Effondrement de l'État

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L’effondrement de l'État est la déliquescence catastrophique de l’appareil institutionnel d’un État souverain, caractérisée par la défaillance de son autorité centrale et l’évanescence de sa capacité à exercer le monopole de la violence légitime[1],[2].

En période de désagrégation étatique, l’avènement d’un gouvernement provisoire peut survenir, particulièrement lorsque les circonstances ayant précipité les phases initiales de la dislocation institutionnelle résultent d’un putsch. Les régimes confrontés à une telle déliquescence tendent à adopter une posture coercitive et méfiante, accroissant leur recours à la violence, ce qui incite les acteurs de la société civile et les autorités locales à se détourner de l’autorité centrale, jugée défaillante, et à recourir à la force pour préserver leurs intérêts[2]. Des puissances étrangères ou limitrophes peuvent intervenir dans les affaires intérieures, apportant occasionnellement leur soutien à des factions insurgées. Par ailleurs, l’effritement des capacités régulatrices et fiscales de l’État entraîne la prééminence de l’économie informelle, réduisant d’autant les ressources publiques et engendrant un cercle vicieux d’affaiblissement continu de l’appareil étatique[2].

Bien que les acceptions des vocables « État failli » et « État fragile » aient été contestées pour leur caractère jugé trop extensif et imprécis[1], certains spécialistes de géopolitique, à l’instar de Charles T. Call, ont plaidé pour une restriction terminologique aux seuls cas extrêmes d’« États effondrés ». Ceux-ci sont définis comme des entités politiques dont l’appareil étatique cesse totalement de fonctionner pour une durée excédant plusieurs mois[3],[1]. Toujours selon cet expert, la période s’étendant de 1995 à 2005 offrait plusieurs illustrations notables de ce phénomène : la Somalie, soumise à une dissolution continue de ses structures gouvernementales de 1990 à 2004 ; l’Union soviétique en 1991 ; la Yougoslavie en 1992 ; et possiblement l’Afghanistan entre 1992 et 1995[3].

Les recherches contemporaines se sont attachées à circonscrire les dimensions mesurables de la capacité étatique, en adoptant une approche institutionnelle héritée des travaux de Max Weber[1]. Daniel Lambach, Eva Johais et Markus Bayer ont défini l’effondrement de l’État comme la défaillance simultanée de trois fonctions souveraines : l’édiction et l’application de normes obligatoires ; le maintien du monopole de la violence légitime ; et la perception de l’impôt[1]. En appliquant ce canevas conceptuel, Lambach et ses coauteurs ont recensé dix-sept cas d’États effondrés entre 1960 et 2007[1]. La majorité de ces occurrences se situent en Afrique subsaharienne, souvent consécutives à des insurrections armées, comme au Tchad, en Ouganda, au Libéria, en Somalie, en Angola, au Zaïre, en Guinée-Bissau, en Sierra Leone, ou encore au Congo-Kinshasa à la suite de la décolonisation belge[1]. La dislocation de l’Union soviétique a engendré des effondrements étatiques en Géorgie, en Bosnie-Herzégovine et au Tadjikistan[1]. D’autres cas notables incluent le Laos, dont le partitionnement résulta d’une offensive soutenue par les États-Unis ; le Liban, ravagé par une guerre intestine de grande ampleur ; et l’Afghanistan, où l’insurrection combattit tant le régime communiste que l’intervention soviétique[1].

Théories et causes

En 2020, les chercheurs Johais, Bayer et Lambach ont proposé une modélisation dynamique des causalités présidant à l’effondrement étatique[4]. Leur analyse, publiée dans la revue Global Change, Peace & Security, avance que cet effrondrement procède de la conjonction de plusieurs facteurs. Il survient notamment lorsque des factions d’opposition s’arment et se coalisent contre l’autorité gouvernante. Des transitions politiques brutales — telles que les processus de décolonisation ou de transformation des régimes — ébranlent également les structures établies du pouvoir. La politisation excessive des enjeux prolonge les conflits d’influence et corrode les institutions préexistantes. Parallèlement, l’usage immodéré de la répression engendre une défiance inextinguible entre les dirigeants et le corps social. Le factionnalisme, quant à lui, fait obstacle au renforcement des politiques publiques. La perte de cohésion au sein de l’élite dirigeante altère fondamentalement la capacité de l’État à exercer ses prérogatives régaliennes : monopole de la violence légitime, édiction des normes et perception fiscale. Enfin, des ingérences exogènes participent fréquemment à la déstabilisation de l’appareil étatique[4].

