Hilma af Klint
peintre suédoise, théosophe et pionnière dans l'art abstrait (1862–1944)
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Hilma af Klint, née le à Stockholm dans une famille de marins et de scientifiques, et morte le , est une peintre suédoise, théosophe et pionnière dans l'art abstrait[1] : ses œuvres, riches en séries de tableaux entremêlant des motifs géométriques, des figures organiques, des symboles mystiques et parfois des lettres : un art cryptique qui semble anticiper le surréalisme, voire le psychédélisme des années 1970 comptent parmi les premières œuvres abstraites occidentales. Mais elles sont longtemps restées inconnues du public car selon les dernières volontés de Hilma af Klint, elles ne devaient être dévoilées que vingt ans après sa mort (et elles ne le seront en réalité que 40 ans après)[2].
Af Klint a voué sa vie et son travail à l'exploration de l'invisible[1]. Ce tournant vers l’abstraction et le symbolisme lui vient de son intérêt pour la théosophie et le spiritisme, très en vogue en Europe à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Ses peintures, qui ressemblent parfois à des diagrammes, sont une représentation visuelle d'idées et de recherches spirituelles complexes[3].
Biographie
Jeunesse
Née le au château de Karlberg à Stockholm, Hilma af Klint est issue d'une famille comptant plusieurs générations d'officiers et d'ingénieurs de marine et de cartographes. Sa famille passe ses étés dans son manoir de Hanmora sur l’île Adelsö du lac Mälar près de Stockholm. Cet univers idyllique, au contact de la nature, marque Hilma qui s’en inspirera dans sa création artistique. Plus tard, elle vient s’installer de manière permanente à Munsö, l’île voisine d'Adelsö, fief de la famille af Klint.
De sa famille, Hilma hérite d'un intérêt marqué pour les mathématiques et la botanique, mais c’est dans le monde artistique qu’elle trouve sa voie. Très douée, elle prend, très jeune, des cours de peinture, notamment de portrait.
Peintre
À 18 ans, elle entre à l’École technique artistique de Stockholm (Tekniska Skolan, appelée aujourd’hui Konstfack), et poursuit ses études à l’Académie des beaux-arts de Stockholm (Konstakademien)[4]. Il n’y a, à l’époque, qu’une poignée de femmes qui suivent des études supérieures, elle fait donc partie de la première génération de femmes qui étudient aux côtés de leurs collègues masculins[1].
Une peintre naturaliste et non figurative

Sa peinture académique (portraits, paysages, illustrations botaniques) est pour elle une modeste source de revenus, tout au long de sa vie.
Sa véritable œuvre, à ses propres yeux et celle pour laquelle elle est aujourd’hui reconnue, est d’un tout autre genre : dans son atelier à Stockholm, c'est à la peinture abstraite qu'Hilma af Klint se voue[5].
Influence du spiritisme et de la théosophie
Pendant ses études, elle fait la connaissance de Anna Cassel (en). Elle s'intéresse à la théosophie[6] de Madame Blavatsky, à la philosophie rosicrucienne de Christian Rosencreutz et adhère à la Société théosophique en 1889.
En 1896, af Klint, Anna Cassel et trois autres femmes forment le groupe Les Cinq (de Fem)[1], un groupe voué à l'étude de la médiumnité qui se réunit tous les vendredi pour des rencontres spirituelles, comprenant des prières, l'étude du Nouveau Testament, des méditations et des séances[7] de spiritisme. Elles entrent en contact avec « Les Maîtres » (Höga Mästare), esprits d'une autre dimension, qui les incitent à s'initier à l'écriture et la peinture automatiques. Hilma af Klint se sent guidée par une force qui lui dicte littéralement sa création. Selon Les Maîtres, elle aurait été désignée pour créer les tableaux du Temple — mais elle ne sait jamais vraiment ce que les esprits entendent précisément par ce terme. Ses premières œuvres abstraites sont réalisées en peinture automatique, et la première partie des grandes peintures vouées au Temple prennent forme dans un état de quasi-transe. Elle écrit dans ses carnets de notes :
« Les peintures se sont peintes directement à travers moi, sans esquisse préliminaire et avec grande force. Je n'avais aucune idée de ce que ces images allaient représenter, néanmoins je travaillais vite et avec assurance, sans changer aucun trait de pinceau[8],[9]. »

Au fur et à mesure que Hilma af Klint découvre cette nouvelle forme d'expression visuelle, elle en développe le langage artistique, et son travail devient plus autonome et plus intentionnel. L'influence spirituelle reste toute sa vie la source créatrice de sa peinture.
