doute sa plus grande force, succomba si rapidement à la pression turque qu’au XIVᵉ siècle elle se limita à quelques zones restreintes. À cette époque, l’Asie Mineure était déjà appelée Turquie… Une à une, les évêchés et sièges métropolitains qui pulsaient autrefois d’une vitalité chrétienne devinrent vacants et les bâtiments ecclésiastiques tombèrent en ruine. Le siège métropolitain de Chalcédoine, par exemple, disparut au XIVᵉ siècle, et les sièges de Laodicée, Kotyaeon (aujourd’hui Kütahya) et Synada au XVe… Avec l’extermination des populations locales ou leur fuite précipitée, des villages, des villes, et parfois des provinces entières tombèrent en ruine. Certains districts fertiles comme la vallée du Méandre, autrefois peuplée de milliers de moutons et de bétails, furent dévastés et cessèrent toute productivité. D’autres régions furent littéralement transformées en terres sauvages. Des fourrés impénétrables surgirent là où existaient auparavant des champs et pâturages luxuriants. C’est ce qui arriva, par exemple, au district de Sangarios, que Michel VIII Paléologue avait connu comme une terre prospère et cultivée, mais dont il constata ensuite la désolation totale avec le plus grand désespoir… La région montagneuse entre Nicée et Nicomédie, en face de Constantinople, jadis peuplée de châteaux, villes et villages, fut dépeuplée. Quelques villes échappèrent à la destruction totale—Laodicée, Iconium, Bursa (alors Pruse) et Sinope, par exemple—mais l’étendue de la dévastation ailleurs impressionna profondément les visiteurs pendant de nombreuses années. Le sort d’Antioche illustre parfaitement le type de ravages causés par les envahisseurs turcs : en 1432, on ne pouvait compter que trois cents habitations dans ses murs, et ses habitants, majoritairement turcs ou arabes, survivaient en élevant chameaux, chèvres, bétail et moutons. D’autres villes du sud-est de l’Asie Mineure tombèrent dans une décadence similaire[49]. »
Selon J. Laurent, « Il est difficile même d’imaginer la ruine complète laissée par les Turcs. Tout ce qu’ils pouvaient atteindre, hommes ou récoltes, rien ne restait en vie ; et une semaine de famine suffisait pour les forcer à abandonner les zones les plus prospères. À leur départ, tout ce qui restait était des champs dévastés, des arbres abattus, des cadavres mutilés et des villes rendues folles par la peur ou en flammes. » À Armorium, dit-on, 100 000 personnes périrent, et à Touch 120 000 furent massacrées et 150 000 vendues comme esclaves — ainsi la destruction se poursuivait. Des districts entiers furent dépeuplés. « Lorsque les Turcs étaient passés, ceux qui restaient vivants craignaient de revenir… ne se fiant ni aux murs de leurs villes, ni aux rochers des montagnes, ils se pressaient à Constantinople où ils furent décimés par la peste. En quelques années, la Cappadoce, la Phrygie, la Bithynie et la Paphlagonie perdirent la majeure partie de leur population grecque. » Laurent écrit encore : « En bref, la population d’Asie Mineure disparut devant les Turcs. Les habitants fuyaient loin, se renfermaient dans leurs villes, ou cherchaient refuge dans les montagnes bordant le plateau central de la péninsule. Les vallées et plaines s’étendant de Césarée et Sémaste à Nicée et Sardes restaient presque vides. Et, devenues en jachère, ces terres étaient parcourues par les Turcs avec leurs tentes et leurs troupeaux, comme ils l’avaient fait dans les déserts d’où ils venaient. »[50].
