Histoire de la Jamaïque

étude et narration du passé de la Jamaïque From Wikipedia, the free encyclopedia

La Jamaïque, une des plus grandes îles de l'archipel des Antilles, située au sud de Cuba et à l'ouest de l’Île Hispaniola, territoire de la république d’Haïti et de la République dominicaine, dans la mer des Caraïbes.

Espace caraïbe.

Elle est d'abord habitée par le peuple taïno, qui appartient au groupe des Arawaks. Découverte par Christophe Colomb en 1494, aussitôt possession de la couronne de Castille, elle connaît la colonisation seulement après la mort du navigateur.

Au XVIIe siècle, la Jamaïque est menacée par les entreprises des pirates qui s'attaquent même à la principale ville de l'île (Villa de la Vega, aujourd’hui Spanish Town). En 1655, la ville est conquise par l'Angleterre et l'île devient le sanctuaire des boucaniers, menés par le capitaine Henry Morgan. Le traité de Madrid de 1670 officialise l'abandon de la Jamaïque par les Espagnols.

Après cela, les Anglais commencent à importer massivement des esclaves afin de cultiver la canne à sucre, qui devient la principale denrée d'exportation. En 1865, la Jamaïque est le théâtre d'un des plus importants soulèvements de la population noire des Antilles.

La Jamaïque, état insulaire, souverain, indépendant depuis 1962, membre du Commonwealth, d'une superficie de 10 991 km2, est habitée en 2020 par 2 808 570 habitants (diaspora non comprise), appelés Jamaïcain(e)s, parlant anglais et/ou anglais jamaïcain et/ou créole jamaïcain (patwa), et partiellement patois rasta (dread-talk).

Histoire précolombienne

Les premiers peuplements

Les collines dominant Alligator Pond (paroisse de Manchester), l'un des plus anciens sites d'occupation précolombienne attestés en Jamaïque.

La première occupation humaine attestée de la Jamaïque remonte à environ 650 ap. J.-C.[3][4]. À cette époque, une population désignée par les archéologues sous le nom de « peuple de la céramique rouge » (Redware people) s'établit sur plusieurs sites des côtes sud-ouest et nord-centrale de l'île[3]. Rattachés à la culture ostionoïde, ces groupes sont présents jusqu'aux environs de 850 ap. J.-C. au moins, des datations radiocarbone suggérant une occupation possible jusqu'au XIVe siècle dans certains secteurs[4][5], avant de disparaître du registre archéologique bien avant l'arrivée des Européens.

Dix-neuf sites leur sont attribués avec certitude. Ils se répartissent en trois principaux ensembles côtiers : la côte nord de la paroisse de Saint Ann, la côte sud des paroisses de Manchester et Saint Elizabeth, ainsi que la côte sud-ouest des paroisses de Westmoreland et de Saint Elizabeth[6]. Implantés à moins de cent mètres du rivage, ces établissements témoignent d'une économie largement tournée vers l'exploitation des ressources halieutiques. La tortue marine constituait leur principale source de protéines, complétée par la collecte d'espèces associées aux herbiers marins et par l'utilisation d'outils façonnés dans des coquillages de strombe[7]. Les sites d'Alligator Pond (paroisse de Manchester) et de Little River (paroisse de Saint Ann) figurent parmi les plus anciens connus[8][9].

Le site de Paradise Park (paroisse de Westmoreland) constitue à ce jour le seul site jamaïcain où des tessons des deux cultures ont été retrouvés mêlés, apportant la première preuve archéologique d'interactions entre ces deux populations[10]. Certains chercheurs avancent l'hypothèse d'une assimilation progressive des populations Redware par les Taïnos au cours d'un processus d'interactions sociales et culturelles[11]. D'autres envisagent au contraire une rupture nette, les Redware pouvant représenter une tentative de colonisation avortée avant l'installation durable des populations taïnos[12]

Les Taïnos

Spatule vomitive taïno en os de lamantin (900–1492), utilisée lors du rituel de la cohoba[13]. Cleveland Museum of Art.[14]

Une seconde vague migratoire, vraisemblablement originaire du centre d'Hispaniola, atteint la Jamaïque vers 948 ap. J.-C. et y introduit une tradition céramique distincte, dite meillacoïde et inaugure la période dite White Marl (v. 950–1545)[3][9]. Ces nouveaux arrivants, identifiés aux Taïnos, se distinguent des Redware par une céramique grossière non peinte, une préférence pour les sites situés dans l'intérieur de l'île et sur les hauteurs, ainsi qu'une économie davantage tournée vers l'exploitation des mangrove. Ainsi, la tortue marine, omniprésente dans les assemblages Redware, est totalement absente des sites taïnos[15][16].

Le site de Paradise Park (paroisse de Westmoreland) constitue à ce jour le seul site jamaïcain où des tessons des deux cultures ont été retrouvés mêlés, apportant la première preuve archéologique d'interactions entre ces deux populations[10]. Certains chercheurs avancent l'hypothèse d'une assimilation progressive des populations Redware par les Taïnos au cours d'un processus d'interactions sociales et culturelles[11]. D'autres envisagent au contraire une rupture nette, les Redware pouvant représenter une tentative de colonisation avortée avant l'installation durable des populations taïnos[12].

Ils donnent à l'île le nom de Xamayca, dont l'étymologie reste discutée, traduit tantôt par « terre du bois et de l'eau », tantôt par « terre des cascades » ou « terre des rivières en abondance ».

Ces populations, identifiées aux Taïnos, constituent un variant occidental distinct des « Taïnos classiques » d'Hispaniola et de Porto Rico[17], même si la désignation des peuples indigènes des Caraïbes sous un nom unique a été remise en question récemment[18], les chercheurs tendant davantage à adopter une approche individualisée des différentes cultures caribéennes plutôt qu'à leur attribuer une culture « taïno » unique.

Contrairement aux groupes Redware, qui occupaient principalement le littoral, elles établissent leurs villages sur les hauteurs dominant la mer, parfois aménagées en terrasses artificielles, comme en témoigne le site de Maima (paroisse de Saint Ann)[19]. Plus de 270 sites archéologiques leur sont attribués à travers l'île[20].

Malgré leur isolement et leurs styles céramiques distincts, ces « Taïnos occidentaux » de Jamaïque partageaient des traits linguistiques et culturels avec les peuples taïno. La société est organisée groupements de villages alliés placés sous l'autorité de huit à dix chefs principaux, ou caciques (cacicazgos), au sein d'une hiérarchie comprenant également une classe laborieuse, des esclaves et des chamans[21].

L'économie repose sur l'agriculture notamment l'aménagement des champs en conucos pour la culture du manioc conuco, du maïs et de la patate douce, complétée par la pêche et l'exploitation des milieux de mangrove[22].

Sculpture taïno, entre 800 et 1500 de notre ère (Walters Art Museum, Baltimore).

La culture matérielle se distingue par un travail élaboré du coquillage et de la pierre : haches polies dites « pétaloïdes », herminettes, trigonolithes (« pierres à trois pointes ») et duhos, tabourets cérémoniels en bois à incrustations de nacre, témoignent d'un artisanat développé[23]. Des objets caractéristiques ont été déposés dans des grottes à usage cérémoniel ou funéraire, à proximité de pétroglyphes, tandis que les villages eux-mêmes sont établis en plein air[24]. La vie religieuse est organisée autour du culte des zemis, figures ancestrales structurant la cosmologie et la vie sociale taïnos, et de la cérémonie du cohoba, rituel d'inhalation à usage divinatoire[25][26].

L'arrivée de Christophe Colomb le 5 mai 1494 sur la côte nord de l'île marque le début d'un effondrement démographique brutal[27]. Les maladies, le travail forcé et les violences réduisent rapidement la population taïno. Un recensement espagnol de 1611 ne signale plus que 74 individus d'origine indigène sur l'ensemble de l'île[28].

Découverte et conquête (1494-1509)

Christophe Colomb

Lors de son deuxième voyage, Christophe Colomb débarque le 5 mai 1494 sur la côte nord de la Jamaïque, qu'il nomme Santa Gloria (l'actuelle Saint Ann's Bay), à titre d'exploration uniquement, sans y établir de colonie[27]. Les Taïnos se montrent hostiles à l'égard des nouveaux arrivants[29], bien que les échanges de menus objets contre de la nourriture se déroulent sans incident majeur au fil de la côte[30]. Colomb note l'absence d'or sur l'île dans son rapport à la Couronne, ce qui décourage toute colonisation immédiate[31].

Lors de son quatrième et dernier voyage (1502-1504), Colomb est contraint de faire escale en Jamaïque en raison du mauvais état de ses navires. Il séjourne sur l'île du 24 juin 1502 au 29 juin 1503, dépendant pour sa subsistance du village taïnos de Maima, situé à environ 1,4 km de ses caravelles échouées[32][33]. Les Espagnols échangent clous, perles de verre et lacets contre du manioc, du maïs et du poisson[31]. Colomb reste silencieux sur cette période dans ses journaux, mais son fils Diego Colón, qui l'accompagnait, note que l'île était densément peuplée et mentionne également les échanges avec le village d'Aguacadiba.

Son homme de confiance Diego Méndez rejoint Santo Domingo en canoë avec des rameurs taïnos dont plusieurs meurent de soif ou de maladie en route. Le gouverneur Nicolás de Ovando envoie d'abord un navire avec instruction de ne pas secourir Colomb mais seulement de vérifier s'il est vivant[34]. Méndez finance lui-même un navire de secours grâce aux revenus de Colomb à Hispaniola. Ce navire arrive en juin 1504, permettant à Colomb de quitter l'île le 29 juin 1504. Il rentre en Espagne, où il meurt à Valladolid le 20 mai 1506.

Conquête (1509)

En 1509, Juan de Esquivel débarque avec une soixantaine de colons et fonde Sevilla la Nueva sur la côte nord, à proximité du site de Maima, profitant de la présence d'un port abrité et d'une population taïnos nombreuse et pacifique[31]. La Jamaïque entre ainsi dans le système colonial espagnol, devenant rapidement une base d'approvisionnement pour les expéditions vers l'Amérique centrale[35]. La colonie est chargée de développer l'agriculture et l'élevage afin d'approvisionner les expéditions [31]. L'encomienda est rapidement mise en place. Les Taïnos sont assignés aux colons comme main-d'œuvre forcée en échange d'une protection et d'une instruction religieuse[31].

Face à une rébellion des populations locales provoquée par les mauvais traitements, Esquivel fait exécuter les caciques, mettant fin à toute résistance ouverte[36]. Il est néanmoins destitué en 1513 et remplacé en 1514 par Francisco de Garay, nommé lieutenant-gouverneur par Diego Colón[37]. En sa qualité de « repartidor de l'île de Xamayca », Garay redistribue les travailleurs indigènes aux colons et aux nouvelles estancias royales, dont il est lui-même associé[38]. Il fonde deux nouvelles villes dont Oristán sur la côte sud et Melilla à l'est de Sevilla la Nueva et construit le premier moulin à sucre de l'île[36]. Son départ en 1523 pour faire valoir ses droits sur une partie du Mexique prive l'île de sa main-d'œuvre et de ses capacités de transport. La Jamaïque est par la suite concédée à titre de marquisat au petit-fils de Colomb, Luis Colón, par Charles Quint, assorti d'une rente annuelle de 10 000 ducats[37].

