Déportation des Basques du Labourd
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La déportation des Basques du Labourd eut lieu entre mars et . Pendant cette période, les autorités révolutionnaires françaises expulsèrent massivement des habitants de plusieurs communes du sud du Labourd au Pays basque vers les Landes et d'autres régions de France, dans le contexte de la guerre de la Convention. Les estimations concernant le nombre de Basques déportés varient considérablement : elles vont de plusieurs centaines à plus de 3 000 personnes, et environ 1 600 d'entre eux périrent des suites de cette déportation, illustrant l'ampleur tragique et meurtrière de ces opérations.
En pleine Révolution française, la toute nouvelle Armée des Pyrénées occidentales prit le contrôle du Labourd sous la surveillance étroite des représentants de la Convention nationale. Cette prise de contrôle intervenait quatre ans après l'abolition légale des fors d'Iparralde (Pays basque nord). Les Labourdins accueillirent avec hostilité les nouvelles autorités françaises et leurs décisions, qui comprenaient diverses mesures fiscales, militaires, religieuses et culturelles.
Dans un espace frontalier où l'euskara restait la langue courante de la quasi-totalité de la population et où les cadres sociaux reposaient encore largement sur des institutions coutumières propres des deux cotés de la frontière, la distance, linguistique autant que politique, avec les autorités révolutionnaires s'inscrivait dans un contexte de guerre et de surveillance accrue, où les désertions, les circulations transfrontalières et les solidarités locales furent interprétées comme des signes de déloyauté.
Sous prétexte que plusieurs jeunes de Sare et d'autres localités avaient déserté l'armée et s'étaient réfugiés dans les vallées de Bortziriak et du Baztan en Navarre (Espagne), les représentants en mission de la Convention, Jacques Pinet et Jean‑Baptiste Cavaignac, ordonnèrent la déportation d'un grand nombre d'habitants de plusieurs villages. Ceux‑ci furent contraints de s'éloigner d'au moins vingt lieues de leur domicile, principalement vers les Landes, et parfois vers des destinations encore plus éloignées. Les villages concernés furent alors le théâtre d'incendies, de pillages et de nombreux abus, et les habitants subirent des souffrances considérables, parfois mortelles, au cours de ce déplacement forcé.
La chute de Robespierre et des Montagnards en juillet mit fin à la période des déportations. Toutefois, de nombreux survivants durent attendre le mois d'octobre avant d'être autorisés à regagner leurs villages. Jean‑Martin Mondutegi, homme d'affaires originaire d'Ustaritz, fut l'un des principaux organisateurs et bénéficiaires de ces déportations. Celles‑ci, ainsi que la terreur qu'elles provoquèrent, dans un contexte marqué par des mesures et des déclarations hostiles à l'identité basque, eurent des effets traumatiques profonds sur la société et l'économie du Labourd. À la suite de ces événements, de nombreux jeunes choisirent l'exil vers les Amériques.
Le sort des lois et institutions labourdines
Au XVIIIe siècle, la Couronne française (ainsi que celle de Navarre) renforça la pression fiscale dans les territoires basques sous son contrôle et chercha à absorber les compétences des institutions locales, dans une dynamique de centralisation accrue. Les habitants du Labourd observaient avec espoir mais aussi avec crainte les réformes venues de Paris : ils pensaient qu'elles pourraient affaiblir le pouvoir royal, mais redoutaient qu'elles n'aboutissent aussi à la suppression de leurs propres institutions et lois. En effet, au sein du Biltzar du Labourd, seuls les représentants du Tiers état participaient aux décisions, ce qui en faisait une institution particulièrement démocratique[1],[2].
Cependant, la nouvelle Assemblée nationale formée à Paris en 1789 supprima totalement les juridictions et lois propres au Pays basque français. Les Labourdins assistèrent avec incrédulité aux bouleversements en cours. les habitants du Labourd n'étaient pas habitués à la conscription, car ils étaient essentiellement des paysans. Ils étaient traditionnellement laissés en paix. Cependant, la Révolution leur imposa le service militaire obligatoire : ils devaient tous devenir soldats. Le For du Labourd stipulait qu'ils n'étaient tenus de combattre que pour défendre le Labourd lui-même, jamais ailleurs[3]. Selon l'historien Mixel Duhart, les Labourdins étaient plus pacifiques que ceux de Basse-Navarre et de Soule[3].
