Rudolf Steiner

Occultiste, anthroposophe et ésotériste autrichien From Wikipedia, the free encyclopedia

Rudolf Steiner ([ˈʁuːdɔlf ˈʃtaɪ̯nɐ][1]), né le à Donji Kraljevec (Croatie, royaume de Hongrie) et mort le à Dornach (Suisse), est un philosophe et ésotériste autrichien, fondateur de la Société anthroposophique et principal artisan de l'anthroposophie moderne.

Décès
(à 64 ans)
Dornach (Suisse)
Sépulture
Nom de naissance
Rudolf Joseph Lorenz Steiner
Faits en bref Naissance, Décès ...
Rudolf Steiner
Rudolf Steiner vers 1905.
Biographie
Naissance
Décès
(à 64 ans)
Dornach (Suisse)
Sépulture
Nom de naissance
Rudolf Joseph Lorenz Steiner
Nationalité
Domicile
Formation
Activité
Conjoint
Anna Eunike (1899-1911) ; Marie Steiner-von Sivers (1914-1925)
Autres informations
Organisation
A travaillé pour
Goethe- und Schiller-Archiv (d)Voir et modifier les données sur Wikidata
Mouvement
Influencé par
Distinction
Œuvres principales
La Philosophie de la liberté (1894) ; Théosophie (1904) ; La Science de l'occulte (1910)
signature de Rudolf Steiner
Signature.
Plaque commémorative.
Vue de la sépulture.
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Formé à la Technische Hochschule de Vienne puis docteur en philosophie de l'université de Rostock en 1891, il commence sa carrière intellectuelle comme éditeur des écrits scientifiques de Goethe aux Archives Goethe et Schiller de Weimar (1890-1897), puis comme rédacteur du Magazin für Literatur à Berlin. Cette première période, marquée par l'élaboration d'une théorie de la connaissance dans le sillage de Goethe et de l'idéalisme allemand, culmine en 1894 avec la publication de La Philosophie de la liberté, ouvrage qu'il considérera toute sa vie comme son opus magnum.

À partir de 1900, Steiner s'engage dans le mouvement théosophique : devenu en 1902 secrétaire général de la section allemande de la Société théosophique, il s'en sépare en 1912-1913, à la suite d'un conflit doctrinal et personnel avec Annie Besant sur la qualité d'« instructeur du monde » attribuée par cette dernière au jeune Jiddu Krishnamurti, et fonde la Société anthroposophique le 28 décembre 1912 à Cologne[2]. Il élabore une doctrine ésotérique qu'il qualifie de « science de l'esprit » et qui articule une anthropologie en plusieurs « corps » subtils, une cosmologie évolutive scandée par des « incarnations planétaires » successives, une doctrine de la réincarnation et du karma, une polarité entre les entités spirituelles Lucifer et Ahriman médiatisée par le Christ, et une christologie cosmique fondée sur l'union du Christ et de Jésus au baptême du Jourdain. Auteur d'une vingtaine d'ouvrages — parmi lesquels Théosophie (1904), Comment acquérir des connaissances sur les mondes supérieurs ? (1904-1909) et La Science de l'occulte (1910) — il prononce en outre plus de six mille conférences, transcrites par des sténographes sans relecture de sa part et rassemblées depuis 1955 dans la Gesamtausgabe (plus de 350 volumes).

À partir de 1917-1919, il propose plusieurs applications pratiques de l'anthroposophie : la « tripartition sociale » (1919), la pédagogie Steiner-Waldorf (première école fondée à Stuttgart en 1919 avec l'industriel Emil Molt), la médecine anthroposophique (à partir de 1920, avec Ita Wegman, à laquelle se rattache la firme pharmaceutique Weleda fondée en 1921), la Communauté des chrétiens (1922, avec Friedrich Rittelmeyer), l'agriculture biodynamique (cours de Koberwitz, juin 1924, dont est issu en 1928 le label Demeter) et la pédagogie curative anthroposophique (cours de Dornach, 1924), à l'origine du mouvement Camphill fondé en 1939. Au début des années 2020, ce réseau d'institutions revendique plus de 1 200 écoles Waldorf dans une soixantaine de pays, environ 8 000 exploitations biodynamiques certifiées Demeter et quelque 43 000 membres de la Société anthroposophique universelle dans plus de cinquante pays[3].

Sur le plan artistique, Steiner conçoit à Dornach les deux édifices successifs du Goetheanum — le premier en bois (1913-1920), détruit par un incendie dans la nuit du 31 décembre 1922 au 1er janvier 1923, le second en béton armé sculpté (1924-1928), classé monument d'importance nationale par la Confédération suisse —, développe l'eurythmie et les quatre drames-mystères en collaboration avec sa seconde épouse Marie Steiner-von Sivers, et co-réalise avec Edith Maryon la sculpture monumentale Le Représentant de l'humanité. Son œuvre plastique, que l'historien de l'architecture Wolfgang Pehnt (de) situe parmi les principales manifestations de l'expressionnisme architectural, a été en dialogue avec celle de Wassily Kandinsky, Piet Mondrian et Joseph Beuys[4].

Steiner meurt à Dornach le 30 mars 1925, à l'âge de 64 ans. La Société anthroposophique allemande est interdite par la Gestapo le 1er novembre 1935[5], avant de se reconstituer après 1945. Son œuvre fait depuis les années 2000 l'objet d'une historiographie critique nourrie, principalement germanophone, autour des travaux de l'historien des religions Helmut Zander (Anthroposophie in Deutschland, 2007 ; Rudolf Steiner. Die Biografie, 2011) et d'une édition critique non confessionnelle, la Rudolf Steiner Kritische Ausgabe (frommann-holzboog, depuis 2013, sous la direction de Christian Clement).

La réception de son œuvre traverse trois ensembles de controverses. Le statut épistémologique de la « science de l'esprit » est largement récusé par la philosophie universitaire, qui le qualifie de « mysticisme rationalisé » et de « mythe réflexif de second ordre »[6], et plusieurs applications anthroposophiques — médecine et agriculture biodynamique notamment — sont qualifiées de pseudo-scientifiques[7]. L'œuvre orale comporte par ailleurs des énoncés relatifs aux « races » humaines hérités du corpus théosophique : en 2000, la commission néerlandaise présidée par Ted A. van Baarda a identifié seize passages jugés discriminatoires sur l'ensemble des 89 000 pages publiées[8], et les historiens Helmut Zander et Peter Staudenmaier les rattachent à un « racialisme spirituel » structurel de l'anthropologie steinerienne[9].

En outre, la qualification de « dérive sectaire » est appliquée en France au mouvement anthroposophique — pédagogie Steiner-Waldorf et médecine anthroposophique notamment — par la MIVILUDES depuis le milieu des années 1990[10]. Cette qualification a toutefois fait l'objet de contestations judiciaires : par un jugement du , le tribunal administratif de Paris a ordonné le retrait des mentions relatives à la médecine anthroposophique du guide Santé et dérives sectaires de la mission[11], sans que l'anthroposophie cesse pour autant d'être mentionnée dans ses rapports d'activité ultérieurs. La portée même de la qualification de mouvement « sectaire » fait en outre l'objet de débats au regard des critères de la sociologie internationale des nouveaux mouvements religieux.

Biographie

Enfance et adolescence (1861-1879)

La maison natale de Steiner à Donji Kraljevec (Croatie), aujourd'hui musée.

Rudolf Joseph Lorenz Steiner naît le à Kraljevec, dans le royaume de Hongrie (aujourd'hui en Croatie), où son père Johann Steiner (1829-1910) vient d'être affecté quelques semaines plus tôt comme employé des de la chemins de fer Südbahn impériale et royale[12],[13]. Ses parents sont tous deux originaires du Waldviertel en Basse-Autriche : sa mère, Franziska Blie (1834-1918), est née à Horn[12]. Steiner mentionne dans une note autobiographique tardive le comme date de naissance ; Zander considère que la date officielle du 27 février correspond à un baptême donné en urgence à la suite d'un accouchement difficile commencé la veille[13].

Au gré des affectations du père, la famille s'installe en 1863 à Pottschach en Basse-Autriche, où Steiner passe sa petite enfance et où naissent les deux cadets, Leopoldine (1864-1927) et Gustav (1866-1942), sourd-muet[13]. Le père exerce comme chef de gare sur la ligne du Semmering, qui marque durablement le fils par la familiarité avec le monde technique[12]. Zander, dans sa notice de la Neue Deutsche Biographie, identifie trois traits structurants de cette jeunesse : la fascination pour la technique, la position de minorité germanophone dans la zone frontière entre Cisleithanie et Transleithanie, et une socialisation religieuse limitée, le père étant qualifié de « libre-penseur » (Freigeist)[12]. Pour l'historien de la pédagogie Heiner Ullrich (de), Steiner grandit dans des conditions « modestes » et « éloignées de la culture livresque »[14].

En août 1869, la famille s'installe à Neudörfl, sur la rive hongroise de la Leitha, aujourd'hui en Burgenland autrichien. Steiner y fréquente l'école du village et sert la messe comme enfant de chœur auprès du curé hongrois Franz Maraz[15]. Selon le récit qu'en fait Steiner dans son autobiographie Mein Lebensgang (1923-1925), la découverte d'un manuel de géométrie de Franz Mocnik chez l'instituteur adjoint marque l'éveil de son intérêt intellectuel : il y voit, par anticipation, le modèle d'un savoir « que l'âme produit par sa propre force » indépendamment de la perception sensorielle[16]. Christoph Lindenberg, biographe proche du mouvement anthroposophe, voit dans cet épisode « l'un des points de départ de l'anthroposophie ultérieure »[17]. Zander observe pour sa part que ces interprétations, formulées dans une autobiographie tardive, mobilisent un vocabulaire (« monde spirituel », « suprasensible ») appartenant à la phase théosophique de Steiner et constituent une relecture rétrospective de son enfance[18].

En octobre 1872, Steiner entre à la Realschule de Wiener-Neustadt qu'il rejoint quotidiennement depuis Neudörfl[12]. Le statut de « Vorzugsschüler » (élève méritant) qu'il obtient rapidement dispense ses parents des frais de scolarité[14]. Au cours de sa scolarité, il découvre les écrits du directeur de l'établissement, Heinrich Schramm, qui défendent une conception strictement mécaniste et atomiste de la nature, et entreprend de s'y confronter intellectuellement sans y adhérer[19]. À partir de quinze ans, il donne des leçons particulières à d'autres élèves pour contribuer à ses frais d'études[14]. Vers seize ans, il achète la Critique de la raison pure de Kant dans l'édition populaire de Reclam [20].

Rudolf Steiner au moment de sa Matura à Wiener-Neustadt, 1879.

Vienne (1879-1890)

En octobre 1879, Steiner s'inscrit à la Technische Hochschule de Vienne en mathématiques, physique, botanique, zoologie et chimie, avec l'objectif de devenir professeur de Realschule[12],[14]. Il bénéficie d'une bourse de la compagnie de chemins de fer, instituée par Carl Ritter von Ghega (de)[21], et suit en parallèle des cours de philosophie à l'université de Vienne[22]. Il quitte la Technische Hochschule à l'automne 1883, sans avoir achevé son cursus[12].

La rencontre déterminante de ces années est celle du germaniste Karl Julius Schröer (1825-1900), spécialiste de Goethe et de l'œuvre Faust, que Steiner désigne plus tard comme son « ami paternel »[12],[22]. Schröer transmet à Steiner une lecture idéaliste de Goethe — non pas seulement comme génie littéraire, mais comme « fondateur d'une culture religieuse alternative », « légèrement panthéiste »[23] — et lui fait découvrir les jeux de Noël paysans d'Oberufer, qu'il a publiés et qui seront plus tard intégrés aux écoles Waldorf[23]. C'est par la recommandation de Schröer que Joseph Kürschner, directeur de la collection Deutsche National-Litteratur, confie en octobre 1882 à Steiner — alors étudiant de 21 ans sans diplôme — l'édition des écrits scientifiques de Goethe[24]. Le premier volume paraît en mars 1884, suivi de trois autres jusqu'en 1897. En 1886, Steiner publie sa propre interprétation, Grundlinien einer Erkenntnistheorie der Goetheschen Weltanschauung Esquisse d'une théorie de la connaissance dans la conception du monde de Goethe »), où il développe une théorie de la connaissance « objective » censée dépasser les limites posées par Kant[12].

Rudolf Steiner étudiant, vers 1882.

En juillet 1884, Steiner devient précepteur dans la famille de Ladislaus et Pauline Specht, importateurs de coton issus de la grande bourgeoisie juive libérale de Vienne, où il prend en charge l'éducation de quatre garçons et particulièrement celle d'Otto, atteint d'hydrocéphalie[14],[25]. Ce poste lui assure un revenu régulier pendant six ans et le fait entrer dans un milieu social radicalement différent de celui de ses parents[25]. Otto Specht poursuit par la suite des études et soutient sa thèse de médecine le 18 novembre 1899 ; il exerce ensuite comme dermatologue à Vienne (Stiftsgasse 1) et meurt durant la Première Guerre mondiale en contractant le typhus dans un hôpital militaire dont il dirigeait le service[26]. Pauline Specht, à laquelle Steiner restera attaché toute sa vie, l'introduit à la médecine viennoise — il rencontre notamment Joseph Breuer, futur précurseur de la psychanalyse — et lui transmet, selon Zander, une perspective « naturaliste » sur les questions médicales qui contribue à infléchir progressivement son idéalisme[25].

À partir du milieu des années 1880, Steiner s'intègre à plusieurs cercles intellectuels viennois. Il fréquente, à partir de 1886, le salon littéraire de la poétesse Marie Eugenie delle Grazie (de), en compagnie du théologien catholique libéral Laurenz Müllner et de plusieurs philosophes universitaires[27]. Il étudie intensivement les écrits de Eduard von Hartmann, dont la philosophie de l'inconscient cherche à articuler sciences de la nature et métaphysique[28], et entame avec lui une correspondance[22]. Pour Zander, le parcours intellectuel de Steiner durant la décennie viennoise est marqué par un éloignement progressif de l'idéalisme de Schröer en direction d'un monisme plus naturaliste, qui s'achèvera à Weimar par une phase nietzschéenne[12].