Théories cycliques

L’érudit musulman Ibn Khaldoun édifia une théorie générale de l’effondrement étatique, érigeant l’étude historique en une « science nouvelle ». Selon sa doctrine, les dynasties tendent inexorablement vers un état sédentaire, sénile et coercitif, caractérisé par la pompe, la soumission aux passions et les dissensions internes. La ‘aṣabiyya — cette cohésion tribale et solidarité agissante — s’étiole à mesure que le pouvoir dynastique décline. Après l’écoulement de trois générations, une nouvelle faction, animée par la vigueur, l’audace et un esprit de conquête, précipite la chute de l’ancien régime. Ce processus cyclique rejoint le principe énoncé dans le Livre de l’Exode (20:5), où est affirmée la sanction divine sur les descendants jusqu’à la troisième et quatrième génération. Ibn Khaldoun adoptait une posture fataliste, considérant cette sénescence comme « une maladie chronique et incurable, car naturelle ». Le professeur Geoff Mulgan examine en détail les thèses khaldouniennes et souscrit à cette échelle temporelle, observant des parallèles manifestes entre la longévité des individus et celle des groupes dirigeants.

Dans le contexte de la dissolution de l’URSS, un mouvement de désagrégation d’essence révolutionnaire et marxiste-léniniste engendra un phénomène de contagion insurrectionnelle. Celui-ci provoqua l’effondrement quasi concomitant de la puissance centrale moscovite et de la plupart des régimes satellites qu’elle maintenait sous sa tutelle en Europe orientale, ainsi que de plusieurs États clients situés sur le continent africain.

Psychologie de masse

Le philosophe nippon Hajime Tanabe met en exergue la fonction quasi religieuse dévolue à l’État, lequel s’érige en médiateur entre la condition mortelle et l’univers éternel. Cette nature hybride entraînerait un effondrement périodique des entités étatiques, analogues en ceci aux institutions religieuses qui doivent subir un processus de mort symbolique suivie de résurrection. Selon cette analyse, la pérennité de l’adhésion aux États s’expliquerait par leur démonstration réitérée d’une capacité à transcender leur propre finitude.

Les psychologues désignent sous le vocable de « complexe de Massada » une structure psychique susceptible de précipiter des sujets radicaux vers une résistance ultime, violente et le plus souvent suicidaire, lorsqu'ils s'estiment acculés. Au sein d'un État totalitaire ou d'une idéocratie, l'individu peut développer une mentalité de clôture et une personnalité autoritaire. Ce processus de conformation psychique, souvent induit par une propagande omniprésente et une pression sociale coercitive, amène le sujet à intérioriser les dogmes du régime et à percevoir toute remise en cause de l'ordre établi comme une menace existentielle personnelle.

Selon les thèses du psychosociologue Erich Fromm, il est concevable qu’une collectivité nationale, lorsque la totalité de ses membres adhère à des vices et des aberrations communes, sombre collectivement dans la déraison — phénomène qu’il nomme une « folie par millions ». De tels égarements, lorsqu’ils sont entretenus ou ordonnés par le pouvoir, et que celui-ci use de traitements déshumanisants à l’encontre de sa population ou de groupes désignés, scellent presque inéluctablement le destin de ce régime.

Les despotes et les cliques dirigeantes peuvent réussir à dominer et à exploiter leurs semblables... mais leurs sujets réagissent... avec apathie, diminution de l'intelligence, de l'initiative et des compétences... ou ils réagissent par l'accumulation d'une telle haine et d'une telle destructivité qu'ils provoquent leur fin, celle de leurs dirigeants et de leur système. ... si l'homme vit dans des conditions contraires à sa nature et à la croissance et à la santé mentale humaines, il ne peut s'empêcher de réagir.

Déclin démocratique

Mark Blyth avance qu’une démocratie peut également succomber à un effondrement « si l’électorat n’obtient pas satisfaction et se contente d’entériner le statu quo ». En pareille circonstance, des votants frustrés, privés de choix substantiel, peuvent se tourner vers des alternatives anti-démocratiques. Que ce soit dans une nation fracturée en voie de désagrégation, dépourvue d’institutions civiques robustes, ou dans un État fermé tentant une ouverture réformatrice, le processus de démocratisation devient « périlleux ». Il peut précipiter plutôt qu'endiguer l’effondrement systémique.