La colonie espagnole de la Jamaïque (1509-1655)

Extinction des Taïnos et introduction de l'esclavage

Les indigènes sont rapidement décimés par les maladies, le travail forcé et les violences de la conquête. Ils sont d'abord employés à la recherche de métaux précieux, qui ne se révèlent pas en quantité significative. Leur travail est ensuite orienté vers le coton et la culture du manioc, puis vers la canne à sucre[39]. Trois causes principales expliquent l'effondrement démographique : le régime de travail imposé, l'exportation d'Indiens vers Cuba pour pallier la baisse de main-d'œuvre dans cette île, et surtout les épidémies de maladies européennes[39]. Le gouverneur Melgarejo tente à la fin du XVIe siècle de regrouper les Taïnos survivants dans une réserve pour les soustraire à l'exploitation espagnole, mais ce projet échoue sous la pression des colons qui craignent de perdre leur main-d'œuvre. En 1600, il ne reste plus que quelques Taïnos, hormis ceux réfugiés dans les forêts des Blue Mountains[40]. Un recensement espagnol de 1611 ne signale plus que 74 individus d'origine indigène sur l'ensemble de l'île[28].

Face au faible nombre de colons et à la disparition de la main-d'œuvre indigène, la Couronne autorise l'importation d'esclaves africains : 300 individus sont commandés en 1523, puis 700 autres quelques années plus tard[41]. Au début du XVIIe siècle, des navires en provenance d'Angola déposent des esclaves malades à la Jamaïque en lieu et place de leur destination prévue, Porto Bello ou Carthagène[42]. Certains esclaves étaient des Coromantin de la Côte de l'Or, probablement importés illégalement, la Couronne refusant d'accorder des licences pour la Jamaïque[43].

En 1534, le trésorier Pedro de Mazuelo obtient l'autorisation d'amener jusqu'à 50 esclaves noirs pour travailler dans sa sucrerie de la côte sud, près de Spanish Town. Il reçoit finalement une licence pour 33 individus[44][41]. Le nombre de travailleurs serviles ne dépassait cependant pas le millier d'individus à la veille de la conquête anglaise[45].

La colonie espagnole à l'épreuve (1534-1655)

La Jamaïque entre Cuba et Hispaniola, gravée par Girolamo Porro pour l'insulaire ou « livre des îles » de Tomaso Porcacchi, L'isole più famose del mondo (Venise, 1576).

La ville de Sevilla la Nueva est facile à défendre, mais située près d'un marécage, elle est sujette aux épidémies. Les Espagnols migrent finalement à Santiago de la Vega (actuelle Spanish Town, fondée en 1534), dont ils font leur capitale.

Colonie périphérique dans le système impérial espagnol, la Jamaïque occupe néanmoins une position singulière : rattachée au patrimoine des héritiers de Christophe Colomb sous le titre de marquis de Jamaïque, elle souffre de l'instabilité politique liée aux querelles dynastiques successives de la famille Colomb avec la Couronne[46]. Faiblement peuplée, à peine 400 habitants dans la capitale Santiago de la Vega au milieu du XVIIe siècle, entourés de plus d'un millier d'esclaves et d'affranchis dans les campagnes environnantes[47], elle produit des vivres, des cuirs et du tabac qu'elle écoule largement en dehors des circuits commerciaux officiels de la Carrera de Indias.

En 1601, le gouverneur Don Fernando Melgarejo envoie une expédition dans la Sierra de Bastida, les « Montagnes bleues »[48], avec l'intention de soumettre les communautés d'indigènes indépendants qui y subsistaient encore. À cette date, l'île compte environ 1 500 habitants dont la moitié d'esclaves noirs[48], qui s'échappent fréquemment vers les hauteurs. Une partie de cette population noire a par ailleurs été légalement affranchie pour servir comme soldats[49].

Au cours de la première moitié du XVIIe siècle, la Jamaïque joue un rôle de plaque tournante dans le commerce interlope des Caraïbes espagnoles. Des navires portugais, anglais, français et néerlandais y font escale pour rafraîchir leurs cargaisons d'esclaves africains en route vers Veracruz ou Carthagène, contournant ainsi le système de l'asiento et soustrayant au fisc royal les taxes sur les captifs vendus sans déclaration[50]. Cette intégration dans les réseaux commerciaux informels, si elle assure la survie économique de la colonie, attise la rivalité avec Santiago de Cuba, dont les gouverneurs convoitent le rôle d'escale que jouait la Jamaïque pour les navires négriers[51]. La majorité de la population servile est alors constituée de ladinos, Africains acculturés à la langue et aux coutumes espagnoles, les perturbations de la traite transatlantique dans les années 1640 et 1650 ayant limité l'arrivée de captifs récents[52].

Dans les années 1640, de nombreux colons sont attirés en Jamaïque, réputée pour sa grande beauté, et des pirates désertent leurs bandes pour s'y installer. Le duc de Veragua, héritier des Colomb, tente de développer la culture du cacao pour attirer des navires marchands autorisés et stabiliser la colonie[53], sans succès durable. La faiblesse des défenses, le manque de navires agréés et l'indifférence croissante de la Couronne fragilisent durablement la colonie, dont la population totale ne dépasse guère 2 500 habitants à la veille de sa conquête[54].

Recensement de 1611

En dépit des demandes répétées des colons espagnols, le nombre d'Africains dans les Antilles n'a augmenté que modestement pendant la période de l'Union ibérique (1580-1640). D'autant que la résistance incessante des esclaves africains constitue un sérieux et continuel obstacle aux projet coloniaux. Les soulèvements sont extrêmement fréquents, se produisant à chaque étape du passage, dans les ports, en Mer, et à l’arrivée dans les plantations aux Amériques, en profitant de la faible densité de population espagnole et de la présence d'Amérindiens[55].

La population recensée en 1611 par les autorités espagnoles est de 1518 personnes dont 705 Espagnols, 558 Noirs esclaves, 106 Noirs libres (gens de couleur libres), 74 Arawaks et 75 étrangers, parmi lesquels quelques Français, probablement d'anciens pirates basques installés sur l'île, comme celui tué par le dernier gouverneur espagnol, Cristobal Arnaldo de Ysassi en 1640. Dans deux ou trois toponymes apparaît le nom de Frenchman, près de Lacovia et Mandeville dans le Sud et près de Port- Antonio dans le Nord[56].

Dans les premières décennies du XVIIe siècle, les colons jamaïcains ont en effet acheté illégalement des esclaves angolais sur les navires venant pour les fournitures et les réparations, car la Couronne espagnole refuse d’augmenter le nombre de licences délivrées pour leur importation, souhaitant les réserver aux mines d'argent du continent[48], notamment celle du Potosí péruvien (actuellement en Bolivie), en pleine expansion.

Avant 1655, sur proposition du trésorier royal de Charles Quint Pedro de Mazuelo, l'île recrute quelques « nouveaux chrétiens » portugais, juifs convertis au christianisme, pour s'installer sur la côte sud et y développer des raffineries de sucre, mais sans succès[57].

Les premiers temps de la Jamaïque anglaise (1655-1664)

Lorsque les Anglais arrivent en Jamaïque, l'Angleterre est devenue, très provisoirement, une république (Commonwealth) sous le gouvernement d'Olivier Cromwell ; le roi Charles Ier a été décapité en 1649.

Conquête britannique (mai 1655)

La Jamaïque est prise par les Britanniques en 1655 dans le cadre du « grand dessein » de Cromwell contre les possessions espagnoles en Amérique[58]. En mai de cette année, une expédition menée par l'amiral William Penn senior et le général Robert Venables s'empare de l'île, encore peu peuplée, après avoir échoué à prendre Saint-Domingue. La Jamaïque espagnole compte alors moins de 2 000 habitants, dont seulement 500 en état de porter les armes[59].

Lorsque les 7 000 Anglais débarquent le 21 mai 1655, le gouverneur Juan Ramírez de Arellano négocie une reddition permettant à chacun de partir pour la destination de son choix[60]. Les habitants de Santiago de la Vega, habitués aux raids de pirates suivis de rançons, s'étaient d'abord enfuis dans les montagnes. C'est seulement lorsque l'intention anglaise d'occuper l'île de façon permanente devient évidente que la résistance s'organise[61].

Seule une batterie côtière commandée par Francisco de Proenza résiste quelque temps[60]. Ses hommes rejoignent alors Cristóbal Arnaldo de Ysassi, dont le frère Francisco de Leyba Ysassi est officier municipal à Santiago de Cuba[62], et une soixantaine d'autres Espagnols qui se replient dans l'intérieur de l'île, resté sauvage et inexploité[60][63]. Ceux-ci offrent au préalable la liberté aux esclaves qui accepteraient de les suivre[60][63].

Les esclaves affranchis à la faveur de la conquête rejoignent les montagnes de l'intérieur de l'île. Ils y mènent une guérilla contre les garnisons anglaises pendant plusieurs années, établissant les premières communautés marronnes qui allaient durablement défier l'autorité coloniale[64][65]. Certaines de ces communautés descendent à la fois d'esclaves africains en fuite et de femmes et d'hommes taïnos[66].

Deux grandes factions de marrons s'établissent alors aux extrémités opposées de l'île, avec des organisations politiques très différentes mais des structures économiques et sociales similaires[65]. Le journal du capitaine Sabada, pilote juif au service du vice-amiral Goodson[67], racontant la mission de reconnaissance qui lui est confiée sur le pourtour de l'île[67], témoigne des capacités diplomatiques des esclaves fugitifs[67]. Dispersés dans la jungle, ils créent des dizaines de villages secrets sur le versant nord des Blue Mountains[68], ainsi que dans le Pays Cockpit, région de relief karstique caractérisée par de profondes dépressions et des précipitations abondantes. Pendant un siècle et demi, ces deux zones continuent de servir de refuge et de base arrière aux nombreuses révoltes d'esclaves marrons. Se cachant parfois dans les grottes de Runaway Bay et sur un îlet de la baie de Saint-Ann[60], les fugitifs espagnols et leurs alliés marrons mènent également des raids contre une garnison anglaise progressivement réduite à 2 500 hommes par les épidémies tropicales[60].

Les premières années de l'occupation

Les premières années de l'occupation britannique sont chaotiques. Les officiers dénoncent l'indiscipline d'une partie des troupes, qu'ils qualifient eux-mêmes de « racaille ». Celles-ci refusent de planter, épuisent rapidement les troupeaux de bétail et sont décimées par les fièvres tropicales[69]. La mortalité atteint des niveaux catastrophiques. En novembre 1655, soit seulement huit mois après le début des opérations, les quelque 8 200 soldats ont été réduits à 3 700 hommes ; en 1660, malgré des renforts considérables, la garnison n'en compte plus que 2 200[65]. Le régiment de Humphrey, débarqué en octobre 1655 avec 831 hommes « robustes et en bonne santé », perd 50 hommes en quelques semaines. Celui de Brayne, arrivé en décembre 1656, enregistre un taux de mortalité de 66 % en dix mois. Les 1 600 colons recrutés à Niévès en 1656, présentés comme déjà acclimatés aux Antilles, tombent à 400 en moins d'un an[70]. On estime que 12 000 Anglais viennent en Jamaïque dans les six premières années, et pourtant la population de la colonie en 1661 n'est que de 3 470 personnes[65][71].

Oliver Cromwell envoie également des prisonniers de guerre irlandais, mais en nombre relativement réduit. Cette déportation s'inscrit toutefois dans un contexte de déclin démographique déjà ancien en Irlande. Selon les estimations contemporaines de Sir William Petty, la population serait passée de 1,466 million d'habitants en 1641 à 620 000 en 1652, sous l'effet combiné des guerres, des bannissements, des famines et des épidémies[72].