En 1881, lors d'une promenade vers Trumau, Steiner rencontre Félix Kogutzki (de), herboriste et cueilleur de plantes médicinales[29]. Le sens à donner à cette rencontre fait l'objet d'une controverse historiographique. Steiner, dans une lettre du même jour à son ami Rudolf Ronsperger, mentionne brièvement avoir « appris à connaître et à aimer le peuple bas-autrichien » sans évoquer de dimension initiatique[29]. C'est seulement à partir de 1907, dans le « Document de Barr » destiné à Édouard Schuré, qu'il présente Kogutzki comme l'« envoyé » d'un « maître spirituel » qui l'aurait introduit aux « mystères » du cosmos[29] — récit qu'il atténue ensuite progressivement, Mein Lebensgang (1923-1925) ne parlant plus que d'un « dialecte spirituel »[29]. Zander conclut que Kogutzki était vraisemblablement un guérisseur populaire de tradition mystico-naturelle, et que la figure du « maître » constitue une construction rétrospective liée aux besoins de légitimation théosophique du Steiner de 1907[29].

À la fin des années 1880, Steiner fréquente également un cercle d'intellectuels viennois intéressés par la théosophie, réuni autour de Marie Lang et de Friedrich Eckstein, secrétaire de la loge théosophique viennoise[30]. Selon le témoignage contemporain de la philosophe Rosa Mayreder, Steiner rejette à cette époque la théosophie comme une « faiblesse d'esprit » (Schwachgeistigkeit), et son adhésion ne se produira qu'autour de 1900-1902, à Berlin[31].

De janvier à juillet 1888, Steiner participe à la rédaction de l'hebdomadaire pangermaniste Deutsche Wochenschrift, où il défend une conception culturelle de la « mission allemande » dans la zone frontière austro-hongroise et publie plusieurs textes polémiques contre la presse libérale viennoise ainsi qu'une recension critique du sionisme[32]. Zander, qui rattache ces engagements aux trois « expériences structurantes » de la jeunesse de Steiner dans la Neue Deutsche Biographie[12], en analyse en détail les implications dans sa biographie de 2011[32].

En 1890, Schröer recommande Steiner aux Archives Goethe-Schiller de Weimar, qui prennent en charge la nouvelle édition critique des œuvres du poète. Steiner quitte Vienne pour s'installer à Weimar à l'automne 1890[12],[14].

Weimar (1890-1897)

Steiner arrive à Weimar le pour rejoindre les Archives Goethe et Schiller que la grande-duchesse Sophie-Luise de Saxe-Weimar a fondées sur le legs des héritiers de Goethe (1885) et Schiller (1889)[33]. Il y est embauché pour participer à la nouvelle édition complète historico-critique des œuvres de Goethe, dite « édition Sophie », sous la direction de Bernhard Suphan (de), et reçoit 180 Reichsmark mensuels[33]. Le passage d'une ville d'un million et demi d'habitants à un chef-lieu de 25 000 âmes, ainsi que la rupture avec ses réseaux viennois — la famille Specht, Karl Julius Schröer, Friedrich Eckstein, la philosophe Rosa Mayreder avec laquelle il entretient une longue correspondance — entraînent un sentiment d'isolement dont Steiner se plaint à plusieurs reprises[33]. Selon Lindenberg, biographe proche du mouvement anthroposophe, Steiner traverse à Weimar des épisodes d'aphonie que Zander interprète comme psychosomatiques[34].

Rudolf Steiner vers 1891, l'année de son doctorat à Rostock.

Au sein de l'édition Sophie, son travail est critiqué par ses collègues philologues pour ses retards et plusieurs erreurs d'attribution ou de datation, défauts qui rendront nécessaire en 1904 la parution d'un volume supplémentaire ; Steiner reconnaîtra à la fin de sa vie que ces critiques techniques étaient en partie fondées tout en maintenant son interprétation philosophique de Goethe[33]. En parallèle, il poursuit ses engagements éditoriaux viennois — l'édition Kürschner des écrits scientifiques de Goethe (achevée en 1897), une édition Schopenhauer en douze volumes et une sélection de Jean Paul pour Cotta — au prix d'une surcharge constante[33]. À l'automne 1892, il loge chez Anna Eunike (de) (1853-1911), veuve d'un capitaine et mère de cinq enfants, avec laquelle il développe une relation étroite et qu'il épousera en 1899 à Berlin[12],[35].

Portrait à l'huile de Rudolf Steiner par Otto Fröhlich, Weimar, 1892.

Dépourvu de diplôme universitaire, Steiner cherche dès son arrivée à obtenir un doctorat en Allemagne, où la soutenance d'une thèse sans cursus régulier reste possible[36]. Il s'adresse finalement à Heinrich von Stein (1833-1896), spécialiste de Platon à l'université de Rostock, dont l'idéalisme s'accorde avec ses propres orientations[12]. Sa thèse, Die Grundfrage der Erkenntnistheorie mit besonderer Berücksichtigung auf Fichte's Wissenschaftslehre La question fondamentale de la théorie de la connaissance avec une considération particulière de la doctrine de la science de Fichte »), un texte bref d'une cinquantaine de pages, est soutenue le avec la mention rite[36]. Elle paraît en 1892 chez Emil Felber sous le titre Wahrheit und Wissenschaft Vérité et science »), dédiée à Eduard von Hartmann[12].

L'œuvre principale de la période est Die Philosophie der Freiheit La philosophie de la liberté »), publiée le avec le sous-titre « Esquisses d'une conception moderne du monde. Résultats d'observation selon la méthode des sciences naturelles »[12]. Steiner y développe une théorie de la connaissance qui prétend dépasser les limites kantiennes en faisant du « penser » lui-même un objet d'observation, et y formule un « individualisme éthique » selon lequel l'agir libre repose sur les seules intuitions du sujet, à l'exclusion des conventions, des religions et des consensus philosophiques[37]. Steiner considérera toute sa vie cet ouvrage comme son opus magnum et l'érigera plus tard en fondement épistémologique de l'anthroposophie[12],[37].

Selon la notice de Zander dans la Neue Deutsche Biographie, la période de Weimar voit Steiner devenir nietzschéen et passer « d'un monisme spirituel à un monisme athée »[12]. Sa découverte de Friedrich Nietzsche s'engage début 1892 et culmine avec la publication, en 1895, de Friedrich Nietzsche, ein Kämpfer gegen seine Zeit Friedrich Nietzsche, un combattant contre son temps »)[38]. À l'automne 1896, Steiner se rend à Naumburg auprès de Nietzsche, alors gravement malade, et est sollicité par sa sœur Elisabeth Förster-Nietzsche pour organiser les archives ; il accepte mais se brouille rapidement avec elle[38]. Parallèlement, Steiner entre en correspondance avec Ernst Haeckel en décembre 1892 et adhère à son monisme évolutionniste, qu'il défendra publiquement durant les années suivantes[12],[39]. Pour Zander, l'écart entre le Steiner idéaliste de 1884 et le Steiner moniste de 1894 peut être lu, selon la perspective adoptée, comme une évolution interne ou comme une rupture[37] — une appréciation que les biographes proches du mouvement, dont Lindenberg, tendent à présenter plutôt comme une continuité de développement[40].

Les espoirs de carrière académique de Steiner — un poste à l'université d'Iéna envisagé dès 1890, puis une chaire à la Technische Hochschule de Vienne soutenue par Laurenz Müllner à partir de 1892 — n'aboutissent pas[12],[36]. En 1897, Steiner quitte Weimar pour Berlin, où il prend la direction du Magazin für Litteratur[12],[14].

Berlin (1897-1913)

Le rédacteur littéraire et le conférencier (1897-1900)

Steiner s'installe à Berlin à l'été 1897 pour prendre, avec l'écrivain Otto Erich Hartleben (de), la direction du Magazin für Litteratur, revue ancrée dans le naturalisme littéraire[12],[41]. Il y publie pendant trois ans critiques théâtrales, recensions et chroniques culturelles, et s'intègre aux cercles littéraires berlinois — la Freie literarische Gesellschaft, le Friedrichshagener Dichterkreis et le cercle Die Kommenden fondé par son ami Ludwig Jacobowski en mai 1900, qu'il dirige après le décès de celui-ci en décembre[41]. Dans ces réunions il côtoie Käthe Kollwitz, Erich Mühsam, Else Lasker-Schüler, Stefan Zweig et Peter Hille[12],[41]. Sur le plan idéologique, Steiner prolonge son monisme nietzschéen et haeckelien, défendant publiquement l'athéisme et un « véritable anarchisme » articulé au principe de la libre concurrence individuelle[41]. Il épouse Anna Eunike à Friedenau en 1899[12]. À l'automne 1900, fragilisé par le décès rapproché de Jacobowski et de Karl Julius Schröer et par la crise financière de la revue, il abandonne la direction du Magazin[41].

L'École de formation ouvrière

À partir de janvier 1899, Steiner enseigne l'histoire et l'art oratoire à la Arbeiter-Bildungsschule de Berlin, école fondée en 1891 par Wilhelm Liebknecht sous le mot d'ordre « le savoir est pouvoir, le pouvoir est savoir »[14],[42]. Son enseignement, salué par ses auditeurs, attire jusqu'à 88 élèves au cours d'histoire pendant le semestre d'hiver 1900-1901, et Steiner refuse de percevoir une rémunération supérieure à celle des autres enseignants[42]. Selon Heiner Ullrich, cette expérience pédagogique nourrira plus tard sa conception de l'éducation des adultes[14]. Steiner enseigne jusqu'en 1905, mais son audience se restreint à mesure qu'il s'éloigne du milieu socialiste et qu'il s'engage dans la théosophie[42].

Le tournant théosophique (1900-1902)

Rudolf Steiner à Berlin vers 1900, au moment de ses premières conférences à la bibliothèque théosophique des Brockdorff.

Fin septembre ou début octobre 1900, Steiner est invité par le comte et la comtesse Brockdorff à donner des conférences dans la bibliothèque théosophique qu'ils tiennent à Charlottenburg[43]. La première porte sur Nietzsche ; la suivante, sur le Conte du serpent vert et de la belle Lys de Goethe. À partir d'octobre 1900 et jusqu'en avril 1901, il y donne un cycle de vingt-sept conférences sur les mystiques allemands (Maître Eckhart, Nicolas de Cues, Giordano Bruno, Jakob Böhme, Angelus Silesius), qu'il publie en septembre 1901 sous le titre Die Mystik im Aufgange des neuzeitlichen Geisteslebens La Mystique à l'aube de la vie spirituelle moderne »)[43]. Selon Zander, ce livre marque le retour de Steiner à une lecture idéaliste de la connaissance et constitue le premier pas d'un processus de conversion qui se prolongera sur plusieurs années ; Steiner lui-même, dans ses écrits ultérieurs, présentera cette évolution tantôt comme rupture soudaine, tantôt comme prolongement cohérent de son monisme antérieur[12],[43].

C'est dans ce cycle de conférences que Steiner rencontre Marie von Sivers (1867-1948), aristocrate balto-russe formée à l'art dramatique et à la récitation à Saint-Pétersbourg et Paris[12],[44]. Devenue membre de la Société théosophique en novembre 1900, elle commence à traduire les œuvres d'Édouard Schuré et deviendra la principale collaboratrice de Steiner, puis sa seconde épouse en 1914[12],[44]. Le , Steiner adhère à la branche allemande de la Société théosophique (lignée d'Adyar), et le , à l'issue d'une lutte interne entre factions arbitrée depuis Londres par Bertram Keightley (en), Henry Steel Olcott et Annie Besant, il en est élu secrétaire général[12],[45].

L'édification de la section théosophique allemande (1902-1910)

Entre 1902 et 1910, Steiner construit le réseau allemand de la Société théosophique Adyar, dont les effectifs passent d'une centaine de membres à plus de deux mille, et publie l'essentiel de ses ouvrages doctrinaux[12],[46]. Il fonde en 1903 la revue Lucifer, renommée Lucifer-Gnosis à partir de 1904[12]. La même année paraît Theosophie Theosophie. Einführung in übersinnliche Welterkenntnis und Menschenbestimmung »), suivie en 1904-1905 par Wie erlangt man Erkenntnisse der höheren Welten?, et en 1909 par Die Geheimwissenschaft im Umriss La Science de l'occulte »)[12]. Steiner développe dans ces ouvrages une anthropologie en quatre corps (physique, éthérique, astral, Moi), une cosmologie évolutive et une doctrine de la réincarnation et du karma qu'il puise dans la théosophie classique mais qu'il oriente progressivement, à partir de 1906-1907, dans un sens christologique[12]. Pour Zander, le contenu de ces ouvrages atteste l'appropriation par Steiner de la cosmologie d'Helena Blavatsky et des théosophes Leadbeater, Besant et Mabel Collins, en y intégrant des éléments hérités du paracelsisme et une théorie des « races » caractéristique de la théosophie de l'époque[12].

Steiner partage sa vie à Berlin entre son épouse Anna Eunike, qui meurt en 1911, et Marie von Sivers, qui assure la gestion administrative de la section et l'accompagne dans ses tournées de conférences à travers l'Europe germanique[44]. En 1907, il rédige à l'attention d'Édouard Schuré le « Document de Barr » qui constitue l'une des présentations autobiographiques précoces de son parcours spirituel[43]. La même année, le congrès international de la Société théosophique se tient à Munich sous sa direction artistique[46]. À l'été 1910, il met en scène à Munich son premier drame-mystère, Die Pforte der Einweihung La Porte de l'initiation »), suivi de trois autres jusqu'en 1913 ; dès septembre 1912, il pose les bases de l'eurythmie avec de Lory Maier-Smits, discipline de mouvement que développera Marie von Sivers [12],[46].

Conflit avec Annie Besant et fondation de la Société anthroposophique (1911-1913)

Rudolf Steiner avec Annie Besant, présidente de la Société théosophique, avant leur rupture en 1912-1913.