Coercition et dictature croissantes

Dans l’Union soviétique et l’Afrique du Sud du régime d’apartheid, l’État dégénéra en une entité qualifiée de « mauvaise ou tyrannique », procédant à la dissolution des institutions constitutives de la société civile. De manière similaire, en Somalie entre 1970 et 1991, le régime de Siad Barre connut une évolution significative, transitant d’un gouvernement à prétention prophétique vers l’autocratie, puis la tyrannie. C’est dans ce contexte que l’économiste John Kenneth Galbraith déplore l’insuffisance notoire des études consacrées à la nature du pouvoir politique. Il observe que celui-ci échoit fréquemment à ceux qui professent des certitudes sur l’inconnu avec une assurance marquée — assurance rarement corrélée à l’intelligence. Selon lui, ce que l’on nomme communément « pouvoir » relèverait, in fine, d’une illusion. Pour illustrer son propos, il cite l’exemple du Mahatma Gandhi, figure en apparence dénuée de puissance, dont l’action contribua pourtant de manière décisive au délitement de l’Empire britannique des Indes, pourtant soutenu par une force militaire considérable. Galbraith suggère ainsi que le pouvoir, traditionnellement perçu comme un attribut détenu par les États et leurs dirigeants, gagnerait à être appréhendé comme un flux dynamique, circulant vers et s’éloignant des instruments qui en assurent l’exercice. Le théoricien des relations internationales Martin Wight, pour sa part, dénonça les « concentrations démoniaques de pouvoir » caractérisant les nations vaincues à l’issue des deux conflits mondiaux. Profondément chrétien, il interpréta leur autodestruction triomphale comme l’expression de moments antéchristiques, marqués par une démesure proprement démoniaque.

Style de leadership messianique

Selon les politologues, l’idéocratie suppose l’existence d’un guide charismatique et impitoyable, personnifiant à lui seul le mouvement. Les individus doivent lui vouer une allégeance absolue et une forme de vénération. Les adeptes, menant une existence fruste, précaire et vouée à l’inanité, obéissent moins par adhésion à une vision messianique que par désir d’échapper à leur propre condition. Face à l’imminence de l’effondrement, le chef peut exiger un combat jusqu’à l’ultime sacrifice.

Selon l'analyse psychologique de Walter Langer, Hitler aurait été affligé d'un complexe messianique, se concevant lui-même comme le « Sauveur de l'Allemagne », à qui l'on attribuait des « miracles » économiques. Il entretenait une affection dénaturée pour sa mère, au point que l'Allemagne en vint à incarner pour lui un symbole maternel. Sa pulsion destructrice – à l'encontre des Juifs, du communisme et de l'Europe – est interprétée comme une tentative inconsciente de résoudre son complexe d'Œdipe et les injustices subies durant son enfance. Sur le plan institutionnel, il démantela la structure étatique allemande pour lui substituer une machine de guerre. Enfin, son parcours fut également caractérisé par une forme de submersion sous le flux des événements.

Selon l’historien Denis Mack Smith, Benito Mussolini « incarnait un personnage, endossant le rôle que les Italiens semblaient attendre de lui ». D’une nature vindicative, sadique et impulsive, animé par un orgueil démesuré et une cruauté manifeste, il faisait preuve d’une opiniâtreté quasi démoniaque et demeurait incapable de distinguer le bien du mal. Lorsqu’il dirigea, en 1944, un État fantoche dans le Nord de l’Italie, il « divisa la nation en deux et provoqua dix-huit mois d’une effroyable guerre civile ». Par ailleurs, Ken Livingstone a établi un parallèle entre Slobodan Milošević et Adolf Hitler, en raison de son racisme affiché et de ses visées expansionnistes. Saddam Hussein, également habité par un complexe messianique, présentait des similitudes avec ce dernier. « Hitler ne constitua nullement un cas isolé. Aussi longtemps que des millions d’individus appelleront de leurs vœux son retour, il ne sera qu’une question de temps avant que pareil vœu ne s’accomplisse. »

Selon l’analyse du journaliste John Sweeney, Nicolae Ceaușescu aurait manifesté des signes de délire à compter de 1971, s’étant alors entièrement abandonné à son propre messianisme. Aveuglé par une mégalomanie croissante, il tenta d’instaurer en Roumanie un régime totalitaire calqué sur le modèle nord-coréen. Il endossa progressivement un rôle de monarque absolu, se présentant comme l’élu et le sauveur de la nation.

Négligence, corruption et incompétence

L’inadéquation des gouvernants à satisfaire les exigences populaires engendre un profond mécontentement. Lorsque l’autorité publique se dérobe aux décisions indispensables, adopte une posture défensive et réprime par la coercition les manifestations d’opposition, elle s’expose à un effondrement structurel. Cette dynamique fut observable au Tchad, dont l’appareil étatique s’est désagrégé en 1980, puis au Ghana, où le régime succomba à une implosion similaire en 1981.

