Expédition Dumont d'Urville
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L’expédition Dumont d'Urville, officiellement désignée comme le Voyage au pôle Sud et dans l'Océanie est une expédition maritime française d'une durée de trois ans et deux mois menée entre 1837 et 1840. Dirigée par Jules Dumont d'Urville, elle mobilise deux corvettes, L'Astrolabe et la Zélée — ce dernier navire étant commandé par Charles Hector Jacquinot, le second de l'expédition. Conçue initialement comme une circumnavigation, l'expédition s'inscrit dans un contexte de concurrence face aux britanniques et aux américains[1] pour la reconnaissance des zones polaires australes et la consolidation de la présence française dans le Pacifique.
Pressée par James Clark Ross dans ses explorations vers le Sud, la flotte quitte Toulon en septembre 1837. Elle traverse l'Atlantique, explore le détroit de Magellan et, en suivant l'itinéraire que James Cook avait abandonné dans les années 1770 à cause du pack, tente à deux reprises de pénétrer la banquise antarctique. Si la première tentative de janvier 1838 est contrariée par les conditions météorologiques et l'apparition du scorbut à bord, la seconde mène à la découverte d'une terre le 21 janvier, dont Dumont d'Urville prend possession au nom de la France. Elle fut baptisée Terre Adélie en l'honneur de son épouse Adèle.

Entre ces deux descentes vers le pôle Sud, l'expédition réalise un vaste tour de l'Océanie, effectuant des relevés hydrographiques et collectant des spécimens locaux aux îles Marquises, à Tahiti, aux Samoa, aux Fidji, à Vanikoro, ainsi qu'aux Moluques, aux Philippines et en Nouvelle-Zélande.
Malgré un bilan humain assez lourd, marqué par le décès de 25 membres de l'équipage, dont cinq officiers, de 14 débarquements pour cause de maladie et de 13 désertions[2], l'expédition constitue un succès scientifique majeur. Elle permet de cartographier de vastes zones alors méconnues, de réaliser des observations météorologiques et magnétiques et de constituer d'importantes collections naturalistes et ethnologiques. Les travaux de l'expédition sont publiés en vingt-trois volumes entre 1841 et 1854 sous la direction de Charles Hector Jacquinot après le décès de Dumont d'Urville en 1842.
Genèse du projet
En janvier 1837, alors que Dumont d'Urville est en train de compléter le récit du voyage de 1826, il songe déjà à sa prochaine expédition. Il écrit au ministre de la Marine Claude du Campe de Rosamel pour lui proposer de mener une expédition dans les mers du Sud qui complèterait la première[3]. Sa proposition est rapidement acceptée par le ministre[4], à la condition que l'itinéraire inclut l'Antarctique[4]. La France est jusqu'alors devancée par les Américains et les Anglais en ce qui concerne l'exploration de cette partie du globe : le navigateur britannique James Weddell y a découvert quatorze ans plus tôt une mer à laquelle il donne son nom et atteint le 70° de latitude Sud[3], la Royal Society prépare le départ des navires de l'expédition Erebus et Terror sous le commandement de James Clark Ross et les Etats-Unis d'Amérique s'apprêtent quant à eux à lancer en mer l'Expédition Wilkes[5].
Le roi souhaiter que le navigateur entreprenne cette descente vers le pôle Sud non seulement pour l'enjeu scientifique, mais également pour permettre aux baleiniers et phoquiers français rattraper les concurrents[3]. C'est dans ce contexte que Jules Dumont d'Urville se rend à Paris, avant de rejoindre Londres pour y recueillir le matériel et les informations nécessaires à son voyage[5].
Les instructions
Par la décision du 28 mars 1837, le roi Louis-Philippe approuve le projet de voyage proposé par Claude de Campe de Rosamel, ministre de la Marine[6]. Les instructions officielles confient le commandement des corvettes l'Astrolabe et la Zélée respectivement à Jules Dumont d'Urville, chef d'expédition, et au capitaine Charles Hector Jacquinot. Le roi exprime la volonté « que ce soit à la France et à son règne qu'appartienne la gloire d'approcher le plus près du pôle antarctique. »[7].
Afin d'élaborer le volet scientifique du voyage et à la demande de Dumont d'Urville, le ministre de la Marine invite une première société de savants à rédiger les instructions pour le voyage : l'Académie des sciences[8]. Cette dernière se contente de reprendre les instructions précédemment préparées pour l'expédition de la Bonite d'Auguste-nicolas Vaillant. Insatisfait du résultat, Dumont d'Urville se tourne ensuite vers l'Académie des sciences morales et politiques et la Société de géographie de Paris[8] pour obtenir de nouvelles instructions.