Le gouverneur anglais Edward D'Oyley reconnaît rapidement que ses troupes sont sérieusement désavantagées par rapport aux combattants marrons en raison de leur manque de familiarité avec l'environnement montagneux et forestier de l'île[67]. Dès avril 1656, l'existence d'un campement d'esclaves fugitifs est signalée à D'Oyley, qui n'y donne pas suite. En juillet 1657, le lieutenant-colonel William Brayne demande à son tour de l'aide à Londres contre les fugitifs noirs, sans davantage de succès. La chronologie des archives d'État de 1657 à 1661 détaille d'innombrables embuscades et raids perpétrés par des bandes de marrons contre la colonie naissante[67].

La résistance espagnole et son échec

Les Espagnols tentent de reprendre la Jamaïque via la résistance de Don Cristóbal de Ysassi[73], reconnu « gouverneur » théorique. Ils lui envoient fin 1657 le renfort de plus de 400 hommes depuis Santiago de Cuba[63], battus par 900 hommes mobilisés par le gouverneur anglais D'Oyley à la bataille de Las Chorreras (Ocho Rios), le 2 novembre 1657[63][74]. D'autres renforts d'environ 500 Espagnols sont débarqués sur la côte nord en mai 1658[60] mais défaits lors de la bataille de Rio Nuevo. D'Oyley rassemble quelque 700 hommes, appuyés par plusieurs navires dotés d'une forte artillerie, et lance l'assaut contre la position espagnole le 22 juin 1658[63][74]. Près des deux tiers des Espagnols sont tués ou blessés, 150 faits prisonniers, et 11 drapeaux ainsi que 6 canons pris[60].

L'échec de la reconquête espagnole tient moins aux querelles personnelles entre Ysassi et les gouverneurs successifs de Santiago de Cuba qu'à une rivalité commerciale structurelle ancienne[75]. Depuis des décennies, Santiago de Cuba et la Jamaïque espagnole se disputent les mêmes débouchés agricoles et le rôle de plaque tournante de la traite négrière dans la Caraïbe occidentale, ôtant à Cuba toute incitation réelle à secourir la résistance au détriment de ses propres intérêts[76]. Les gouverneurs cubains Pedro de Bayona Villanueva puis Pedro de Morales sont tous deux accusés d'avoir détourné à leur profit les approvisionnements destinés à Ysassi et de laisser prospérer le commerce informel avec les Anglais[77]. Par ailleurs, les rumeurs colportées par des marins capturés sur une seconde expédition anglaise imminente contre les territoires espagnols voisins incitent les gouverneurs de la région à conserver hommes et matériel pour leur propre défense plutôt que de les acheminer vers la Jamaïque[78].

Parallèlement, en 1657, l'amiral Robert Blake disperse la flotte espagnole dans la Caraïbe. Le gouverneur D'Oyley invite alors les boucaniers de l'île de la Tortue, notamment des chasseurs expérimentés dont il a besoin pour approvisionner la garnison en viande, à s'établir à Port Royal[79][74]. Les Britanniques s'installent par ailleurs dans l'ex-capitale espagnole, Villa ou Santiago de la Vega, rebaptisée « Spanish Town ».

L'accord de paix avec les esclaves fugitifs et l'instauration du gouvernement civil

Après l'érosion du protectorat à la suite de la mort d'Oliver Cromwell en 1658, les Anglais se trouvent dans le désarroi financier puis la désorganisation[67]. Alors que la garnison manque de vivres, Edward D'Oyley signale en 1658 l'existence de plusieurs campements de fugitifs noirs, dont celui de Juan de Bolas, connu sous son nom africain de Juan Lubolo, établi dans les collines au-dessus de Guanaboa Vale. Ce pelinco, qui compte environ 180 guerriers, a construit une ville et cultivé quelque 200 acres de terres vivrières[80].

En janvier 1660, le colonel Edward Tyson, après la capture fortuite de deux fugitifs qui révèlent l'emplacement du campement, mène une expédition dans les collines et entre en contact avec Juan de Bolas. Les termes de l'accord sont négociés directement avec D'Oyley à Port Royal. Juan de Bolas change de camp et est reconnu gouverneur d'un pelinco libre[81]. Aussitôt après son ralliement, il attaque ses anciens alliés : d'abord le camp de Juan de Serras à Vermejales, puis un troisième campement marron, avant de guider une colonne de 80 Anglais et 21 de ses propres hommes sous le commandement de Tyson contre le camp espagnol d'Ysassi, où environ la moitié des Espagnols sont tués ou capturés[82]. Ysassi, dont la position est désormais désespérée, s'enfuit à Cuba à la fin d'avril 1660[63][83]. L'année 1660 marque ainsi un tournant dans la conquête anglaise de la Jamaïque et l'histoire du marronnage[67].

Au cours des quatre années suivantes (1660-1663), la collaboration des chefs marrons avec les forces anglaises procure une plus grande sécurité à la colonie[84]. En février 1663, sous le gouverneur Windsor, Juan de Bolas est nommé « colonel du régiment noir » et chaque homme libre de sa communauté âgé de plus de 18 ans reçoit 30 acres de terre[85]. Les Anglais donnent le nom du rallié à la Juan de Bolas River et à la Juan de Bolas Mountain. Le 1er novembre 1663, cependant, Juan de Bolas tombe dans une embuscade tendue par les marrons restés dans les montagnes, vraisemblablement sous la conduite de Juan de Serras, qu'il avait trahi trois ans plus tôt[86].

Le gouvernement civil n'est établi qu'en 1661, sur instructions de Charles II à D'Oyley, la première assemblée législative ne se réunissant qu'en 1663–1664[87][88]. Edward D'Oyley est remplacé par un nouveau gouverneur en août 1662[89]. Les tentatives d'encourager la colonisation blanche se soldent pour la plupart par des échecs[69]. Au moment de l'introduction du gouvernement civil en 1662, la superficie cultivée de l'île ne dépasse pas 2 917 acres, soit à peine 4,5 miles carrés[90][74].

Présence des huguenots

Des Français s'établissent à la Jamaïque dès cette époque, bien avant la révocation de l'édit de Nantes (1685)[91]. Plusieurs sont observés en 1662 dans la paroisse de Saint Andrew, à Liguanea où les 600 habitants sont alors décrits comme « anglais et français », ainsi qu'à Sainte-Catherine[92]. Ce n'est que le 28 juillet 1681 qu'un édit du roi Charles accepte de naturaliser les huguenots français[92], tandis qu'un texte de janvier 1683 évoque 42 protestants français devant « être transplantés dans l'île de Sa Majesté, la Jamaïque »[92]. Dans les registres des paroisses jamaïcaines de Saint-Andrew et de Sainte-Catherine, ces patronymes sont en tel nombre vers la fin du XVIIIe siècle qu'on ne peut plus les compter[91], mais très vite eux-mêmes et leurs descendants se mêlent aux Anglais et restent protestants[91].

L'établissement de la société de plantation (1660-1775)

Essor agricole et transition vers l'esclavage

En dépit d'un contexte difficile, une minorité d'entrepreneurs cherche à exploiter les potentialités agricoles de l'île. Les Espagnols ont légué aux conquérants des ranchs à bétail et des cacaoyères dans les zones méridionales de peuplement[93]. Dès 1664, des hommes comme Cary Helyar, jeune marchand du Somerset arrivé en Jamaïque en décembre 1663 après une tentative avortée de commerce avec les flottes espagnoles officielles[94], décèlent dans la colonie des perspectives de fortune rapide, notamment dans le commerce des esclaves, du cacao, du sucre et du bois de campêche[95]. La population de l'île, estimée à environ 5 000 habitants en 1664, est alors dominée par Port-Royal, dont la prospérité repose non seulement sur les raids des flibustiers contre les possessions espagnoles et néerlandaises, mais aussi sur un commerce de contrebande florissant avec les colonies espagnoles[96][97][94]. En 1663, la Jamaïque compte déjà une flotte de 15 corsaires, et plus de 20 navires avec environ 2 000 hommes en 1670[98]. Le trafic de Port Royal est multiplié par cinq dans les années 1660, passant d'une vingtaine de navires par an en 1660 à une centaine à la fin de la décennie[99]. Les deux principales activités de l'île sont la plantation de cacao, promu comme « la principale et la plus bénéfique des denrées de l'île », avec 42 plantations dénombrées en 1671[90], et la flibuste[65].

L'approvisionnement en esclaves dans cette première période repose sur des circuits irréguliers : prises de guerre et transferts depuis la Barbade, la Compagnie des aventuriers royaux n'ayant pas encore organisé de trafic régulier vers la Jamaïque[64][94]. Le gouverneur Thomas Modyford, lui-même ancien planteur prospère de la Barbade et seul parmi les grands propriétaires fonciers de 1670 à être arrivé avec suffisamment de capital pour développer une plantation[100][101], est nommé avec pour instruction expresse de promouvoir la paix et le commerce avec l'empire espagnol voisin[102], mais doit rapidement composer avec les boucaniers, dont il fait des instruments de la défense insulaire face aux Espagnols[103].

La Jamaïque après la Restauration de 1660

La Restauration de 1660, qui voit le roi Charles II reprendre le trône de son père décapité en 1649 à l'issue de la Première révolution , s'accompagne en Jamaïque d'une certaine instabilité gouvernementale. Contrairement à une thèse couramment admise, la Restauration ne marque pas de rupture dans la politique jamaïcaine. Charles II conserve l'île, renouvelle les actes de navigation et pousse l'Espagne à reconnaître les acquis du régime cromwellien[104].

Entre 1661 et 1664, quatre administrateurs successifs, Edward D'Oyley, Thomas Hickman-Windsor, Sir Charles Lyttelton et Sir Thomas Modyford, mettent en place les institutions du gouvernement colonial. Un conseil, une assemblée et un système judiciaire calqués sur le modèle anglais[105]. Le conseil siège dès juin 1661. Une première assemblée est convoquée en novembre 1663 sous Lyttelton. À son arrivée en 1664, Modyford dissout cette assemblée, la déclare nulle et non avenue, réforme les tribunaux selon sa propre formation juridique et fait élire un nouveau corps législatif qui adopte vingt-sept lois en novembre[106].

Des requêtes émanant des juifs et des presbytériens, qui souhaitent participer aux activités minières et commerciales sur l'île, suivent la déclaration de tolérance religieuse émise par Charles II. Les libertés et le droit de propriété foncière sont toutefois principalement étendus à l'aristocratie, classe sociale récemment restaurée en métropole[67]. Une proclamation de 1662 accueille explicitement quakers et juifs, moins par idéal de liberté religieuse que pour recruter des colons. En 1664, le roi renouvelle ses instructions en faveur de la liberté confessionnelle[107].

Cependant, l'Espagne refuse de reconnaître la légitimité de la présence anglaise en Jamaïque jusqu'au traité de Madrid de 1670. Après d'intenses négociations tout au long des années 1660, les hostilités se poursuivent officieusement pendant toute cette décennie. Lorsque Windsor débarque pour établir le gouvernement civil, les Espagnols s'emparent d'un navire de son escorte, emprisonnant son capitaine. Son successeur Lyttelton dénonce les « insolences des Espagnols », qui rendent selon lui le conflit inévitable. Sous les ordres des gouverneurs jamaïcains successifs, Christopher Myngs mène des assauts sur Cuba (à deux reprises) et sur Campeche en 1662 et 1663. Charles II admire la « vigueur et résolution » de ces expéditions, tout en craignant qu'elles n'affaiblissent l'île en détournant ses habitants de la défense et de la plantation[108].