Le théologien byzantin Démétrios Kydones relate les déprédations ottomanes en Anatolie :
« Ils nous ont pris toutes les terres que nous possédions de l’Hellespont jusqu’aux montagnes d’Arménie. Les villes qu’ils ont rasées, les sanctuaires religieux pillés, les tombes profanées, tout fut rempli de sang et de cadavres. Ils outragèrent les âmes des habitants, les forçant à renier Dieu et leur imposant leurs propres mystères profanés. Ils abusèrent des âmes [chrétiennes] avec une audace insensée ! Les dépouillant de tous biens et de leur liberté, ils laissèrent les [chrétiens] comme de faibles images d’esclaves, exploitant la force restante des misérables pour leur propre prospérité[51]. »
Selon l’historien américain Speros Vryonis (en) :
« La conquête, ou devrais-je dire les conquêtes de l’Asie Mineure, s’est étalée sur quatre siècles. Ainsi, les sociétés chrétiennes d’Asie Mineure furent soumises à de longues périodes de guerre intense, d’incursions et de destructions qui minèrent l’existence de l’Église chrétienne. Au cours du premier siècle des conquêtes turques, du milieu du XIᵉ au XIIᵉ siècle, les sources révèlent que quelque 63 villes et villages furent détruits. Les habitants d’autres villes et villages furent réduits en esclavage et emmenés vers les marchés d’esclaves musulmans[52]. »
La princesse Anne Comnène, fille de l'empereur byzantin Alexis Ier Comnène, raconte les incursions des Turcs seldjoukides en Anatolie :
« Et depuis la succession de Diogène, les barbares foulèrent aux pieds les frontières de l’empire des Rhomaioi… La main barbare ne fut restreinte qu’au règne de mon père. Épées et lances étaient aiguisées contre les chrétiens, ainsi que batailles, guerres et massacres. Les villes furent anéanties, les terres pillées, et toute la terre des Rhomaioi fut maculée du sang des chrétiens. Certains tombèrent misérablement sous les flèches et les lances, d’autres, chassés de chez eux, furent emmenés captifs vers les villes de Perse. La terreur régnait partout et ils se hâtaient de se cacher dans les grottes, forêts, montagnes et collines. Certains poussaient des cris d’horreur pour ce qu’ils enduraient, étant emmenés en Perse ; d’autres survivaient encore (si certains restaient dans les frontières rhomaïques), pleurant leur fils, leur fille, leur frère ou leur cousin défunt, versant des larmes brûlantes comme des femmes. À cette époque, il n’y avait aucun lien familial sans larmes et sans tristesse[53]. »
Une lettre de Manuel II Paléologue en 1391 à Démétrios Kydones fait spécifiquement référence à la menace turque sur l’Empire byzantin, notant comment les habitants grecs chrétiens d’Anatolie « se sont réfugiés dans les crevasses des rochers, les forêts et les hauteurs des montagnes pour échapper à une mort dont il n’y a aucun espoir, une mort très cruelle et inhumaine, sans la moindre apparence de justice… Personne n’est épargné, ni les très jeunes enfants, ni les femmes sans défense. Pour ceux que la vieillesse ou la maladie empêchent de fuir, il n’y a aucun espoir d’échapper à la lame meurtrière. »[54],[55].
Selon le byzantiniste américain Warren Treadgold, récapitulant les effets cumulés des déprédations turques musulmanes sur le cœur anatolien de l’Empire byzantin à la fin du XIVᵉ siècle :
« À mesure que les Turcs pillaient et conquéraient, ils réduisaient de nombreux chrétiens en esclavage, vendant certains dans d’autres régions musulmanes et empêchant le reste de pratiquer sa foi. Les conversions [à l’islam], les migrations turques et l’exode grec mettaient de plus en plus en danger la minorité grecque du centre de l’Asie Mineure. Lorsque les Turcs envahirent l’Anatolie occidentale, ils occupèrent d’abord la campagne, chassant les Grecs dans les villes, en Europe ou sur les îles. Au moment où les villes anatoliennes tombèrent, les terres environnantes étaient déjà largement turques [et islamiques][56]. »
En revanche, le beylicat ottoman d’Osman, dont le territoire faisait face à la mer de Marmara en regard de Constantinople, adopta une stratégie d’accommodation et d’intégration. Les habitants byzantins d’Asie Mineure furent tolérés par les Ottomans, beaucoup préférant la sécurité ottomane à un Empire byzantin militairement déclinant[57].