« Vous atteindrez les parages voisins du pôle austral, vous commencerez par l'exploration de ces mers la série de vos travaux […] je n'ai plus qu'à exprimer un vœu : puissent vos efforts être couronnés par le succès, et votre voyage s'accomplir heureusement »
— Instructions de Claude Campe de Rosamel[9]
Le départ est fixé à Toulon. L'itinéraire prévu s'engagera vers l'Antarctique par le détroit de Gibraltar et les îles du Cap-Vert. L'objectif polaire consistera à passer entre les îles Sandwich et du New Shetland pour s'aventurer au-delà du 74e degré de latitude sud, limite atteinte par le capitaine phoquier James Weddell vingt ans plus tôt[6].
Le retour de cette première phase devra s'effectuer par le détroit de Magellan, avec une escale à l'île de Chiloë, à l'ouest de la Patagonie, pour « l'intérêt de l'hydrographie, des sciences et du commerce. »[6]. Un arrêt à Valparaiso est ensuite programmé pour permettre à l'équipage de se reposer[10].
Les navires devront reprendre la mer début avril 1838 pour explorer l'Océanie. Ils vont d'abord explorer les archipels du Pacifique Sud, longeant les îles Ducie, Pitcairn, Gambier, Rapa, Rouroutou, Mangia et Raotonga pour rejoindre Vavao en mai. Cette dernière escale dans une station importante pour les baleiniers, est prévue pour une durée de dix jours[10].
L'expédition repartira dans un second temps en Mélanésie. L'objectif sera d'observer les îles Viti afin de compléter les données du premier voyage de Dumont d'Urville (1826-1829), puis de se diriger vers les Nouvelles-Hébrides (Vanuatu), les îles Banks et Vanikoro, lieu présumé du naufrage de La Pérouse. L'expédition devra ensuite gagner les îles Salomon en juillet, avec l'espoir d'y retrouver des survivants du naufrage, dont on pense qu'ils ont terminé leur voyage dans la « baie des Indiens »[10].
Ensuite, un passage par le détroit de Torrès, puis par les îles Arrou et Key est prévu pour rejoindre Amboine, où une escale de dix jours sera faite[10]. Une route alternative par ce qui est alors appelé la baie de Humboldt[11], au Nord de la Nouvelle-Guinée, est envisagée si l'état des navires l'impose[12]. À la suite de cette étape, la Zélée devra être renvoyée en France pour rapporter les travaux de la première année. L'Astrolabe devra poursuivre seule sa mission dans le Pacifique, d'abord par une visite de la nouvelle colonie anglaise sur la rivière des Cygnes, suivie d'un séjour de huit jours à Hobart Town en Tasmanie, entre novembre et décembre 1838[12].
En février et mars 1839, le navire devra explorer la Nouvelle-Zélande et certaines parties du détroit de Cook[12].
En avril de la même année, l'Astrolabe devra visiter les îles Chatham, inexplorées depuis leur découverte en 1791 par William Robert Broughton[12].
La corvette s'aventurera en Micronésie, passant notamment par les îles Gilbert et Marshall, avant d'atteindre Mindanao dans les Philippines. La corvette visitera ensuite Bornéo pour atteindre Batavia en octobre[12]et un des ports de Sumatra, dans l'actuelle Indonésie, avant de repartir pour la France.
Le voyage retour, prévu pour mars ou avril 1840, devra s'effectuer par le cap de Bonne Espérance.
La querelle avec l'Académie des sciences

La préparation de l'expédition suscite de vifs débats lors des discussions budgétaires du ministère de la Marine. À la Chambre des députés, lors de la séance du lundi , le député François Arago intervient pour s'opposer au projet[13]. Marqué par l'expédition de Jules de Blosseville à bord de la Lilloise en 1833, Arago affirme reconnaître en celle de Dumont d'Urville les mêmes lacunes[13]. Pour lui, le voyage est « mal conçu »[13] et il prédit qu'il « ne pourrait amener que de fâcheux ou d'insignifiants résultats »[13].
Dans son argumentation, il détaille un itinéraire qu'il juge trop dispersé. Après une traversée de l'Atlantique et une tentative d'exploration des glaces antarctiques, le programme prévoit le passage par le détroit de Magellan, puis l'exploration d'une multitude d'archipels du Pacifique, avant d'atteindre les îles Fidji, Salomon et la Nouvelle-Zélande. Pour le député, cette succession d'étape présente peu d'intérêt. Il conteste notamment l'objectif polaire, estimant que l'atteinte du pôle Sud, si elle advenait, ne constituerait qu'une prouesse de « pure curiosité »[14] sans retombées commerciales ou scientifiques durables, compte tenu de l'impossibilité d'y séjourner : « S'il y va, il pourra dire qu'il y a été, et voilà tout. Pour moi, je n'entrevois pas d'autres résultats. »[14].
