Jamaica Broadcasting Corporation
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La Jamaica Broadcasting Corporation (JBC) est une société de radiodiffusion publique jamaïcaine fondée en 1959 à initiative du Premier ministre Norman Manley. Pendant près de quarante ans, elle constitue le principal organe de radiodiffusion d'État de la Jamaïque, assurant des services de radio et de télévision. Première institution médiatique nationale du pays, elle joue un rôle central dans la construction de l'identité culturelle jamaïcaine, en offrant une tribune aux artistes et aux expressions locales dans un paysage radiophonique dominé par la programmation commerciale importée.
Traversée par les conflits politiques qui opposent les deux grands partis jamaïcains tout au long de son existence, elle est dissoute en 1997. Sa composante télévisuelle est privatisée sous le nom de Television Jamaica (TVJ). La Public Broadcasting Corporation of Jamaica (PBCJ) est créée la même année pour assurer la continuité du service public.
La JBC est l'une des rares entreprises directement détenues par l'État jamaïcain. Dans un paysage économique dominé par le capital privé, souvent étranger, elle se trouve aux côtés d'Air Jamaica, de la Jamaica Railway Company et de Jamaica International Telecommunications (Jamintel) parmi les seules sociétés publiques du secteur des transports et des communications. La station concurrente RJR demeure, quant à elle, sous propriété privée[1].
L'idée d'une station de radiodiffusion publique jamaïcaine prend forme en 1957, lorsque A. Davidson Dunton, président de la Canadian Broadcasting Corporation (CBC), propose l'établissement d'un service national de radio à la demande du gouvernement jamaïcain[2]. La loi sur la radiodiffusion jamaïcaine est promulguée le [2]. Norman Manley, alors Premier ministre, conçoit ce projet en réponse à l'orientation commerciale croissante de la Radio Jamaica Rediffusion (RJR), dont la programmation est majoritairement importée de l'étranger. Il souhaite promouvoir un sentiment nationaliste en faisant appel à des musiciens locaux[3]. Le présentateur Ken Maxwell en fait un modèle culturel et communautaire plutôt qu'un projet purement commercial[2].
Manley nomme par la suite Douglas Valmore Fletcher à la présidence du conseil d'administration intérimaire. Il a pour mission d'en établir les bases institutionnelles. Ce dernier recrute Peter Aylen, ancien cadre canadien de la radio ayant travaillé pour les Nations unies, afin de mettre en place les premières opérations[2]. Les émissions ont lieu dans les locaux de Marescaux Road, avant que la station ne s'installe à Half-Way Tree, pour héberger les nouveaux départements de musique, de théâtre et de programmes ruraux[2].
La JBC inaugure ses émissions le [2]. Ses principes fondateurs, tels qu'ils figurent dans le document ministériel[note 1], prévoient notamment de « fournir une information objective », de « démontrer la vitalité de la démocratie et des institutions démocratiques » et de « contribuer à la libre enquête et à la libre expression »[3]. Wycliffe Bennett, qui en est directeur général à deux reprises, rappelle que Manley, Rhodes Scholar, socialiste fabien, avocat et fondateur du People's National Party (PNP) en 1938, nomme au premier conseil d'administration des personnalités indépendantes en qui il a confiance[4].
La CBC apporte un concours technique au développement du service télévisuel de la JBC, en détachant du personnel auprès de la corporation pour l'établissement de la télévision. Elle prend par ailleurs part à des projets visant à créer un centre de radiodiffusion commun aux pays caribéens du Commonwealth[5]. En 1963, un an après l'accession à l'indépendance, la JBC obtient sa licence de télévision et devient la seule chaîne de télévision de la Jamaïque[6].
Programmation
Dès ses débuts, la JBC propose une grille de programmes culturels et grand public. Son émission la plus populaire, Teenage Dance Party, produite par le musicien de jazz Sonny Bradshaw, ne diffuse à l'origine que du R&B, mais elle inclut progressivement des morceaux jamaïcains et met à l'honneur les musiciens locaux. La station diffuse également Folk Roots and Branches, Voices of the Caribbean, Groundings et The Lively Arts, présentée par Archie Lindo, ainsi que des émissions associées à Louise Bennett, dont le Lou and Ranny Show[3],[7]. En 1974, la JBC lance The Public Eye, une émission quotidienne d'appels d'auditeurs conçue comme prototype de la radio participative pour la Jamaïque et les Caraïbes[8]. Elle demeure l'une des émissions les plus écoutées du pays. Radio One Trail, un concours radiophonique lancé en , suscite également un vif intérêt[7]. Dans les années 1970, Bennett anime Ring Ding le samedi matin. Dans les années 1980, Where It's At occupe le créneau du samedi soir[9]. La station diffuse également Entertainment Report, consacrée au divertissement[10].
Durant la période du socialisme démocratique de Michael Manley, la JBC étend son réseau en ouvrant trois stations régionales : Radio West à Montego Bay, Radio North East à Ocho Rios et Radio Central à Mandeville[6].
Beverley Anderson, qui deviendra épouse de Michael Manley, travaille comme présentatrice à la JBC au début des années 1960. Dans ses mémoires, elle raconte qu'elle a appris les usages de la parole radiophonique au futur Premier ministre[11].
