Politique de puissance

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La politique de puissance est une doctrine en matière de relations internationales qui privilégie l’accroissement méthodique de l’autorité et de l’influence de l’État[1][2]. Cette conception, fréquemment employée dans un sens péjoratif, s’appuie sur une rationalité froide où prévalent les rapports de force, l’intérêt national et la recherche de l’hégémonie[3].

Le terme allemand Machtpolitik désigne une doctrine géopolitique axée sur l’emploi de la puissance coercitive, notamment militaire, comme instrument privilégié de l’affirmation nationale et du renforcement étatique. Bien qu’affilié à la notion de Realpolitik, ce concept s’en distingue par son acception plus étroite, historiquement attachée aux modalités de l’unification impériale allemande au XIXᵉ siècle. Il charrie fréquemment une forme de romanticisme martial, exaltant les vertus guerrières et postulant que les conflits entre nations peuvent servir une finalité éthique supérieure, voire une forme de progrès historique par la contrainte.

Dans le champ d’étude des rapports de force sociaux et politiques, l’historiographie observe que les détenteurs du pouvoir tendent à recourir à des méthodes coercitives, à accroître la distanciation sociale à l’égard des subalternes, à entretenir une défiance systématique envers ces derniers, et à minorer, voire méconnaître, la valeur de leurs contributions et compétences.

Georges Modelski

Selon la théorisation de George Modelski, l'ordre mondial se conçoit comme une structure de gouvernance planétaire, articulée autour d’une entité directrice et de prétendants à la prééminence, œuvrant de concert à la conduite d’actions collectives à l’échelle du globe :[4]

  1. Portugal 1492–1580 ; à l'ère des découvertes.
  2. Les Pays-Bas 1580–1688 ; à partir de la guerre de Quatre-Vingts Ans, 1579–1588
  3. Le Royaume-Uni (1) 1688–1792 ; à partir des guerres de Louis XIV.
  4. Royaume-Uni (2) 1792–1914 ; débutant par la Révolution française et les guerres napoléoniennes.
  5. Les États-Unis de 1914 à 2030 (prévu) ; à commencer par la Première et la Seconde Guerre mondiale[5].

Chaque cycle comporte quatre phases ;

  1. Une guerre mondiale se définit comme un conflit armé d'ampleur planétaire, engageant la quasi-totalité des grandes puissances de l'époque. Caractérisée par une prédominance des affrontements navals[6], elle trouve son origine dans une défaillance systémique majeure, provoquant des bouleversements d'une gravité exceptionnelle[7]. Cette conflagration, d'une létalité extrême, entraîne des pertes humaines et matérielles considérables, mesurées en millions de vies et en destructions massives. Elle aboutit à l'émergence d'un nouveau potentat mondial, investi d'une autorité suffisante pour s'atteler aux défis universels[8]. Ce conflit, loin d'être un simple enchaînement d'escarmouches, s'apparente à un processus décisionnel d'envergure, comparable à un scrutin national par son rôle dans la redéfinition des équilibres géopolitiques. À titre de comparaison, la guerre de Trente Ans[6], bien que prolongée et dévastatrice, ne saurait être qualifiée de mondiale, son théâtre d'opérations et ses protagonistes restant circonscrits à une échelle régionale[9].
  2. L’hégémonie mondiale, dont la durée excède rarement l’espace d’une génération (soit approximativement trente années)[10], désigne une configuration géopolitique particulière où une puissance dominante, nouvellement établie, assume la prééminence dans la résolution des défis planétaires[11]. Cette entité mobilise une coalition d’États alliés, fait preuve d’une capacité décisionnelle marquée et impulse une dynamique innovante dans la gouvernance internationale. Par un phénomène d’acculturation et de sujétion progressive, les sociétés dites pré-modernes – souvent dépourvues des attributs de la modernité étatique – développent une dépendance structurelle, tant économique que politique, à l’égard de cette puissance hégémonique[12].
  3. Délégitimation. Cette phase peut durer de 20 à 27 ans ; le pouvoir hégémonique vacille, tandis que les puissances rivales imposent de nouvelles politiques nationalistes[13].
  4. Déconcentration. La capacité de résolution des problèmes de l'hégémonie décline. Elle cède la place à un ordre multipolaire de rivaux en guerre. Les communautés pré-modernes deviennent moins dépendantes[14]. Un challenger apparaît (successivement, l'Espagne, la France, la France, l'Allemagne et l'URSS) et une nouvelle guerre mondiale s'ensuit[5].