À partir de 1909, la présidente de la Société théosophique Annie Besant et son collaborateur Charles Webster Leadbeater présentent le jeune indien Jiddu Krishnamurti comme le « véhicule » d'un « instructeur du monde » et, pour certains, comme une nouvelle manifestation du Christ[47]. Steiner, qui défend depuis 1906 une christologie selon laquelle l'incarnation du Christ constitue un événement unique de l'histoire universelle, rejette cette identification[12],[47]. La fondation par Besant en 1911 de l'Ordre de l'Étoile d'Orient, structure interne dédiée à la préparation de la venue de Krishnamurti, aiguise le différend, auquel s'ajoutent selon Zander des conflits de pouvoir sur le mode de direction de la Société[47]. À partir de l'été 1912, plusieurs membres de la section allemande envisagent une scission ; lors d'une réunion à Munich fin août 1912 — à laquelle assistent environ huit cents personnes —, le nom d'« Anthroposophie » est avancé pour une nouvelle société[47]. Le 8 décembre 1912, le bureau de la section allemande dépose à Adyar une requête en destitution de Besant ; celle-ci répond en attaquant publiquement Steiner sur le plan personnel[47]. La Société anthroposophique est fondée le à Cologne, et Besant prononce l'exclusion de la section allemande de la Société théosophique le [12],[47]. Steiner déclare à la création de la nouvelle société que l'anthroposophie ne se distinguera « pas fondamentalement de ce que nous avons toujours pratiqué dans nos cercles sous le nom de théosophie », l'ajout d'« un nom nouveau » suffisant à marquer l'écart[47].

Dornach (1913-1925)

Le premier Goetheanum (1913-22)

Après le refus de la ville de Munich d'autoriser la construction d'un édifice anthroposophique destiné à accueillir les drames-mystères, Steiner accepte l'offre du dentiste et théosophe bâlois Emil Grosheintz, qui dispose à Dornach (canton de Soleure, Suisse) d'un terrain où la réglementation locale n'impose aucune contrainte architecturale particulière[12],[48]. La pose de la première pierre du « Johannesbau », rebaptisé Goetheanum en 1918, a lieu le sur la colline du Blutbühl[12],[48].

Le premier Goetheanum à Dornach, Suisse.

L'édifice, conçu par Steiner avec l'architecte Carl Schmid-Curtius (de), présente une structure en bois de quatre-vingts mètres de long et vingt-six mètres de haut, organisée autour de deux coupoles asymétriques inspirées de la théorie de la métamorphose développée par Goethe[48]. Le financement repose principalement sur les dons de membres aisés, notamment Helene Röchling, héritière d'une famille industrielle, et plusieurs anthroposophes suisses ; Zander estime les coûts finaux entre cinq et sept millions de marks, contre une prévision initiale d'un million et demi[48]. La charpente est levée le . Une part importante des sculptures intérieures sur les chapiteaux est réalisée bénévolement par des membres de la Société, dont une majorité de femmes pendant la mobilisation masculine[48].

La guerre et la rencontre avec Helmuth von Moltke (1914-1918)

À la déclaration de guerre, le , Steiner et Marie von Sivers se trouvent en route pour Bayreuth. Ils rentrent à Dornach via Stuttgart puis Bâle[49]. Le 24 décembre 1914, Steiner, devenu veuf trois ans plus tôt avec le décès d'Anna Eunike, épouse civilement Marie von Sivers à Dornach[12]. Pendant la guerre, Steiner reste majoritairement en Suisse neutre, où la construction du Goetheanum se poursuit.

Le , Steiner se rend à Coblence, siège du grand quartier général allemand, à la demande d'Eliza von Moltke, épouse du général Helmuth Johannes Ludwig von Moltke, chef d'état-major et membre de l'École ésotérique depuis 1904[50]. La rencontre, qui précède de deux semaines la Première bataille de la Marne (5-12 septembre 1914) à l'issue de laquelle Moltke est démis de son commandement, a alimenté des rumeurs sur l'influence occulte de Steiner dans la conduite des opérations militaires. Steiner, qui n'évoquera publiquement cet épisode qu'en 1921 sous la pression des spéculations, affirmera n'avoir traité que de « questions purement humaines » ; Zander considère plausible une conversation à dimension psychologique et méditative, sans exclure l'évocation de sujets militaires[50]. Après le décès de Moltke en juin 1916, sa veuve Eliza recueille des communications spirites attribuées au défunt, dans lesquelles Steiner joue un rôle d'interlocuteur[50].

En 1915, Steiner publie l'opuscule Gedanken während der Zeit des Krieges. Für Deutsche und diejenigen, die nicht glauben, sie hassen zu müssen Pensées du temps de guerre. Pour les Allemands et ceux qui ne croient pas devoir les haïr »), où il défend la position allemande dans le conflit en s'appuyant notamment sur les Discours à la nation allemande de Fichte[12],[49]. La publication entraîne la démission d'Édouard Schuré de la Société anthroposophique. Pour Zander, l'ouvrage relève de la « défense intellectuelle nationale » alors courante dans l'Empire allemand et constitue une justification de la politique de guerre allemande[49].

La tripartition sociale (1917-1919)

À partir de juillet 1917, Steiner formule ses premières propositions de réforme de l'organisation sociale et rédige plusieurs mémorandums adressés à des responsables politiques de Berlin et de Vienne, sans obtenir de suite[12],[51]. Sa proposition centrale, formulée publiquement en février 1919 sous le titre Die Kernpunkte der sozialen Frage Les points centraux de la question sociale ») et écoulée à 30 000 exemplaires en quelques mois, postule la séparation institutionnelle de trois sphères de l'organisme social : la « vie spirituelle » (Geistesleben), qui inclut l'éducation, la culture et le droit pénal ; la « vie juridique » (Rechtsleben), centrée sur le droit civil et politique ; et la « vie économique » (Wirtschaftsleben)[12],[51]. Steiner présente cette « Dreigliederung » (« tripartition ») comme une voie médiane entre la socialisation marxiste et le libéralisme économique[51]. La proposition s'inscrit dans le contexte des débats constitutionnels de la République de Weimar. Pour Zander, Steiner mobilise un schéma corporel-organique de la société qui présente une tension avec l'aspiration démocratique simultanément affirmée, et n'a guère reçu d'écho au-delà du milieu anthroposophique[51]. Steiner mène cette campagne politique principalement depuis Stuttgart, où les sociaux-démocrates au pouvoir dans le Wurtemberg se montrent ouverts à ses propositions de réforme éducative[51].

La naissance des applications anthroposophiques (1919-1924)

L'échec relatif de la tripartition sociale s'accompagne paradoxalement de la fondation, entre 1919 et 1924, des principales « applications » qui assureront la postérité du mouvement anthroposophique[12],[52].

La première école Waldorf est fondée en septembre 1919 à Stuttgart à l'initiative de l'industriel Emil Molt, propriétaire de la manufacture de cigarettes Waldorf-Astoria, qui souhaite offrir une scolarité gratuite aux enfants de ses ouvriers[12],[14]. Steiner en supervise la pédagogie et y consacre au moins soixante-dix conférences et cent-quarante journées de présence jusqu'à sa mort[52]. Dans le sillage de la Stuttgart suivent les écoles de Dornach (1921), Cologne (1921), Hambourg (1922), Essen (1923), Kings Langley en Angleterre (1923) et La Haye (1923)[52].

La médecine anthroposophique naît du premier cours médical donné à Dornach du au devant une quarantaine de médecins, parmi lesquels la néerlandaise Ita Wegman qui ouvre en septembre 1920 à Arlesheim le Klinisch-Therapeutisches Institut (aujourd'hui Klinik Arlesheim (de))[12],[52]. Steiner donnera neuf autres cycles médicaux jusqu'en septembre 1924 et co-rédigera avec Wegman le manuel Grundlegendes für eine Erweiterung der Heilkunst Données de base pour un élargissement de l'art de guérir »), achevé peu avant sa mort[52].

Steiner contribue également à la fondation de la Communauté des chrétiens, mouvement religieux indépendant créé en septembre 1922 par le pasteur protestant Friedrich Rittelmeyer (de) avec son concours[12]. En juin 1924, à Lauenstein près de Iéna, les pédagogues Albrecht Strohschein, Siegfried Pickert et Franz Löffler fondent la première institution de pédagogie curative anthroposophique pour enfants en situation de handicap[52]. Du au , à l'invitation du comte Carl Wilhelm von Keyserlingk (de), Steiner tient à Koberwitz près de Breslau le cycle de huit conférences agronomiques qui sert de point de départ à l'agriculture biodynamique[12],[53]. La méthode, qui combine la suppression de la chimie de synthèse, l'usage de préparations à base de plantes et de bouse de vache, et l'observation du calendrier lunaire et planétaire, présente selon Zander un parallèle avec d'autres approches alternatives de la même époque (mouvement Lebensreform, écologie agricole de l'entre-deux-guerres)[53].

Cercle de collaborateurs

Outre Ita Wegman, Edith Maryon, Marie Steiner-von Sivers, Emil Molt, Friedrich Rittelmeyer et Lory Maier-Smits, déjà mentionnés, plusieurs personnalités participent à Dornach à la formalisation des différents domaines d'application de l'anthroposophie. Dans le domaine artistique, les peintres Hermann Linde, Margarita Woloschin et Arild Rosenkrantz exécutent les peintures des coupoles du premier Goetheanum, tandis que la graveuse russe Assia Turgenieff participe à la sculpture sur bois puis à l'exécution des vitraux gravés sous la direction du peintre polonais Thaddäus Rychter, selon une technique de gravure au carborundum sur verres colorés monochromes mise au point avec Steiner[54],[55] — un travail qu'elle poursuivra et prendra en charge sur les vitraux du second Goetheanum après 1925[56]. Dans le domaine littéraire, le poète et dramaturge suisse Albert Steffen, futur successeur de Steiner et rédacteur en chef de la revue Das Goetheanum à partir de 1921, le poète allemand Christian Morgenstern († 1914 à Meran) et le romancier russe Andreï Biély, qui séjourne à Dornach de 1914 à 1916 et consacrera plus tard ses Souvenirs sur Rudolf Steiner à cette période[57], comptent parmi les figures du cercle. Dans le domaine médical et pédagogique, Eugen Kolisko, Walter Johannes Stein et Karl König — ce dernier futur fondateur du mouvement Camphill — élargissent à partir de 1920 l'application de l'anthroposophie à la pédagogie scolaire et curative[55]. Dans le domaine scientifique enfin, le jeune chimiste Ehrenfried Pfeiffer, qui dispose dès le début des années 1920 d'un laboratoire au sous-sol de la Glashaus du Goetheanum, conduit à la demande de Steiner les premières recherches expérimentales sur les « forces formatrices » (Bildekräfte)[58] ; ces travaux préparent le Cours aux agriculteurs donné par Steiner à Koberwitz en juin 1924 — auquel Pfeiffer, retenu à Dornach par Steiner lui-même au chevet d'un malade, n'assiste pas[59] — et fondent ensuite la mise en œuvre pratique de l'agriculture biodynamique.

L'incendie, la Weihnachtstagung et la mort (1922-1925)

Rudolf Steiner en 1914.

À l'issue d'une conférence donnée à Munich en mai 1922, Steiner échappe à une agression de militants d'extrême-droite ; il cesse à partir de cette date toute conférence publique en Allemagne[12],[60]. Dans la nuit du au , le Goetheanum est détruit par un incendie. Le foyer est localisé dans la cloison séparant l'aile sud des coupoles ; l'enquête menée par la police soleuroise conclut à une cause indéterminée, mais Steiner privilégie publiquement dès le lendemain l'hypothèse d'un incendie criminel[60]. La cause exacte demeure aujourd'hui non établie[60].

Du au , Steiner organise à Dornach la « Weihnachtstagung » (Congrès de Noël), au cours de laquelle il refonde la Société anthroposophique sous le nom d'Allgemeine Anthroposophische Gesellschaft et en prend lui-même la présidence — fonction qu'il avait jusque-là refusée d'exercer[12],[60]. Le bureau associe Marie Steiner-von Sivers (vice-présidente), Ita Wegman, Albert Steffen, Guenther Wachsmuth et Elisabeth Vreede. La même réunion fonde la Freie Hochschule für Geisteswissenschaft (École libre de science de l'esprit), structure ésotérique destinée aux membres avancés[60]. Steiner introduit la cérémonie par une « Pierre de fondation » (Grundsteinspruch) qu'il décrit comme l'ancrage spirituel de la nouvelle institution[60]. La gouvernance retenue, autoritaire selon les termes de Zander, écarte les procédures démocratiques au profit de la nomination directe du bureau par Steiner, qui revendique pour la nouvelle structure une légitimation « suprasensible »[60].

Dès le , Steiner se déclare empoisonné — propos rapportés tardivement par des témoins internes et dont la nature précise reste discutée[60]. L'année 1924 est marquée par un rythme de travail ininterrompu : conférences à Dornach, Berne, Zurich, Stuttgart, Prague, Paris, Koberwitz, Arnhem, Torquay et Londres, achèvement du modèle du second Goetheanum en mars, cours pédagogiques, médicaux et agronomiques. Le , Steiner tient à Dornach sa dernière conférence aux membres[12]. À partir du , il s'alite dans l'atelier de menuiserie qu'il habite. Il poursuit néanmoins jusqu'à ses derniers jours la rédaction de son autobiographie Mein Lebensgang, des Lignes directrices de l'anthroposophie parues hebdomadairement dans la revue Das Goetheanum, et l'ouvrage médical co-écrit avec Ita Wegman[60].

Steiner meurt à Dornach le , à 64 ans, en présence d'Ita Wegman[12],[60]. L'autopsie pratiquée par Wegman, dont les conclusions sont déposées aux Archives de l'État de Bâle-Ville, mentionne une péritonite associée à une hypertrophie de la prostate et à une rétention urinaire, sans qu'une cause définitive du décès soit formellement établie[60]. Albert Steffen lui succède à la présidence de la Société anthroposophique le 1er avril 1925.

Principales idées steineriennes

La pensée de Rudolf Steiner se déploie sur quatre décennies et traverse trois périodes : philosophique (1879-1900) consacrée à la théorie de la connaissance et à l'éthique, théosophique (1900-1912) marquée par l'adoption et la reformulation du corpus de la Société théosophique de Helena Blavatsky et Annie Besant, et anthroposophique (1913-1925) caractérisée par la création de la Société anthroposophique et par le développement de domaines pratiques (pédagogie, médecine, agriculture, eurythmie, sociologie tripartite)[61],[6]. Steiner revendique l'unité méthodologique des trois moments et présente le tournant ésotérique comme un prolongement de sa première philosophie[62] ; les historiens externes — au premier rang desquels Helmut Zander (Université de Fribourg, Suisse) — décrivent au contraire une succession de réorientations doctrinales et terminologiques dont la portée philosophique est débattue[63],[64].