À partir de , le Labourd fut intégré au nouveau département des Pyrénées-Atlantiques (alors appelé Basses-Pyrénées), aux côtés de la Basse-Navarre, de la Soule et du Béarn, au grand mécontentement des Basques. Dans cette nouvelle entité administrative, les Basques se retrouvèrent minoritaires face à Bayonne et au Béarn[4]. Or, six ans plus tôt, par l'intermédiaire des frères Garat, les Labourdins avaient obtenu la séparation de Bayonne du Labourd, ne souhaitant pas être administrés conjointement.
Une nouvelle identité imposée
En , les nouvelles autorités françaises fusionnèrent Ustaritz et Bayonne dans une même municipalité, avec Biarritz, Saint-Jean-de-Luz, Ascain, Sare et d'autres localités. Martin Iribarrarte en devint le maire, et Jean-Martin Mundutegi le procureur. Dans cette nouvelle organisation institutionnelle, la langue française s'imposa comme dominante.
Le , la Constitution civile du clergé fut adoptée pour l'ensemble du royaume. Elle rencontra une opposition massive au Pays basque français, particulièrement en Labourd. Des mesures furent appliquées contre le clergé réfractaire (religieuses, prêtres, etc.)[5].
En , un décret fixa le siège du tribunal du district d'Ustaritz à Bayonne, après la fusion des deux communes. La municipalité d'Ustaritz en fut informée le . Jean-Martin Mundutegi, récemment élu membre du directoire des Basses-Pyrénées, s'opposa à cette décision, invoquant notamment la différence de langue entre les deux localités. Il défendit vigoureusement la langue basque et proposa d'envoyer un délégué à l'Assemblée nationale pour exprimer les doléances locales. Toutefois, comme ses autres revendications (franchise douanière, création d'un département basque, régime fiscal spécifique), cette initiative échoua : le , le tribunal fut transféré à Bayonne, de même que les archives d'Ustaritz[5].
Parallèlement, l'évêque de Bayonne, Villevieille, refusa de prêter serment à la Constitution civile du clergé et appela les membres de son diocèse à en faire de même. Il fut expulsé de son siège épiscopal en ; peu après, il revint pour diffuser un message du pape condamnant la Constitution. Il prit finalement le chemin de l'exil vers le monastère de la Oliva, en Navarre[5].
Comme la majorité des prêtres refusaient de prêter serment, un jeune prêtre de Sare, Duronea, accepta quant à lui la Constitution et devint prêtre constitutionnel. Selon un témoignage de 1847, les habitants de Sare ne l'acceptaient pas, estimant qu'il ne remplissait pas les conditions nécessaires à cette fonction. Le directoire d'Ustaritz envoya alors un détachement pour l'imposer par la force ; les fidèles furent contraints d'assister à la messe, constatant que de nombreux habitants se rendaient à Urdazubi et à Zugarramurdi pour pratiquer leur culte. Dès l'automne 1793, commencèrent les arrestations de Sare et les accusations d'être « amis des Espagnols[6] ».
L'armée dirigée par la Convention
En , après l'exécution de Louis XVI, la guerre de la Convention éclata. La convention nationale décréta immédiatement la mobilisation générale et lança une levée de 300 000 hommes. Pour assurer son succès, elle créa le tribunal révolutionnaire à Paris et envoya dans les provinces des représentants en mission dotés de pouvoirs illimités[7].
On estime qu'environ 100 000 soldats furent mobilisés au Pays basque français, dont la population totale atteignait environ 125 000 habitants[8]. La tension du conflit engagé par la Convention contre la monarchie espagnole se concentra sur les frontières entre le Labourd, le Guipuscoa et la Navarre. La guerre entraîna de nouvelles charges fiscales et contraintes pour les Labourdins. À Ustaritz, par exemple, la municipalité devait désigner douze « volontaires » pour la garde nationale, chacun recevant 135 livres ; en l'absence de candidats, des mesures plus sévères étaient prévues[5].
Le représentant en mission Jacques Pinet tenta d'établir des sociétés populaires favorables à la Révolution dans les communes. Il échoua à Ustaritz, mais fusionna celle-ci avec Jatxou (Jatsu) et Larressore dans une même entité communale[5]. Les représentants révoquèrent les autorités locales jugées hostiles et dissoudrent plusieurs municipalités : en , celle de Cambo-les-Bains fut supprimée, suivie en juillet par celle d'Ustaritz.