Nicolas II accéda au trône impérial de Russie à l’âge de vingt-six ans, dépourvu de l’instruction politique nécessaire à l’exercice du pouvoir. La légitimité du souverain fut précocement contestée par son cousin, le grand-duc Cyrille Vladimirovitch, qui nourrissait des prétentions rivales. Son règne autocratique fut simultanément combattu par les factions libérales et révolutionnaires. À partir de 1916, l’empereur manifesta une forme croissante d’abattement et de désengagement des affaires de l’État. Son épouse, la tsarine Alexandra Feodorovna, ainsi que le mystique Grigori Raspoutine, exercèrent alors une influence prépondérante sur lui. Ce dernier fut perçu comme une figure christique dégradée.

Une frange négligeable de la politologie anticipa de manière crédible l'effondrement de l'Union soviétique ; de surcroît, les causes de cette dissolution font toujours l'objet de controverses académiques. L'analyste Leonid Fituni, a posteriori, en énumère les principaux facteurs : la paupérisation généralisée, les disettes, les conflits infra-étatiques, les guerres interethniques, la désindustrialisation, l'endettement extérieur, la vénalité des élites dirigeantes, les épidémies, les crises migratoires et les catastrophes écologiques.

Prise de contrôle militaire

Les forces armées sont susceptibles de s’emparer du pouvoir au moyen d’un putsch lorsque l’autorité de l’État se trouve affaiblie. Certaines juntes militaires parviennent à enrayer la dégradation des institutions ; en cas d’échec, elles ont généralement recours à un surcroît de coercition et de mesures répressives pour se maintenir. Le régime finit alors par « retomber dans le vide qu’il a engendré ». Ce phénomène s’est illustré en Ouganda avec la chute d’Idi Amin en 1979, puis en Somalie en 1991.

Absence de légitimité

La légitimité désigne l’assentiment que les gouvernés accordent à l’autorité gouvernante, incluant de ce fait tout régime jouissant d’une adhésion populaire à un moment donné. Lorsque l’État se montre défaillant à octroyer des droits civiques, à garantir la participation citoyenne, à exercer sa responsabilité et à accepter le contrôle public, sa légitimité s’érode, pouvant conduire à son effondrement. En Afghanistan, la Constitution de 2004, jugée peu inclusive, la priorité accordée par la coalition internationale à la consolidation du pouvoir aux dépens des processus démocratiques, ainsi que le soutien restreint dont bénéficiait le président Ashraf Ghani, ont précipité la chute du régime en 2021, celui-ci étant dépourvu de légitimité aux yeux de la population[5]. De même, en Union soviétique, la tentative de putsch d’ fut contrecarrée, non par le pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev, mais par l’intervention de Boris Eltsine et d’autres réformateurs. Gorbatchev ne se releva jamais de cette atteinte portée à sa légitimité.

États nouvellement indépendants

Certains États postcoloniaux se caractérisent par une vulnérabilité particulière à la déliquescence, en raison d’une adhésion ténue ou d’une compréhension imparfaite par le corps social des principes de légitimité politique et d’appartenance nationale. Le Mozambique en offre une illustration : le gouvernement du FRELIMO vit sa légitimité se dissoudre en raison du refus de l’armée de s’engager dans le conflit civil. Ce phénomène d’effondrement étatique, récurrent sur une grande partie du continent africain depuis les décolonisations, s’est manifesté en deux phases distinctes. Une première vague survint durant la décennie 1980, correspondant à la seconde décennie post-indépendance, et toucha des États tels que le Tchad, l’Ouganda et le Ghana. Une seconde vague se produisit une décennie plus tard, affectant notamment la Somalie et le Liberia.

D’autres États subvertissent ou envahissent

L’effondrement politique se définit par l’incapacité d’un État à maintenir sa souveraineté territoriale et le monopole de la violence légitime, conduisant à une ingérence directe de puissances adjacentes ou au soutien actif de factions dissidentes. L’effondrement du régime afghan en 2021 fut rendu possible par le refuge accordé aux talibans au Pakistan, leur offrant sanctuaire et moyens logistiques[5]. De même, la chute du régime ougandais d’Idi Amin résulta de l’action concertée d’exilés ougandais et d’une intervention militaire tanzanienne.

Effondrement ou déclin économique

Dans un contexte de déliquescence étatique, la contraction économique procède fréquemment de deux phénomènes concomitants : d’une part, la prééminence croissante de l’économie souterraine, qui éclipse les circuits formels davantage régulés ; d’autre part, la substitution monétaire observée dans les régions périphériques, lesquelles adoptent des devises étrangères plus stables — à l’instar du Tchad, de l’Éthiopie durant les années 1980, ou du Zaïre dans les années 1990. Concernant l’Autriche de l’après-Première Guerre mondiale, la disparition des débouchés commerciaux antérieurs au sein de l’ancien empire austro-hongrois alimenta de vives craintes quant à un déclin économique irrémédiable. Cette appréhension favorisa l’émergence de thèses favorables à l’Anschluss avec l’Allemagne, processus qui s’accomplit finalement par l’annexion du territoire autrichien en 1938[6].