Épistémologie goethéenne

Sa théorie de la connaissance se forme entre 1879 et 1897 à Vienne puis à Weimar, dans le double héritage de l'idéalisme classique (Fichte, Schelling, Hegel) et de l'œuvre scientifique de Goethe, dont Steiner édite les écrits naturalistes dans la collection Deutsche National-Litteratur de Joseph Kürschner (1883-1897) puis à l'Institut Goethe-Schiller de Weimar (1890-1897)[65],[66],[64].

Dans Grundlinien einer Erkenntnistheorie der Goetheschen Weltanschauung (1886, GA 2) puis dans Wahrheit und Wissenschaft (1892, GA 3, thèse soutenue à l'université de Rostock), Steiner développe une épistémologie présentée comme la systématisation philosophique de la méthode goethéenne. Contre le kantisme, il soutient que la chose en soi ne constitue pas une limite indépassable : la pensée, qu'il qualifie d'activité « objective », saisit le contenu intelligible déjà présent dans la perception comme l'envers d'une même réalité[67],[66]. Sur cette base, Steiner formule à partir de 1900 le projet d'une « Geisteswissenschaft » (science de l'esprit) qui prolongerait la méthode goethéenne au-delà du règne organique, par développement d'organes de connaissance appropriés[68].

Cette continuité revendiquée fait débat. Hartmut Traub (université de la Ruhr à Bochum), dans une monographie de 1 004 pages, défend une lecture « immanente » des écrits philosophiques, indépendante de leur réinterprétation anthroposophique ultérieure, et identifie une rupture méthodologique en 1900-1902[66]. Heiner Ullrich (université de Mayence) juge que l'extension de la phénoménologie goethéenne au supra-sensible relève d'un « mysticisme rationalisé »[69],[6]. Wouter Hanegraaff (Université d'Amsterdam) classe l'anthroposophie parmi les principaux courants de l'ésotérisme occidental contemporain, au croisement de la théosophie moderne, du romantisme allemand et de l'idéalisme post-kantien[70]. Eckart Förster (Johns Hopkins) relève à l'inverse que la prétention steinerienne à une « connaissance d'essence » (Wesenserkenntnis) par un « penser pur » (reines Denken) constitue un point qui mérite « un examen approfondi » de la part de la philosophie académique contemporaine, dominée par le naturalisme[67].

La Philosophie de la Liberté

L'éthique steinerienne s'expose dans Die Philosophie der Freiheit (La Philosophie de la Liberté, 1894, GA 4, révisée en 1918), dont Steiner revendique l'unité organique avec le reste de son oeuvre[64]. Le sous-titre original — « résultats d'observations psychiques selon la méthode des sciences naturelles » — situe la liberté humaine sur la base d'une investigation analogue à celle des sciences de la nature, et non d'un recours à la métaphysique[65],[66].

Trois concepts articulent cette éthique. Le « penser pur » (reines Denken) désigne une activité cognitive qui se prend elle-même pour objet : l'être humain y produit ce qu'il observe, faisant coïncider essence et apparence[67],[71]. L'« imagination morale » (moralische Phantasie) élabore dans cet acte des représentations d'action appropriées à une situation singulière, sans recourir à des règles universelles. La « technique morale » (moralische Technik) traduit cette intuition en action effective[71],[64]. Steiner oppose explicitement ce dispositif à l'éthique kantienne, qu'il qualifie d'hétéronome — l'impératif catégorique présentant le devoir comme une « voix d'au-delà » s'imposant à l'individu —, et qualifie sa position d'« individualisme éthique »[71],[65].

Christian Clement y voit une « aporie de la liberté » : Steiner décrit l'imagination morale tantôt comme production ex nihilo du sujet libre, tantôt comme captation d'intuitions issues d'un « domaine pré-individuel du penser » ; cette tension s'accentue dans l'édition de 1918. L'idée de liberté va être articulée à la doctrine du karma et à l'action des « hiérarchies spirituelles »[64]. Hartmut Traub voit dans l'oeuvre ultérieure une réinterprétation rétrospective des écrits précoces[66]. Pour Eckart Förster, l'argument central — la possibilité d'un penser pur, base d'une connaissance de l'essence — conserve une portée philosophique propre dans le contexte actuel[67].

Conception esthétique

La conception esthétique de Steiner est qualifiée par Christian Clement de « contrepoint » de l'éthique de la liberté, présent dès 1894 puis relégué en annexe en 1918[64]. Elle articule trois éléments : un héritage des Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme de Friedrich Schiller (1795), une lecture de Goethe en termes de « morphologie créatrice » et une conception de l'art comme passage entre le sensible et le suprasensible[64]. Steiner expose cette doctrine dès 1888 dans Goethe als Vater einer neuen Ästhetik puis dans les conférences réunies sous GA 271 (Kunst und Kunsterkenntnis)[72].

Suivant Schiller, Steiner soutient que l'expérience esthétique médiatise la « pulsion matérielle » (Stofftrieb) et la « pulsion formelle » (Formtrieb) par la « pulsion de jeu » (Spieltrieb). Il radicalise cependant la position schillérienne : tandis que Schiller voit dans la beauté un « jeu de l'apparence », Steiner soutient que l'art donne accès à une réalité supra-sensible que la perception ordinaire ne capte pas[72],[64]. Cette théorie débouche sur la gradation des arts (architecture, sculpture, peinture, musique, poésie, eurythmie, drame-mystère) systématisée ensuite par le mouvement anthroposophique[73] et exposée plus loin dans la section Œuvre artistique. Sa réception artistique extérieure passe par Wassily Kandinsky (qui cite Steiner dans Du spirituel dans l'art, 1911), Piet Mondrian et Joseph Beuys[4].

Anthropologie théosophique : les Wesensglieder

L'anthropologie spirituelle steinerienne, exposée dans Theosophie (1904, GA 9) et dans le fragment Anthroposophie (1910), articule deux schémas : une tripartition néoplatonicienne (corps, âme, esprit) et une division en sept « constituants de l'être » (Wesensglieder) reprise du corpus théosophique anglo-indien[74],[75]. La quadripartition fondamentale comprend le corps physique (partagé avec le règne minéral), le corps éthérique (Ätherleib, porteur des forces de vie, règne végétal), le corps astral (Astralleib, siège des affects, règne animal) et le « Moi » (Ich, spécifiquement humain) ; à ces quatre membres s'ajoutent trois « membres supérieurs » à développer : Manas (Geistselbst /Soi-Esprit), Buddhi (Lebensgeist/Esprit de vie), Atma (Geistesmensch/Homme-Esprit)[74].

Egil Asprem (université de Stockholm) classe Steiner parmi les « auteurs post-théosophiques » : la doctrine des sept Wesensglieder n'est pas une invention steinerienne mais une adaptation d'un schéma codifié dans le Esoteric Buddhism d'Alfred Percy Sinnett (1883), standardisé par Blavatsky dans The Secret Doctrine (1888) puis par Besant dans Man and His Bodies (1896) ; l'apport propre de Steiner consiste en la substitution d'une terminologie germanique à la terminologie sanskrite, la priorité donnée à la quadripartition sur la septénarité, et la dissociation du « corps éthérique » steinerien de l'« éther » de la physique du XIXe siècle auquel Besant l'identifiait[75]. Helmut Zander montre que cette dépendance théosophique reste structurelle durant la décennie 1902-1912, avant la reformulation progressive en termes germano-chrétiens à partir de 1910[63],[68]. Ullrich souligne l'absence de protocole méthodologique permettant la vérification intersubjective des affirmations dérivées de cette anthropologie[6]. La doctrine de la réincarnation et du karma, adoptée dès 1904, est l'une des innovations majeures de la théosophie moderne par rapport à l'ésotérisme occidental antérieur, selon Hanegraaff[70].

Cosmologie et cosmogonie

La cosmologie de Steiner, exposée dans Aus der Akasha-Chronik (1904-1908, GA 11) et dans Die Geheimwissenschaft im Umriss (1910, GA 13), articule l'évolution du cosmos à celle de l'humanité sur la base de quatre « incarnations planétaires » successives (Alter Saturn, Alte Sonne, Alter Mond, Erde) suivies de trois incarnations futures (Jupiter, Venus, Vulkan)[76]. Chaque incarnation correspond au développement d'un Wesensglied de l'humanité ; l'évolution sur Terre est subdivisée en « époques » (lémurienne, atlantéenne, post-atlantéenne) et en « époques culturelles » (indienne, persane, égypto-chaldéenne, gréco-romaine, actuelle et à venir)[76].

Helmut Zander établit que cette architecture reprend dans ses grandes lignes le schéma de Blavatsky (The Secret Doctrine, 1888) et de William Scott-Elliot (The Story of Atlantis, 1896 ; The Lost Lemuria, 1904), publiés par la Theosophical Publishing Society et lus par Steiner durant les années 1902-1910[63]. Wouter Hanegraaff identifie l'apport spécifique de Steiner dans l'intégration d'un schéma christologique (l'événement du Golgotha comme tournant cosmique) et d'une terminologie inspirée de Schelling et de Jakob Böhme[77]. Steiner introduit en outre une polarité luciférienne-ahrimanienne — Lucifer comme pôle de l'élévation désincarnée, Ahriman comme pôle de la matérialisation rigide, le Christ comme médiateur — qui structure son anthropologie cosmique[76],[77].

La doctrine des « races-racines » et de leurs sous-divisions, héritée du corpus théosophique, est l'un des points les plus discutés de la cosmologie steinerienne ; Steiner la conserve durant la période théosophique (1904-1912) tout en affirmant à partir de 1909 que les distinctions raciales sont transitoires et destinées à être surmontées[78],[9],[63]. L'analyse historique de cette terminologie est abordée dans la section Controverses et critiques. Hanegraaff caractérise la cosmologie steinerienne comme une « imagination clairvoyante » s'inscrivant dans la tradition de Swedenborg et de Böhme, et souligne qu'elle ne peut être évaluée par les seuls critères des sciences empiriques sans malentendu méthodologique[77].

Christologie

La christologie occupe une place centrale dans la pensée de Steiner à partir de 1902, et durablement après la rupture avec la Société théosophique en 1912-1913[63]. Son texte fondateur est Das Christentum als mystische Tatsache und die Mysterien des Altertums (1902, GA 8), édité dans SKA Bd. 5[79].

Steiner y soutient trois thèses : la mort et la résurrection sur le Golgotha constituent un « tournant cosmique » (Wendepunkt der Zeit) qui modifie la constitution même de l'humanité ; le christianisme n'est pas opposé aux mystères antiques mais en constitue le « rendu public » ; le « Christ-Wesen » est une entité spirituelle cosmique distincte de Jésus, qui s'unit à Jésus de Nazareth au baptême dans le Jourdain et s'en sépare à la mort sur la croix, traversant alors la « sphère terrestre »[79],[80]. Cette christologie s'écarte de la dogmatique chrétienne sur plusieurs points : doctrine des « deux enfants Jésus » introduite en 1909 (à partir d'une lecture des deux généalogies divergentes des évangiles selon Matthieu et Luc), « retour du Christ » dans le « monde éthérique » à partir de 1933 (perceptible aux seules consciences supra-sensibles), intégration du Christ comme entité solaire descendue dans la sphère terrestre[63].

Helmut Zander situe l'élaboration steinerienne dans l'« ésotérisme chrétien » du tournant du XXe siècle, avec des sources convergentes chez Édouard Schuré (Les Grands Initiés, 1889), Anna Kingsford et Edward Maitland (The Perfect Way, 1882) et la théosophie chrétienne d'auteurs comme Franz Hartmann[63]. Ullrich souligne la difficulté de concilier la prétention à une révélation spirituelle nouvelle avec un cadre conceptuel emprunté à la fois à la tradition néoplatonicienne, à l'idéalisme allemand et à la théosophie blavatskienne[6]. Du point de vue de l'ésotérisme comparé, Hanegraaff identifie comme propre à Steiner l'articulation de la doctrine du karma et de la réincarnation, d'origine indienne, et de la centralité du Christ comme tournant historique, propre à la tradition chrétienne[70]. La christologie steinerienne donne naissance en 1922 à la Christengemeinschaft, mouvement religieux indépendant cofondé par Friedrich Rittelmeyer et des étudiants en théologie, juridiquement et institutionnellement distinct de la Société anthroposophique[63].

Épistémologie supra-sensible : imagination, inspiration, intuition

À partir de 1908-1910, Steiner systématise une épistémologie de la « connaissance supra-sensible » (übersinnliche Erkenntnis) qui constitue, durant la période anthroposophique, le cœur méthodologique de la Geisteswissenschaft. Elle distingue trois modes de connaissance ordonnés : l'« imagination » (imaginative Erkenntnis), l'« inspiration » (inspirative Erkenntnis) et l'« intuition » (intuitive Erkenntnis). La triade est exposée principalement dans le chapitre V de Die Geheimwissenschaft im Umriss (1910, GA 13), dans Die Stufen der höheren Erkenntnis (GA 12), dans Die Schwelle der geistigen Welt (1913, GA 17), et codifiée dans les Anthroposophische Leitsätze (1924-1925, GA 26)[76],[81]. Steiner précise que ces termes désignent des modes de connaissance techniques et ne doivent pas être confondus avec leurs usages ordinaires : ni rêverie, ni inspiration artistique, ni intuition au sens kantien ou courant[82].

L'« imagination » (imaginative Erkenntnis) désigne un mode de perception qualitative (couleurs, formes, mouvements dynamiques) éprouvée comme objectivement donnée et non comme projection subjective ; son objet propre est le « corps éthérique » et les forces de vie. L'« inspiration » (inspirative Erkenntnis) dépasse les images pour saisir leurs relations et leurs principes ; Steiner emploie la métaphore d'une « lecture dans une écriture occulte » (Lesen in der okkulten Schrift) et lui assigne pour objet le « corps astral » et les entités spirituelles. L'« intuition » (intuitive Erkenntnis) désigne une coïncidence cognitive avec l'essence de l'être connu ; elle prolonge, en l'élargissant aux entités spirituelles, le modèle de la « Wesenserkenntnis » formulé dès 1892[76],[68].