Pinet nomma Mundutegi juge de paix de la nouvelle commune et Jean Marithurri procureur, puis maire en remplacement d'Uhalde. Parallèlement, des réquisitions commencèrent : blé, farine, chevaux, entre autres[5]. À l'initiative de Marithurri, Ustaritz fut rebaptisée Marat-sur-Nive, et l'église transformée en grenier à grain ; le presbytère de Larressore devint un hôpital militaire[5].
Le , la Constitution dite de l'« an I », élaborée par les Montagnards, fut adoptée. Un référendum fut organisé pour la ratifier ; largement approuvée en France, elle ne le fut pas à Ustaritz. Le procureur Ihabe recommanda le boycott du scrutin tant que le texte ne serait pas traduit en basque et imprimé. Cette position provoqua la colère des Sans-culottes locaux et des autorités. Ihabe et le maire Uhalde furent destitués et arrêtés ; en , ils étaient toujours emprisonnés[5].
Déportation des habitants
Le décret de déportation
La convention nationale, dominée alors par les Montagnards, envoya à Bayonne deux représentants en mission, Jean-Baptiste Cavaignac et Jacques Pinet. Le , le conseil municipal de Saint-Jean-de-Luz dénonça publiquement la commune de Sare, accusée de tiédeur républicaine et de sympathies envers les « Espagnols[9] ». Le (8 pluviôse an II), un rapport du comité de salut public, signé par Bertrand Barère, qualifia la langue basque de « langue du fanatisme », l'associant à l'obscurantisme et à l'hostilité envers les idéaux des Lumières. Il fut décidé d'interdire les documents rédigés dans une autre langue que le français[10],[11].
« Le fédéralisme et la superstition parlent bas-breton ; l'émigration et la haine de la République parlent allemand ; la contre-révolution parle italien ; et le fanatisme parle basque. Brisons ces instruments de dommage et d'erreur. » Comité de salut public, « Rapport Barère 1794[11] »
À la fin du mois de février (début du mois de ventôse), de jeunes habitants chantèrent et dansèrent sur la place d'Espelette des couplets hostiles aux prêtres ayant prêté serment à la constitution civile du clergé. Ces manifestations provoquèrent la colère des autorités révolutionnaires, qui firent arrêter le maire Duhalde et le juge Gorostarzu, transférés et emprisonnés à Bayonne[12].
L'ordonnance Pinet-Cavaignac du (13 Ventôse an II), faisant suite à celle du prescrivant la persécution des parents de déserteurs et la confiscation de leurs biens, affirmait dans son préambule qu'il fallait « ... de prendre sur-le-champ une mesure si rigoureuse que le sang des traîtres coule à cet instant même, de faire s'abattre la foudre nationale sur les coupables, d'inspirer la terreur à ceux qui haïssent leur patrie, et de les enchaîner comme des bêtes féroces, » Les habitants visés y étaient qualifiés de « monstres indignes d'être français[13] ».
Le (13 ventôse an II), les représentants en mission déclarèrent « infâmes » les communes de Sare, Itxassou et Ascain, et ordonnèrent la déportation de tous leurs habitants âgés de 3 à 88 ans à au moins « 20 lieues » (environ 80 km), après la désertion de 47 jeunes soldats partis vers Bera[14],[15],[16].
Article 1 : « Les habitants des tristement célèbres communes de Sare, Itxassou et Ascain seront déportés de leurs foyers et conduits dans des districts intérieurs situés à au moins vingt lieues de la frontière. Il en sera de même pour tous ceux dont la résidence permanente se trouve à une lieue ou moins de la frontière, dans la zone comprise entre les communes d'Ascain et d'Ainhoa[13]. »
Article 2 : « Les habitants des communes d'Espelette, d'Ainhoa et de Souraide, soupçonnés au moindre soupçon de haine envers la Révolution ou d'amour pour l'Espagne, seront soumis, ainsi que leurs familles, au même châtiment…[13] »
Une commission spéciale fut créée ; Jacques Pinet en confia la présidence à Jean-Martin Mundutegi[5].
Mise en œuvre de la déportation

L'exécution de cet ordre fut immédiate : les autorités révolutionnaires du district d'Ustaritz, escortées par une importante force, se rendirent à Sare et emprisonnèrent la quasi-totalité des 2 400 habitants et furent ensuite dirigés vers Ciboure et Saint-Jean-de-Luz (rebaptisée « Chauvin-Dragon »), puis vers Saint-Pée, en une longue file de plus de 150 charrettes à bœufs[13].
