Gustave Ricard
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Le peintre

D'après Moritz Hartmann, Ricard serait un descendant de la famille florentine des Ricoardi[1]. Il est d'origine provençale.
Son père est changeur à Marseille. Il l'emploie à son commerce, et l'autorise à suivre les cours de l'École des beaux-arts de la ville, dont le directeur est Augustin Aubert.
Gustave Ricard, né à Marseille[2], reçoit des leçons de Pierre Bronzet, qui lui apprend l'art du portrait[3]. Il réalise des copies de quelques tableaux du musée des beaux-arts de Marseille — notamment du Salvator mundi de Pierre Puget. Il réalise son propre portrait (1841) et celui de sa sœur (1842). Il les présente à son père et obtient la permission de se rendre à Paris. Il entre en 1843 à L'école nationale des Beaux-Arts[4] dans l'atelier de Léon Cogniet, et étudie la composition historique.
Gustave Ricard concourt sans succès pour le prix de Rome. Il se perfectionne en copiant les chefs-d'œuvre au musée du Louvre. Il est séduit par les grands coloristes : Titien, Giorgione, Le Corrège, Van Dyck, Rubens, Rembrandt. Il étudie leurs procédés. Quelques-unes de ses copies, comme celles de l’Antiope du Corrège et de la Vénus du Titien notamment, reçoivent un accueil favorable.
Il fera de fréquents voyages en Italie, aux Pays-Bas, en Allemagne, en Angleterre, jusqu'à la fin de sa carrière.
Après un séjour en Italie et quelques mois passés aux Pays-Bas, Gustave Ricard revient à Paris et prend part au Salon de 1850. Il présente une étude de Jeune bohémienne tenant un chat, cinq portraits d'hommes et trois portraits de femmes. Le jury lui accorde une médaille de 2e classe ; la critique salue un portraitiste de grand talent. Le portrait d'Apollonie Sabatier, dans lequel on reconnait l'influence de celui de la Maîtresse par le Titien, est admiré :
« Le port élégant et fier de la tête, les ondes soyeuses de la chevelure, l'œil étincelant de vie, la fraîcheur des lèvres, dont l'expression spirituelle est relevée et comme soulignée par un grain de beauté, la teinte rosée répandue sur le visage et sur les épaules, la poitrine qui se soulève et palpite, les mains effilées qui caressent un bichon de La Havane endormi sur les genoux de sa maîtresse, la robe de velours noir dont les manches ont des crevés de pourpre vénitienne, tout est rendu avec une délicatesse, une coquetterie et en même temps avec une largeur et une sûreté de touche extraordinaires. »[5]
Ricard reste sobre en parures et accessoires, concentrant son talent sur la lumière ou l'éclat d'un visage, variant le ton des chairs suivant l'âge, le sexe, le type et la couleur de peau de ses modèles.
Le portrait de Mme de Blocqueville, exposé au Salon de 1852, lui vaut une médaille de 1re classe, notamment pour les détails du costume. Le portrait de Mlle Wilhelmine Clauss (future Mme Szarvady) et celui du docteur Philipps, exposés au Salon de 1853, le placent parmi les portraitistes reconnus.
Neuf portraits sont exposés à l'Exposition universelle de 1855. La critique est favorable. Théophile Gautier écrit[5] :
Le jury de l'Exposition universelle lui accorde une mention honorable. L'artiste expose huit portraits au Salon de 1857, et dix au Salon de 1859, parmi lesquels celui du président Troplong. Il se voit refuser la croix de la Légion d'honneur, s'éloigne des concours officiels et ne travaille plus que pour une clientèle privée.
Le portraitiste

Les commandes nombreuses lui permettent de sélectionner ses clients[6] :
Ricard fait le portrait de plusieurs peintres, ses confrères et ses amis, Eugène Fromentin, Félix Ziem, Ferdinand Heilbuth, Édouard Imer, Charles Chaplin, Émile Loubon, Michel Bouquet, Gustave Moreau, Paul Chenavard. Il peint également plusieurs autoportraits, dont un exécuté à la fin de 1871 pour Jules Charles-Roux. Il peint également les portraits du jeune prince Demidoff, de Vaïsse, ancien préfet de Lyon ; du prince Orlov, du chevalier Nigra, du comte Branicki, du baron de Rothschild, d'Ernest Feydeau, Paul de Musset, Édouard Boinvilliers, Edward-Charles Blount, Exshaw, Paul Chevandier de Valdrome, Maine, E. Marcotte, L. Goldschmidt, Albert Goupil, Taigny, de Brigode, Frigyes Szarvady, Théodore Gouvy, Jules Lecesne, Joseph Grandval, Antony Roux, Charles Fitch, et de Mmes Roth, Borel, Feydeau, de Calonne, Bamberger, Exshaw, Arnavon, Coppens de Fontenay, Jules Roux, Granville (la femme du ministre anglais), etc.
Son style
Dans quelques-uns de ses portraits de femme, selon Marius Chaumelin[5], Ricard a employé des blancheurs laiteuses et nacrées, des reflets d'opale, des demi-teintes argentées, un modelé moelleux et souple, une morbidezza qui semble empruntée au Corrège ou à Murillo ; ailleurs, il a des tons frais et épanouis qui rappellent Rubens et Reynolds, des carnations lumineuses, des diaphanéités qui laissent voir les petites veines bleues sous l'épiderme rosé.