Christian Clement situe la triade dans la lignée de l'« intuition intellectuelle » fichtéenne, élargie à une pluralité de modes de perception non sensorielle[68]. Wouter Hanegraaff la caractérise comme une « imagination clairvoyante » (hellsehende Einbildungskraft) s'inscrivant dans la tradition de l'ésotérisme occidental d'auteurs comme Emanuel Swedenborg, Jakob Böhme et Franz von Baader[77],[70]. L'évaluation académique externe reste partagée : Hanegraaff souligne que cette épistémologie ne peut être évaluée par les seuls critères des sciences empiriques sans malentendu méthodologique[70] ; Heiner Ullrich estime que les états cognitifs ainsi décrits échappent par construction à toute validation intersubjective[6].

Anthropologie anthroposophique : la tripartition fonctionnelle

À partir de 1917, Steiner développe une seconde anthropologie qui complète, sans la remplacer, la doctrine des Wesensglieder. Cette « tripartition fonctionnelle », exposée dans Von Seelenrätseln (1917, GA 21) et systématisée dans le cycle pédagogique Allgemeine Menschenkunde als Grundlage der Pädagogik (1919, GA 293), distingue trois « systèmes » corrélés à trois facultés psychiques : le « système neuro-sensoriel » (tête, organe de la pensée), le « système rythmique » (tronc, organe du sentiment) et le « système métabolico-moteur » (abdomen et membres, organe de la volonté), ces trois pôles s'interpénétrant fonctionnellement dans l'ensemble de l'organisme[83],[84].

Cette tripartition est le fondement doctrinal de la pédagogie Waldorf (chronologie en septennats 0-7/7-14/14-21), de la médecine anthroposophique (pathologie comme déséquilibre des trois pôles) et de l'eurythmie thérapeutique[85],[86]. Heiner Ullrich, dans son ouvrage de référence sur Steiner (C. H. Beck, 2011) et dans sa monographie sur la Waldorfpädagogik (Beltz Juventa, 5e éd. 2015), juge que la tripartition relève d'une « phénoménologie pédagogique » dont certaines observations cliniques peuvent être pertinentes mais dont la prétention à fonder une physiologie alternative ne résiste pas à la confrontation avec les sciences du vivant contemporaines[6]. Helmut Zander, dans Anthroposophie in Deutschland, retrace l'histoire des controverses scientifiques suscitées par cette anthropologie depuis 1920 et souligne l'écart persistant entre la prétention scientifique revendiquée par les institutions anthroposophiques et la réception académique majoritaire[63]. Peter Heusser, professeur de médecine intégrative à l'université Witten/Herdecke, présente quant à lui l'anthropologie tripartite comme un cadre conceptuel compatible avec une « approche émergentiste » des relations corps-esprit, sans prétendre la valider par les méthodes des sciences positives[87].

Tripartition sociale

La « tripartition de l'organisme social » (Soziale Dreigliederung) constitue l'apport central de Steiner à la philosophie politique et sociale. Distincte de l'anthropologie tripartite, dont elle ne dérive pas linéairement, elle est exposée dans un mémorandum adressé en 1917 au chancelier allemand Theobald von Bethmann-Hollweg et au comte autrichien Ottokar Czernin, puis dans Die Kernpunkte der sozialen Frage (1919, GA 23)[88],[89]. Steiner y soutient que la modernité a confondu, au sein de l'État-nation, trois domaines obéissant à des principes propres et devant être institutionnellement autonomes : la « vie spirituelle et culturelle » (Geistesleben — écoles, religions, arts, sciences, presse) sous le principe de liberté ; la « vie juridique et politique » (Rechtsleben) sous le principe d'égalité ; la « vie économique » (Wirtschaftsleben) sous le principe de fraternité, organisée par des associations entre producteurs, distributeurs et consommateurs[88]. La devise de la Révolution française (liberté, égalité, fraternité) aurait, selon Steiner, échoué historiquement parce que les trois principes ont été appliqués indistinctement aux trois sphères[88].

Helmut Zander documente en détail les tentatives de mise en œuvre en Allemagne entre 1919 et 1922 — Bund für Dreigliederung des sozialen Organismus, tournées de conférences en Wurtemberg et en Saxe, projet d'« autogestion » à la cigaretterie Waldorf-Astoria de Stuttgart (à l'origine de la première école Waldorf en septembre 1919), entreprise « Der Kommende Tag » — et leur échec rapide ; il l'attribue à l'opposition simultanée des cercles industriels conservateurs et des organisations ouvrières socialistes, aux attaques de l'extrême-droite völkisch contre Steiner et à l'instabilité économique de la République de Weimar[63]. La réception académique externe de la tripartition sociale est limitée ; Strawe retrace les reprises ultérieures (« économie associative », GLS Gemeinschaftsbank fondée en 1974, réseaux d'écoles Waldorf, expériences de monnaies sociales) et signale des intersections, sans filiation directe attestée, avec la théorie sociologique de l'« autonomie des sphères de valeur » de Max Weber et la distinction habermassienne entre « monde vécu » et « système »[89].

Pratique méditative et exercices spirituels

La pratique méditative est présentée par Steiner comme la dimension proprement initiatique de l'anthroposophie. Steiner l'expose principalement dans Wie erlangt man Erkenntnisse der höheren Welten? Comment acquérir des connaissances des mondes supérieurs ? », articles parus dans Lucifer-Gnosis entre 1904 et 1908, livre en 1909, GA 10) et dans Die Stufen der höheren Erkenntnis (GA 12), édités dans SKA Bd. 7[90],[91].

Le parcours de formation cognitive (Erkenntnisschulung) doit conduire, selon Steiner, au développement progressif des trois modes de connaissance supra-sensible — imagination, inspiration, intuition — exposés dans la section Épistémologie supra-sensible. Il est conditionné par le développement préalable de qualités d'attitude — « vénération » (Ehrfurcht), « tranquillité intérieure » (innere Ruhe), « patience » (Geduld) — et par la pratique d'exercices codifiés : contemplation d'un objet naturel sous l'aspect du devenir, observation pensante d'une représentation choisie, « rétrospective du jour » (Rückschau), six « exercices secondaires » (Nebenübungen : contrôle des pensées, contrôle de la volonté, équanimité, positivité, ouverture, harmonisation)[90],[82].

Christian Clement situe cette Erkenntnisschulung dans la double filiation de la mystique chrétienne médiévale (avec laquelle Steiner s'est familiarisé en 1901) et de la tradition occultiste anglo-indienne (en particulier les exercices yogiques codifiés par Besant et Charles Webster Leadbeater), et analyse son lien avec l'École ésotérique (Esoterische Schule) dirigée par Steiner de 1904 à 1914 et ses prescriptions réservées à ses élèves[82],[63]. Wouter Hanegraaff souligne l'originalité de Steiner par son refus de toute « technique somatique » au profit d'une « culture du penser » comme voie d'accès au supra-sensible[70]. Heiner Ullrich note que les états de conscience décrits comme imagination, inspiration et intuition échappent par construction à toute validation intersubjective[6] ; Jost Schieren reconnaît, dans Research on Steiner Education, que l'élaboration d'une corrélation rigoureuse entre exercices et résultats cognitifs revendiqués demeure une tâche inaccomplie de la recherche anthroposophique[92].

Œuvre artistique

Le Goetheanum (1925-1928), bâtiment en béton armé sculpté conçu par Rudolf Steiner pour remplacer le premier Goetheanum détruit par incendie en 1923. Siège mondial de la Société anthroposophique à Dornach (canton de Soleure, Suisse).

L'activité artistique de Rudolf Steiner se développe principalement à partir de 1907 et s'articule à sa conception esthétique d'un art comme « manifestation sensible du suprasensible » (voir Conception esthétique). Elle couvre six domaines : l'architecture, la sculpture, la peinture, les drames-mystères (Mysteriendramen), l'eurythmie et les arts graphiques. Ces réalisations, conçues comme des prolongements pratiques de la Geisteswissenschaft anthroposophique, sont aujourd'hui étudiées à la fois comme objets artistiques propres et comme témoignages d'un mouvement esthétique distinct dans le contexte du modernisme du début du XXe siècle[4],[73].

L'architecture des deux Goetheanum constitue le projet le plus visible. Le Goetheanum I, conçu et construit entre 1913 et 1920 (inauguration en septembre 1920 par le premier Hochschulkurs) sur la colline de Dornach (canton de Soleure, Suisse), est une structure en bois à double coupole de portées respectives de 34,50 et 27,50 mètres, sans piliers internes — exploit technique reconnu par les ingénieurs du temps[63],[4]. L'édifice combine un programme iconographique anthroposophique (motifs sculptés des chapiteaux, peintures des plafonds) et une recherche formelle d'inspiration goethéenne et expressionniste. Il est détruit par un incendie dans la nuit du 31 décembre 1922 au 1er janvier 1923 ; l'enquête de la police soleuroise conclut à une cause indéterminée, bien que Steiner ait publiquement privilégié l'hypothèse d'un incendie criminel[60]. Le deuxième Goetheanum, esquissé par Steiner en 1924 et construit après sa mort entre 1925 et 1928 sous la direction d'Albert Steffen et Carl Kemper, est l'une des premières grandes réalisations en béton armé sculpté ; il est classé monument d'importance nationale par la Confédération suisse depuis 1993[4]. L'historien de l'architecture Wolfgang Pehnt (de) situe ces deux édifices parmi les œuvres majeures de l'expressionnisme architectural, aux côtés des projets d'Erich Mendelsohn, Hans Scharoun et Bruno Taut[93],[94].

Le Représentant de l'humanité (1914-1925, inachevé), sculpture monumentale en bois d'orme et de bouleau de Rudolf Steiner et Edith Maryon. Au centre, la figure du Christ ; à gauche, Lucifer ascendant ; à droite et au-dessous, Ahriman. Exposée au Goetheanum.

La principale sculpture, Le Représentant de l'humanité (Menschheits-Repräsentant), est une sculpture monumentale de plus de huit mètres de hauteur et d'environ vingt tonnes en bois d'orme et de bouleau, conçue par Steiner et l'artiste britannique Edith Maryon à partir d'août 1914 pour le Goetheanum I, et restée inachevée à leur mort respective en 1924 et 1925. Elle représente une figure du Christ en position médiatrice entre Lucifer (figure ascendante de l'élévation désincarnée) et Ahriman (figure rampante de la rigidification matérielle), conformément à la polarité luciférienne-ahrimanienne de la cosmologie anthroposophique. Sauvée de l'incendie de 1922-1923 parce qu'entreposée dans un atelier annexe, restée inachevée à la mort de Steiner, elle est exposée depuis 1935 dans une salle dédiée du Goetheanum II et classée monument protégé par le canton de Soleure depuis 2011[73],[4].

Les autres dimensions de l'œuvre artistique sont contemporaines et institutionnellement liées au Goetheanum. La peinture est exposée principalement à travers les motifs des coupoles du Goetheanum I et un cycle d'esquisses pour les peintres ; Steiner développe en lien avec Henni Geck une technique dite « humide sur humide » et formule sa théorie des couleurs dans le cycle Das Wesen der Farben (1921, GA 291)[95]. Les quatre drames-mystères (Die Pforte der Einweihung, 1910 ; Die Prüfung der Seele, 1911 ; Der Hüter der Schwelle, 1912 ; Der Seelen Erwachen, 1913, GA 14) sont représentés à Munich puis à Dornach et constituent, selon Helmut Zander, une tentative de renouvellement du drame initiatique dans la tradition du Faust de Goethe[61]. L'eurythmie, art de l'expression corporelle des sons du langage et des intervalles musicaux, est développée à partir de 1912 en collaboration avec Marie Steiner-von Sivers et formalisée dans deux cycles de conférences en 1924 (Eurythmie als sichtbare Sprache, GA 279 ; Eurythmie als sichtbarer Gesang, GA 278). Elle se déploie ensuite en trois branches — eurythmie d'art, eurythmie pédagogique, eurythmie thérapeutique — toujours pratiquées dans les institutions anthroposophiques[4].

La réception artistique externe de cette œuvre est étudiée par plusieurs travaux. Wassily Kandinsky, dans Du spirituel dans l'art (1911), cite Steiner parmi ses références dans la généalogie d'une « peinture intérieure »[4] ; Piet Mondrian, membre de la Société théosophique puis lecteur de Steiner, et Joseph Beuys, qui s'est explicitement réclamé de l'anthroposophie à partir des années 1960, prolongent à des titres divers cette filiation[4]. Une exposition rétrospective majeure Rudolf Steiner. L'alchimie du quotidien a été présentée au Vitra Design Museum (Weil am Rhein, 2010-2011), au Kunstmuseum Wolfsburg (2011), au Kunstmuseum Stuttgart (2011-2012) puis au Centre Pompidou-Metz (2012-2013) : son catalogue, dirigé par Mateo Kries, est devenu l'ouvrage de référence sur l'œuvre artistique de Steiner et la première synthèse académique internationale du sujet[4]. Helmut Zander souligne cependant que cette reconnaissance dans les institutions muséales reste circonscrite : l'œuvre artistique de Steiner est largement absente des panoramas généralistes du modernisme et continue de circuler principalement dans le cadre institutionnel de l'anthroposophie[61].

Postérité

L'œuvre de Rudolf Steiner a donné lieu à une postérité institutionnelle, pratique, artistique, intellectuelle et politique d'une ampleur peu commune pour un auteur situé aux marges de la philosophie académique. La Société anthroposophique universelle et son siège du Goetheanum ont assuré la continuité de l'organisation fondée en 1923-1924, tandis que les domaines d'application développés du vivant de Steiner — pédagogie Steiner-Waldorf, médecine anthroposophique, agriculture biodynamique, eurythmie — ont connu une diffusion mondiale. Cette postérité fait depuis les années 2000 l'objet d'une historiographie critique nourrie, en particulier en langue allemande, dont les travaux de l'historien des religions Helmut Zander constituent la référence centrale[61],[63].