Les critiques d'Arago portent également sur les moyens matériels alloués à l'expédition. Il dénonce l'inadéquation des navires avec les zones à explorer, qualifiant l'Astrolabe de « bâtiment frêle »[15]. Il souligne également le manque de tests préalables des instruments de navigation et compare défavorablement l'initiative française aux expéditions américaines motivées par des enjeux de pêche à la baleine[16]. Selon lui, le tracé de la route semble paradoxalement conçu pour éviter toute découverte majeure « […] si l'on s'était proposé d'indiquer où l'Astrolabe devait aller pour n'avoir la chance d'aucune découverte, je crois qu'on se serait très peu écarté de l'itinéraire prescrit »[15].
« Devant la première difficulté, M. d'Urville rebroussera chemin pour aller remplir l'autre partie de sa mission dans les mers équatoriales, et il fera sagement. S'il persistait, au contraire, à cause de l'importance que l'on semble attacher au succès, si l'on en juge du moins par les primes promises aux matelots; si M. d'Urville s'engage au delà des premiers obstacles, vous seriez, je ne crains pas de le dire, forcés de voter l'année prochaine des fonds pour aller le chercher. »
— François Arago, Annales maritimes et coloniales, 1837

Arago conclut son intervention par une mise en garde financière, suggérant que si l'on s'évertuait à soutenir cette expédition, la chambre serait contrainte de voter des crédits supplémentaires l'année suivante pour la secourir.
En réponse, le ministre de la Marine et des Colonies Claude du Campe de Rosamel défend la pertinence du projet. Il concède que certaines zones prévues dans le parcours, comme le détroit de Magellan, ont déjà été reconnues, mais insiste sur la valeur et l'excellence des ingénieurs-hydrographes français, susceptibles d'en produire des cartographies bien plus précises[17]. Concernant le matériel, il assure que les bâtiments et instruments, alors en construction à Toulon, seront dans le « meilleur état possible »[18] pour affronter les conditions australes et polaires. En ce qui concerne l'accusation d'inutilité d'une telle expédition car aucune preuve ne va dans le sens d'une découverte majeure, le ministre rétorque : « Je ne vois pas pourquoi nous ne ferions pas de tentatives de découvertes »[18]. Pour le ministère, même un échec à franchir la banquise constituerait un résultat scientifique par les données recueillies sur les obstacles rencontrés. Le projet est maintenu et les instructions finales sont envoyées à Dumont d'Urville à la fin du mois d'août 1837[19].
Les membres de l'expédition
Les navires

La décision est prise d'effectuer cette expédition sur deux navires. L'Astrolabe, bien connu de Jules Dumont d'Urville puisqu'il secondait sur ce même navire Louis Isidore Duperrey lors du voyage de circumnavigation scientifique des années 1822–1825 et qu'il l'a lui-même commandée pour une deuxième circumnavigation, est accompagné de la Zélée. Les deux corvettes sont armées le 13 et le 7 juin, après que Dumont d'Urville, inquiet de la lenteur des travaux, ait rejoint Toulon[20]. Entrées en rade le 21 août pour la première et le 14 août pour la seconde, elles appareillèrent le 7 septembre 1837[21].
L'Astrolabe : Le navire la Coquille est lancé en 1811 comme gabare-écurie. Avant 1822, il est remis en état et reclassé en corvette, pour lui permettre de participer à de longs voyages. Dumont d'Urville la choisit pour son expédition de 1826, date à laquelle il est décidé de la renommer: « La Coquille serait encore le meilleur bâtiment à accomplir ce voyage ; et pour distinguer la nouvelle expédition de la précédente, il suffit de changer le nom de cette corvette »[22]. C'est ainsi que la corvette la Coquille prit le nom de l'Astrolabe, en l'honneur du navire homonyme de l'expédition de La Pérouse, disparu en 1788 dans le Pacifique Sud[22].
La Zélée : Cette corvette est décrite par Dumont d'Urville comme un navire « de la même force et de la même nature »[23] que l'Astrolabe.
Les équipages
Jules Dumont d'Urville, conscient de l'ampleur de l'entreprise et soucieux de rendre hommage à ses participants, tient à consigner les noms de chaque matelot. Dans le récit officiel du voyage[24], il dresse donc une liste nominative de chaque membre, du simple matelot aux officiers supérieurs, incluant les maîtres de manœuvre et les maîtres charpentiers, essentiels au maintien de la flotte.