Lors de la mise en place du gouvernement civil en 1662, l'île ne compte que 2 917 acres (environ 4,56 miles carrés) en culture, modeste héritage légué par les Espagnols : une poignée de plantations de cacao et de sucre, ainsi que quelques troupeaux de bétail errants[109]. Le recrutement de colons reste difficile. La mauvaise réputation de l'île, forgée lors des premières années marquées par une mortalité catastrophique, continue de peser, tout comme la rude concurrence d'autres territoires coloniaux[110].

Dès les premières années du gouvernement civil, les autorités coloniales posent les fondements juridiques d'une société esclavagiste, en adoptant une version du code barbadien dès 1661, explicitement renforcée par Modyford en 1664[111][112][84]. Sur le plan économique, le basculement vers la main-d'œuvre servile africaine s'explique en grande partie par l'évolution des prix relatifs du travail. Dans les années 1640, un engagé blanc lié pour sept ans revenait à environ une livre sterling par homme et par an, contre deux livres pour un Africain réduit en esclavage. Dès 1661, la situation s'est inversée, le travail sous contrat coûtant sensiblement plus cher[113]. La transition démographique est d'une rapidité sans précédent dans l'histoire coloniale anglaise. Alors que la Barbade a mis près de quatre décennies à basculer du travail sous contrat d'engagés vers la main-d'œuvre servile africaine[114][115], la Jamaïque accomplit cette mutation en moins d'une décennie. Entre 1662 et 1673, la population blanche triple tandis que le nombre d'Africains réduits en esclavage est multiplié par vingt[115]. Dès 1673, les 9 504 Africains réduits en esclavage dépassent la population blanche de 7 768 habitants ainsi qu'une population noire libre estimée à moins d'un millier de personnes, et ce bien avant l'essor de la culture sucrière[116][117][118][71]. Cette mutation accélérée s'explique en partie par l'arrivée en 1664 d'environ un millier de colons barbadiens sous la conduite de Modyford, déjà rompus à la gestion d'une main-d'œuvre servile africaine et à l'exploitation de plantations fondées sur ce modèle économique[101][64][114].

Arrivée des planteurs de la Barbade et du Suriname

La restauration anglaise de 1660 renchérit la spéculation immobilière à la Barbade, où une demi-douzaine de grands planteurs de sucre sont anoblis. Les officiers supérieurs jacobites s'intéressent alors à d'autres îles et à la fourniture d'esclaves à l'Espagne catholique, à qui le traité de Tordesillas interdit d'aller en Afrique.

Le roi Charles II crée en 1660 la Compagnie des aventuriers d'Afrique, en l'honneur de laquelle est frappée une pièce d'or, la guinée. La production de sucre de la Barbade dépasse déjà celle du Brésil. Chaque année, 200 navires en ramènent 15 000 tonnes à Londres. Sur cette île minuscule, la terre devient rare et chère. Les planteurs réclament la possibilité de s'étendre ailleurs. Plusieurs s'installent dès 1664 dans la Province de Caroline, menés par un ex-gouverneur de la Barbade. Un autre ex-gouverneur de la Barbade, Thomas Modyford, est chargé par le roi Charles II d'enseigner l'art de planter la canne à sucre aux flibustiers de la Jamaïque, où il s'installe avec 700 esclaves et devient gouverneur[119]. Il est nommé directeur de compagnie des aventuriers d'Afrique. Son frère, le colonel James Modyford, l'accompagne. Mais beaucoup de flibustiers ne désarment pas. Ils craignent que les espagnols ne volent leurs bateaux pour les empêcher de commercer avec les ports de la Nouvelle-Angleterre protestante, en Amérique du Nord. En 1666, Thomas Modyford se fait mal voir par Charles II, à qui il tente d'expliquer qu'il risque de se mettre à dos les flibustiers et les pousser chez les Français de l'île de la Tortue et son gouverneur Bertrand d'Ogeron.

En 1664, la deuxième guerre anglo-néerlandaise oblige Londres à céder le Suriname aux Hollandais, qui l'ont emporté lors du conflit militaire : 1 200 autres colons anglais sont alors appelés par Thomas Modyford en Jamaïque pour développer le sucre. L'Espagne reconnait à l'Angleterre la possession de la Jamaïque par le Traité de Madrid en 1670, pour l'encourager à se concentrer sur la guerre contre la Hollande, peu présente dans la Caraïbe, et occuper ainsi les flibustiers jamaïcains, qui créent une insécurité pour les espagnols et les planteurs de sucre.

Le gouverneur de la Jamaïque pousse alors les premiers planteurs de sucre à commercer avec la Virginie catholique, où des milliers de jacobites fidèles au roi Charles Ier s'étaient installés dès les années 1640, et où vient d'être votée la Loi virginienne de 1662 sur l'esclavage. L'idée est aussi d'échanger des esclaves : à partir de 1670 la Virginie compte 2 000 esclaves noirs, travaillant le tabac. Les liens sont étroits aussi avec la Caroline du Nord, où s'étaient installés en 1663 les grands planteurs de la Barbade comme le colonel Benjamin Berringer et John Yeamans et où le docteur Henry Woodward développe la traite des Amérindiens de Caroline depuis 1670. Dès 1671, la Jamaïque, qui ne comptait que 500 esclaves en 1661, en importe plus d'un millier par an[120]. Ce sera 8000 par an à partir de 1680.

Course, commerce et pouvoir colonial (1671-1688)

Henry Morgan (v. 1635-1688), corsaire puis lieutenant-gouverneur de la Jamaïque.

Arrivé en Jamaïque vers 1658 comme simple particulier, Henry Morgan s'était élevé par sa valeur à une position de fortune et de renommée[121]. La course, forme légale de guerre maritime privée, ne constitue cependant pas l'activité ordinaire de la Jamaïque et peu d'hommes en vivaient à plein temps. Ce sont surtout des propriétaires terriens et des hommes libres qui rejoignent ponctuellement les expéditions, attirés par la perspective d'un gain rapide. Son rôle, d'abord modeste, s'accroît à la faveur de la deuxième guerre anglo-néerlandaise et atteint son apogée avec les offensives de la fin des années 1660[122].

Fin 1667, Modyford nomme Morgan amiral des corsaires avec mission de recueillir des informations sur les desseins espagnols contre la Jamaïque. En juillet 1668, il s'empare de Portobello avec 500 hommes, rapportant entre 70 000 et 100 000 livres de butin, davantage que la production agricole annuelle totale de la Jamaïque à cette époque[121]. En janvier 1671, il prend Panama à la tête de plus de 2 000 hommes en trente-huit navires, la plus grande armée de corsaires jamais réunie dans la Caraïbe et cela dix jours à peine après la signature du traité de Madrid qui promettait paix et amitié entre l'Espagne et l'Angleterre en Amérique[121].

Londres décide alors de mettre fin à l'activité des corsaires en nommant un nouveau gouverneur, Thomas Lynch, planteur et négociant en esclaves, avec mission expresse de promouvoir le commerce pacifique avec les Espagnols et de renvoyer Modyford sous arrêt en Angleterre. Lynch arrive en Jamaïque le 1er juillet 1671. L'année suivante, Henry Morgan est emprisonné à la Tour de Londres avec Modyford, à ses frais. Libéré sans jugement vers 1674, il reçoit un accueil chaleureux à la cour du roi, est nommé lieutenant-gouverneur de la Jamaïque en mars 1674 et chevalier en novembre[121].

Loin de rompre avec son passé, Morgan continue depuis sa fonction à soutenir discrètement les corsaires opérant depuis Port Royal, percevant sa part des droits sur les prises qu'ils y vendent[121]. Son successeur comme gouverneur, lord Vaughan (1674-1678), est en conflit permanent avec lui. Là où Vaughan poursuit les pirates, Morgan les défend. Vaughan fait de la piraterie un crime capital en 1677 en obtenant de l'assemblée jamaïcaine le droit de prononcer des condamnations à mort sans appel[123], bien qu'aucune des lois votées sous son gouvernorat ne reçoive la sanction royale[123].

Plusieurs grands acteurs de la colonie, Modyford, Morgan, Lynch, William Beeston, ont des intérêts à la fois dans les plantations et dans le commerce avec l'empire espagnol ; la course et le négoce pacifique sont complémentaires plutôt qu'antagonistes[115]. Morgan lui-même établit une distinction nette : « there is a great deal of difference between a privateer and a buccaneer, or freebooter » soit « la différence est grande entre un corsaire et un boucanier ou flibustier »[121]. Lorsque deux traductions anglaises des mémoires d'Alexandre-Olivier Exquemelin paraissent en 1684 le qualifiant de boucanier, il poursuit les deux éditeurs en diffamation. Les procès se règlent à l'amiable avec publication d'excuses dans de nouvelles éditions[121].

Les élites jamaïcaines s'emploient par ailleurs à effacer les origines cromwelliennes de la colonie, se présentant rétrospectivement comme des royalistes persécutés envoyés par Cromwell pour se débarrasser de ses opposants, une réécriture opportuniste que l'historiographie a longtemps acceptée sans examen critique[124].

À sa mort le 25 août 1688, Morgan possède trois plantations, 122 esclaves noirs, sept Amérindiens et onze serviteurs blancs, pour une fortune évaluée à 5 263 livres, bien supérieure à ses anciens butins de corsaire[121].

Révoltes d'esclaves et émergence du marronnage (1673-1696)

Les Marrons, descendants d'esclaves ayant fui les plantations, se sont étbalis dans des zones difficiles d'accès, montagnes, forêts, ravins où la topographie favorisait les actions de guérilla[125]. Les premières communautés marronnes trouvent leurs origines dans les esclaves affranchis par les Espagnols lors de la conquête anglaise de 1655, qui s'étaient déjà établis dans les montagnes de l'intérieur[126]. À ces premiers Marrons dits « espagnols » se joignirent progressivement des esclaves en fuite des plantations anglaises, à la suite de rébellions successives dont chacune grossissait les rangs des bandes rebelles établies dans les hauteurs[127].

En 1673, dans la paroisse de Saint Ann, environ 200 esclaves de la plantation du major Sebly, pour la plupart des Coromantees, esclaves d'origine akan de la Gold Coast, tuent leur maître et une douzaine de Blancs, s'emparent des armes disponibles puis se réfugient dans les montagnes situées aux confins de Clarendon, Saint Elizabeth et Saint Ann. Ils constituent le noyau du futur groupe Leeward des Marrons[128]. En 1678, des esclaves de la plantation du capitaine Duck, à quatre miles de la capitale Saint Jago, déclenchent une révolte un dimanche alors qu'une crue du fleuve perturbe les communications avec la ville : leur maître est grièvement blessé, sa femme tuée[129].

En Jamaïque, le développement des communautés marronnes relève moins d'une succession de fuites individuelles que d'un processus alimenté par les révoltes serviles[127]. La grande majorité des Marrons sont d'anciens esclaves nés en Afrique. Leur population croît moins par reproduction naturelle, freinée par la rareté des femmes et la dureté de la guérilla, que par l'afflux constant de fugitifs des plantations[127].