Son monde artistique est rempli de symboles, de lettres et de mots. Les tableaux expriment souvent une dualité ou une réciprocité symétrique : entre haut et bas, intérieur et extérieur, terrestre et spirituel, masculin et féminin, bien et mal. Le choix des couleurs est également métaphorique : le bleu pour l'esprit féminin, le jaune pour l'esprit masculin et le rose ou le rouge pour l'amour. Le Cygne et le Pigeon, titres de deux séries des tableaux du Temple, sont également des animaux symboliques, représentant respectivement la transcendance et l'amour. Tels des portails vers d'autres dimensions, ses peintures appellent à une interprétation narrative et ésotérique autant qu'artistique. En 1906, après vingt ans de vie d’artiste et à l’âge de 44 ans, elle peint sa première série de peintures abstraites[4].
En 1908, elle fait connaissance de Rudolf Steiner, fondateur de l'anthroposophie, de passage à Stockholm, il l'initie à ses propres théories sur l'art. Il a une certaine influence sur sa peinture tardive[4]. Plusieurs années plus tard, en 1920, elle le retrouve au Goetheanum, siège de la Société anthroposophique universelle à Dornach en Suisse. Entre 1921 et 1930, elle y passe de longues périodes, marquant ainsi une pause dans sa création artistique.

Si l'on retrouve cet attrait pour la spiritualité chez d’autres artistes contemporains comme Wassily Kandinsky, Piet Mondrian ou les nabis[11], la transition artistique de Hilma af Klint vers l’art abstrait et la peinture non figurative s'effectue cependant sans contact avec les mouvements modernistes de l'époque. Son travail est tout d’abord spirituel, et son œuvre artistique en est la conséquence.
Son grand œuvre : le Temple
Entre 1906 et 1915, Hilma af Klint peint la série de peintures consacrées au Temple, réalisées en deux phases avec une interruption entre 1908 et 1912. Cette œuvre compte au total 193 tableaux regroupés en plusieurs sous-séries. Les pièces maîtresses, peintes en 1907, sont de taille imposante : chaque tableau mesure environ 2,40 × 3,20 m. Cette série, intitulée Les Dix plus grands, décrit les différents stades de la vie depuis la petite enfance jusqu'à la vieillesse.

Après l’achèvement de ce grand œuvre, elle continue ses peintures symboliques. Alors que les tableaux du Temple sont pour la plupart des peintures à l'huile, elle utilise par la suite surtout l'aquarelle dans des œuvres aux dimensions plus modestes. Elle peint entre autres une série d'études sur les différentes religions, ainsi que des représentations de la dualité entre l'être physique et son équivalent sur le plan ésotérique. Elle poursuit ses recherches artistiques ésotériques, et, à partir des années 1920, il est possible d'y percevoir une inspiration des théories artistiques développées par la Société anthroposophique.
Dernières années
Voyages à Dornach et tournant anthroposophique
Après la mort de sa mère en 1920, Hilma af Klint, alors âgée de 57 ans, se rend en octobre à Dornach (Suisse) avec sa compagne Thomasine Andersson[12]. Elle adhère à la Société anthroposophique le 20 octobre 1920[13], puis à la Première Classe de l'École ou Université libre de science de l'esprit du Goetheanum dès la fondation de celle-ci en 1924. Entre 1920 et 1930, elle effectue neuf séjours au Goetheanum, dont certains se prolongent jusqu'à six mois[14]. Elle y observe les peintures murales de la coupole du premier édifice — détruit par un incendie dans la nuit du 31 décembre 1922 au 1er janvier 1923 — assiste à de nombreuses conférences de Rudolf Steiner et étudie le Traité des couleurs de Goethe. Elle aurait également suivi les conférences de Steiner sur la couleur données à Dornach du 6 au 8 mai 1921. Environ trente-six de ses carnets rassemblent les notes prises pendant ces cycles[15].
Le passage à l'aquarelle
À partir de 1922, à près de soixante ans, elle abandonne presque entièrement la grande huile et la composition géométrique au profit de l'aquarelle exécutée selon la technique du wet-on-wet[16]. Le geste se fait plus lent : il ne s'agit plus d'imposer une forme, mais de la laisser naître de l'interaction des couleurs — démarche que Steiner désignait par l'expression « peindre à partir de la couleur ». Elle conserve toutefois l'usage du noir, écarté par la pratique anthroposophique habituelle[15]. Selon la Fondation Hilma af Klint, elle réalisera plus de quatre cents œuvres dans cette technique jusqu'en 1941[13].