En Union soviétique, l'effondrement des cours pétroliers en 1985-1986 et l'intensification de la course aux armements menée par l’administration Reagan ils ne peuvent soutenir un effort martial comparable au nôtre ») ébranlèrent profondément l’économie planifiée soviétique[7]. Parallèlement, l’économie de l’Afrique du Sud de l’apartheid fut saignée par un cortège de sanctions internationales, d’embargos financiers, de désinvestissements forcés et de pressions actionnariales. Particulièrement en Afrique du Sud, cette conjoncture alimenta la crainte d’une guerre civile imminente entre le pouvoir blanc et les forces de l’African National Congress. Compte tenu de l’incapacité antérieure des forces sud-africaines à remporter la guerre des frontières, et au souvenir récent de la déroute rhodésienne face aux guérillas nationalistes durant la guerre du Bush, la capacité du gouvernement central à soutenir une production de guerre suffisante pour vaincre une insurrection semblait plus qu’incertaine. Cette fragilité stratégique, conjuguée à d’autres facteurs, incita le gouvernement de F. W. de Klerk à engager un processus de négociation. Celui-ci déboucha sur une période de transition démocratique, culminant avec la tenue des élections générales de 1994, premières consultations organisées sur le principe du suffrage universel.

Tensions ethniques et régionales

La perte de la maîtrise territoriale constitue un indicateur cardinal de la déliquescence étatique. Lorsque les gouvernants locaux s’estiment délaissés, ils peuvent attiser des antagonismes ethniques, confessionnels ou régionaux, jusqu’à les muer en rébellion déclarée. L’éclatement d’une guerre intestine entraîne la défaillance de l’État à préserver son monopole de la violence légitime, permettant à des factions insurgées d’exercer un contrôle militaire effectif. Si ces dernières parviennent à instaurer une domination pérenne sur une portion du territoire, elles peuvent proclamer l’avènement d’un État souverain, formant — avec une réussite variable — une entité politique distincte dotée de son propre monopole coercitif. La République fédérative socialiste de Yougoslavie illustre ce phénomène, son effritement survenu dans les années 1990 ayant conduit à l’émancipation de ses six républiques fédérées. Tandis que la Slovénie et la Macédoine se détachèrent de l’autorité belgradoise sans conflit majeur, des guerres civiles déchirèrent la Croatie, la Bosnie-Herzégovine et le Kosovo — alors province serbe —, exacerbées par l’instrumentalisation des clivages communautaires par des élites nationalistes.

La discrimination ethnique institutionnalisée par le régime d’apartheid en Afrique du Sud fut abolie à l’issue de pourparlers multipartites, principalement entre le Parti national alors au pouvoir, le Congrès national africain et diverses formations politiques. Ce processus diplomatique culmina avec la tenue des premières élections supraraciales en 1994, lesquelles consacrèrent la victoire électorale du Congrès national africain.

Guerre étrangère

De fait, comme le souligne l'analyste Robert Kaplan, les conflits engagés à la légère, lorsqu'ils adviennent comme l'apogée d'une décadence nationale plus profonde, peuvent sceller le destin des empires. L'implication dans la Grande Guerre constitua, de manière indéniable, le facteur catalyseur de la désagrégation de trois puissances impériales séculaires : l'Empire ottoman, la Double Monarchie austro-hongroise et l'Empire des Tsars de Russie[8], ce dernier subissant une abdication forcée de son souverain dès 1917[9].

Guerres de succession

Dans une monarchie absolue, une succession contestée au trône peut précipiter l’effondrement intégral de l’autorité souveraine. La guerre des Deux-Roses mit un terme à la suprématie de la maison de Lancastre lors de la bataille de Tewkesbury en 1471, avant de sceller, quatorze années plus tard, la déconfiture de Richard III et de la lignée yorkiste sur le champ de bataille de Bosworth, en 1485[10].