Plusieurs facteurs structurels expliquent cette tradition de révolte sans équivalent dans les Caraïbes britanniques : la disproportion numérique entre esclaves et Blancs (bientôt dix contre un), la proportion élevée d'Africains nés libres brutalement arrachés à leur continent, la concentration d'esclaves coromantees originaires des sociétés militaires akan et dahoméennes, la géographie accidentée de l'île favorable à la guérilla, ainsi que l'absentéisme croissant des propriétaires, qui confient la gestion des plantations à des régisseurs peu soucieux de préserver leur main-d'œuvre[130].

Les Marrons entretenaient des contacts quotidiens avec les esclaves des plantations, échangeant des productions agricoles contre des outils, des armes, des textiles et des ustensiles. Un réseau de renseignement sophistiqué leur permettait d'être, selon un comité de l'assemblée jamaïcaine en 1733, « aussi bien informés de nos desseins que nous-mêmes »[131].

L'essor de la traite négrière (1680-1688)

Alors que la Jamaïque comptait 500 esclaves en 1660, volés sur des bateaux espagnols, leur nombre atteint 10 000 au début des années 1670[132]. La création en 1672 de la Compagnie royale d'Afrique vise à en importer plus, en bâtissant des forts sur le littoral de l'Afrique de l'Ouest: entre 1672 et 1713, en quarante ans, la compagnie y embarque 125 000 esclaves dont 25 000 décèdent lors de la traversée. Malgré ces pertes, sa rentabilité est estimée à 12 % par an. La moitié des déportations de ces trente années s'est faite en huit ans, de 1680 à 1688, pendant lesquels la Compagnie royale d'Afrique a prélevé 61 000 personnes sur les côtes d'Afrique, à bord de 194 navires. Mais 23,8 % des captifs sont morts au cours de la traversée[133]

La population de la Jamaïque affiche alors la plus forte croissance au monde. La Couronne britannique, craignant les révoltes, incite aussi les capitaines de navires à importer des blancs, dès 1682, en leur accordant une gratification de 168 livres pour ceux venant d'Angleterre, 135 livres pour les Irlandais et 78 livres pour ceux venant d'Amérique[119]. La Jamaïque compte que 40 000 esclaves en 1700, pas plus que la Barbade, 20 000 autres étant répartis entre les îles anglaises de Saint-Vincent et Montserrat. Principal frein au développement du sucre, les pirates qui se réfugient dans les multiples criques de Saint-Domingue, se mêlant aux flibustiers français et créant de l'instabilité. Par ailleurs, de nombreux hollandais ont rejoint les pirates, même si leur pays a été refoulé vers le Suriname. La flibuste s'internationalise. En 1684, lors des grands raids pirates sur Panama, elle compte 17 navires et 3 000 hommes rien qu'à Saint-Domingue.

Après la mort du gouverneur Albemarle en octobre 1688, la Glorieuse Révolution de 1689 fragilise davantage la colonie, déjà traversée par des factions rivales au sein de la classe des planteurs qui se disputent le pouvoir sous la loi martiale jusqu'en mai 1689. La tension politique ne s'apaise qu'avec la nomination du grand planteur sucrier Sir William Beeston comme gouverneur, qui convainc la Couronne de la nécessité d'un soutien naval face à la concurrence sucrière française et au risque d'invasion durant la guerre de la Ligue d'Augsbourg (1688-1697)[134]. En 1694, le gouverneur de Saint-Domingue Jean-Baptiste du Casse organise l'expédition de la Jamaïque, au cours de laquelle il s'empare d'indigo et de 3 000 esclaves, jetant ainsi les bases de la production sucrière à Saint-Domingue. La paix de Ryswick (1697) marque ensuite le déclin de la flibuste : privés de lettres de marque, la plupart des flibustiers fuient vers Belize et les Bahamas pour les anglophones, ou se sédentarisent au Panama pour ceux de la Colonie française du Darién.

Le marronnage et les traités de paix (1696-1739)

Les communautés marronnes poursuivent leur expansion dans les premières décennies du XVIIIe siècle. En 1685, 150 esclaves de la plantation Widow Grey à Guanaboa se révoltent avec ceux de quatre plantations voisines, s'emparent des armes et attaquent plusieurs établissements avant de se disperser dans les collines. Sept sont tués en combat, trente capturés, cinquante se rendent, le reste demeure en liberté[129]. En 1690, 400 esclaves de la plantation Sutton, dans la paroisse de Clarendon, tuent le surveillant et mettent le feu à la maison avant de rejoindre les Marrons Leeward, renforçant considérablement leur groupe en armes et munitions[135].

À partir de 1699, l'Assemblée jamaïcaine multiplie les lois destinées à financer des expéditions contre les Marrons : six actes sont votés entre 1699 et 1719, puis vingt-quatre entre 1723 et 1738, pour un coût estimé à 105 000 livres sur les seules cinq années précédant 1734[136]. Ces opérations, conduites par des « partis » de colons volontaires ou recrutés par voie de réquisition, se révèlent largement inefficaces : la milice, mal entraînée et minée par les désertions, ne parvient pas à maintenir une pression continue sur des Marrons que leur connaissance du terrain et la nature accidentée des montagnes mettent hors de portée[137].

L'effectif total des Marrons reste difficile à évaluer : on l'estime à environ 1 000 personnes en 1736, répartis entre les groupes Windward et Leeward, auxquels s'ajoutent quelque 300 individus isolés[138]. Les opérations les plus importantes visent les Marrons Windward, retranchés dans les montagnes de la paroisse de Portland, autour de leur principal établissement, Nanny Town[139]. Entre 1730 et 1734, au moins neuf expéditions de 100 à 400 hommes sont lancées contre cette localité, sans résultat durable : les partis se perdent dans la forêt, essuient des pertes par embuscade ou désertion, et la ville, une fois incendiée, est aussitôt réoccupée[140]. En 1733, une expédition de 300 hommes, comprenant des marins envoyés par l'amiral Chaloner Ogle, subit une déroute retentissante près de Nanny Town, provoquant une panique sur la côte nord et poussant l'Assemblée à solliciter l'aide de Londres en termes alarmistes[141]. Cette guerre se traduit également par une transformation profonde du paysage jamaïcain. Les autorités coloniales, jugeant que les terres tenues par les Marrons « gisent en friche » et constituent un refuge pour les esclaves fugitifs, multiplient à partir des années 1700 les lois associant peuplement et répression : l'Act for Encouraging the Settling the North East Part of this Island de 1721 prévoit ainsi le défrichement d'une route destinée à « décourager fortement » les esclaves rebelles établis dans les paroisses de Saint Thomas et Saint George[142]. À partir de 1733, une série de lois sur les casernes (barracks acts) organise la construction de postes fortifiés en pierre, larges de soixante pieds pour les routes qui les relient, chacun entouré de 2 000 acres de terres dévolues à la Couronne et défendu par des contingents d'esclaves « porteurs de bagages »[143].

De leur côté, les Marrons tirent parti du relief pour fortifier leurs propres établissements : à Nanny Town, des guérites surplombant les pentes leur permettent de surveiller l'approche des colonnes anglaises et de faire rouler des pierres sur les assaillants, tandis que l'étroitesse des sentiers contraint les soldats à progresser en file, ce qui réduit leur efficacité de combat[144]. Plusieurs expéditions illustrent cette difficulté : en 1730, le capitaine Samuel Soaper, parti avec une centaine d'hommes vers les Blue Mountains, est mis en déroute par une embuscade et ne ramène que quarante-six survivants à Port Antonio[145], tandis qu'en 1731 une autre colonne sous le capitaine De La Milliere perd la totalité de ses porteurs esclaves, désertés sous le feu, et abandonne son projet de route[146]. La situation se retourne en décembre 1734, lorsqu'un parti commandé par le colonel George Brooks s'empare de Nanny Town à l'aide de petits canons pivotants (swivel guns), dont l'usage contre les Marrons est une première[147]. Si cette prise ne réduit pas durablement les effectifs marrons, elle marque un tournant dans la campagne du Windward et ouvre la voie aux négociations envisagées depuis 1731 par le Board of Trade, qui avait suggéré d'offrir aux Marrons des terres en échange de la paix[148]. Au moment de la signature des traités de 1739, neuf casernes ont été édifiées et l'Assemblée a dépensé environ 240 000 livres pour cette politique de militarisation du territoire, qui se poursuit après la paix avec la construction de sept casernes supplémentaires d'ici 1752[149]. Côté Leeward, c'est le colonel John Guthrie, à la tête d'un parti de 120 hommes choisis dans les milices des paroisses occidentales, qui parvient à entrer en contact avec Cudjoe en février 1739, après avoir incendié sa ville principale[150].

Ne parvenant pas à les réduire militairement, les Britanniques négocient. En 1739, deux traités de paix distincts sont conclus : le premier avec Cudjoe, chef des Marrons Leeward, le second avec Quao, chef des Marrons Windward, ce dernier signé en juin après l'occupation de leurs terres vivrières par une colonne de miliciens et de réguliers[151]. Ces traités accordent aux Marrons la liberté, l'autonomie sur leurs territoires et le droit de pratiquer leur propre justice, en échange de l'obligation de rendre les esclaves fugitifs et d'assister les Britanniques en cas de rébellion servile ou d'invasion étrangère[152]. Au total, ce conflit aura coûté la vie à 221 Marrons tués ou capturés et à au moins 271 esclaves exécutés pour avoir tenté de les rejoindre[149].

Puissance sucrière éclipsée par Saint-Domingue

Creusement des sillons pour la canne à sucre, dans une plantation de Jamaïque au XIXe siècle.

Bien que la production sucrière ait commencé vingt ans plus tôt en Jamaïque, la rivale française Saint-Domingue domine le marché du sucre dès 1700, dès que l'effort de désarmement des flibustiers porte ses fruits. La Jamaïque profite alors d'une plus grande stabilité, mais la Royal Navy, en pleine expansion, coûte de plus en plus cher à entretenir jusqu'à atteindre un quart des recettes publiques britanniques. Londres cherche donc des financements. En 1705, le sucre roux est taxé à hauteur de 342 %, un niveau jugé prohibitif. Entre 1688 et 1713, les impôts passent de 3 % à 9 % du PIB britannique[153]. La Jamaïque est la première victime de la hausse des impôts indirects, lors de la création d’un « board des colonies » en 1696, qui se traduit par l'embauche progressive de 6 900 agents du fisc, chargés de contrôler des taxes élevées, en particulier sur les réexportations de sucre.

Le Sugar and Molasses Act de 1733, puis le Sugar Act de 1764 vont cependant alléger la note. L'année 1734 voit la reprise de l'essor sucrier en Jamaïque. La production passe de 12 millions de livres à 40 millions soixante ans plus tard. Mais le retard sur Saint-Domingue est loin de se combler. Même à ce moment-là, la Jamaïque est jugée beaucoup moins productive. Son sol est sablonneux, les taxes plus élevées, les planteurs très endettés, faute de capital de départ[119]. Au XVIIIe siècle, la rentabilité, après impôt, des plantations jamaïcaines est deux à trois fois plus faible que celles de Saint-Domingue.

De l'apogée sucrière à l'abolition (1760-1865)

Révolte de Tacky (1760)

La révolte de Tacky en 1760, par Nicolas Lejeune

La Jamaïque du XVIIIe siècle est une société profondément marquée par la violence et la pluralité culturelle. Les esclaves, majoritairement originaires d'Afrique de l'Ouest, y dépassent les Blancs dans un rapport pouvant atteindre vingt-cinq contre un dans certaines localités[154]. Les révoltes d'esclaves y sont récurrentes et violentes, tandis que la culture ouest-africaine imprègne profondément les modes de vie des colons blancs, et inversement[155].