Politisation et gouvernance
Dès l'indépendance de la Jamaïque en 1962, le Premier ministre Alexander Bustamante, du Jamaica Labour Party (JLP), révoque le conseil d'administration nommé par Manley et le remplace par des personnalités loyales à son parti. Cette pratique devient la norme. À chaque alternance gouvernementale, les membres du conseil démissionnent ou sont invités à le faire pour laisser au nouveau ministre de la radiodiffusion le soin de procéder à ses propres nominations[4]. En trente et un ans d'existence, seize directeurs généraux ou directeurs généraux par intérim se sont succédé à la tête de la JBC[12],[13]. Parmi eux, A. L. Hendriks, en poste au début des années 1960, exprime son refus de voir les petits pays devenir tributaires des modèles britannique, américain ou canadien en matière de radiodiffusion lors d'une conférence de la Commonwealth Broadcasting Association[14]. Bennett résume la situation en une formule : « La JBC est devenue un trophée politique[15]. »
La grève de 1964 illustre de manière éclatante ces tensions. À la suite de la campagne électorale de 1963, Bustamante congédie plusieurs journalistes de la JBC pour les remplacer par des personnalités acquises à son parti. Le personnel déclenche alors une grève qui paralyse les émissions pendant quatorze semaines[16]. Le conflit propulse sur le devant de la scène le syndicaliste Michael Manley, fils du fondateur de la JBC, qui prend la direction des opérations de désobéissance civile dans le centre de Kingston[17]. En 1968, la communauté rastafari de West Kingston obtient deux émissions hebdomadaires sur la JBC : The Lion of Judah Time, produite par les Disciples of the Great King, et Speak Love, produite par les Sons of Negus Churchical Hosts[18]. La JBC interdit ces programmes au bout d'un an, car leur contenu serait séditieux et contraire à la devise nationale « Out of Many, One People »[17].
Les pressions s'intensifient à partir des années 1970. En , le gouvernement du PNP demande à la JBC d'adopter une ligne favorable au socialisme démocratique afin de contrebalancer l'influence du Gleaner. Le directeur général, Dwight Whylie, s'y oppose au nom de la neutralité de la station, mais il est révoqué par le conseil d'administration en ; la salle de rédaction devient alors progressivement partisane[19]. Après les élections de , treize journalistes sont licenciés par le nouveau conseil du JLP et obtiennent environ un million de dollars jamaïcains d'indemnisation devant les tribunaux[20]. En 1983, le gouvernement Seaga supprime la subvention accordée depuis 1959, ce qui contraint la JBC à se financer par la publicité[6]. La même année, le conseil d'administration est révoqué par le ministre de l'Information, son président, un ancien dirigeant du JLP, l'accusant publiquement d'ingérence[6]. Sur le plan technique, la JBC figure parmi les premiers utilisateurs jamaïcains de la transmission par satellite : après l'installation d'un récepteur en 1983, elle rediffuse des programmes américains sans acquitter de droits. Le Congrès américain réagit en intégrant au Caribbean Basin Initiative Bill une clause excluant les pays pratiquant ce type de piratage, mais il laisse au président une autorité discrétionnaire qui n'est finalement pas exercée contre la JBC[8]. Par ailleurs, la station couvre les accusations d'accaparement visant le secteur commercial, ce qui provoque des appels publics au boycott des annonceurs[21], tandis que les gouvernements successifs maintiennent une interdiction quasi totale du reggae sur ses ondes, alors que ce genre musical s'impose sur les radios britanniques et américaines[13].
Audience et infrastructure
Vers 1962, la JBC ne capte qu'environ 30 % des auditeurs jamaïcains, contre 70 % pour la plus commerciale RJR[22]. La progression est néanmoins notable au cours des années suivantes. Radio One passe de 12,5 % de l'audience en 1976 à 25 % en 1977, puis atteint 40 % en [23]. Sur le plan de l'infrastructure télévisuelle, de nouveaux émetteurs sont installés à Half Way Tree, Coopers Hill, Spur Tree, Flower Hill, Oracabessa, Port Antonio et Yallahs, portant la couverture à au moins 90 % de la surface habitée de la Jamaïque[23].
Les inégalités d'accès liées au relief et à la distribution inégale de l'électricité demeurent sensibles jusqu'aux années 1960, laissant certaines zones dans un relatif silence médiatique[22].
Dissolution et succession
En 1987, le gouvernement JLP du Premier ministre Edward Seaga annonce un programme de désengagement prévoyant la privatisation partielle des radios et de la télévision de la JBC, ainsi que des parts gouvernementales dans RJR, tout en maintenant une composante de service public[24]. Le gouvernement PNP arrivé au pouvoir en étend la déréglementation, portant le nombre de stations de radio de sept à dix et introduisant deux nouvelles chaînes de télévision[24].
La JBC est dissoute en 1997. Sa composante télévisuelle est privatisée et prend le nom de Television Jamaica (TVJ)[10]. La Public Broadcasting Corporation of Jamaica (PBCJ), Financée initialement par la cession des actifs de l'ancienne JBC, elle n'a débuté ses émissions régulières qu'à partir du [25]. Le , le centre de documentation de la JBC est démantelé et ses archives détruites. Cela rend difficile toute reconstitution exhaustive de l'histoire de la radio[26].