La série De la contemplation des fleurs et des arbres (Über die Wahrnehmung von Blumen und Bäumen), peinte entre juillet et octobre 1922, en constitue l'exemple le plus connu : ses aquarelles semblent découler des exercices méditatifs décrits par Steiner dans Comment acquiert-on des connaissances des mondes supérieurs ? En parallèle, elle poursuit avec Thomasine Andersson le projet Fleurs, mousses et lichens (Blumen, Moose und Flechten), entamé dès 1919 : près de cent espèces végétales, chacune accompagnée de schémas linéaires (Richtlinien) censés en exprimer les forces formatrices[15]. En novembre 1927, elle fait don au Goetheanum de plusieurs cahiers de cette série, ainsi que de la série L'Arbre de la connaissance.[13]
Le choix du secret
Hilma af Klint refuse de son vivant toute exposition publique de son œuvre abstraite, considérant que ses contemporains ne sont pas en mesure de la comprendre[17]. Selon son carnet 1101 (1924), Rudolf Steiner avait, dès leur rencontre vers 1908–1910, confirmé l'authenticité de son inspiration après avoir examiné les deux premières séries des Peintures pour le Temple et lui en avait donné une explication détaillée ; interrogé à nouveau en 1924 sur le devenir de l'œuvre, il lui aurait répondu qu'il serait préjudiciable de la laisser disparaître et qu'elle pourrait être utile[14]. En 1932, l'artiste marque d'une croix de nombreux carnets — dont les Livres bleus — pour signifier qu'ils ne devront pas être consultés avant vingt ans après sa mort[18].
Voyages, projets et œuvres tardives
En juillet 1928, elle expose quelques Peintures pour le Temple à la World Conference of Spiritual Science de Londres. Sa production picturale diminue sensiblement entre 1925 et 1930[12]. En 1931, elle élabore les esquisses d'un édifice en spirale, destiné à abriter ses œuvres sur l'île de Ven, projet jamais réalisé. La même année, elle s'installe à Helsingborg avec Thomasine Andersson, puis à Lund en 1935[19]. En 1932, elle peint deux aquarelles — Le Blitz sur Londres (Blitzen över London) et Les Batailles navales en Méditerranée (Sjöslagen i Medelhavet) — interprétées par plusieurs commentateurs comme des pressentiments d'événements de la Seconde Guerre mondiale[13].
Le 16 avril 1937, elle donne une conférence à la Société anthroposophique de Stockholm pour proposer que ses œuvres soient utilisées par celle-ci et défendre la légitimité de sa méthode médiumnique, qu'elle estime compatible avec l'enseignement de Steiner[20]. Anna Cassel, membre de longue date du groupe De Fem, meurt la même année ; Thomasine Andersson en 1940. En 1941, Hilma af Klint réalise encore vingt-trois œuvres, dont quatre huiles[13].
Mort et legs
En août 1944, elle s'installe chez sa cousine Hedvig af Klint à Ösby, près de Stockholm. Sa dernière entrée de carnet date du 9 octobre. Peu après, elle est victime d'une chute en descendant d'un tramway et meurt des suites de ses blessures le 21 octobre 1944, cinq jours avant son quatre-vingt-deuxième anniversaire. Elle est inhumée au cimetière de Galärvarvet, à Stockholm[21].
Par testament, elle lègue à son neveu Erik af Klint plus de 1 200 œuvres abstraites et 124 carnets totalisant plus de 26 000 pages, en stipulant que celles-ci ne devront pas être divulguées avant un délai d'au moins vingt ans, conservées dans leur intégralité et jamais vendues. La fondation Stiftelsen Hilma af Klints Verk, créée pour administrer ce legs, en assure depuis la conservation[22]. La première présentation publique significative de sa peinture abstraite a lieu en 1986, à Los Angeles, dans l'exposition The Spiritual in Art: Abstract Painting 1890–1985[17].
Postérité
Dans son testament, Hilma af Klint lègue l'ensemble de sa peinture abstraite à son neveu, Erik af Klint (en), vice-amiral de la marine royale suédoise en précisant que les œuvres doivent rester scellées au minimum vingt ans après sa mort. Lorsque les caisses sont ouvertes à la fin des années 1960, rares sont donc les personnes qui connaissent ce qui va leur être révélé.
Il faut attendre encore vingt années supplémentaires avant la première exposition : son œuvre abstraite est montrée au grand public pour la première fois lors de l’exposition The Spiritual in Art, Abstract Painting 1890-1985[23], tenue à Los Angeles en 1986, et qui marque le début de sa renommée internationale.
La collection de peintures abstraites de Hilma af Klint compte plus de 1 200 peintures. Elle est gérée par la fondation qui porte son nom à Stockholm[22].
- Œuvres de Hilma af Klint, Stockholm, Hilma af Klint Foundation
- Chaos Primordial, no 2, 1906.
- Chaos Primordial, no 16, Groupe 1, 1906-1907.
- La Clé du travail jusqu'à ce point, 1907.
- Les Dix plus grands, no 3, La Jeunesse, Groupe 4, 1907.
