Grec italiote
langue
From Wikipedia, the free encyclopedia
Le grec italiote (grec moderne : κατωιταλιώτικα) est l'ensemble formé par les deux variétés de grec moderne subsistant en Italie méridionale : le griko, parlé dans le Salento, et le grec de Calabre, parlé sur les pentes de l'Aspromonte.
| Grec italiote Κατωιταλιώτικα | |
| Région | Salento (Pouilles) et Calabre |
|---|---|
| Nombre de locuteurs | moins de 20 000 |
| Typologie | SVO |
| Écriture | Alphabet latin |
| Classification par famille | |
| Langues indo-européennes Langues helléniques Grec moderne Grec italiote |
|
| modifier |
|
Ces deux parlers constituent le dernier vestige d'une présence hellénophone qui s'étendait autrefois sur une large part du Midi italien. Issus de la Grande-Grèce puis renforcés par cinq siècles de domination byzantine, ils se sont trouvés isolés du reste du monde grec après la conquête normande du XIe siècle et la latinisation progressive de la région.
Réduits à quelques milliers de locuteurs, âgés pour l'essentiel, ils figurent depuis 1999 parmi les langues sérieusement menacées répertoriées par l'Unesco.
Le présent article traite de l'ensemble et de son histoire ; chacune des deux variétés fait l'objet d'un article distinct.
Dénomination
Les hellénistes grecs désignent cet ensemble par le terme Κατωιταλιώτικα (katoitaliótika, « italien méridional »). La littérature linguistique emploie également les appellations Salentino-Calabrian Greek et Apulia-Calabrian Greek[1].
L'ensemble ne dispose pas de code ISO 639 propre, les deux variétés étant rattachées au grec[2].
Cadre historique
De la Grande-Grèce à la reconquête byzantine
L'installation grecque en Italie méridionale commence aux VIIIe et VIIe siècles av. J.-C. et prend une ampleur telle que les Romains désignent la région sous le nom de Grande-Grèce. Le contrôle grec cesse à partir de 327 av. J.-C. avec l'avancée romaine vers le sud[n 1].
L'Empire byzantin reprend pied dans la région à partir de 535, lors des campagnes de Justinien, et s'y maintient officiellement jusqu'en 1071[n 1].
Hellénisation de la Calabre
Au VIIIe siècle et au IXe siècle, l'arrivée de populations venues de Constantinople et de Grèce, fuyant la persécution iconoclaste, atteint des proportions telles que la Calabre connaît un processus d'orientalisation touchant l'ensemble de la vie religieuse et séculière : rituels, cultes, liturgie, organisation civile et ecclésiastique, langue, expériences artistiques, architecturales et littéraires[3].
La région devient alors le berceau du monachisme italo-grec, d'abord érémitique et rupestre, puis matérialisé par une prolifération d'églises et de monastères fondés par des moines orientaux qui préservent et transmettent la tradition grecque[3].
Au Xe siècle, alors que le catépanat conserve sa langue et son rite latins, le thème de Calabre est entièrement hellénisé[4].
Déplacements de population
L'immigration grecque forme des enclaves compactes insérées dans un environnement latin, le groupe des migrants tendant à reproduire à petite échelle la cohésion culturelle de son milieu d'origine[5].
Ces mouvements démographiques et culturels sont spontanés : aucun mode de pression ou de coercition n'a été relevé. Les Grecs de Sicile fuient leur île, puis la côte calabraise touchée par les raids arabes ; certains gagnent le Salento ou la Basilicate, d'autres quittent l'Italie byzantine pour se réfugier dans les principautés lombardes de Salerne et de Capoue, voire à Rome[5]. Les tentatives d'hellénisation épiscopale forcée demeurent très rares, un seul cas étant connu, à Tarente, où le pouvoir byzantin finit par y renoncer[5].
Conquête normande et latinisation
La conquête normande, engagée entre 1059 et 1061, ouvre un processus de latinisation progressive de l'Italie méridionale. Le caractère byzantin de la Calabre ionienne n'en est toutefois pas immédiatement affecté[3].
