Guerre absolue
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[réf. nécessaire] Le concept de guerre absolue constitue une élaboration théorique et abstraite, formulée par le théoricien militaire prussien Carl von Clausewitz dans son traité De la guerre, publié à titre posthume en 1832. Cette notion, qui relève davantage de la spéculation philosophique que de l’analyse descriptive des conflits historiques, est principalement examinée dans la première moitié du huitième et ultime livre de l’ouvrage. Elle n’apparaît que de manière marginale et allusive dans les autres volumes.
Il s’agit d’une forme de conflit armé envisagé comme un pur déploiement de violence physique, affranchi de toute entrave extérieure à la force brute. Cette conception mène inéluctablement, par un processus d’exacerbation, à des paroxysmes d’effort et de volonté. Son objet ultime est de réduire l’adversaire à l’impuissance, le soumettant intégralement à la volonté du vainqueur. Au XIXᵉ siècle, Clausewitz y discernait une illusion logique, une abstraction irréalisable en pratique[1]. L’ambition fondamentale de cette guerre absolue réside dans l’anéantissement intégral de l’ennemi, accompli par une application foudroyante et massive de la force. Elle est communément tenue pour déraisonnable et dénuée de logique externe, car elle obéit à une dynamique auto-propulsive, susceptible de s’intensifier sans frein et de menacer l’existence même des sociétés humaines. Toutefois, depuis l’émergence de l’armement nucléaire au XXᵉ siècle, cette forme de guerre jadis théorique possède désormais une potentialité de réalisation concrète, bien que son caractère irrationnel persiste en raison du péril de destruction mutuelle assurée.
La notion de « forme absolue de la guerre » procède du nouveau mode de conflictualité introduit par la Révolution française et porté à son acmé opérationnelle par Napoléon Bonaparte. Bien que conceptualisée a posteriori sur un plan philosophique — et, partant, inatteignable dans sa pleine réalisation —, cette forme de guerre trouve sa matrice dans les campagnes les plus magistrales de l’Empereur, lesquelles devaient servir de modèle aux commandants en chef, invités à s’en inspirer « lorsque les circonstances le permettraient ». Caractérisée par Clausewitz, cette modalité guerrière se distingue par l’emploi d’une énergie et d’une compétence tactico-stratégique éminentes, ayant pour finalité l’anéantissement des forces adverses et l’obtention, par la contrainte armée, d’une résolution politique du conflit.
Guerre d'observation
La conception clausewitzienne de la guerre absolue se trouve antithétique à une modalité conflictuelle plus atténuée, qualifiée par le théoricien de guerre d'observation. Cette dernière, prévalente au cours du siècle antérieur à la Révolution française, se caractérisait par un emploi de la force rigoureusement circonscrit et à des fins principalement démonstratives. Cette dichotomie initiale, présentant un caractère expérimental, fit l'objet d'une critique substantielle de la part de Clausewitz lui-même au milieu du Livre VIII de son œuvre. Par la suite, la notion de guerre absolue, jugée trop abstraite, fut effectivement abandonnée. Corrélativement, la guerre d'observation, perçue comme une forme trop ténue, fut métamorphosée en un concept opératoire et plus légitime, celui de guerre à objectif limité. Cette évolution théorique est manifeste dans la rédaction ultérieure du Livre I, où le terme de guerre absolue est absent. Pour des fins pratiques, la conflictualité réelle y est décrite au moyen d'un spectre conceptuel. À une extrémité de ce spectre se situe l'objectif limité, visant à épuiser la volonté adverse de persévérer dans la lutte. À l'extrémité opposée réside la forme la plus ambitieuse que puisse revêtir la guerre dans le monde phénoménal : l'anéantissement de la puissance militaire de l'adversaire, le rendant intégralement impuissant.