- Les Dix plus grands, no 10, L'âge Mur, Groupe 4, 1907.
- Le Cygne, no 17, Groupe 9, 1915.
- Le Cygne, no 18, Groupe 9, 1915.
- Retable, no 1, Groupe 10, 1915.
- Étoile à sept branches, 1915.
- Le Point de vue de Bouddha sur la vie terrestre, no 3a, 1920.
- Le Blé et l'absinthe, 1922.
Expositions posthumes
- The Spiritual in Art: Abstract Painting 1890-1985, musée d'art du comté de Los Angeles, Los Angeles, du au [24]
- Exposition itinérante :
- Musée d'art contemporain de Chicago, du au
- Musée municipal de La Haye, la Haye, du au
- Hilma af Klints hemliga bilder, Nordic Art Association, Sveaborg Helsinki, Finlande, 1988-1989
- Ockult målarinna och abstrakt pionjär, Moderna Museet, Stockholm, 1989-1991
- Exposition itinérante :
- Göteborgs Konsthall
- Lunds Konsthall
- Fyns Kunstmuseum
- Okkultismus und abstraction, Die Malerin Hilma af Klint, Albertina, Vienne, 1991-1992
- Exposition itinérante :
- Kunsthaus Graz, Graz, Autriche
- musée d'Art moderne de Passau, Allemagne
- Målningarna till templet (Les Tableaux du temple), Liljevalchs konsthall, Stockholm, 1999-2000
- The Paradise, The Douglas Hyde Gallery, Dublin, 2004–2005
- 3 x Abstraction: New Methods of Drawing, Drawing Center, New York, 2005-2006[25]
- Exposition itinérante : Santa Monica Museum of Art[26] ; musée irlandais d'Art moderne, Dublin
- An Atom in the Universe, Camden Arts Centre, Londres, 2006
- The Alpine Cathedral and The City-Crown, Josiah McElheny, Moderna Museet, Stockholm, du au , représentée par 14 tableaux
- The Message. The Medium as artist - Das Medium als Künstler, Bochum, Allemagne, du au , représentée par 4 tableaux
- Traces du sacré, musée national d'Art moderne, Paris, du au , représentée par sept tableaux[27].
- Exposition itinérante :
- Haus der Kunst, Munich, du au
- Hilma af Klint – Une modernité révélée, Centre culturel suédois, Paris, du au , représentée par 59 tableaux
- De geheime schilderijen van Hilma af Klint, Museum voor Moderne Kunst, Arnhem, Pays-Bas, du au
- Beyond Colour, See! Colour!, quatre expositions individuelles au Kulturforum à Järna, Suède. Avec entre autres James Turrell, Rudolf Steiner, du au
- Hilma af Klint - A Pioneer of Abstraction, Moderna Museet, Stockholm, du au [28],[29]
- Exposition itinérante :
- musée d'Art contemporain, Berlin, 2013[30],[31]
- Musée Picasso, Malaga, Espagne, 2013-2014[32]
- Musée d'Art moderne Louisiana, Copenhague, Danemark, 2014[33]
- Centre d'art Henie-Onstad, Oslo, Norvège 2015
- Kumu, Tallinn, Estonie, 2015
- Cosa mentale. Les imaginaires de la télépathie dans l'art du XXe siècle, Centre Pompidou-Metz, du au [34], représentée par 9 tableaux
- Hilma af Klint: Painting the unseen, Serpentine Gallery, Londres, du au [35]
- La règle et l’intuition, abbaye de Montmajour, Arles, du au
- The Keeper, New Museum of Contemporary Art, New York, du au [36]
- Jardin infini. De Giverny à l’Amazonie, Centre Pompidou-Metz, du au [37]
- Au-delà des étoiles - Le Paysage Mystique, musée d'Orsay, Paris, du au [38]
- L’emozione dei COLORI nell’arte, galerie civique d'art moderne et contemporain de Turin, du u [39].
- As Above, So Below, musée irlandais d'Art moderne, Dublin, du au [40],[41]
- Intuition, Palazzo Fortuny, Venise, du au [42],[43]
- Göteborg International Biennial for Contemporary Art (GIBCA), Göteborgs Konsthall, Göteborg, Suède, du au [44].
- Hilma af Klint, musée Solomon R. Guggenheim, New York, du au [45].
- Hilma af Klint: The Secret Paintings, City Gallery Wellington (en) du au [46]
- Hilma af Klint : Les peintures du Temple (1906-1915), Grand Palais du au [47]
Références à Hilma af Klint
- L'art de Hilma af Klint inspire Acne Studios à sa collection d'été de vêtements en 2014[48],[49].
- Hilma af Klint et son œuvre sont présentées dans le film Personal Shopper (2016) réalisé par Olivier Assayas[50].