Dépendance à l'égard du soutien extérieur

En Angola, durant la décennie 1980, le soutien massif de l’Union soviétique constitua un facteur déterminant dans l’effondrement de l’État, contribuant à la métamorphose de l’élite gouvernante en une caste perçue comme des « adorateurs de divinités étrangères », lui aliénant définitivement la population. Peu après, l’URSS elle-même s’effondra, partiellement en raison des exigences contraignantes imposées par son principal sponsor, les États-Unis. Le séisme de 2010 en Haïti provoqua un afflux considérable d’aide internationale. Celui-ci engendra la formation d’un gouvernement parallèle omnipotent, dominé par les ONG et les entrepreneurs étrangers. Cette situation eut pour effets corollaires l’affaiblissement d’institutions étatiques déjà vacillantes, une inflation délétère des salaires, des loyers et des prix, plaçant ceux-ci hors de portée de l’économie indigène, et n’offrit aucune incitation au gouvernement haïtien pour la mise en œuvre des réformes structurelles indispensables[11].

Régénération

L’autorité établie, ou à l’inverse une faction réactionnaire insatisfaite de son exercice du pouvoir, peut tenter de conjurer un effondrement en recouvrant une assise populaire. Comme le soulignent certains modèles historiographiques, la phase terminale d’un régime est parfois marquée par une résurgence illusoire de sa vigueur initiale. Ce phénomène, analogue à la flambée ultime d’un lumignon qui s’éteint, offre l’apparence d’un rétablissement momentané avant l’extinction définitive.

Pour ce faire, l’adoption de mesures qualifiées d’« héroïques » pourrait s’avérer nécessaire. Selon Piekalkiewicz et Penn, face à l’échec, deux voies s’offrent traditionnellement aux régimes : l’une privilégie la conservation de la substance nationale, tandis que l’autre cherche à inscrire dans la mémoire collective une légende marquante, fût-elle tragique. Les auteurs estiment que ces régimes peuvent procéder à une révision doctrinale, à une adaptation idéologique, voire à son abandon au profit d’un corpus de valeurs entièrement nouveau. À titre d’exemple, ils citent le cas de la Pologne où l’idéocratie communiste, mise en échec dès 1980 par la reconnaissance du syndicat Solidarność mené par Lech Wałęsa, conduisit in fine à un coup de force militaire et à l’établissement d’un régime autoritaire.

Selon l'analyse de Sabrina P. Ramet, une mutation régénératrice s'opéra en Yougoslavie durant la décennie 1980, caractérisée par l'abandon progressif de l'idéologie communiste au profit d'une campagne nationaliste visant à instaurer une Grande Serbie, concomitamment à une révolution anti-bureaucratique soutenant l'ascension de Slobodan Milosevic. Ce phénomène de régénération politique trouve des parallèles historiques dans d'autres tentatives de sauvegarde de structures moribondes, telles que le coup d'État des Jeunes-Turcs en 1908, la tentative de putsch soviétique en , ou encore les réformes financières et industrielles mises en œuvre par Sergei Witte dans l'Empire russe à la fin du XIXe siècle. Chacun de ces épisodes procédait d'une volonté de régénérer des entités ou des causes alors en proie à une déliquescence avancée.

Marina Ottaway procède à une analyse comparative des processus de dislocation ayant affecté plusieurs constructions impériales ou étatiques pluriethniques au cours du XXe siècle. Son examen porte tout d’abord sur la désagrégation consécutive à la Première Guerre mondiale des empires austro-hongrois et ottoman, entités séculaires dont l’assise territoriale et le cadre politique furent démembrés par les traités de paix de 1919-1920. Elle étend ensuite sa réflexion au démantèlement de l’Empire des Indes, possession britannique, aboutissant à son émancipation et à sa partition en 1947. Le phénomène se poursuit avec l’effondrement de l’Union soviétique en 1991, événement géopolitique majeur qui mit un terme à la guerre froide et entraîna l’émergence de quinze États souverains sur son territoire. Son étude inclut également la transition pacifique du régime d'apartheid en Afrique du Sud, culminant avec les premières élections multiraciales de 1994, puis se penche sur les séparations survenues en Tchécoslovaquie (1993) et en Yougoslavie.

Conséquences possibles d'un effondrement

L’effondrement de l’État n’est pas nécessairement synonyme d’anarchie.

État défaillant

Lorsque les tentatives de restructuration de l’appareil étatique, qu’elles émanent de forces internes ou externes, s’avèrent infructueuses, il s’ensuit une vacance prolongée de toute autorité gouvernementale effective. Cette carence institutionnelle se traduit par une déliquescence des services publics et une incapacité à assurer la sauvegarde des confins territoriaux, ainsi qu’en attestent les situations observées en Haïti[12], en Libye, en Somalie, au Yémen et au Soudan du Sud[13]. Un État failli est alors susceptible de se disloquer, de subir une mainmise étrangère ou de sombrer dans une anarchie durable.