Continuité institutionnelle de la Société anthroposophique

À la mort de Steiner en mars 1925, la direction de la Société anthroposophique universelle revient au poète suisse Albert Steffen, qui en assure la présidence jusqu'en 1963. La période d'après-guerre est marquée par de fortes tensions internes ayant conduit, dès 1935, à plusieurs scissions et à l'exclusion d'Ita Wegman et d'Elisabeth Vreede[63].

En Allemagne, la Société est interdite par la Gestapo le 1er novembre 1935 ; ses biens sont saisis et plusieurs anthroposophes sont déportés[96]. La reconstitution se fait par étapes après 1945. À partir des années 1960, sous les présidences successives de Rudolf Grosse, Manfred Schmidt-Brabant et Paul Mackay, la Société se restructure autour du Goetheanum et de ses sections.

Au début des années 2020, la Société anthroposophique universelle revendique environ 43 000 membres répartis dans plus de cinquante pays, dont 1 185 en France au sein de la Société anthroposophique en France[3].

Diffusion des applications anthroposophiques

Pédagogie Steiner-Waldorf

Fondée à Stuttgart en 1919 à la demande de l'industriel Emil Molt pour les enfants des ouvriers de la manufacture Waldorf-Astoria, a pédagogie Steiner-Waldorf compte au début des années 2020 plus de 1 200 écoles et environ 1 900 jardins d'enfants dans une soixantaine de pays — ce qui en fait l'un des principaux réseaux mondiaux d'enseignement privé non confessionnel. En Allemagne, environ un enfant sur cent est scolarisé dans une école Waldorf ; les États-Unis comptent près de 150 écoles et la France une vingtaine d'établissements scolarisant environ 2 500 élèves[97].

La réception scientifique du modèle pédagogique est ambivalente. Volker Frielingsdorf a retracé la trajectoire du dialogue entre la pédagogie Waldorf et les sciences de l'éducation germanophones depuis les années 1920[98]. Les premières enquêtes empiriques d'envergure menées par Heiner Barz et Dirk Randoll sur les anciens élèves des écoles Waldorf (2007), puis sur les expériences éducatives concrètes (2012, avec une préface d'Andreas Schleicher, directeur de l'éducation à l'OCDE), ont contribué à légitimer le modèle dans le débat scolaire international[99],[100]. Plusieurs Länder allemands reconnaissent désormais des diplômes Waldorf équivalents aux diplômes publics.

La pédagogie reste cependant l'objet de critiques récurrentes, portant notamment sur la place du fondement spirituel anthroposophique dans le projet éducatif, sur la formation des enseignants, et — en France — sur les signalements relayés par la Miviludes[97].

Médecine anthroposophique

Développée à partir de 1920 avec Ita Wegman, la médecine anthroposophique se présente comme un élargissement spirituel de la médecine académique. Elle est aujourd'hui pratiquée dans plusieurs hôpitaux en Allemagne, en Suisse et aux Pays-Bas, et fait l'objet de travaux d'évaluation scientifique réunis notamment par Peter Heusser[87]. La firme Weleda, fondée en 1921, en est le bras pharmaceutique : elle réalise en 2019 un chiffre d'affaires de l'ordre de 424 millions d'euros et emploie environ 2 500 salariés à travers le monde[3].

Agriculture biodynamique

Issue du cycle de conférences donné par Steiner à Koberwitz en juin 1924, l'agriculture biodynamique constitue historiquement la première forme structurée d'agriculture biologique[101]. Le label Demeter, déposé dès 1928, fédère en 2021 environ 8 000 exploitations dans le monde pour un chiffre d'affaires global avoisinant le milliard d'euros[102]. La France compte alors 985 fermes biodynamiques exploitant 17 000 hectares[102].

La biodynamie s'est implantée de manière particulièrement visible dans la viticulture haut de gamme : le domaine de la Romanée-Conti, la maison Chapoutier et plusieurs domaines de Nicolas Joly sont certifiés ; le syndicat Biodyvin, créé en 1995, regroupe une centaine de domaines en France et en Suisse[102]. Les figures de Maria Thun et d'Ehrenfried Pfeiffer ont joué un rôle majeur dans la diffusion technique du modèle. Les critiques scientifiques portent sur le caractère non démontré des préparations dites cosmiques[102].

Eurythmie et arts de la scène

L'eurythmie, art du mouvement développé à partir de 1912, est aujourd'hui enseignée dans la plupart des écoles Waldorf et pratiquée à titre artistique au sein d'une trentaine de compagnies professionnelles, principalement en Europe et en Amérique du Nord. La scène du Goetheanum en demeure le principal lieu de production.

Pédagogie curative et sociothérapie

Issue du cycle de douze conférences Heilpädagogischer Kurs (GA 317), donné par Steiner à Dornach du 25 juin au 7 juillet 1924, la pédagogie curative anthroposophique (Heilpädagogik) et la sociothérapie anthroposophique (Sozialtherapie) visent l'accompagnement éducatif et thérapeutique des personnes en situation de handicap mental, psychique ou social. La première institution est fondée dès juin 1924 à Lauenstein, près d'Iéna, par Albrecht Strohschein, Siegfried Pickert et Franz Löffler — pédagogues présents au cycle de Dornach[63].

En 1939-1940, le pédiatre viennois Karl König, exilé en Écosse pour fuir l'Anschluss, fonde près d'Aberdeen la première communauté Camphill, au sein de laquelle vivent et travaillent ensemble personnes en situation de handicap et collaborateurs. Le mouvement Camphill compte au début des années 2020 plus d'une centaine de communautés dans une vingtaine de pays[101]. Avec d'autres réseaux d'inspiration similaire, il constitue l'un des principaux ensembles internationaux de pédagogie spécialisée et de sociothérapie d'orientation anthroposophique ; la coordination internationale est assurée depuis le Goetheanum par la Konferenz für Heilpädagogik und Sozialtherapie[63]. Dans plusieurs pays (Allemagne, Suisse, Royaume-Uni, Pays-Bas), ces institutions sont reconnues et conventionnées par les pouvoirs publics au titre de l'aide médico-sociale.

Fondations institutionnelles dérivées

Outre Weleda et Demeter, plusieurs institutions importantes se réclament directement de l'anthroposophie. La Communauté des chrétiens (Christengemeinschaft), fondée en 1922 par Friedrich Rittelmeyer avec le concours de Steiner, est aujourd'hui présente dans une trentaine de pays[63].

Le secteur financier coopératif inspiré de l'anthroposophie compte plusieurs établissements de référence : la GLS Bank (fondée en 1974, première banque éthique allemande), la Triodos Bank néerlandaise (1980), la Nef en France (1988) et plusieurs structures de microcrédit. Dan McKanan, dans Eco-Alchemy (2018), inscrit l'ensemble de ces institutions dans une généalogie anthroposophique de l'environnementalisme contemporain et établit notamment la médiation, longtemps méconnue, entre Rachel Carson et le réseau biodynamique américain par l'intermédiaire de Marjorie Spock[101]. Le réseau des Community Supported Agriculture aux États-Unis, qui regroupe plus de 6 000 fermes, est lui-même issu pour une part significative de l'initiative biodynamique[101]. Enfin, la coopérative française Biocoop et plusieurs structures de l'agriculture biologique européenne entretiennent des liens documentés avec le mouvement biodynamique[3].

Postérité artistique et intellectuelle

La postérité artistique de Steiner se déploie sur trois temps.

Du vivant de Steiner et dans le premier cercle anthroposophique, plusieurs grandes figures de l'avant-garde germanique ont entretenu un dialogue durable avec son œuvre : Wassily Kandinsky, dont Du spirituel dans l'art (1911) cite explicitement la théosophie et l'anthroposophie ; Piet Mondrian ; Franz Kafka, qui assista à plusieurs conférences à Prague ; Else Lasker-Schüler ; Alexej von Jawlensky ; Lyonel Feininger ; l'architecte Erich Mendelsohn. Le poète russe Andreï Biély et le poète allemand Christian Morgenstern furent des disciples proches[4].

Dans la seconde moitié du XXe siècle, la filiation la plus revendiquée est celle de Joseph Beuys, qui se réclame explicitement de Steiner dans la conception de la « plastique sociale » et dans plusieurs de ses installations[4]. Le romancier américain Saul Bellow, prix Nobel de littérature en 1976, a publiquement situé son œuvre tardive dans l'horizon anthroposophique, notamment dans Le Don de Humboldt[97].

La reconnaissance muséale internationale est venue plus tard. L'exposition itinérante Rudolf Steiner. Die Alchemie des Alltags, conçue par Mateo Kries au Vitra Design Museum et présentée entre 2010 et 2013 à Weil-am-Rhein, Wolfsburg, Stuttgart, au MAK de Vienne et au MART de Rovereto, a constitué un moment charnière en présentant Steiner comme un créateur global du début du XXe siècle[4]. Le critique d'art Thibaut de Ruyter, dans une recension de l'étape de Wolfsburg, souligne tout à la fois la pertinence du dialogue noué avec Olafur Eliasson, Tony Cragg, Giuseppe Penone, Katharina Grosse ou Anish Kapoor, et le caractère parfois forcé de certaines filiations[103].

Le Goetheanum, édifié à Dornach entre 1924 et 1928 après l'incendie du premier bâtiment, est étudié comme l'un des monuments majeurs de l'architecture expressionniste. Paul Virilio lui a consacré plusieurs analyses, notamment dans le catalogue de l'exposition Vitra de 2011[94]. Pieter van der Ree, Christian de Portzamparc et plusieurs historiens de l'architecture rapprochent les recherches formelles du Goetheanum de celles d'Antoni Gaudí, de Frank Lloyd Wright, de Bruno Taut ou de la chapelle Notre-Dame-du-Haut de Ronchamp par Le Corbusier[94].

Réception académique et édition critique

La réception académique de l'œuvre de Steiner a connu un tournant à partir des années 2000, marqué par l'engagement d'historiens et de philosophes non-anthroposophes dans l'étude critique du corpus.

Éditions

L'édition de référence anthroposophique demeure la Rudolf Steiner Gesamtausgabe (GA), publiée depuis 1955 par le Rudolf Steiner Verlag à Dornach, qui doit comprendre à terme plus de 350 volumes d'écrits, conférences et correspondance[104].

Depuis 2013, une édition critique non confessionnelle, la Rudolf Steiner Kritische Ausgabe (SKA), dirigée par Christian Clement aux éditions Frommann-Holzboog avec le concours d'historiens de la philosophie et des religions, propose plusieurs volumes thématiques accompagnés d'introductions et d'appareils critiques substantiels, portant notamment sur les écrits philosophiques (SKA 2)[105], mystiques (SKA 5)[106], anthropologiques (SKA 6)[107], sur la formation à la connaissance (SKA 7)[108] et sur l'anthropogenèse (SKA 8)[109].

Biographie et historiographie critique

La principale biographie scientifique de référence en langue allemande est celle d'Helmut Zander, historien des religions à l'université de Fribourg : Rudolf Steiner. Die Biografie (Munich, Piper, 2011)[61]. Elle prolonge le monumental Anthroposophie in Deutschland (2 vol., Vandenhoeck & Ruprecht, 2007 ; édition abrégée chez Reclam en 2011 sous le titre Anthroposophie in Geschichte und Gegenwart)[63]. L'apport de Zander tient notamment à la déconstruction philologique du récit autobiographique Mein Lebensgang (1923-1925) : l'historien y met au jour la stratification des relectures successives auxquelles Steiner s'est livré entre 1907 et 1925, le rôle structurant du père Johann Steiner et du mentor Karl Julius Schröer, la part de reconstruction rétrospective dans l'épisode du « maître » Felix Kogutzki, ainsi que la trajectoire intellectuelle nouée autour de la lecture d'Kant et de l'idéalisme allemand[61].

Cette historiographie critique s'oppose, sans toutefois la disqualifier, à la tradition biographique anthroposophique représentée par Christoph Lindenberg (Rudolf Steiner. Eine Biographie, 1997)[15] et Emil Bock, qui prend appui sur les sources internes au mouvement. D'autres travaux récents complètent ce paysage : la synthèse de Heiner Ullrich Rudolf Steiner (1861-1925)[6], les études collectives sur la Geisteswissenschaft de Steiner[110], ainsi que les recherches de Hartmut Traub sur l'élaboration philosophique du jeune Steiner[66].

Études disciplinaires

Au-delà de l'historiographie générale, plusieurs champs disciplinaires ont produit des travaux substantiels : en sciences de l'éducation, les ouvrages cités plus haut de Frielingsdorf, Barz, Randoll et Liebenwein ;

Postérité politique, sociale et écologique

Tripartition sociale

La proposition de tripartition sociale (Dreigliederung des sozialen Organismus) formulée par Steiner en 1919 distingue trois sphères autonomes — vie spirituelle, vie de droit et vie économique — et a inspiré, au cours du XXe siècle, plusieurs expériences d'économie associative ainsi que des organisations comme l'Institut pour la tripartition sociale de Berlin. Son influence reste essentiellement circonscrite aux milieux anthroposophiques et coopératifs[63].

Anthroposophie et écologie politique

Dan McKanan a analysé le rôle joué par les réseaux anthroposophiques dans la formation de l'environnementalisme contemporain, notamment aux États-Unis et en Allemagne[101]. En Allemagne, plusieurs personnalités issues de l'anthroposophie ont contribué à la fondation des Grünen dans les années 1980, parmi lesquelles Gerald Häfner, ancien député européen et coprésident de Mehr Demokratie[3]. Au Bhoutan, le moine anthroposophe Ha Vinh Tho a contribué à la mise en œuvre opérationnelle du concept de Bonheur national brut[101]. Une influence anthroposophique est également documentée au sein du mouvement Extinction Rebellion et de plusieurs initiatives de la mouvance des zones à défendre[3].

Controverses et critiques

L'œuvre et les prises de position de Rudolf Steiner ont fait l'objet, de son vivant comme après sa mort, de critiques portant sur trois registres distincts : ses énoncés relatifs aux races humaines, le caractère sectaire qui aurait été imprimé par lui aux institutions qu'il a fondées, et le statut épistémologique de sa « science de l'esprit » (Geisteswissenschaft). Les controverses portant sur le mouvement anthroposophique après 1925 (écoles Steiner-Waldorf, médecine anthroposophique, agriculture biodynamique) sont traitées dans les articles dédiés (Anthroposophie, Pédagogie Steiner-Waldorf, Médecine anthroposophique) et brièvement évoquées dans la section Postérité.