La révolte de Tacky (1760–1761) est la plus grande révolte d'esclaves dans l'espace atlantique britannique au XVIIIe siècle avant la Révolution haïtienne (1789–1804). Survenant trois décennies avant celle-ci, elle représente, aux yeux des colons britanniques, la concrétisation de leurs pires craintes[156][157]. Elle ne constitue pas un événement isolé mais se présente comme une série de campagnes militaires menées par des esclaves d'origines ethniques variées, nés en Afrique ou en Amérique, sur de larges portions du territoire jamaïcain[158]. Elle s'inscrit simultanément dans quatre guerres imbriquées : une extension des conflits menés sur le continent africain, une guerre raciale entre esclaves noirs et propriétaires blancs, une lutte entre Noirs sur les termes de l'appartenance communautaire et du contrôle territorial, et l'une des batailles les plus âprement disputées de la Guerre de Sept Ans (1756–1763)[159].

L'interprétation dominante de cet événement reste longtemps celle de l'historien-planteur Edward Long, qui en livre le premier récit dans son histoire de l'île publiée en 1774, attribuant le soulèvement aux particularités de l'expérience et de l'identité africaines dans le Nouveau Monde[160]. Parmi les autres sources contemporaines figure le journal de Thomas Thistlewood, intendant de la paroisse de Westmoreland, où la rébellion a débuté.

Dans ce contexte de terreur et de domination, l'Obeah, système de croyances afro-caribéen visant à impliquer les esprits dans les affaires du quotidien, joue un rôle central dans plusieurs des soixante-quinze révoltes d'esclaves survenues au cours du siècle[161]. Lors de la révolte de Tacky en particulier, un homme-Obeah prend une part décisive dans l'organisation de l'offensive, administrant des serments de secret et des fétiches censés protéger les plus de mille hommes et femmes engagés dans l'insurrection[162].

Le chef de la rébellion, Tacky, est un chef fanti qui, aux côtés d'autres meneurs notamment Apongo, également connu sous le nom de Wager, un esclave coromantee (akan), rassemble plusieurs centaines de rebelles dans une attaque organisée et armée contre les plantations[157][163]. En avril 1760, des esclaves parviennent à s'échapper de leurs plantations dans le cadre d'une opération préparée pour le lundi de Pâques. Le 7 avril, marchant sur Port Maria, fort situé dans la paroisse de Saint Mary, le groupe tue un garde et s'empare d'armes. La révolte s'étend rapidement à une grande partie de l'île, causant la mort d'environ soixante Blancs, soixante Noirs libres et de plusieurs centaines de rebelles[157][164].

Une île lourdement taxée et menacée par les révoltes

En 1766, alors que les colonies d'Amérique du Nord se plaignent aussi de taxes élevées, le droit fiscal de 4,5 % sur les exportations de sucre jamaïcain hors d'Angleterre est supprimé, une dizaine d'années après que la France ait au contraire créé une taxe sur les esclaves. Londres veut ainsi dissimuler le « problème jamaïcain », le retard sur la France dans la production de sucre, et encourager des Blancs à s'installer.

La Bataille des Saintes d'avril 1782, pendant la guerre franco-britannique, voit la flotte britannique dirigée par George Rodney battre une flotte française dirigée par le comte de Grasse, ce qui évite à la Jamaïque, après la prise de la quasi-totalité des îles anglaises du Vent par les Français, une seconde attaque française après celle de 1693, restée avortée et dont témoignent les deux canons français prélevés sur le vaisseau amiral « Ville de Paris » entourant la statue de Rodney à Spanish Town.

Les Marrons et la résistance armée dans les années 1790

Leonard Parkinson, chef marron, 1796.

Les obligations issues des traités de 1739 sont mises à l'épreuve lors de la Deuxième guerre des Marrons (1795-1796), déclenchée par des Marrons Trelawny, branche des Leeward, dans la paroisse de Saint James. Après plusieurs mois de guérilla infructueuse pour les Britanniques, un armistice est signé. Les autorités coloniales, craignant une nouvelle reprise des hostilités, décident alors de déporter l'ensemble de la communauté Trelawny : environ 600 Marrons sont embarqués de force vers la Nouvelle-Écosse en 1796, puis vers la Sierra Leone en 1800, où ils forment une partie du noyau de la communauté créole de Freetown[165]. Vers 1800, les Britanniques mobilisent également 10 000 Jamaïcains libres de couleur pour maintenir leur mainmise sur l'île.

Les autres communautés marronnes, restées en Jamaïque, continuent d'honorer leurs obligations issues de 1739 : lors de la Baptist War de 1831, puis lors de la rébellion de Morant Bay de 1865, elles interviennent aux côtés des forces coloniales contre les insurgés[166].

La révolution haïtienne, les réfugiés français et le basculement sucrier (1791-1810)

La révolution haïtienne qui débute à Saint-Domingue (colonie française) en 1791 redonne un avantage décisif à la Jamaïque, qui devient premier producteur mondial de sucre en 1810, année où sa population d'esclaves noirs dépasse 350 000 personnes, avant que l'abolition de la traite négrière de 1807 ne stoppe le mouvement. À la fin de la décennie 1790, l'ensemble des îles de la Caraïbe britannique font immigrer par an 19 000 esclaves noirs, dont les deux tiers en Jamaïque[167]. Plus d'un demi-million d'esclaves africains sont débarqués sur l'île entre 1701 et 1807.

Panorama de Kingston et Port Royal vers 1820, par James Hakewill.

En une quinzaine d'années, de 1790 à 1804, quatre vagues d'immigration française, d'importance inégale, tant sur le plan du nombre de personnes concernées que de la composition socio-politique, vont prendre la direction de la Jamaïque, avec deux accélérations en 1792 et en 1798[91].

Au cours de l'été 1798 un flot d'environ deux milliers de réfugiés arrive dans le sillage des troupes britanniques qui ont quitté leurs forts de Saint-Domingue et fait doubler la population de réfugiés français dans l'île : réfugiés français de Saint-Domingue en Jamaïque[168]. La plupart se sont engagés dans les corps créés ou mobilisés pour accompagner les Britanniques : la « Légion britannique » de Montalembert[168], où ont servi le comte Duquesne, le lieutenant Desgouttes, les frères Barbeyrac, le vicomte Dulau d'Allemans, et ses hussards de cavalerie (lieutenant de Laulanié, cornette Vassal, baron de Mélet) ou encore la brigade irlandaise du colonel Walsh[168], de la famille des Walsh-Serrant de Saint-Domingue. Parmi les fonctionnaires, Louis-Ambroise Grandjean d'Aubancourt, grand ami de Lady Nugent et Pierre Joseph Laborie, qui publie à Londres en anglais en 1798 son célèbre ouvrage The Coffee Planter et meurt à Kingston en 1800[168].

L'expulsion des Français (1803-1805)

Grand bal à la Jamaïque en 1802.
Le centre ville de Kingston vers 1820, par James Hakewill.
Proclamation de l'abolition de l'esclavage dans la colonie de Jamaïque, le 1er août 1838, depuis la maison du gouverneur à Spanish Town.

De nombreux prisonniers faits en mer à l'occasion de la reprise de la guerre franco-britannique sont débarqués à partir de juin 1803, rejoints fin 1803 par environ 8 000 rescapés de l'expédition Leclerc et de celle de 1803, toutes deux à Saint-Domingue, puis, en 1808, par les partisans battus du général Barquier à Santo-Domingo[168]. Entre-temps, le 25 novembre 1803, une proclamation à Kingston du général Nugent demande à tous les Blancs étrangers à l'île, principalement des Français, au nombre de plus de 4 000, de gagner La Nouvelle-Orléans avec leurs esclaves. Une partie cependant est attirée par les autorités espagnoles vers Cuba[168]. En 1805 ne reste à la Jamaïque qu'une infime partie d'entre eux, surtout des veuves, enfants et hommes âgés, propriétaires de plantations de café, les réfugiés s'étant investis dans les arts, la spéculation et surtout la culture du café, le nombre de caféières gérées par des Français à la Jamaïque ayant atteint des centaines, grâce à l'avance technique des pionniers de Saint-Domingue comme Pierre-Joseph Laborie, secrétaire de la Chambre d'agriculture et député à la Constituante, qui rédige un manuel technique, jamais traduit[168].

L'activité agricole

La Jamaïque voit émerger une production caféière jusque-là inexistante, de 14,5 millions de livres en 1812 sur 27,6 millions de livres pour l'ensemble des colonies britanniques, quand dans le même temps la production haïtienne diminua de 70 %, passant de 76,8 millions de livres en 1789 à 43 millions de livres en 1801 puis à 26 millions de livres seulement en 1820[168]. Pour le sucre, la récolte haïtienne est passée de 141 millions de livres en 1789 à seulement 18,5 millions de livres en 1801 et 2,5 millions de livres en 1820, effondrement encore plus dramatique[168]. La Jamaïque, qui ne produisait avant la Révolution que 59 000 tonnes de sucre, devient le premier producteur mondial en augmentant très rapidement sa production d'environ 50 % pour atteindre 88 000 tonnes en moyenne de 1805 à 1809[168]. Cuba ne produisait qu'une dizaine de milliers de tonnes avant 1789 mais triple puis quintuple sa production : 34 335 tonnes en 1800-1804 et 50 384 en 1820-1824. Jean-François Pouyat, ex-propriétaire à Saint-Domingue a par ailleurs favorisé l'introduction en Jamaïque de la banane plantain « tigre », qui réussit[168].

La récolte de café ne nécessite pas des tâches ayant « la même rapidité ni la même intensité » ni les mêmes traitements immédiats des fruits récoltés que celle de canne à sucre, où le taux de sucrose chute après seulement une semaine et la température des ateliers est au maximum[169]. Les cerises de café peuvent de leur côté attendre un an sans perdre de valeur et la période hors-récolte, bien plus longue, est consacrée à d'importants travaux d'entretiens, moins effectués en chaîne[169].

Elle s'effectue sur des parcelles plus grandes, adaptées à une forme de polyculture, qui permettaient aux esclaves d'entretenir des plants vivriers, ce qui est impossible sur les parcelles sucrières, d'où une surface moyenne supérieure en moyenne de 30 % à 40 % pour ces cultures dans les plantations caféières[169]. Dans celle de sucre, la coupe de la canne à la chaîne était supervisée par une catégorie distincte d'esclaves, aux intérêts opposés, avec des rapports hiérarchiques très marqués[169].

En Jamaïque, l'historien Matthew Reeves a réalisé, avec l'aide d'une communauté de descendants d'esclaves et du Jamaica National Heritage Trust, une comparaison entre les parcours des esclaves travaillant dans les plantations sucrières du secteur de Thetford et ceux des plantations de café de la Montagne Juan de Bolas[169],[170], du nom d'un ancien chef des esclaves fugitifs devenu colonel de la milice et magistrat après un accord de paix en 1660[171]. Elle a montré des différences importantes dans la longévité des esclaves, avec un âge moyen au décès plus élevé de deux décennies dans la zone caféière[169]. Par ailleurs, le travail y a moins d'impact sur la fécondité des femmes, qui est retardé chez les esclaves du sucre et dédié parfois à des femmes qui n'ont pas d'autre activité[169].