Des arrestations et rassemblements similaires eurent lieu dans de nombreuses communes du Labourd : Ascain, Biriatou, Itxassou, Cambo-les-Bains, Espelette, Ainhoa, Souraide, Larressore, Macaye, Mendionde (Lekorne), Louhossoa et Saint-Pée-sur-Nivelle. Dans ces localités, hommes, femmes, enfants et vieillards furent enfermés dans les églises désacralisées avant leur transfert. Plus de 150 charrettes furent remplies, et les prisonniers furent d'abord regroupés dans la région de Bayonne, puis répartis dans le sud des Landes (Dax, Saubion, Thil, Saint-Geours-de-Maremne, Saint-Lon-les-Mines, Saint-André-de-Seignanx, Soustons et Saint-Vincent-de-Tyrosse), où l'on dénombra 300 femmes internées[13].
Au total, environ 3 000 personnes furent ainsi regroupées[5],[17], voire 4 000 selon l'historien Eugène Goyheneche[18]. Les estimations varient toutefois considérablement[19]. On estime que plus de 3 000 personnes furent déportées et qu'environ 1 600 à 1 700 périrent[13]. En 1996, Xipri Arbelbide évoqua environ 1 000 déportés pour l'ensemble du Pays basque nord[8].
En plein hiver, les autorités interdirent aux déportés d'emporter vivres et vêtements chauds[18]. À Itxassou, 211 habitants (cultivateurs, cordonniers, commerçants, maçons ou tuiliers) figurent sur les listes de déportation ; ils furent d'abord détenus dans l'église avant d'être envoyés vers les départements du sud-ouest de la France[20]. À Ascain, 162 noms ont été conservés, pour une population d'environ 1 000 habitants[8].
L'ordonnance du (5 prairial an II) organisa l'internement des Basques, prévoyant leur répartition entre plusieurs départements (20 % dans le Lot, 16,66 % dans le Lot-et-Garonne, 20 % dans le Gers, 16,66 % dans les Landes, 13,33 % dans les Basses-Pyrénées et 13,33 % dans les Hautes-Pyrénées), leur logement à au moins 10 lieues de la frontière dans les Basses et Hautes-Pyrénées, leur mise au travail obligatoire, ainsi que des peines sévères en cas de départ non autorisé (six ans de travaux forcés pour les hommes, six ans de prison pour les femmes, avec exposition publique préalable[13]).
L'ensemble des opérations de déportation fut coordonné avec fermeté par Jean-Martin Mundutegi, représentant de Jacques Pinet et de Jean-Baptiste Cavaignac, au sein du Comité spécial créé à cet effet[21],[22]. Il participa également au groupe révolutionnaire chargé de rebaptiser les communes du Labourd.
À Bayonne, un tribunal révolutionnaire jugea Duhalde et Gorostarzu d'Espelette ; tous deux furent condamnés à mort et guillotinés sur la place Gramont le (24 ventôse an II)[12].
Vers le nord : internement et spoliations
À Saint-Jean-de-Luz et Ciboure, les membres de la Société révolutionnaire accueillirent les déportés par des insultes et des jets de pierres. D'autres habitants furent contraints de se joindre aux colonnes en marche vers le nord.
L'hiver 1794 fut particulièrement rigoureux : les températures atteignirent 15° au-dessous de zéro, provoquant la mort en chemin des prisonniers les plus faibles, notamment les plus âgés et les enfants[21]. Les registres funéraires des cimetières jalonnant le parcours mentionnent ainsi Françoise Larregain, d'Ascain, 2 mois ; Françoise Duhart, d'Ascain, 8 mois ; Pierre Darhamboure, d'Ascain, 7 mois ; Étienne Lissarade, d'Itxassou, 7 ans ; Jean Garat, 3 ans ; Michel Camino, de Sare, 11 ans ; Michel Etchave, 9 ans ; Martin Etcheverry, de Sare, 80 ans ; Jean Delicetche, de Souraïde, 80 ans, etc. Les enfants qui survivaient à ces marches forcées se retrouvaient souvent livrés à eux-mêmes[23].