L'Astrolabe et la Zélée embarquent initialement environ 65 hommes chacune[25], mais les aléas du voyage (décès, désertions, embarquements de passagers temporaires) font qu'environ 220 personnes ont séjourné à bord au cours de la campagne[24].
Commandée directement par le capitaine et chef d'expédition, l'Astrolabe a pour second le lieutenant de vaisseau Gaston de Rocquemaurel. Dumont d'Urville avait d'abord proposé la position à ses anciens compagnons de mer Victor Charles Lottin, Victor Amédée Gressien et Pierre-Edouard Guilbert, qui ont tous trois refusés[26]. Le commandant et son second sont assistés du lieutenant François Barlatier Demas. Le corps des officiers subalternes comprend quant à lui quatre enseignes de vaisseau : Joseph-Antoine Duroch, Jean-Marie Gourdin, Jacques-Marie-Eugène Marescot Du Thilleul (1809-1839)[27] et Auguste-Elie-Aimé Coupvent Desbois. Ils sont épaulés par quatre élèves de première classe : Louis Le Maistre du Parc, Charles François Eugène Gervaize, Pierre-Antoine Lafond et Joseph Emmanuel Boyer (aussi sur la Zélée).
La mission scientifique et technique est assurée par l'ingénieur-hydrographe Clément Adrien Vincendon-Dumoulin, les chirurgiens Jacques Bernard Hombron, Louis Le Breton, le préparateur d'anatomie et phrénologiste Pierre Marie Alexandre Dumoutier, qui prendra les fonctions de second chirurgien au cours du voyage. Le commissaire de bord Louis Jacques Ducorps. César Desgraz occupe la fonction de secrétaire du commandant.
La corvette la Zélée est quant à elle placée sous le commandement du capitaine de corvette Charles Hector Jacquinot. Il a participé aux campagnes de La Chevrette (1819), de La Coquille (1822-1825) et de l'Astrolabe (1826-1829) aux côtés de Jules Dumont d'Urville, et ce dernier lui voue une confiance absolue : « Nul autre officier dans le corps entier de la marine ne possédait au même degré ma confiance, et nul autre ne l'aurait justifiée d'une manière aussi complète »[23]. Il est assisté par les lieutenants de vaisseau Joseph-Fidèle-Eugène du Bouzet (second) et Charles Thanaron. Trois enseignes de vaisseau servent sous leurs ordres : Aimé Coupvent-Desbois, Antoine Pavin de la Farge et Louis Tardy de Montravel. Félix Casimir Huon de Kermadec exerce la fonction de commissaire de bord. Le groupe des élèves de première classe est constitué de Jean Edmond Gaillard, Germain Hector Perigot, Joseph Emmanuel Boyer et Paul de Flotte.
L'équipe scientifique embarquée comprend les chirurgiens Élie Le Guillou et Honoré Jacquinot, frère du commandant, ainsi que le dessinateur Ernest Goupil.
Déroulement
Descente de l'Atlantique

L'Astrolabe et La Zélée quittent le port de Toulon le , passent par Minorque, et, en longeant l'Espagne et le Nord et les côtes du Maroc[28], atteignent Tenerife, aux îles Canaries à la fin du mois, où elles furent mises en quarantaine pendant quatre jours à cause de rumeurs de cas de peste à Marseille[29]. Une fois l'accès ouvert, l'équipage part profiter du vin et des balades que l'île a à offrir[30].
Au mois d'octobre, les deux navires repartent, cette fois en direction de Rio de Janeiro pour y déposer l'élève Louis Le Maistre du Parc, dont l'état, déjà mauvais à Toulon, s'était grandement empiré. Dumont d'Urville en profite pour observer le spécimens marins, notamment les bandes de poissons volants et « de beaux trigles aux nageoires azurées »[31] Les deux navires subissent le vent, la pluie et la brume qui ralentissent parfois leur avancée[32]. Une fois à Rio, Dumont d'Urville en profite pour envoyer le commissaire de bord Ducorps acheter des vivres, notamment du tabac[33].
À la mi-novembre, les deux corvettes font voile vers Port-Famine, mais leur progression est entravée par des vents contraires et une brume de plus en plus fréquente[34]. Jules Dumont d'Urville, qui craignait initialement de ne pas disposer de suffisamment de temps pour traverser le détroit de Magellan en raison du départ tardif de Toulon, envisage alors de contourner le cap par la « terre des États »[35]. Dans son récit du voyage, il explique cette hésitation : « Malgré toute mon envie, j'hésitais à m'engager dans le détroit, dans la crainte d'y être retenu plus que je ne l'aurait voulu, et de me trouver trop pressé pour mon excursion vers le pôle Sud »[36]. Finalement, le commandant décide de s'engager vers le détroit et de consacrer un mois à son exploration, estimant que si des travaux hydrographiques y avaient déjà été menés par le passé, les découvertes en histoire naturelle restaient à faire[37].