Les descendants des esclaves des plantations de café vivent souvent sur le même lieu car, parmi leurs ancêtres, les esclaves affranchis s'installaient dans la plantation en rachetant une parcelle. Les affranchis des plantations de sucre préféraient s'installer au contraire à l'extérieur, et les cultures personnelles de complément se trouvaient déjà souvent à l'extérieur de l'espace sucrier[169].

La Baptist War et la marche vers l'abolition (1831-1833)

Incendie de la plantation Roehampton pendant la Grande révolte des esclaves de 1831.

À Noël 1831, une révolte de grande ampleur, connue sous le nom de Baptist War, éclate. Sur les 300 000 esclaves de l'île, 60 000 se soulèvent. Il s'agit à l'origine d'une grève pacifique menée par le baptiste Samuel Sharpe. La rébellion est matée dix jours plus tard, au début de 1832, par la milice des planteurs et les garnisons britanniques. À la suite des pertes matérielles et humaines provoquées par cette révolte, le Parlement britannique ouvre deux enquêtes dont les conclusions vont grandement contribuer à l'abolition de l'esclavage dans tout l'empire britannique, le .

L'abolition de l'esclavage et ses suites (1833-1865)

Statue d'hommage à Samuel Sharpe (1801-1832).

L'Emancipation Bill voté par le Parlement britannique à l'été 1833 met officiellement fin à l'esclavage dans l'ensemble des colonies britanniques[172]. La loi prévoit une période transitoire dite d'apprentissage : les anciens esclaves deviennent apprentis au 1er août 1834, avec une pleine liberté accordée d'abord aux domestiques et aux travailleurs qualifiés (non-praedials) quatre ans plus tard, puis aux travailleurs agricoles (praedials) au 1er août 1840[172]. Une législation locale, adoptée par l'Assemblée jamaïcaine en décembre 1833, vient compléter la mesure impériale[172].

Durant cette période d'apprentissage, les anciens esclaves sont tenus de travailler entre quarante et quarante-cinq heures par semaine sans rémunération pour leurs anciens propriétaires, tout en conservant le droit de négocier un salaire pour les heures supplémentaires[172]. Ils continuent de résider sur les plantations où ils travaillaient, et les enfants de moins de six ans sont libérés dès le 1er août 1834[172]. Le système est supervisé par des magistrats spéciaux nommés en Grande-Bretagne, chargés d'arbitrer les conflits entre planteurs et travailleurs[172].

Sous la pression des abolitionnistes et face aux dysfonctionnements du système, la période d'apprentissage prend fin prématurément le 1er août 1838 pour l'ensemble des apprentis des Caraïbes britanniques, leur accordant une liberté pleine et entière deux ans avant l'échéance initialement prévue[172]. La Jamaïque suit ainsi l'exemple de l'ensemble des îles britanniques des Antilles, à l'exception d'Antigua, qui avait choisi d'affranchir immédiatement ses esclaves sans passer par la phase d'apprentissage[172].

L'ombre du colonialisme (1865-1945)

Instauré en 1865, le gouvernement colonial britannique en Jamaïque concentrait tout le pouvoir entre les mains de fonctionnaires nommés par Londres, sans aucune représentation populaire. Ce n'est qu'en 1944 qu'une constitution et des élections générales furent introduites. La société restait profondément inégalitaire, dominée par une élite blanche, face à une majorité de Jamaïcains noirs appauvris. L'économie reposait sur le sucre et la banane, mais les conditions de vie demeuraient précaires pour la plupart.

La rébellion de Morant Bay et ses conséquences (1865)

L'ordre règne à la Jamaïque après la Rébellion de Morant Bay, par Honoré Daumier (1866).

La rébellion de Morant Bay, survenue le 11 octobre 1865 dans la paroisse de Saint-Thomas-in-the-East, constitue le soulèvement le plus important de la Jamaïque après l'émancipation[173]. Elle éclate dans un contexte de dépression économique et de famine, sur fond de discriminations raciales et de classe, de pression fiscale et de difficultés d'accès à la terre pour les affranchis[174]. L'année 1865 s'ouvre sur en effet sur une situation économique catastrophique. L'effondrement des cours du sucre, aggravé par les répercussions de la guerre de Sécession américaine sur le coût des importations, frappe simultanément planteurs et travailleurs[175]. Une sécheresse sévère ruine les cultures vivrières et provoque une hausse généralisée du prix des denrées[176].

Le gouverneur Edward John Eyre, nommé à la tête de la Jamaïque en avril 1864 après avoir été lieutenant-gouverneur depuis 1862, s'était rapidement imposé comme un adversaire résolu de George William Gordon, le plus radical des élus de couleur de l'île[177]. Partisan d'une réduction des pouvoirs de l'Assemblée au profit du Colonial Office, Eyre avait fait arrêter Gordon de la magistrature dès son arrivée, s'attirant les critiques de Londres[177].

Des réunions publiques se tiennent dans toutes les paroisses entre avril et septembre 1865 et révèlent la profondeur des griefs. À Kingston, sous la présidence de George William Gordon, les résolutions dénoncent le remplacement de la main-d'œuvre créole par des travailleurs sous contrat venus d'Inde et de Chine, et appellent les descendants d'Africains de toutes les paroisses à s'organiser[178].

La réponse du Colonial Office se borne à recommander aux Jamaïcains de travailler de manière régulière et continue, provoquant l'indignation[179].

Le diacre Paul Bogle, agriculteur et militant baptiste natif, mène la rébellion de la mnaière la plus active, en lien avec George William Gordon, riche homme politique métis qui représente la paroisse à l'Assemblée jamaïcaine[173]. Le 11 octobre, des paysans armés de machettes et de bâtons marchent sur Morant Bay, attaquent le commissariat et le palais de justice, et incendient des bâtiments. Dix-huit officiels et membres de la milice sont tués[180].

Le gouverneur Edward John Eyre décrète la loi martiale et fait appel aux Marrons, fidèles à leurs obligations issues des traités de 1739, pour traquer les rebelles. Les troupes et les Marrons tuent 400 personnes et en arrêtent 300[166]. Bogle est pendu dans les vingt-quatre heures suivant sa capture. Gordon, arrêté à Kingston et condamné pour conspiration malgré l'absence de preuves de sa participation directe, est exécuté le 23 octobre 1865[181].

En Grande-Bretagne, la controverse prend rapidement une dimension raciale et politique. Thomas Carlyle prend la tête du comité de défense d'Eyre, tandis que John Stuart Mill conduit le Jamaica Committee qui réclame sa mise en accusation pour meurtre, avec le soutien de figures scientifiques comme Darwin, Huxley et Lyell[182]. La presse britannique amplifie les récits de violences contre les Blancs, et l'opinion majoritaire, y compris libérale, se range derrière Eyre[183]. Le Spectator observe que les jurys refusent d'inculper Eyre précisément parce que ses victimes sont noires[184]. Les grands jurys refusent finalement de l'inculper, et le gouvernement britannique prend en charge sa défense et lui accorde une retraite[182].

En janvier 1866, une commission royale d'enquête auditionne plus de 700 personnes et aboutit au rappel d'Eyre[185]. La conséquence constitutionnelle est majeure. L'Assemblée jamaïcaine, institution vieille de deux siècles, renonce à sa charte royale et vote l'abolition de l'autonomie qu'elle incarnait. À partir de 1866, la Jamaïque devient une colonie de la Couronne gouvernée directement depuis Westminster[185].

L'activité agricole et économique

Photographie ancienne de porteurs de bananes sur le port
Porteurs de bananes en Jamaïque, vers 1890, photographiés par le studio A. Duperly & Sons.

Au lendemain de la rébellion de Morant Bay, l'économie jamaïcaine reste hantée par le souvenir d'une prospérité sucrière révolue. Depuis l'abolition de l'esclavage en 1838 et, plus encore, depuis le Sugar Duties Act de 1846 qui supprime la préférence impériale dont bénéficiait le sucre antillais, l'industrie sucrière connaît un déclin prolongé : la concurrence du sucre de betterave européen, l'effondrement des cours et l'abandon de nombreuses plantations entraînent une chute de la valeur des terres[186].

Les réformes engagées par le gouverneur John Peter Grant à partir de 1866 s'inscrivent dans une refonte plus large de l'action de l'État à l'échelle de l'Empire britannique. Parmi celles-ci figure une révision du régime foncier visant à encourager une agriculture capitaliste, menée de pair avec une réforme de la fiscalité et un renforcement des institutions publiques[187].

Pourtant, le recul des grandes propriétés favorise paradoxalement l'essor d'une paysannerie noire. À mesure que les planteurs retirent leurs terres de la production, les anciens esclaves et leurs descendants acquièrent de petites parcelles détachées des anciens domaines, et le nombre de petites exploitations s'accroît fortement jusqu'aux années 1890[188]. L'administration coloniale reste toutefois longtemps réticente à soutenir le développement d'une agriculture paysanne tournée vers l'exportation[189].

C'est dans ce contexte qu'émerge la culture de la banane, qui transforme l'économie de l'île. En 1870, le capitaine américain Lorenzo Dow Baker achète à Port Antonio une première cargaison de régimes qu'il revend avec un profit considérable sur la côte est des États-Unis[186]. Il développe ensuite un commerce régulier entre la Jamaïque et Boston, fonde la Boston Fruit Company au milieu des années 1880, puis fusionne en 1899 avec les intérêts de Minor C. Keith pour former l'United Fruit Company[190]. La banane, qui pousse vite et convient aussi bien aux petites qu'aux grandes exploitations, devient l'une des principales productions d'exportation de l'île et se substitue progressivement au sucre. Les paroisses du nord-est, Portland, Saint Mary et Saint Thomas concentrent la production. Chemins de fer, quais et entrepôts y sont aménagés pour acheminer le fruit.

Scène de rue (1897).

Les vagues migratoires chinoises, indiennes et arabes

Afin de répondre aux besoins en main-d'œuvre des plantations sucrières, la Jamaïque fait appel à des travailleurs chinois à partir de 1854. Le lobby des planteurs y voit moins un remplacement de la main-d'œuvre afro-jamaïcaine qu'un moyen de pression concurrentielle, les Chinois étant érigés en agents exemplaires du capitalisme[191]. Les violations de contrat et la répression incitent de nombreux engagés à quitter les domaines et la population tombe à 481 personnes en 1891[192]. Une seconde vague, surtout entre 1910 et 1940, fait de ces migrants majoritairement Hakka une communauté de commerçants prospères, dont l'effectif atteint 6 886 en 1943[193]. Cette réussite nourrit des émeutes anti-chinoises, dont les plus graves ont lieu en 1918[194].

Photographie ancienne de travailleurs indiens sous contrat d'engagement en Jamaïque
Travailleurs indiens sous engagement (indentured labourers) en Jamaïque, entre 1875 et 1920 environ.

La Jamaïque a également recours à l'engagisme indien à partir de 1845, avec environ 37 000 engagés. Des Indiens originaires surtout du nord de l'Inde y sont introduits jusqu'en 1916. Près de 62 % d'entre eux restent sur l'île à l'expiration de leur contrat, transformant ainsi une migration de transit en migration de peuplement. À partir des années 1880, ils se dispersent parmi les villages noirs sans pour autant constituer d'enclave exclusive[195]. La crise des années 1930 dégrade ces relations. La récession frappe les industries sucrière et bananière, le retour des émigrés jamaïcains de Cuba et d'Amérique centrale gonfle l'armée des sans-emploi, et l'arrêt du rapatriement des engagés en 1930 accroît encore le nombre de travailleurs agricoles disponibles[196]. Désormais perçus comme des étrangers sans droit aux ressources de l'île, les Indiens sont fréquemment écartés des chantiers de travaux publics ouverts après les troubles[197].