Racisme et antisémitisme

L'œuvre orale et écrite de Steiner contient un nombre significatif de passages dans lesquels il classe l'humanité en « races » hiérarchisées et leur attribue des caractéristiques spirituelles ou évolutives. Ces énoncés, particulièrement présents dans les conférences théosophiques (1900-1912) mais persistant jusque dans les dernières conférences aux ouvriers du Goetheanum en 1923, font l'objet d'un consensus académique reconnaissant leur caractère discriminatoire au regard des critères contemporains ; leur portée systémique dans la doctrine anthroposophique reste débattue[9],[63],[111]. Selon le politologue Stéphane François, « l'anthroposophie a un discours sur la race, Steiner [...] considérait que la race était un moteur de l'histoire »[112].

Steiner reprend du système théosophique de Helena Blavatsky le schéma évolutif des « races-racines » (Wurzelrassen) et des « sous-races » (Unterrassen), qu'il réinterprète dans le cadre de sa propre doctrine. Dans plusieurs conférences entre 1909 et 1910 (notamment Die Mission einzelner Volksseelen im Zusammenhange mit der germanisch-nordischen Mythologie, GA 121), il affirme l'existence d'une hiérarchie spirituelle des races organisée selon un schéma évolutif culminant avec les peuples européens[9],[63]. Dans une conférence aux ouvriers du Goetheanum du 3 mars 1923 (GA 349), il évoque la « transplantation des Noirs en Europe » comme un fait susceptible d'affecter négativement les femmes enceintes par influence visuelle[113].

Peter Staudenmaier (Marquette University) considère que ces énoncés relèvent d'un « racialisme spirituel » articulé à une doctrine évolutive qui n'est pas marginale chez Steiner mais constitue une composante structurelle de son anthropologie[9]. Helmut Zander parvient à des conclusions convergentes en soulignant que ces conceptions sont diffusées à un public théosophique allemand où elles s'inscrivent dans un contexte plus large d'antisémitisme et de racialisme völkisch, sans toutefois que Steiner adhère à l'antisémitisme racial des courants pangermanistes[63]. Ansgar Martins distingue plusieurs strates dans l'œuvre : un évolutionnisme spirituel hiérarchisé, des stéréotypes raciaux récurrents, et une position ambivalente sur la question juive (rejet de l'antisémitisme racial mais conception assimilationniste du judaïsme)[111].

La question a été reconnue institutionnellement par la commission Antroposofische Vereniging in Nederland présidée par Ted A. van Baarda, mandatée en 1996 par la Société anthroposophique néerlandaise, dont le rapport final (avril 2000, environ 720 pages) a examiné l'ensemble des 89 000 pages publiées de l'œuvre de Steiner ; il a identifié seize passages qualifiés de « discriminatoires » selon les critères de la législation néerlandaise contre la discrimination, tout en concluant que l'anthroposophie en tant que système doctrinal n'est pas, dans son ensemble, raciste. Le rapport distingue méthodologiquement les vingt-sept livres écrits par Steiner lui-même, où les passages problématiques sont rares, et les milliers de conférences sténographiées sans relecture par l'auteur, où ces passages se concentrent[8]. Des auteurs internes au mouvement, comme Lorenzo Ravagli, ont contesté l'interprétation systématique proposée par Zander et Staudenmaier, faisant valoir que les énoncés en cause doivent être lus dans leur contexte théosophique d'époque et que la doctrine ultérieure de Steiner sur l'unité de l'humanité les relativise[114]. Uwe Werner souligne pour sa part que Steiner se distancie progressivement du racialisme biologique à partir de 1909, affirmant que les distinctions raciales sont une réalité transitoire de l'évolution destinée à être surmontée, tout en conservant néanmoins une terminologie raciale dans certaines conférences ultérieures[78]. Cette polémique entre Zander et ses contradicteurs du mouvement constitue elle-même un objet d'étude académique[63].

La position du mouvement anthroposophique vis-à-vis du national-socialisme — postérieure à la mort de Steiner en mars 1925 — est par ailleurs fréquemment mobilisée dans le débat sur le caractère raciste. La Société anthroposophique allemande a été interdite par le régime nazi le 1er novembre 1935, par un ordre de dissolution signé de Reinhard Heydrich (Archives fédérales allemandes, registre R43 II/822) au motif qu'elle entretiendrait « des relations étroites avec des francs-maçons, juifs et pacifistes étrangers »[5]. Peter Staudenmaier a cependant documenté que plusieurs hauts dignitaires nazis — notamment Rudolf Hess, Walther Darré et Heinrich Himmler — étaient intéressés par certains aspects de l'anthroposophie, en particulier l'agriculture biodynamique, et que des cadres anthroposophes ont, à titre individuel, collaboré avec le régime[9]. Stéphane François résume cette ambivalence en notant que « des anthroposophes ont été persécutés par les nazis, mais il y a aussi des nazis qui étaient fascinés par l'anthroposophie, et non des moindres : Rudolf Hess, Walther Darré, Himmler »[112]. Le détail de ces relations historiques relève de l'article Anthroposophie.

Accusations de sectarisme

La question du caractère sectaire des communautés fondées par Steiner — la Société anthroposophique (1913) et son École ésotérique (Esoterische Schule) interne (1904-1914 puis refondée en 1923) — fait l'objet d'analyses divergentes selon que sont mobilisés les critères sociologiques classiques du fait sectaire ou la doctrine française spécifique des « dérives sectaires »[112],[70],[63].

Helmut Zander, dans son enquête historique sur l'anthroposophie en Allemagne, documente précisément la structuration interne du mouvement sous Steiner : l'École ésotérique fonctionne dès 1904 selon un principe d'enseignement réservé et de prescriptions personnelles (persönliche Anweisungen), reproduisant le modèle de l'« Esoteric Section » de la Société théosophique de Helena Blavatsky ; la refondation lors de la Weihnachtstagung Congrès de Noël ») de 1923-1924 institue un statut juridique original — la « Société anthroposophique universelle » (Allgemeine Anthroposophische Gesellschaft) — au sein de laquelle Steiner cumule la présidence et la direction spirituelle. Zander caractérise cette refondation comme un tournant qui combine ouverture exotérique et concentration des pouvoirs[63]. Heiner Ullrich analyse de même la Weihnachtstagung comme l'institution d'une « charge cosmique » (kosmische Funktion) de Steiner qui prolonge sur le plan organisationnel sa position de leader charismatique[6].

Cette structuration communautaire n'est cependant pas qualifiée de « sectaire » au sens sociologique strict par les principaux spécialistes des nouveaux mouvements religieux. Le politologue Stéphane François (Université de Mons) considère que l'anthroposophie ne présente pas les caractéristiques typiques des organisations sectaires totalitaires : les membres peuvent quitter et critiquer la société sans représailles, et le mouvement ne pratique ni endoctrinement coercitif ni isolement social systématique[112]. Wouter Hanegraaff classe l'anthroposophie parmi les courants de l'ésotérisme occidental contemporain — au même titre que la théosophie blavatskienne ou les courants post-jungiens —, statut distinct de celui de « religion sectaire »[70]. Le pédagogue Bo Dahlin (en) (Université de Karlstad), à partir d'une étude empirique des écoles Waldorf, souligne la pluralité interne du mouvement, l'absence de structure hiérarchique unifiée entre les institutions et la diversité des positions doctrinales internes[115].

La qualification de « dérive sectaire » est en revanche présente dans le débat public français. Le rapport parlementaire dit Guyard sur Les Sectes en France (1995) et le rapport Les Sectes et l'argent (1999) ont mentionné l'anthroposophie ; la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (MIVILUDES) a consacré, dans son rapport 2018-2020 (publié en 2021), plusieurs pages à la pédagogie Waldorf et à la médecine anthroposophique[10]. Cette qualification a toutefois fait l'objet de contestations judiciaires : par un jugement du , le tribunal administratif de Paris a ordonné le retrait des mentions relatives à la médecine anthroposophique du guide Santé et dérives sectaires publié par la mission ; ce retrait est documenté par la MIVILUDES elle-même, qui présente sur son site institutionnel la version expurgée du guide[11]. L'Union nationale des associations de défense des familles et de l'individu victimes de sectes (UNADFI) alerte depuis 2011 sur les risques d'endoctrinement attribués à l'enseignement Steiner-Waldorf[116]. Plusieurs rapports administratifs et travaux journalistiques français qualifient en outre la médecine anthroposophique de « pseudo-médecine »[10]. Stéphane François rappelle cependant que cette qualification reflète une doctrine spécifiquement française des « dérives sectaires », dont les critères diffèrent de ceux employés par la sociologie internationale des religions[112] ; il souligne par ailleurs que la justice administrative française a, dans plusieurs décisions, écarté la qualification de « méthode à risques sectaires » pour la médecine anthroposophique[112]. Le détail de ces controverses contemporaines, qui concernent des institutions développées après la mort de Steiner en 1925, relève des articles Anthroposophie, Pédagogie Steiner-Waldorf et Médecine anthroposophique.

Statut scientifique

Le statut épistémologique de la « science de l'esprit » (Geisteswissenschaft) développée par Steiner à partir de 1900 constitue l'un des principaux points de divergence entre les sources internes au mouvement, qui revendiquent un caractère scientifique au sens méthodologique du terme, et la philosophie académique majoritaire, qui le récuse[6],[117],[66],[96],[112].

Heiner Ullrich considère que les énoncés de Steiner sur les « corps subtils » (corps éthérique, corps astral, Moi), les hiérarchies spirituelles et la réincarnation relèvent d'une « anthropologie gnostique » ; il qualifie la Geisteswissenschaft à la fois de « mysticisme rationalisé » (rationalisierte Mystik) et de « mythe réflexif de deuxième ordre » (reflexiver Mythos zweiter Ordnung), formule par laquelle il caractérise un système qui « déclare comme scientifique ce qui n'est en vérité qu'un mythe de deuxième ordre »[69],[118],[6]. Klaus Prange, dans son étude critique de la pédagogie Steiner-Waldorf, identifie l'absence d'un critère intersubjectif de validation des « observations supra-sensibles » comme l'obstacle principal à la qualification scientifique des énoncés steineriens : aucun protocole ne permet, selon lui, de distinguer entre des perceptions « clairvoyantes » authentiques et leurs imitations ou erreurs[117]. Hartmut Traub identifie une rupture méthodologique entre les écrits philosophiques précoces (jusqu'en 1900-1902) — dont il défend la rigueur philosophique propre — et la Geisteswissenschaft anthroposophique ultérieure, qui combine selon lui des éléments hétérogènes empruntés à l'idéalisme allemand, à la théosophie et à la mystique chrétienne[66].

Au-delà de la critique du statut méthodologique, plusieurs auteurs académiques relèvent que la cosmologie steinerienne contient des affirmations astronomiques, biologiques et physiques en contradiction avec les sciences établies dès son époque — notamment la description des planètes (Steiner défend une cosmographie héritée de la tradition occulte, à rebours de l'astrophysique du début du XXe siècle), la conservation d'un schéma évolutionniste hiérarchisé (incarnations planétaires successives, races-racines) étranger à la biologie évolutive moderne, et la défense de la théorie des couleurs de Goethe contre la décomposition newtonienne de la lumière par le prisme[6],[117]. Sur ce dernier point, les auteurs internes au mouvement objectent que la position goethéenne ne nie pas les résultats expérimentaux de Newton mais en conteste l'interprétation théorique d'un point de vue phénoménologique[87].

Wouter Hanegraaff classe l'anthroposophie parmi les principaux courants de l'ésotérisme occidental contemporain, statut épistémologique distinct à la fois des religions instituées et des sciences empiriques[70]. Il souligne que les énoncés steineriens sur les mondes spirituels ne peuvent être évalués par les seuls critères du naturalisme scientifique sans malentendu méthodologique, mais qu'ils relèvent d'une forme d'« imagination clairvoyante » (hellsehende Einbildungskraft) s'inscrivant dans une tradition occidentale ancienne (Emanuel Swedenborg, Jakob Böhme, Franz von Baader)[77]. Du point de vue de la philosophie académique, Eckart Förster (Johns Hopkins) défend une position plus nuancée : il considère que la prétention steinerienne à une « connaissance d'essence » (Wesenserkenntnis) par un « penser pur » (reines Denken) mérite « un examen approfondi » au sein de la philosophie contemporaine, dominée par le naturalisme[67].

Au sein du mouvement anthroposophique, la question est explicitement reconnue. Jost Schieren, professeur à l'Alanus Hochschule (de), a publié dans la revue peer-reviewed Research on Steiner Education un article reconnaissant que la prétention scientifique de l'anthroposophie « n'a guère de statut dans les universités et la vie académique en général » et plaidant pour une élaboration méthodologique plus rigoureuse de la corrélation entre exercices méditatifs et résultats cognitifs revendiqués[92]. L'édition critique Rudolf Steiner Kritische Ausgabe (SKA) dirigée par Christian Clement chez frommann-holzboog depuis 2013 défend pour sa part la cohérence interne de l'œuvre et soutient que sa portée philosophique ne peut être appréciée qu'à la lumière d'un examen textuel comparé prenant en compte les sources de Steiner dans la tradition philosophique allemande et la théosophie[64].

Œuvres

L'œuvre écrite et orale de Rudolf Steiner est rassemblée dans la Rudolf Steiner Gesamtausgabe (GA), édition de référence en cours de publication à Dornach par le Rudolf Steiner Verlag depuis 1955, qui comprend environ 354 volumes : ouvrages, articles, conférences, correspondance, esquisses artistiques et travaux scientifiques. Une édition critique scientifique, la Rudolf Steiner Kritische Ausgabe (SKA), paraît depuis 2013 chez frommann-holzboog sous la direction de Christian Clement.

Les principales traductions françaises sont publiées par les Éditions anthroposophiques romandes (EAR, Genève), les Éditions Triades (Paris) et Novalis (Montesson). La liste ci-dessous présente les écrits publiés par Steiner de son vivant ainsi qu'une sélection de cycles de conférences emblématiques ; pour l'inventaire intégral, voir la Gesamtausgabe. Le titre français (ou, à défaut, une traduction littérale entre crochets) figure en tête de chaque entrée ; le titre original allemand est donné en complément après un tiret.