Exploration du détroit de Magellan

Ce détroit, découvert par Fernand de Magellan en 1520, avait depuis été emprunté par plusieurs navigateurs comme le néerlandais Olivier van Noort, l'espagnol Garcia de Nodal et l'anglais John Narborough. L'Astrolabe et la Zélée y arrivent début décembre 1837, mais durent y rester plus d'un mois, à cause des brumes de l'océan Atlantique qui gênaient la navigation dans ces eaux dangereuses.
La flotte dépasse d'abord la Pointe Dungeness et sa plage occupée par un troupeau de phoques[38]. C'est à partir de ce moment que la navigation devient difficile, rythmée de falaises escarpées, une brume épaisse et une mer tourmentée qui secoue les navires.
En franchissant la baie Saint-Philippe, les explorateurs aperçoivent plusieurs groupes de peuples autochtones : les Patagons et les Pêcherais. Il note dans son récit du voyage que la distance « les fit prendre pour des sauvages montés à cheval, tantôt arrêtés, tantôt galopant le long des plages »[39].
Plus loin, cinq silhouettes sont repérés sur une falaise. Pensant avoir trouvé des naufragés, l'équipage s'en rapproche, mais il s'agissait en réalité de pécherais portant de « longs manteaux de peau, se chauffant paisiblement autour de leur feu »[40].

Après ces observations, la flotte poursuit sa navigation jusqu'à Port-Famine. L'équipage y fait escale pour refaire le plein de bois et d'eau et mener des observations naturalistes et hydrographiques. Lors de cette halte, Dumont d'Urville et ses hommes décrivent des rochers « couverts de moules, de patelles, de fissurelles, de buccins, etc. ». La faune locale observée compte également des perroquets et des pingouins. Le commandant et l'équipe scientifique procèdent à l'échantillonnage de diverses espèces végétales aux abords de la rivière Sedger, dans l'objectif de constituer un herbier similaire à celui réalisé pour la flore des Malouines et publié en 1825[41]. Louis Le Breton réalise deux dessins de ces bords de rivière[42]. Sur le plan historique, l'expédition repère sur place un poteau gravé dont l'inscription renseigne qu'il a été érigé par le capitaine King, ainsi qu'un second signalant le passage du capitaine Dugué en 1834. L'équipage découvre également un petit baril suspendu à un arbre, servant de « bureau de poste » où les capitaines de passage déposent des notes. Profitant de cette escale, le commandant dépêche ses hydrographes pour explorer et cartographier la zone environnante[43]. Parallèlement, une équipe composée de Dumoutier, Marescot et Gourdin entreprend une expédition vers le nord dans l'espoir de rencontrer les populations patagonnes, sans succès. Une fois les opérations de ravitaillement en bois et en eau, les divers travaux et les réparations des navires terminées, la flotte reprend sa route en direction du hâvre Peckett.

Arrivées au large du havre, les deux corvettes font tomber l'ancre près de l'île Elisabeth. Cet emplacement leur permet d'observer un campement de Patagons et, installé à côté sur une petite montagne, un pavillon américain[44]. L'équipage part à leur rencontre à bord de canots et Dumont d'Urville décrit les personnes rencontrées comme étant « doux, paisibles et complaisants »[45]. Les marins sont déçus de se rendre compte que le mythe des géants Patagons ne correspond en rien à la réalité, car tous sont moins grands que le commandant[46]. Parmi eux, il retrouve un Suisse, l'horloger Niederhauser, établi dans la communauté. Grâce à ce dernier, Dumont d'Urville recense le vocabulaire et les sonorités du langage patagon[47]. Après ces rencontres et une exploration du territoire, la flotte reprend la mer, traversant la baie Lomas en direction du cap Catherine[48].
Le , l'expédition déboucha du détroit et continua sa route en direction du sud, tout en longeant la Terre de Feu.