Les convois furent répartis dans plusieurs départements : Landes, Béarn, Hautes-Pyrénées, Gers et Lot-et-Garonne, certains déportés étant envoyés jusqu'au Cantal et en Lauraguais. À leur arrivée, ils furent entassés dans des églises ou des bâtiments désaffectés, sans que leur calvaire ne prenne fin. À Capbreton, 229 personnes furent enfermées dans l'église, rebaptisée « Capbrutus », sans chauffage ni nourriture suffisante, sous surveillance constante et sans autorisation de sortie[21]. Beaucoup y périrent.
À leur arrivée dans les Landes, les déportés furent séparés selon le sexe[15], ce qui entraîna la dislocation de nombreuses familles. Le prêtre Pierre Haristoy, originaire d'Ayherre, fut témoin de leurs souffrances[23]. Il signala notamment la présence de 300 femmes basques enfermées dans l'église de Saint-Vincent-de-Tyrosse. Les autorités locales peinaient à assurer un minimum de subsistance aux internés[24].
Le maire et l'officier municipal de Capbreton demandèrent des consignes aux Représentants du peuple par un courrier[23] du 24 ventôse an II () pour les 229 détenus sous leur responsabilité :
« 1°) Combien de pain à donner à chaque homme (nous n'avons pas de pain, si ce n'est de la méture) ?
2°) Pouvons-nous consentir à ce qu'ils s'achètent du vin ou autres provisions ?
3°) Nous t'observons que nous n'avons point de viande ;
4°) Pouvons-nous leur permettre d'avoir de la lumière, la nuit, dans un fanal ?
5°) Pouvons-nous permettre qu'ils aient leurs matelas ou paillasses ? Nous leur avons fait porter de la paille pour coucher ;
6°) Pouvons-nous permettre qu'ils sortent deux à deux pour laver leur linge ?
7°) S'il y a des malades, sommes-nous autorisés à les faire sortir de la maison de réclusion pour les traduire dans d'autres pour les faire traiter ? »
Un décret du imposa l'affectation des déportés à des travaux publics ou privés. Les Basques ne pouvaient quitter la commune à laquelle ils étaient assignés, sous peine d'être mis aux fers pendant six ans pour les hommes, ou condamnés à six ans de prison pour les femmes, avec au préalable une exposition d'une heure pendant trois jours « sur l'échafaud, au regard du peuple[13] ».
Parallèlement, les biens des déportés furent saisis et vendus aux enchères : maisons et troupeaux, plus de 10 000 têtes de bétail, furent confisqués. Les meubles furent dispersés, brûlés ou attribués à des « patriotes » favorables au régime[15],[17],[25],[26].
Radicalisation et fin de la Terreur
L'hiver 1794 fut marqué par une grave pénurie alimentaire. Les prix imposés par la Convention étaient fixés à environ 50 % en dessous de la valeur réelle, aggravant les tensions. Des réquisitions légales, parfois assimilables à des pillages, furent ordonnées par les représentants en mission. Les autorités accusèrent les « contre-révolutionnaires égoïstes » d'être responsables de la disette[5].
À Ustaritz, le procureur Marithurri mena une campagne de persécution idéologique : fonte des cloches de l'église, destruction des croix, arrestation de religieuses, dont Marie-Thérèse Garat, sœur de Dominique-Joseph Garat[5]. De nombreux habitants se réfugièrent à Urdazubi.
Le (27 germinal an II), la Convention supprima les comités révolutionnaires provinciaux malgré l'opposition de Pinet et Cavaignac[27]. Toutefois, des proclamations continuaient d'exalter la « Terreur » et la peine de mort contre les ennemis de la Révolution[28].
Fin des déportations et retour
À partir du , le supplice des déportés basques prit fin lorsque les survivants furent autorisés à rentrer chez eux. Les habitants retrouvèrent leurs maisons dévastées, pillées ou brûlées, les terres en friche ou les récoltes volées, et les bourgs vidés de leur population. La ruine était totale, et les mesures timides de répartition des biens n'aboutirent pratiquement jamais[29].