Au Moyen Âge, les communautés grecques régionales se réduisent à des enclaves isolées. Le déclin s'accentue aux XIVe et XVe siècles, lorsque le Midi s'italianise davantage et que la civilisation grecque de Calabre ne trouve plus d'appui moral ni politique auprès de Constantinople[n 2].
Les deux variétés subsistantes
Griko
Le griko est parlé dans la Grèce salentine, au sud-est de Lecce, dans la province de Lecce. Il constitue la plus importante des deux communautés, avec moins de vingt mille locuteurs[6].
Grec de Calabre
Le grec de Calabre, appelé greko ou grecanico, est parlé dans la Bovesìa, sur les pentes de l'Aspromonte. La communauté y est résiduelle, avec moins de cinq cents locuteurs[7].
Rapports entre les deux variétés
Les deux parlers sont mutuellement intelligibles du fait de leur origine commune, mais se sont développés indépendamment et présentent des différences grammaticales. Ils ne sont pas entrés en contact avec les mêmes langues romanes : le griko avec le salentin, le grec de Calabre avec les parlers calabrais[8].
Traits communs
Les deux variétés partagent plusieurs caractéristiques qui les distinguent de l'ensemble du domaine grec.
Elles ne sont que partiellement intelligibles avec le grec moderne standard et s'écrivent le plus généralement au moyen de l'alphabet latin, à la différence des autres parlers grecs[6],[1].
Elles conservent l'infinitif dans certains contextes syntaxiques, forme abandonnée dans l'ensemble du monde hellénophone dès la période médiévale[6].
Le grec et les variétés romanes d'Italie méridionale sont par ailleurs en contact intense depuis des siècles, ce qui a produit dans leurs grammaires des convergences trop marquées pour être fortuites ; la situation constitue à ce titre un terrain d'observation du changement linguistique induit par le contact[9].
Origines : état du débat
L'origine de l'hellénophonie italiote fait l'objet d'une controverse scientifique ouverte au XIXe siècle. Gerhard Rohlfs la rattachait au grec ancien des colons de la Grande-Grèce, en insistant sur la composante dorienne ; Carlo Battisti puis Oronzo Parlangèli y voyaient l'héritage du grec byzantin ; Franco Fanciullo a formulé une position intermédiaire admettant la conjonction des deux apports[7].
Le débat porte simultanément sur les deux variétés et est développé dans les articles qui leur sont consacrés.
Reconnaissance et statut
Le griko et le grec de Calabre sont inscrits en 1999 comme sérieusement menacés au Red Book of Endangered Languages de l'Unesco[6]. Ils figurent en Italie parmi les minorités linguistiques historiques protégées par la loi n° 482 de la même année[10].
Les ressources disponibles pour la recherche demeurent rares, les corpus exploitables étant presque inexistants[6].
L'étude de l'hellénisme italiote
L'hellénisme italiote constitue un champ d'étude à part entière, réunissant linguistes, historiens et byzantinistes. Un colloque international lui a été consacré à Venise en novembre 1997 sous le titre L'Ellenismo italiota dal VII al XII secolo, dont les actes ont été publiés à Athènes en 2001 par la Fondation nationale hellénique de la recherche[5].
L'ensemble des vestiges matériels de cette culture, datés du VIIIe siècle au XIe siècle, fait l'objet d'une inscription sur la liste indicative du patrimoine mondial sous l'intitulé Evidence of Italo-Greek Culture between the Early and Late Middle Ages[3].
Les deux variétés ont par ailleurs été étudiées dans le cadre du projet SMiLE (Sustaining Minoritized Languages in Europe) du Smithsonian Center for Folklife and Cultural Heritage[2], et le géographe Pier Francesco Bellinello les a inscrites dans un panorama d'ensemble des minorités ethno-linguistiques du Mezzogiorno[11].