Annexion par un autre État

L’Empire mongol parvint à subjuguer et unifier les divers royaumes et empires de la Chine en une seule entité politique en 1279. Cette conquête fut grandement facilitée par l’effritement de l’autorité centrale et la fragmentation politique qui caractérisèrent le siècle antérieur, connu sous le nom de période des Song méridionaux et des Jin.

L’affaiblissement graduel puis l’effondrement de l’Empire byzantin, à compter du XIe siècle, occasionnèrent le morcellement progressif de ses possessions territoriales au profit de puissances européennes et ottomanes, précipitant ainsi sa complète dissolution étatique. Cette déliquescence impériale, tant institutionnelle que territoriale, facilita l’empiètement étranger. L’hégémonie économique des républiques maritimes italiennes, la pression militaire croissante des Seldjoukides puis des Ottomans, et les dissensions internes affaiblirent irrémédiablement l’appareil byzantin. L’événement catalyseur que constitua la prise de Constantinople en 1453 par Mehmed II n’en fut que l’ultime conséquence

La déliquescence de l’autorité politique, conjuguée à l’effritement d’entités étatiques telles que la Horde d’Or, engendra une vacance du pouvoir qui fut exploitée par des puissances adjacentes. Cette conjoncture historique permit l’annexion progressive de ces territoires par la principauté de Moscou, puis par l’État russe naissant.

Fragmentation

La partition de l’Inde en 1947 engendra la formation de deux États souverains : l’Inde et le Pakistan[14]. Parallèlement, la dislocation de l’Empire ottoman au terme de la Première Guerre mondiale entraîna la perte de vastes territoires, dont ceux constituant la Syrie, l’Irak et la Palestine. L’effondrement de l’Empire austro-hongrois quant à lui vit émerger la Tchécoslovaquie, la Hongrie et la République d’Autriche, tandis que la Slovénie et la Croatie furent incorporées au royaume des Serbes, Croates et Slovènes, future Yougoslavie. En 1945, le démantèlement de l’Allemagne nazie conduisit à sa scission en deux entités politiques distinctes : la République fédérale d’Allemagne et la République démocratique allemande. Des provinces orientales telles que la Poméranie et la Silésie furent annexées par la Pologne. Ultérieurement, la dissolution de l’URSS provoqua l’avènement de conflits régionaux au sein de nouvelles nations, notamment au Tadjikistan, en Moldavie, en Azerbaïdjan et en Géorgie.

Génocide

La perspective du chaos et de l’effondrement étatique offre aux élites anxieuses un prétexte et une faculté de perpétrer des exterminations de grande ampleur, bien que l’ordonnancement et l’exécution de tels projets génocidaires puissent être entravés par l’indigence des moyens disponibles[15]. À titre d’exemple, alors que la défaite du IIIe Reich apparaissait inéluctable, le régime nazi, sur ordre d’Hitler, systématisa l’anéantissement des personnes handicapées, des populations roms, des Slaves et, par le biais de la Solution finale, des Juifs d’Europe. De manière similaire, l’Empire ottoman, en déliquescence avancée, mit en œuvre entre 1915 et 1916 une politique d’extermination à l’encontre de sa population arménienne. Les estimations chiffrées relatives à cette tragédie demeurent sujettes à controverses historiographiques, oscillant entre trois cent mille et un million cinq cent mille morts.

La partition de l'Inde en 1947 occasionna le déplacement forcé d’une population estimée entre dix et douze millions d’individus, appartenant principalement aux communautés sikh, hindoue et musulmane. Cet exode massif engendra une crise humanitaire et réfugiaire d’une ampleur considérable. Ces mouvements s’accompagnèrent de violences intercommunautaires d’une extrême intensité, dont le bilan humain, toujours disputé par les historiens, oscille entre plusieurs centaines de milliers et deux millions de morts[note 1]. Parallèlement, l’effondrement de la Yougoslavie dans les années 1990 entraîna la faillite des institutions étatiques et provoqua l’éclatement de conflits marqués par des politiques de nettoyage ethnique et des actes de génocide.

Nettoyage ethnique, crise des réfugiés ou diaspora

L’effondrement d’un État entraîne le plus souvent des tragédies humanitaires, se concluant par des exodes massifs de populations déplacées. L’Afrique occupe une place prééminente dans les crises réfugiées contemporaines, comme en témoignent les cas de la Somalie et du Rwanda, auxquels s’ajoutent ceux, extra-africains, de la Bosnie, de la Libye ou d’Haïti. Parmi les occurrences historiques notables, on peut mentionner l’exode et l’expulsion des populations allemandes entre 1944 et 1950 depuis les territoires intégrés aujourd’hui à la Pologne et à la Russie ; les bouleversements consécutifs à la dissolution de la République populaire de Bulgarie ; l’émigration des Russes blancs fuyant la chute de l’Empire tsariste ; ou encore la diaspora sud-africaine suivant le démantèlement du régime d’apartheid.