Les puissances hégémoniques se distinguent par des traits caractéristiques marqués par une insularité géographique, favorisant une protection naturelle contre les invasions et une maîtrise des voies maritimes. Leur société, empreinte de stabilité et d’ouverture, encourage l’essor des idées et des échanges culturels. Leur économie, robuste et prospère, repose sur une activité commerciale et industrielle florissante. Leur organisation stratégique, alliée à des institutions politiques solides et pérennes, garantit une gouvernance efficace et durable. À l’opposé, les nations aspirant à contester cette suprématie, qualifiées de challengers, se caractérisent par des régimes politiques clos, où l’autorité tend à se concentrer entre les mains de dirigeants autocratiques. Ces États souffrent fréquemment d’une instabilité intestine, marquée par des dissensions sociales ou des troubles politiques. Leur position géographique, souvent continentale, les expose davantage aux conflits territoriaux et limite leur accès aux routes commerciales maritimes[15].

Le système des cycles longs, bien que récurrent, présente un caractère évolutif. Selon la thèse de Modelski, son avènement coïncide approximativement avec l'année 1493, conjonction déterminée par trois facteurs : le déclin de l'hégémonie navale vénitienne, le renoncement de la Chine à poursuivre ses expéditions maritimes d'envergure, et la découverte des routes océaniques vers les Indes orientales et les Amériques[16]. Son développement fut concomitant avec l'émergence de l'État-nation, l'institutionnalisation des partis politiques, l'extension de la maîtrise des mers et l'accroissement de l’interdépendance des communautés pré-modernes[17]. Ce système international se caractérise par certaines imperfections, notamment un déficit de cohérence structurelle, une solidarité défaillante et une incapacité patente à résorber le clivage Nord-Sud[18]. Modelski émet l'hypothèse que le déclin relatif de la prépondérance américaine pourrait engendrer son remplacement par une puissance établie dans la « ceinture Pacifique », ou alternatively, par une coalition formelle d'États. Cette spéculation s'appuie sur la nécessité impérieuse d'une coopération internationale en matière d'armement nucléaire, urgence qui commanderait une gouvernance mondiale plus intégrée[19].

Modelski « rejette l'idée que les relations internationales sont anarchiques ». Ses recherches, influencées par Immanuel Wallerstein, se sont « mesurées en décennies… une réussite majeure », déclare Peter J. Taylor. [20]

Joshua S. Goldstein

Goldstein a postulé en 1988 un « cycle d'hégémonie » d'une durée de 150 ans, les quatre puissances hégémoniques depuis 1494 étant :

  1. L'Espagne des Habsbourg, 1494–1648 ; terminée par la guerre de Trente Ans, dans laquelle l'Espagne elle-même était le « challenger » ; le traité de Westphalie et les débuts de l'État-nation.
  2. Les Pays-Bas, 1648–1815 ; terminés par le défi de la France des guerres révolutionnaires et napoléoniennes, le traité de Vienne et l'introduction du système du Congrès.
  3. Grande-Bretagne, 1815–1945 ; terminée par le défi de l'Allemagne dans les deux guerres mondiales et le règlement d'après-guerre, y compris la Banque mondiale, le FMI, le GATT, les Nations unies et l'OTAN
  4. Les États-Unis, depuis 1945[21].

Goldstein avance que l’hégémonie américaine pourrait, à une échéance indéterminée, se voir contestée et anéantie par la Chine — qu’il présente comme l’« option la plus vraisemblable » —, par l’Europe occidentale, le Japon ou, mention pertinente eu égard au contexte de rédaction (1988), par l’Union soviétique. La configuration internationale demeure instable en raison de la perpétuation de pratiques machiavéliques en politique étrangère et de la prolifération de l’armement nucléaire. L’humanité se trouverait ainsi confrontée à une alternative radicale : la coopération planétaire ou l’autodestruction. Partant, il pourrait advenir une « fin de l’hégémonie elle-même »[22].

Goldstein spécule que l'hégémonie vénitienne, cédée à l'Espagne en 1494, pourrait avoir commencé en 1350[23].

Machtpolitik

Voir aussi

Références

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