Guerre idéale
Il importe de dissiper une équivoque fréquente : la notion de « guerre absolue » est communément assimilée, à tort, au concept distinct de « guerre idéale » que Clausewitz expose dans le chapitre inaugural de De la guerre. L’auteur y précise que la guerre idéale relève d’une abstraction philosophique — une « fantaisie logique » — irréalisable en pratique. Elle est, par essence, affranchie de toute motivation ou finalité politique, et ne subit aucune des limitations imposées par les contingences spatio-temporelles, la nature humaine ou le poids des circonstances. Clausewitz lui oppose la « guerre réelle », laquelle est nécessairement tempérée et contrainte par ces facteurs modérateurs. Par ailleurs, il convient de noter que la « guerre absolue » ne saurait non plus être confondue avec la « guerre totale », vocable qui n’apparaît à aucun moment dans le texte original de Vom Kriege.
La guerre idéale peut être conceptualisée comme une manifestation de violence absolue et inconditionnelle, menée par des entités étatiques parfaitement symétriques, dont les buts de guerre revêtent une importance cardinale. En cette acception théorique, le conflit est conduit jusqu'à ses ultimes conséquences « logiques », c'est-à-dire jusqu'à l'anéantissement complet de la capacité hostile à résister.
Les trois actions réciproques
L'usage extrême de la force
La première réciprocité d’action énonce que la guerre, envisagée dans sa logique la plus abstraite, impliquerait que chaque belligérant réplique systématiquement à l’emploi de la force par l’adversaire en y opposant un surcroît d’intensité, afin de préserver sa prééminence. Clausewitz postule à ce sujet : « […] il s’ensuit que celui qui use de la violence sans retenue, indifférent à l’effusion de sang, doit l’emporter si son opposant n’y répond point avec une égale vigueur. » Ce mécanisme contraignant pousse ainsi les parties engagées dans le conflit à une escalade graduelle de la violence, jusqu’à son acmé, constituant ce que le théoricien nomme le premier extrême de la guerre.
Le but est de désarmer l'ennemi
La seconde interaction réciproque caractérise une situation où deux ou plusieurs puissances antagonistes s’efforcent d’imposer mutuellement leur volonté. Selon la doctrine clausewitzienne, la finalité logique de l’engagement guerrier réside dans la contrainte de l’adversaire à se soumettre. Toutefois, ce dernier oppose fréquemment une résistance opiniâtre jusqu’à ce que la volonté qui lui est imposée apparaisse comme la moins coercitive des alternatives à sa disposition. Ainsi, pour obtenir la soumission d’un État rival, il importe de le placer dans une situation qu’il estimera plus accablante que l’acceptation des exigences de son opposant. Cette condition doit, en outre, présenter un caractère de pérennité, ou du moins ne point paraître transitoire ; une perspective d’amélioration future inciterait l’adversaire à différer sa capitulation dans l’attente d’un renversement des circonstances. La méthode la plus efficiente pour parvenir à cet objet consiste, en conséquence, en un désarmement contraint de l’ennemi, l’acculant à une posture d’où toute résistance supplémentaire devient impossible.
Un exercice extrême des pouvoirs
En introduisant le concept de la troisième réciprocité, Clausewitz postule que la défaite d’un adversaire requiert son anéantissement intégral. Selon sa doctrine, l’emploi de la force armée procède de deux éléments fondamentaux. Le premier réside dans la magnitude des moyens disponibles, ordinairement quantifiable par des données numériques. Le second relève de la vigueur de la volonté, entité immatérielle et incommensurable, dont l’appréciation ne peut procéder que d’une estimation conjecturale. Après avoir évalué la résistance antagoniste, un État est en mesure de réajuster ses propres ressources, le plus souvent par un accroissement, afin de s’assurer la prééminence. Toutefois, cette dynamique suscite une réaction symétrique de l’adversaire, engendrant ainsi une surenchère vers l’extrême — phénomène que Clausewitz désigne comme la « troisième poussée vers les limites ».