Reconstruction et changement de régime

La conception contemporaine de la reconstruction des États effondrés, supervisée par des organisations multilatérales et des bailleurs de fonds bilatéraux, postule leur restauration dans l’intégrité de leurs frontières antérieures et selon des principes démocratiques. Ce processus de réédification étatique repose sur cinq piliers fondamentaux : l’établissement d’une autorité politique centrale, le rétablissement de la souveraineté aux confins territoriaux, le contrôle effectif de l’ensemble du territoire national, la maîtrise de ressources suffisantes à la subsistance de l’appareil étatique, et la disponibilité d’un nombre adéquat d’agents pour mettre en œuvre les politiques publiques[17]. Appliqué au cas de la Somalie, un tel programme supposerait de désarmer plusieurs milliers de miliciens, de tarir les trafics d’armes, d’instaurer un système judiciaire fonctionnel et de rebâtir une économie viable. Cette entreprise se heurterait nécessairement à l’opposition résolue des seigneurs de guerre, des factions extrémistes et des réseaux de contrebande.

En 1946, la Diète impériale ratifia une nouvelle Constitution du Japon, promulguée l’année suivante. Ce texte fondamental, rédigé sous l’égide du Commandement suprême des forces alliées dirigé par le général MacArthur, instaura un cadre juridique profondément réformé, incluant un contrôle étroit de l’armée japonaise par les autorités d’occupation[18]. Sur le plan doctrinal, le projet constitutionnel s’inspirait d’une pluralité de sources étrangères, notamment de la Déclaration des droits des États-Unis, des avancées sociales issues du New Deal, ainsi que des constitutions libérales en vigueur dans plusieurs démocraties européennes.

Justice, culpabilité et négationnisme

L’effondrement politique peut susciter l’émergence de démarches, tant formelles qu’informelles, visant à l’établissement d’une justice transitionnelle. Parmi les exemples notoires figurent les procès de Nuremberg et l’instauration de la Commission vérité et réconciliation en Afrique du Sud[19]. Des figures autoritaires telles que Slobodan Milošević ou Saddam Hussein firent également l’objet de poursuites judiciaires devant des instances pénales. Certains États ont engagé un travail mémoriel relatif à leur responsabilité collective, à l’instar de l’Allemagne confrontée à sa culpabilité historique et à ce que d’aucuns nommèrent un « héritage de honte » consécutif à la période hitlérienne. Cette démarche s’est notamment incarnée dans des représentations médiatiques, telle que le film La Chute. À l’inverse, le déni constitue une réaction fréquente au sein de sociétés post-effondrement. Dans l’Afrique du Sud post-apartheid, par exemple, les libéraux blancs manifestèrent une plus grande propension au sentiment de culpabilité que les conservateurs. Certains groupes refusèrent obstinément d’assumer toute responsabilité dans des massacres, comme en témoignent les phénomènes de négationnisme de la Shoah, la persistance du mythe de la Wehrmacht « propre », ou la contestation du génocide arménien. Une illustration ancienne de ce mécanisme de déni se retrouve dans la théorie dite du coup de poignard dans le dos[20].

À plus long terme

La dislocation de l’Empire ottoman en 1918 engendra une série de conséquences durables, inaugurant nombre des problématiques qui affligent encore le Proche et Moyen-Orient contemporain. La vacance de l’hégémonie régionale provoqua une lutte d’influence prolongée entre puissances européennes, notamment le Royaume-Uni et la France, puis des États-Unis, ainsi que l’émergence de forces antagonistes locales : nationalisme arabe, projet sioniste aboutissant à la création d’Israël, et compétition entre puissances régionales, telles que l’Arabie saoudite et l’Iran.

Sebastian Haffner soutenait la thèse selon laquelle Adolf Hitler, « que cela nous plaise ou non », fut l'instigateur involontaire de plusieurs piliers fondamentaux de l'ordre géopolitique de l'après-guerre. Il considérait que le conflit et les politiques raciales du régime nazi, par un enchaînement de causalités, précipitèrent la création de l'État d'Israël, sonnant le glas définitif des empires coloniaux européens. De surcroît, la défaite du IIIe Reich entraîna la bifurcation de la nation allemande en deux entités étatiques antagonistes et consacra la bipolarisation du monde sous l'hégémonie conjointe, bien que rivale, des États-Unis et de l'URSS.

Voir aussi

Notes

Références

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