Première descente vers le sud
Après avoir quitté le détroit de Magellan, l'expédition se dirige vers la mer de Weddell. C'est en traversant le brouillard, la pluie et le froid grandissant que les corvettes finissent par atteindre les glaces. Le 21 janvier, la flotte atteint la zone explorée par Weddell en 1823[49] mais se retrouve rapidement bloquée par la banquise. L'explorateur choisit de rediriger les navires vers les Orcades du Sud. Le 9 février, la flotte reste coincée entre les glaces pendant cinq jours[50]. Les symptômes du scorbut apparaissent. L'équipage est forcé de s'arrêter à la latitude de 65° et de rebrousser chemin. Entre le 22 février et le 5 mars, la flotte découvre dans le prolongement de l'Île de Graham deux terres qui n'avaient jamais été cartographié. Il les nomme la terre Louis-Philippe et l'île de Joinville[51]. Le 7 mars, ils mettent le cap sur le Chili[52].
Escale au Chili
Le 6 avril 1838, les deux corvettes mouillent à Talcahuano[52] afin de soigner l'équipage. Un séisme ayant frappé la zone six mois plus tôt, l'équipage découvre une ville en ruine. Ils y restent un mois et demi mais perdent 24 membres, déserteurs ou décédés[52].
Le 24 mai, les deux corvettes arrivent à Valparaiso, où le navigateur apprend par une lettre de son épouse Adèle la mort de son fils Emile. Après quelque jours d'isolement, il part rendre visite à Auguste Duhaut-Cilly, commandant de l'Ariane qui vient également de mouiller à Valparaiso afin qu'il l'aide à trouver des volontaires pour son expédition. Ce dernier refuse d'abord poliment, mais Jacquinot apprend que son refus est lié à des rumeurs dépeignant l'expédition comme un échec complet[53]. Dumont d'Urville, afin de restaurer son image, invite le capitaine à bord pour lui montrer les premiers résultats fructueux de cette expédition (cartes et rapports)[53]. Auguste Duhaut-Cilly, réalisant son erreur, met alors six marins à disposition du commandant[53]. Ainsi, malgré les supplications de sa femme, Dumont d'Urville continue sa mission et appareille le 29 mai 1838 pour l'Océanie[54].
La traversée du Pacifique
La mission dans le Pacifique dure un an et demi, avec comme objectif de fonder des points d'appui français sur ces territoires et ainsi concurrencer la présence anglaise[54].

Le 3 août 1838, soit trois mois après le départ du Chili, la flotte atteint enfin Mangareva dans les îles Gambier. Dumont d'Urville rend visite aux missionnaires français[55] et à l'évêque Etienne Rochouze avant de rencontrer le chef local du nom de Moputea[56] avec lequel ils échangèrent des cadeaux diplomatiques tels que des miroirs et des noix de coco, convainquant le commandant que de bons rapports avaient été établis[57].
L'expédition repart ensuite vers les îles Marquises, qui sont atteintes le 24 août 1838[57]. Les corvettes mouillent à Nuku Hiva, où elles rencontrent les habitants qui leur demandent cette fois de la poudre et des armes. Le 3 septembre, la flotte reprend la mer pour atteindre Tahiti six jours plus tard[58].
À Tahiti, l'expédition rejoint la Vénus, commandée par Dupetit-Thouars et qui était venue négocier la présence des missionnaires catholiques français sur l'île avec la reine Pōmare IV[59]. Les missionnaires étaient à cette période systématiquement expulsés du territoire par la reine et les autorités britanniques[59]. Après que le commandant de la Vénus a réussi sa négociation, Dumont d'Urville rend visite à la reine[60]. Le 16 septembre 1838, les deux corvettes quittent Tahiti et font voile vers les Samoa[61]
À Apia, l'équipage est accueilli par Pea Pongui, un chef local qui leur demande de payer avec des dollars des frais de port. L'idée lui aurait été donnée par Drinkwater, le capitaine du sloop Conway[62]. Dumont d'Urville refuse, mais l'équipage reste tout de même six jours à terre. Dumoutier en profite pour réaliser plusieurs moulages des visages des habitants de l'île[63].
Le mois d'octobre est marqué par un séjour à Vava'u aux Tonga. Dumont d'Urville y rencontre également les missionnaires John Thomas et Brooke qui lui demandent d'arrêter Simonet, un déserteur français rencontré à Tongatapu lors de la précédente expédition. Il est fait prisonnier sur le navire et sert de traducteur lors des escales suivantes[64]. Le roi Tupou et la reine Salote rendent également visite au commandant, sans lui dire que le jeune tongien qui avait demandé à rejoindre l'équipage avait en réalité été banni pour des raisons politiques. Son nom était Mafi-Kelepi[64].