Les déportés, dont le maire de Sare, Martin Ithurbide, adressèrent de nombreuses pétitions aux autorités, dénonçant l'injustice de leur situation. Une lettre émouvante fut envoyée au représentant Monestier (de la Lozère), décrivant les tortures et souffrances subies pendant les 200 jours de déportation et dénonçant « le principal agent de la tyrannie dans nos comarcas », Daguerressar, agent national du district d'Ustaritz, originaire de Mouguerre[29]. D'autres plaintes furent également portées à Paris contre Jacques Pinet et Jean-Baptiste Cavaignac par la Société Populaire de Bayonne (215 signatures). Ces représentants étaient considérés responsables de la mort par misère et désespoir de 1 600 Basques lors de la déportation de [15].
Le (10 thermidor an II), Maximilien de Robespierre, Saint-Just, Georges Couthon et leurs alliés furent exécutés, marquant la chute de la Terreur. À Bayonne, des représentants plus modérés remplacèrent Pinet et Cavaignac[13].
Les et (8 et 10 vendémiaire an III), les représentants Jean-Baptiste Baudot et Pierre Garrau ordonnèrent le retour des habitants du district d'Ustaritz, y compris ceux de Sare et d'Ascain, et la suspension des ventes de biens confisqués[30]. Les survivants ne retrouvèrent cependant que ruines et désolation : maisons semi-incendiées, biens volés et dilapidés[13].
Le , le représentant Monestier confirma les ordres précédents, réaffirmant que tous les habitants du district d'Ustaritz devaient récupérer leurs biens et que les fonctionnaires ayant participé au séquestre ou à la vente en rendraient compte devant les tribunaux. En conséquence, le district de Ustaritz nomma, le , une commission d'enquête sur les pillages et vols perpétrés à Sare pendant la déportation de ses habitants. Cette commission fonctionna jusqu'à la fin [13].

Le , le représentant Auguste Izoard donna une ordonnance de pacification permettant aux habitants ayant fui en Espagne d'éviter les horreurs de la déportation de rentrer chez eux avant le . Par ailleurs, un décret du ordonna le désarmement des « terroristes », et une ordonnance du prévoyait la suspension provisoire de toute fonction publique ainsi que l'arrestation et l'incarcération à la citadelle de Bayonne des membres municipaux et comissaires de la Société Populaire responsables de la déportation de Sare et des communes voisines[13].
Le chant des fugitifs de Sare, « Sarako iheslarien Kantua », illustre également la mémoire culturelle de cette tragédie.
Recherche des responsabilités
Tentatives de réparation
Le (28 pluviôse an III), le représentant en mission Pierre-Laurent Monestier ordonna la restitution des biens confisqués aux habitants du district d'Ustaritz. Il exigea des comptes aux fonctionnaires ayant procédé aux saisies et aux ventes, et demanda que les transactions jugées abusives soient portées devant les tribunaux[13].
Le , soit un an après le décret de déportation, une commission d'enquête fut constituée. Elle comprenait Dominique Garat Hiriarte, Dominique Halsouet (dit l'Ancien), Courtelarre et Etxegoien. Cette commission interrogea aussi bien les personnes ayant participé aux pillages que celles qui en avaient été victimes[31].
Presque simultanément, le maire de Sare, Martin Ithurbide, soutenu par 33 notables, adressa une lettre aux autorités détaillant les souffrances subies pendant la déportation : réquisitions de denrées, famine, prostitution forcée de jeunes filles, maladies, transfert sans inventaire de meubles et d'objets vers des communes voisines, etc. La lettre désignait explicitement Jacques Pinet et Monestier comme bénéficiaires des spoliations et réclamait justice « au nom de tous ceux qui sont morts de soif et de faim[31] ».
L'armateur bayonnais Pierre-Étienne Cabarrus, représentant de la municipalité de Bayonne à Paris, soutint les demandes de réparation présentées par son parent politique Jean-Lambert Tallien, le (29 germinal an III). Tallien lut devant la Convention nationale un long rapport sur « les mesures d'oppression et la déportation des Basques ». Ces interventions restèrent toutefois sans effet[31].
Malgré la misère persistante et l'absence de compensation effective, les habitants de Sare et d'Ascain continuèrent à multiplier les pétitions auprès des autorités parisiennes. Les dommages subis par la commune de Sare furent estimés à 782 000 francs ; en 1817, le gouvernement de la Restauration n'accorda que 1 409,29 francs pour l'ensemble de la commune, somme jugée dérisoire[13].
Le souvenir de cette répression demeura profondément ancré dans la mémoire collective locale, bien que son enseignement officiel ait été longtemps occulté, comme le souligne l'histoire de Madeleine Larralde[32].