Écrits publiés du vivant de Steiner

Écrits philosophiques (période Weimar, 1886-1897)

  • Une théorie de la connaissance chez Goethe, Genève, EAR — orig. Grundlinien einer Erkenntnistheorie der Goetheschen Weltanschauung, mit besonderer Rücksicht auf Schiller (1886), GA 2.
  • Science et vérité. Prologue à une Philosophie de la liberté, Genève, EAR, 1979 — orig. Wahrheit und Wissenschaft. Vorspiel einer « Philosophie der Freiheit » (1892), GA 3.
  • La Philosophie de la liberté. Traits fondamentaux d'une vision moderne du monde — orig. Die Philosophie der Freiheit. Grundzüge einer modernen Weltanschauung (1894), GA 4. Traductions françaises successives :Trad. Germaine Claretie, Paris, Alice Sauerwein, 1923 (rééd. PUF) — première traduction française.
    • Trad. Georges Ducommun, Genève, Éditions anthroposophiques romandes / Paris, Fischbacher — longtemps considérée comme la traduction de référence francophone.
    • Trad. Frédéric C. Kozlik, Paris, Éditions de la Branche Paul de Tarse, 1986 — édition critique comparant les versions de 1894 et 1918.
    • Trad. Geneviève Bideau, dite « édition du Centenaire », Montesson, Novalis, 1993 (ISBN 2-910112-04-7).
    • Édition actuellement disponible chez les Éditions Triades, Paris.
  • Sur l'usage pédagogique du texte : Loïc Chalmel, De la Philosophie de la liberté à une pédagogie de l'autonomie, Paris, Fabert, .
  • Friedrich Nietzsche, un homme en lutte contre son temps, Genève, EAR — orig. Friedrich Nietzsche, ein Kämpfer gegen seine Zeit (1895), GA 5.
  • Goethe et sa conception du monde, trad. André Tanner, Genève, EAR, 1985 (1ʳᵉ éd. fr. Fischbacher, 1967) — orig. Goethes Weltanschauung (1897), GA 6.

Écrits théosophiques et anthroposophiques (1901-1910)

  • La Mystique à l'aube de la vie spirituelle moderne et les conceptions de notre temps, Paris, Triades — orig. Die Mystik im Aufgange des neuzeitlichen Geisteslebens und ihr Verhältnis zur modernen Weltanschauung (1901), GA 7.
  • Le Mystère chrétien et les mystères antiques, traduit et préfacé par Édouard Schuré, Paris, Perrin, 1908 ; rééd. Triades — orig. Das Christentum als mystische Tatsache und die Mysterien des Altertums (1902), GA 8.
  • Théosophie. Introduction à la connaissance suprasensible du monde et à la destination suprasensible de l'homme, Paris, Triades — orig. Theosophie. Einführung in übersinnliche Welterkenntnis und Menschenbestimmung (1904), GA 9.
  • L'Initiation ou comment acquérir des connaissances des mondes supérieurs, trad. Jules Sauerwein, Paris, Triades — orig. Wie erlangt man Erkenntnisse der höheren Welten? (1904-1908), GA 10. Autre traduction : Comment parvient-on à des connaissances des mondes supérieurs ?, trad. Geneviève Bideau, Montesson, Novalis, 1990 (ISBN 978-2-910112-00-4).
  • La Chronique de l'Akasha, Genève, EAR — orig. Aus der Akasha-Chronik (1904-1908), GA 11.
  • La Science de l'occulte — orig. Die Geheimwissenschaft im Umriss (1910), GA 13. Traductions françaises successives :
    • La Science occulte, trad. Jules Sauerwein, Paris, Perrin, 1914 ; rééd. Librairie académique Perrin, 1922 — première traduction française.
    • La Science de l'occulte, trad. Georges Ducommun, Genève, Éditions anthroposophiques romandes — traduction de référence longtemps diffusée dans le monde francophone.
    • Trad. révisée Henriette Waddington et Katarina Appel, Paris, Triades, 2005 ; nouvelle édition revue, 2012 (ISBN 2-85248-222-7[à vérifier : ISBN invalide]).
    • La Science de l'occulte dans ses grandes lignes, trad. Paul-Henri Bideau, Montesson, Novalis.
  • Anthroposophie, un fragment. Nouveaux fondements pour l'investigation de la nature humaine, Paris, Triades, 2008 — orig. Anthroposophie. Ein Fragment aus dem Jahre 1910 (1910, posthume), GA 45. Manuscrit rédigé en 1910 mais laissé inachevé par Steiner, publié à titre posthume. Seul ouvrage de Steiner à porter le titre Anthroposophie.

Écrits tardifs (1914-1925)

  • Les Énigmes de la philosophie présentées dans les grandes lignes de son histoire (2 tomes), Genève, EAR — orig. Die Rätsel der Philosophie in ihrer Geschichte als Umriss dargestellt (1914), GA 18.
  • Aux sources de la pensée imaginative : Fichte, Schelling, Hegel…, trad. Geneviève Bideau, Montesson, Novalis (ISBN 978-2-910112-35-6) — orig. Vom Menschenrätsel (1916), GA 20.
  • Des énigmes de l'âme, Genève, EAR — orig. Von Seelenrätseln (1917), GA 21.
  • Au cœur de la question sociale. Éléments fondamentaux pour la solution du problème social (avec en complément les treize articles et commentaires de GA 24), Paris, Triades — orig. Die Kernpunkte der sozialen Frage in den Lebensnotwendigkeiten der Gegenwart und Zukunft (1919), GA 23. Traductions antérieures : Le Triple aspect de la question sociale, Paris, Fischbacher, 1921 ; Fondements de l'organisme social, Genève, EAR, 1985.
  • Données de base pour un élargissement de l'art de guérir selon les connaissances de la science de l'esprit, en collaboration avec Ita Wegman, Paris, Triades, 1992, rééd. 2014 ; nouvelle traduction Genève, Éditions anthroposophiques romandes, 2021 — orig. Grundlegendes für eine Erweiterung der Heilkunst nach geisteswissenschaftlichen Erkenntnissen (1925), GA 27.
  • Les Lignes directrices de l'anthroposophie. Le chemin de connaissance de l'anthroposophie. Le mystère de Michael, Montesson, Novalis, 1998 (ISBN 2-910112-21-7) ; rééd. Triades / æthera — orig. Anthroposophische Leitsätze. Der Erkenntnisweg der Anthroposophie. Das Michael-Mysterium (1924-1925, inachevé), GA 26.

Drames-mystères

Entre 1910 et 1913, Steiner compose quatre Mysteriendramen (GA 14), créés à Munich, qui dramatisent un parcours initiatique à travers plusieurs incarnations :

  • La Porte de l'initiation — orig. Die Pforte der Einweihung (1910).
  • L'Épreuve de l'âme — orig. Die Prüfung der Seele (1911).
  • Le Gardien du Seuil — orig. Der Hüter der Schwelle (1912).
  • L'Éveil des âmes — orig. Der Seelen Erwachen (1913).

Édition française : Quatre Drames-Mystères, éd. bilingue allemand-français, Paris, Triades, 1991, rééd. 2008.

Écrits méditatifs

  • Le Calendrier de l'âme, recueil de 52 versets hebdomadaires publié par Steiner en 1912 — orig. Anthroposophischer Seelenkalender (1912), GA 40. Nombreuses éditions françaises : trad. J.-L. Gaensburger, Le Pic de la Mirandole, 2005, rééd. 2012 ; Éditions anthroposophiques romandes, 1994, rééd. 2011 (ISBN 2-88189-024-5) ; éd. Triades.
  • Un chemin vers la connaissance de soi. Huit méditations, trad. Elsa Prozor, Genève, Éditions anthroposophiques romandes, 1986 (ISBN 2-88189-017-2) ; rééd. Triades — orig. Ein Weg zur Selbsterkenntnis des Menschen in acht Meditationen (1912), GA 16.
  • Le Seuil du monde spirituel, trad. Raymond Burlotte, Paris, Triades (ISBN 9782852483064) — orig. Die Schwelle der geistigen Welt (1913), GA 17.
  • [Paroles de vérité], recueil posthume rassemblant les méditations versifiées de Steiner — orig. Wahrspruchworte (1925, posthume), GA 40.
  • Leçons de la Première Classe de l'École de science de l'esprit — orig. Esoterische Stunden für Mitglieder der Ersten Klasse der Freien Hochschule für Geisteswissenschaft (Dornach, 1924), GA 270 : dix-neuf leçons et sept leçons de répétition tenues à Dornach entre février et septembre 1924, complétées par quatre leçons individuelles données à Prague, Berne et Londres ; chacune comporte un mantra méditatif. Dernière œuvre méditative de Steiner, ces leçons étaient réservées aux membres de la Première Classe de la Freie Hochschule für Geisteswissenschaft refondée au Congrès de Noël 1923-1924 et n'ont pas été publiées de son vivant ; le texte intégral n'a paru qu'en 1992 dans la Gesamtausgabe (rééd. revues 1999 et 2008, Dornach, Rudolf Steiner Verlag). Elles demeurent au cœur du travail de l'École de science de l'esprit du Goetheanum.

Cycles de conférences (sélection)

L'essentiel de l'enseignement oral de Steiner — environ 6 000 conférences sténographiées entre 1900 et 1924 — est rassemblé dans les volumes GA 51 à GA 354 de la Gesamtausgabe. La sélection suivante présente les cycles les plus diffusés en français.

Christologie et études évangéliques

  • L'Évangile de saint Jean, Paris, Triades, 1990, rééd. 2009 — orig. Das Johannes-Evangelium (Hambourg, 1908), GA 103.
  • L'Évangile de saint Luc, Paris, Triades, 1990 — orig. Das Lukas-Evangelium (Bâle, 1909), GA 114.
  • L'Évangile de saint Matthieu, Paris, Triades, 2000, rééd. 2006 — orig. Das Matthäus-Evangelium (Berne, 1910), GA 123.
  • L'Évangile de saint Marc, Paris, Triades, 1991 — orig. Das Markus-Evangelium (Bâle, 1912), GA 139.
  • De Jésus au Christ, Genève, EAR — orig. Von Jesus zu Christus (Karlsruhe, 1911), GA 131.
  • Le Cinquième Évangile. Extrait de la recherche dans l'âkâsha, Paris, Triades, 1989, rééd. 2013, 2015 — orig. Aus der Akasha-Forschung. Das Fünfte Evangelium (Christiania-Berlin, 1913-1914), GA 148.

Pédagogie

  • L'Éducation de l'enfant à la lumière de la science de l'esprit, Paris, Triades, 1997, rééd. 2013 — orig. Die Erziehung des Kindes vom Gesichtspunkte der Geisteswissenschaft (1907), article paru dans la revue Lucifer-Gnosis et repris dans le recueil GA 34, Lucifer – Gnosis. Aufsätze 1903-1908 (Genève, EAR, 2017).
  • La Nature humaine. Fondement de la pédagogie, Paris, Triades, 2002 — orig. Allgemeine Menschenkunde als Grundlage der Pädagogik (Stuttgart, 1919), GA 293.
  • L'Art de l'éducation. Méthode et pratique, trad. Henriette Bideau, Paris, Triades, 1993, rééd. 2006 — orig. Erziehungskunst. Methodisch-Didaktisches (Stuttgart, 1919), GA 294.
  • Connaissance de l'homme et art de l'éducation, Paris, Triades — orig. Die Kunst des Erziehens aus dem Erfassen der Menschenwesenheit (Torquay, 1924), GA 311.

Médecine

  • Science de l'esprit et médecine (premier cours aux médecins) — orig. Geisteswissenschaft und Medizin (Dornach, 1920), GA 312.
  • [Physiologie et thérapeutique fondées sur la science de l'esprit] — orig. Physiologisch-Therapeutisches auf Grundlage der Geisteswissenschaft (1920-1924), GA 314.

Agriculture biodynamique

  • Cours aux agriculteurs, Arles, Actes Sud, coll. « Domaine du possible », 2016, 592 p. (ISBN 978-2-330-06592-8) — orig. Geisteswissenschaftliche Grundlagen zum Gedeihen der Landwirtschaft (Koberwitz, 1924), GA 327.

Arts

  • L'Art à la lumière de la sagesse des mystères — orig. Kunst im Lichte der Mysterienweisheit (Dornach, 1914-1923), GA 275.
  • La Nature des couleurs, Paris, Triades — orig. Das Wesen der Farben (Dornach, 1921 + conférences complémentaires 1914-1924), GA 291.
  • [L'Eurythmie comme parole visible] — orig. Eurythmie als sichtbare Sprache (Dornach, 1924), GA 279. Cours d'eurythmie de la parole ; à distinguer de GA 277 (Eurythmie. Die Offenbarung der sprechenden Seele, publié en français sous le titre L'Eurythmie, parole visible).

Tripartition sociale

  • [Articles sur la tripartition de l'organisme social] — orig. Aufsätze über die Dreigliederung des sozialen Organismus (1915-1921), GA 24.
  • Cours d'économie politique — orig. Nationalökonomischer Kurs (Dornach, 1922), GA 340.

Écrits autobiographiques et correspondance

  • Autobiographie, 2 vol., Genève, EAR, 1979 — orig. Mein Lebensgang. Eine nicht vollendete Autobiographie (1923-1925, inachevé), GA 28.
  • [Correspondance] — orig. Briefe, GA 38-39.
  • Document de Barr (1907), notice autobiographique adressée à Édouard Schuré, reproduite dans Briefe II (GA 39).

Éditions de référence

  • Rudolf Steiner Gesamtausgabe (GA), Dornach, Rudolf Steiner Verlag, depuis 1955 — environ 354 volumes prévus ; édition de référence du mouvement anthroposophique.
  • Rudolf Steiner Kritische Ausgabe (SKA), dir. Christian Clement, Stuttgart-Bad Cannstatt, frommann-holzboog, depuis 2013 — première édition critique scientifique, en cours de publication.

Filmographie

  • Le monde occulte de Rudolf Steiner (2024, Allemagne, 1h31mn), documentaire-portrait réalisé par Anna Pflüger et Lara Heinemann<[n 1],[119]

Notes et références

Annexes

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