L'expédition se dirige ensuite vers Fidji, dans le but de venger la mort du capitaine Bureau et de l'équipage de l'Aimable Joséphine advenue quatre ans plus tôt[55]. Ce dernier s'était retrouvé impliqué dans une guerre entre plusieurs tribus, et le chef Nakalasse, pour un temps son allié, avait finalement attaqué son navire, tué les membres de l'équipage avant de les manger[65]. Pour les venger, Dumont d'Urville se rend au village du chef fidjien, sur l'île de Piva et y met le feu. Le village était désert[65]. La flotte se rend ensuite à Ovalau puis à Vanua Levu, en collectant sur son passage différents spécimens botaniques et géologiques[66].
En novembre 1838, l'expédition Dumont d'Urville rejoint Vanikoro, à la recherche des traces des naufragés de La Pérouse, en vain.
À partir du 12 novembre 1838, les ingénieurs-hydrographes s'appliquent à cartographier les côtes des îles Salomon, baptisant Cap Zélée la pointe ouest de Malaita, en souvenir de leur passage.
La flotte atteint la Nouvelle-Irlande le 8 décembre 1838 mais l'itinéraire prévoyant de passer par la Nouvelle-Guinée ou le détroit de Torrès et les vivres venant à manquer, le navigateur décide de rejoindre les îles Carolines pour relâcher à Guam le 1er janvier 1839[67]. Le 10 janvier, la navigation reprend, en direction des îles Palaos et Mindanao. Lors de la première escale, deux marins malais qui souhaitaient se rendre en Indonésie rejoignent l'équipage[68]. L'expédition survit à une mer tumultueuse et arrive le 29 décembre à Gilolo où Dumont d'Urville, en pleine crise de goutte, prend quelques jours de repos tandis que l'équipage part collecter des spécimens, notamment 400 oiseaux de Paradis de Nouvelle-Guinée échangés avec les commerçants malais[69].
Du 5 au 19 février 1839, l'équipage séjourne à Amboine, en Indonésie, où il est accueilli par les Hollandais. Rejetant les instructions du ministre de la Marine, Dumont d'Urville décide de ne pas renvoyer la Zélée en France à cette étape du voyage[70].
L'expédition traverse ensuite les Célèbes et les Moluques pour rejoindre l'Australie. Cette traversée des mers d'Indonésie dure six mois et est marquée par diverses escales. Après un arrêt à Port Essington, la flotte rejoint Batavia, puis Singapour[71] avant de mouiller à Sumatra[72].
Deuxième descente vers le sud

Le 11 octobre 1839, l'équipage décide de rejoindre la Tasmanie[72]. Quittant les Philippines en direction d'Hobart, les marins sont frappés, en plus du scorbut, par la dysenterie, le tétanos et même la tuberculose. L'équipage perd un nombre important de ses troupes. Arrivés à terre le 12 décembre 1839, ils y restent un mois pour reprendre des forces mais, apprenant que l'Américain Wilkes et l'Anglais Ross ne sont pas loin derrière eux, préparent rapidement le départ[55]. Le 2 janvier 1840, ils quittent ainsi Hobart en direction du pôle Sud, se dirigeant cette fois-ci vers une zone à l'opposé de la mer de Weddell[55].
Le passage du cercle polaire a lieu le 18 janvier 1840[55] et le lendemain l'équipage distingue une île élevée qui se distingue des morceaux de banquise environnants. Avançant méticuleusement vers cette île, l'équipage remarque la présence de pingouins, puis de rochers recouverts de glace. Les marins descendent immédiatement briser cette glace et recueillir des échantillons géologiques. Ces éléments constituent la preuve indéniable de l'existence d'un continent antarctique. Le 21 janvier 1840, Dumont d'Urville décide de baptiser sa découverte la terre Adélie, en l'honneur de son épouse, et d'y planter le drapeau français[73]. Le navigateur décide également de donner le nom de son épouse au manchot noir à ventre blanc tout juste découvert et qu'il baptise "manchot Adélie". Le 1er février, Dumont d'Urville estime avoir trouvé le pôle magnétique et quitte définitivement la Terre Adélie[55].
Alors que l'expédition de Dumont d'Urville célébrait la découverte de cette nouvelle terre, les Américains suivaient le même itinéraire entre les glaces, à quelques heures de distance. Le capitaine Hudson et son Peacock au gouvernail brisé par les glaces doivent rebrousser chemin, tout comme le Flying Fish. Les deux autres navires de l'expédition Wilkes, le Porpoise et le Vincennes, continuent leur route et finissent par croiser les deux corvettes de Dumont d'Urville[74], comprenant qu'ils se sont fait devancer de peu par les Français.