Identification des responsables
Le (13 prairial an III), le représentant Chaudron-Rousseau demanda par lettre que le décret adopté contre les habitants du Guipuscoa soit appliqué également aux Basques français. Néanmoins, les administrateurs qui avaient pris part aux décisions contre Sare (Hiriarte, Agerrezar, Mundutegi et Oihanbehere) restaient en fonction. Si la Terreur avait officiellement pris fin, l'impunité persistait. Par ailleurs, les autorités des communes concernées ne mettaient pas en œuvre les moyens nécessaires pour faciliter le retour des déportés[31].
Le (15 prairial an III), une résolution adoptée à Saint-Jean-de-Luz par Chaudron-Rousseau déclara coupables l'ancien maire Alexis Pàges, six conseillers municipaux et deux habitants d'Ascain pour avoir pris « illégalement » des décisions « terribles » contre les habitants de Sare. Ils furent désarmés, démis de leurs fonctions et incarcérés peu après dans la citadelle de Bayonne. Monestier, mis en cause, quitta le Pays basque le [33].
Sanctions, impunité et indemnisations
Après la chute du régime de la Terreur, le district de Ustaritz exprima sa satisfaction d'avoir mis fin à cette période de souffrances dans une motion votée le auprès de la Convention thermidorienne. Toutefois, les poursuites engagées contre les principaux responsables des déportations n'aboutirent pas.
Jean-Baptiste Cavaignac fut accusé de cruauté devant le tribunal de la Convention, sans que les procédures ne débouchent sur une condamnation. Il poursuivit par la suite une carrière notable sous la République puis sous le Premier Empire.

Jacques Pinet fut, pour sa part, accusé d'être responsable d'exécutions dans les Landes et de « terrorisme ». Il fut brièvement emprisonné le 1er prairial an III, soupçonné de complot visant à rétablir les Montagnards au pouvoir. L'amnistie du 4 brumaire an IV le libéra ; il fut ensuite nommé administrateur du département de la Dordogne. Le , au début du Directoire, une amnistie générale fut décrétée pour les crimes commis pendant la Révolution, à l'exception notable des déportés et exilés[33]. Une amnistie générale fut également votée le , épargnant cependant les émigrés et les prêtres réfractaires, ce qui permit aux responsables de la déportation de se soustraire à toute sanction[13].
Cette impunité suscita une vive indignation parmi les Basques du Labourd. L'écrivain Salvat Monho regretta, dans ses Orhoitzapenak (souvenirs), que la loi du talion ne fût pas appliquée. Jean-Martin Mundutegi fut lui-même victime de représailles : selon le témoignage de Jean Duvoisin, un groupe appelé « Bataillon de la Charrette », composé de victimes de la Terreur, le passa à tabac, le traîna devant son domicile et le laissa pour mort ; l'un des membres revint ensuite lui tirer dessus alors qu'il respirait encore[33].
« Pinet a passé ici de bons jours,
Il a ruiné Bayonne et le Labourd,
Deux millions ont quitté la province,
Et malgré tout il a fini misérablement.
Rendons grâce au Dieu du ciel,
Qui a mis fin à ce temps cruel ;
Il a destitué les méchants de leurs charges,
Et rendu justice aux justes.
Pour Robespierre et pour Pinet
Il existe une belle salle dans l'autre monde ;
Il y a place pour une contredanse,
Le pantalon rouge est prêt à jouer du violon[34],[35]. »
Dans son rapport, Tallien estimait à 782 000 livres les pertes économiques subies par la commune de Sare. Toutefois, les indemnisations accordées furent dérisoires : après de multiples démarches, les habitants obtinrent en 1817 la somme totale de 1 400,26 livres, soit environ 10 livres par personne[33].
Selon l'historien Mixel Duhart, les expulsions et émigrations provoquées par la Révolution française laissèrent de nombreuses maisons vacantes au Labourd ; celles-ci furent réoccupées après la fin de la Première guerre carliste, lorsque des réfugiés navarrais vinrent s'y installer et s'intégrèrent aux usages locaux[3].
Postérité

L'épisode de la déportation a été évoqué dans la bande dessinée Lurbinttoko ohoinak, publiée en 2022 par Adur Larrea, principalement rédigée en dialecte labourdin[36].
Musique
- Azken agurraren negarra, chanson de Gorka Knörr consacrée à la déportation du Labourd.