En revanche, la plupart des portraits d'homme de sa belle époque sont exécutés dans une manière dorée, chaude et vigoureuse, qui n'exclut pas d'ailleurs la finesse et la légèreté du modelé.
Ricard va concevoir de plus en plus ses portraits dans le style de tel ou tel maître ancien.
Dans la femme qui pose devant lui, il voit une sœur de la Joconde. Un jeune homme à la barbe blonde, au teint coloré, se transforme en bourgeois d'Anvers, contemporain de Rubens. Un autre modèle devient le doge Andrea Gritti du Titien.
Mysticisme
Pendant les dix dernières années de sa vie, il veut se rapprocher de Léonard de Vinci et de Rembrandt. Il combine des effets d'ombre et de lumière qui n'ont rien de naturel ; il noie les contours dans des vapeurs blondes ou des fumées bleuâtres, amortit les saillies, cherche des expressions mélancoliques et rêveuses. Quelquefois, il réussit à évoquer des apparitions délicates et charmantes, surtout quand il peint des jeunes filles et des enfants ; mais, souvent, les inquiétudes de son esprit s'expriment dans les hésitations de son pinceau, son trouble se voit dans son indécision.
Le portrait de Paul de Musset, qu'il expose au Salon de 1872, est typique de cette manière. Il reste pourtant le peintre élégant, le poète doux et sympathique des premières années. Certains de ses portraits, parmi les plus effacés, ont un charme singulier : enveloppés d'une lumière discrète, ils regardent le monde avec une compassion mélancolique.
Charles Yriarte a publié, dans la Gazette des beaux-arts de , une étude psychologique sur Ricard :
« Jeune, fort, aimé, à l'abri des luttes et des incertitudes de la vie matérielle, ayant sa clientèle rare et son cénacle d'admirateurs et d'amis, parvenu à ce point de sa carrière que le fait seul de le choisir pour portraitiste donne au modèle un brevet d'homme de goût et constitue une sorte d'aristocratie intellectuelle, Ricard vit cependant dans une solitude relative. Il travaille toujours, il n'a ni repos ni trêve et, tout en peignant, il dépense une singulière activité d'esprit. Sa porte est close, il faut des signes franc-maçonniques pour en franchir le seuil […] Son atelier tient à la fois de la cellule et de l'autel ; quand on y entre, on se prend involontairement à parier bas ; il a tellement tamisé la lumière par toutes sortes d'appendices et de curieux moyens qu'il a inventés lui-même, qu'en venant de la pleine lumière on y voit à peine dans ce studio d'un peintre. Il vit là, dans son rêve, en face des toiles commencées, et, dès qu'il a reconnu le visiteur, sans transition aucune il entonne un monologue lent, original, plein de vives saillies et d'images inattendues ; on peut l'écouter sans lui donner la réplique, il est intarissable dans ce débit curieux, et tout plein de traits d'une imagination qui déborde […] À mesure qu'il avance dans la vie, il se spiritualise de plus en plus, il ne sait absolument rien de ce qui se passe dans le domaine des faits. Il marche dans son rêve. C'est un doux et charmant halluciné au nom de l'art. Quand il vous aborde, il saute à deux pieds dans l'idéal ou le spirituel ; mais jamais, au grand jamais, il ne fait allusion à un fait du monde réel, qu'il vous concerne ou qu'il l'intéresse lui-même […] Ses distractions, après le travail assidu de la journée, sont les causeries ailées, le soir, autour de la table de thé ; un tel homme n'a rien de banal ; il a quelques rapports comme causeur avec Théophile Gautier […] C'est encore un bon juge littéraire, un critique d'une grande sagacité, et sa philosophie est empreinte d'un certain mysticisme. On sent qu'il est très religieux et on dirait qu'une femme, une mère, a laissé pour la vie son empreinte et son parfum dans cette âme-là. Le soir, à la brune, quand il passe devant un sanctuaire, il va s'asseoir un instant dans l'ombre d'un autel […] »
Un autre biographe de Ricard, Paul de Musset, estime que cet artiste a une disposition naturelle à la mysticité ; elle s'est peut-être accrue avec le temps. Il aime tendrement sa sœur, religieuse à Nancy, va la voir souvent, et parle longuement avec elle.
Pendant la guerre de 1870-1871, Ricard demeure en Angleterre, où il fait un grand nombre de portraits. De retour à Paris, il reprend ses travaux. Les derniers portraits auxquels il a travaillé sont celui de M. Marcotte et celui, inachevé, de M. Chenavard.
Ricard meurt d'un infarctus du myocarde, durant un déjeuner chez un de ses amis, le .
Ses admirateurs organisent à l'École des beaux-arts de Paris une exposition où figurent environ 150 de ses ouvrages : elle a un grand succès. Une autre exposition, de plus de 50 œuvres, a lieu, presque en même temps, à Marseille.
Ricard n'a pas fait que des portraits. Il a exécuté des figures de fantaisie et d'étude, quelques natures mortes, de rares paysages, aux arbres imposants, et quelques compositions mythologiques et allégoriques pour la décoration de l'hôtel Demidoff à Paris, entre autres, un plafond représentant le Soleil qui chasse les nuées.