Nouvelle-Zélande et détroit de Torres
Le 17 février 1840, la flotte rejoint la Tasmanie et séjourne une seconde fois à Hobart, et ce jusqu'au 25 février[55]. À l'issue de cette escale, les deux corvettes entreprennent le voyage retour. Elles passent par les îles Auckland, avant de se rendre en Nouvelle-Zélande, territoire dont les Anglais viennent de prendre possession[55]. La flotte décide quand même de s'y arrêter le 23 mars 1840[75] pour y dresser les plans de cinq baies de l'île Sud, en prévision de l'arrivée de baleiniers français[76]. Le 4 mai 1840, après diverses escales sur le territoire néo-zélandais, la flotte repart définitivement pour la France[77].
Retour en France
Dumont d'Urville décide de passer par le détroit de Torrès pour rejoindre l'océan Indien[78]. Les corvettes y entrent le 31 mai[78] et rencontrent une mer si tumultueuse que Dumont d'Urville envisage d'abandonner les navires avant qu'ils ne soient brisés[79]. Le 4 juin, la flotte réussit finalement à sortir du détroit et rejoindre l'océan[80]. Après des escales aux îles Loyauté et à Timor courant juin, les Français s'arrêtent à l'Île Bourbon (actuelle Réunion)[55] le 21 juillet 1840[80].
En septembre 1841, la flotte rejoint Sainte-Hélène[55], comme les navires français en avaient l'habitude, pour rendre hommage à Napoléon Ier, mort en ces lieux le 21 mai 1821. Dumont d'Urville sera le dernier à honorer cette coutume, car le Prince de Joinville ramènera quelque temps après le corps de l'empereur afin qu'il soit enterré à l'Hôtel des Invalides à Paris.
Le 6 novembre 1841, l'Astrolabe et la Zélée rentrent au port de Toulon, et le mois suivant Dumont d'Urville, en récompense de ses services, reçoit le titre de contre-amiral[81].
Le bilan
Un bilan scientifique considérable

L'expédition au pôle Sud et dans l'Océanie constitue l'une des entreprises scientifiques françaises les plus complètes du XIXe siècle. Elle a permis de récolter une quantité considérable de données dans divers domaines. Elle ramène notamment en France une importante collection zoologique et botanique. Les naturalistes à bord, notamment Hombron, ont recensé et prélevé de nombreux spécimens d'insectes, d'animaux terrestres et marins ainsi que des échantillons de flore, dans le but d'enrichir les collections du Muséum national d'histoire naturelle[2]. Ces différentes espèces ont été dessinées et compilées dans les atlas zoologiques et botaniques. Parallèlement, des observations géologiques ont été menées lors des escales.

Les dessinateurs présents sur les corvettes ont également réalisé divers portraits et descriptions des modes de vie et langues des peuples rencontrés lors de la traversée[82].
Au-delà de l'histoire naturelle, les membres de l'expédition ont compilé d'importantes observations météorologiques et magnétiques en effectuant, à l'aide de différents outils comme le thermométrographe, des relevés réguliers de température de l'air et des eaux et de la force des vents, contribuant ainsi à une meilleure compréhension des systèmes climatiques de l'hémisphère Sud. Ces travaux s'inscrivaient dans la continuité des recherches initiées par des explorateurs comme Alexander von Humboldt sur le magnétisme terrestre, et plus précisément pour comprendre la différence entre le pôle indiqué par les boussoles et le véritable pôle magnétique[83]que le navigateur localise le 1er février 1840[55].
Le bilan géographique de l'expédition est également majeur pour la connaissance de la zone Antarctique. La découverte et la prise de la Terre Adélie le 21 janvier 1840 confirment la possibilité d'avancer sur la route ouverte par Weddell et surtout l'existence d'un continent antarctique. En plus de ces travaux vers le pôle Sud, l'expédition a produit des relevés précis dans le détroit de Magellan, en Océanie et dans le détroit de Torrès qui ont permis de corriger les erreurs des cartographes précédents et d'établir des routes maritimes plus sûres pour les navires français. Ces mêmes cartes des archipels du Pacifique dressées par l'ingénieur-hydrographe Vincendon-Dumoulin serviront de référence aux marins français jusqu'à la Seconde Guerre mondiale[84].
La compilation de ces données a donné lieu à une publication de grande envergure qui s'est étalée entre les années 1841 et 1854. Elle fut dirigée par Charles Hector Jacquinot, après la mort de Dumont d'Urville en 1842. Le compte rendu officiel comprend ainsi 23 volumes de texte et sept atlas détaillant les découvertes zoologiques[85], botaniques[86], géologiques, hydrographiques et ethnologiques[87]. Cette œuvre collective reste une référence pour l'histoire des explorations polaires et pacifiques au XIXe siècle.