À partir des années 1890, des migrants chrétiens du Levant, du Mont-Liban, de Syrie et de Palestine, fuyant l'Empire ottoman, gagnent la Jamaïque, souvent désignés collectivement comme « Syriens »[198]. Colporteurs puis détaillants sédentaires, ils forment une communauté commerçante au revenu moyen le plus élevé de l'île en 1942[199]. Peu nombreux mais influents, ils fondent d'importantes dynasties d'affaires et jouent un rôle notable dans la vie politique jamaïcaine[200].

Les émeutes de 1938, qui visent les biens des Juifs, des « Syriens » et des Chinois, ils restent en grande partie à l'écart, leur vaut des agressions, notamment sur les quais de Kingston où on les accuse de briser les grèves[201]. Le « débat sur les étrangers » qui agite l'île entre 1940 et 1950 prolonge cette mise en cause de leur appartenance à la société jamaïcaine[202].

Les mouvements sociaux et politiques

En vertu de la constitution de 1866, le gouverneur a le pouvoir de légiférer en collaboration avec le Conseil et avec l'accord d'un Conseil législatif. Ce dernier est composé de fonctionnaires et de membres non officiels désignés par la Couronne[203]. Neuf membres sont élus au sein du Conseil législatif, mais les conditions d'éligibilité sont foncières et censitaires. En 1895, sous l'impulsion des membres élus menés par Robert Love, journaliste panafricaniste, le nombre de représentants élus passe de neuf à quatorze, soit un par paroisse. Toutefois, les élus ne constituent pas une majorité face aux fonctionnaires et aux membres nommés[204].

Les années 1930 sont marquées par les bas salaires, la précarité ouvrière, les entraves syndicales, la misère paysanne et une idéologie raciste dominante. Ce contexte donne lieu à des revendications de classe et à de nouvelles aspirations nationalistes. Celles-ci se sont considérablement accrues durant l'entre-deux-guerres. De retour d'Europe après la Première Guerre mondiale, les Jamaïcains, marqués par leur expérience du front, militent en faveur du changement politique et social. Cette mobilisation s'inscrit dans un contexte économique et social tendu, marqué par l'impact de la Grande Dépression à partir de 1929, la crise de l'industrie sucrière antillaise et la fermeture progressive des débouchés migratoires vers le Panama, Cuba et les États-Unis[205].

L'expérience de la Première Guerre mondiale

Soldats du British West Indies Regiment sur une route, sur le front de la Somme en 1916
Soldats du British West Indies Regiment sur la route d'Albert à Amiens, en , lors de la bataille de la Somme. Les Antilles britanniques fournirent plusieurs milliers de volontaires, les Jamaïcains en formant le principal contingent.

Dès l'entrée dans la premier conflit mondial, de nombreux Jamaïcains noirs se portent volontaires pour défendre l'Empire britannique, par adhésion à ses valeurs[206]. Le War Office s'oppose d'abord à leur recrutement. Ce n'est qu'après l'intervention du roi George V, en avril 1915, que la formation d'un contingent antillais est prise au sérieux[207]. Le British West Indies Regiment (BWIR) est officiellement créé en octobre 1915. Plus de 15 000 hommes y sont recrutés, tous volontaires, la Jamaïque en fournissant les deux tiers[208].

En vertu de la loi militaire, les Noirs sont traités comme des « indigènes » (Natives) et ne peuvent dépasser le grade de sergent[209]. À l'exception de trois bataillons engagés, les autres sont cantonnés à des tâches de manœuvre, tout en demeurant à portée des tirs ennemis[208]. Ils sont en outre écartés de la hausse de solde accordée aux autres troupes impériales[210]. Ces humiliations culminent en décembre 1918 à lors de la Mutinerie de Tarente, où le régiment est rassemblé après l'Armistice. Les hommes du 9ᵉ bataillon se révoltent après avoir reçu l'ordre de nettoyer les latrines des ouvriers. 180 sergents adressent une pétition au secrétaire d'État aux Colonies[211]. La protestation se prolonge plusieurs jours, les huit bataillons présents sont désarmés et un bataillon de troupes blanches doté d'une compagnie de mitrailleuses est dépêché en renfort[211]. Le 17 décembre, une soixantaine de sergents fondent la Caribbean League, qui proclame que « l'homme noir doit être libre et se gouverner lui-même dans les Antilles, et que la force, et au besoin le sang, doivent être employés pour y parvenir »[212]. La ligue est dissoute par les officiers, et les meneurs condamnés pour mutinerie à des peines de trois à vingt ans de prison[212].

Soucieuses de prévenir tout défi au pouvoir colonial, les autorités hâtent la démobilisation et dispersent les vétérans dans leurs paroisses dès leur retour[213]. La révolte de Taranto nourrit durablement l'essor du nationalisme noir dans la Caraïbe anglophone, jusqu'au réveil politique de 1937-1938[214]. Selon le mot de Gilbert Grindle, sous-secrétaire au Colonial Office, « l'homme noir en est venu à se penser et à se sentir l'égal du Blanc »[213].

Marcus Garvey et le nationalisme jamaïcain

Marcus Garvey (1887-1940).

Marcus Garvey (1887-1940), originaire de la paroisse de Saint Ann, est la figure politique la plus influente de la Jamaïque dans le quart de siècle qui suit la Première Guerre mondiale[215]. Formé au métier d'imprimeur à Kingston, il voyage en Angleterre et en Amérique centrale avant 1914, où il observe les conditions de travail des ouvriers noirs des plantations[216]. Influencé par son aîné Robert Love, il s'en distingue par l'ampleur internationale qu'il donne à son mouvement, touchant les États-Unis, la Caraïbe, l'Amérique centrale et la Grande-Bretagne[215]. Garvey développe une pensée fondée sur la fierté raciale noire et le nationalisme panafricain, dénonçant l'exploitation des populations d'ascendance africaine par les puissances blanches et appelant à un retour vers l'Afrique[217]. En 1914, il jette les bases de l'Universal Negro Improvement Association (UNIA) à Kingston, dont la vocation initiale est l'assistance aux populations jamaïcaines défavorisées[218].

C'est à New York, où il s'installe en 1916, que Garvey trouve le terrain propice à l'expansion de son mouvement, qu'il y développe durant onze ans[218]. Basé à Harlem, il y développe l'UNIA, qui revendique dans les années 1920 plus de 1 200 sections dans une quarantaine de pays[219], et fonde en 1918 le journal Negro World[219]. Il lance également la Black Star Line, compagnie maritime destinée à transporter des passagers afro-américains vers le Liberia, qui cesse son activité en 1922[220]. Condamné pour fraude liée à la vente d'actions de la Black Star Line, il est expulsé vers la Jamaïque après trois années de prison[219].

De retour en Jamaïque entre 1927 et 1935, Garvey installe le siège de l'UNIA à Kingston, qui devient un centre culturel majeur où se tiennent des réunions hebdomadaires mêlant culte religieux, activités culturelles et débats politiques[221]. Il fonde en 1929 le People's Political Party et participe à la fondation de la Jamaica Workers and Labourers Association en 1930, qui pose les bases du mouvement syndical caribéen moderne[222]. Le programme électoral du parti prône l'autonomie politique, une législation sur le salaire minimum, une réforme agraire et la création d'institutions d'enseignement supérieur. Garvey échoue à se faire élire au Conseil législatif lors des élections de 1930[222][223]. Son audience parmi la petite bourgeoisie commerçante noire et métisse de l'île s'explique en partie par la volonté de celle-ci de défendre sa place dans le commerce face à la concurrence croissante des négociants chinois et syriens, dans un contexte de transformation de la structure sociale jamaïcaine marqué par l'essor d'un prolétariat noir et l'arrivée de travailleurs agricoles sud-asiatiques[223].

Confronté à des difficultés financières, Garvey quitte définitivement la Jamaïque pour Londres en 1937 où il meurt en 1940[224]. Ses idées sur le nationalisme noir exercent une influence durable sur la Jamaïque. En 1964, ses restes sont rapatriés de Londres et il est honoré comme héros national[225].

La Jamaïque contemporaine (1945-aujourd'hui)

La marche vers l'indépendance (1938—1962)

L'établissement du statut de colonie de la Couronne favorise pendant quelques décennies l'essor d'une classe moyenne dont la promotion sociale et politique avait jusque-là été bloquée. Entre 1880 et 1930 s'affirme par ailleurs une conscience raciale et sociale qui ouvre la voie à l'émergence d'un mouvement ouvrier doté de ses propres organisations syndicales[226]. Le choc de la Grande Dépression, l'exode rural massif des petits paysans vers Kingston et l'exclusion des Noirs du pouvoir politique nourrissent un profond mécontentement populaire. Celui-ci s'exprime d'abord lors des grèves des dockers de mai 1935 que la police réprime, au prix d'un premier mort à Falmouth[227]. Il culmine dans la grève générale de mai et juin 1938, qui inscrit la Jamaïque dans la vague de révoltes ouvrières balayant les Antilles britanniques entre 1934 et 1939[228][227].

Cette crise marque un tournant politique pour la Jamaïque du XXe siècle. À Frome (Westmoreland), une grève de près d'un millier d'ouvriers employés au chantier d'une nouvelle sucrerie de la West Indies Sugar Company tourne au drame en mai 1938[227]. L'onde de choc gagne aussitôt la capitale. La grève des dockers du paralyse Kingston, où des grévistes bloquent les tramways, renversent des véhicules, saccagent des commerces et affrontent la police derrière des barricades[229]. La répression fait 46 morts et 429 blessés dans l'ensemble de l'île[230]. À Kingston, les émeutes frappent aussi les minorités commerçantes. Les biens et les personnes des Juifs, des Syriens et des Chinois sont attaqués, tandis que des travailleurs indiens employés sur les docks sont pris pour cible lorsqu'ils refusent de rejoindre la grève[195]. Le , le gouverneur fait arrêter Alexander Bustamante, figure populaire de la contestation qui s'est interposée entre grévistes et police, ainsi que son principal lieutenant, l'ancien garveyiste St. William Grant. Loin d'apaiser l'agitation, leur détention déclenche une nouvelle vague de grèves jusqu'à leur libération sous caution[227]. De ce soulèvement naissent les deux forces qui structureront la vie politique de l'île. Norman Manley tient le meeting inaugural du People's National Party (PNP) le , tandis que Bustamante fonde le Bustamante Industrial Trade Union (BITU) le [231]. Le mouvement vaut aux syndicats leur première reconnaissance officielle et scelle une alliance entre organisations ouvrières et mouvements nationalistes[228]. L'ampleur des troubles, en Jamaïque comme dans toute la région, conduit Londres à dépêcher la West India Royal Commission. Réunie à partir de novembre 1938, elle rend en 1939 un rapport si accablant qu'il reste tenu secret pendant la guerre et n'est publié qu'en 1945[227]. Ainsi, le soulèvement secoue profondément la société jamaïcaine et accompagne l'essor du syndicalisme et du pluralisme politique. Il marque le début d'une « décolonisation institutionnelle » qui engage l'île sur la voie de l'indépendance[232].

La Seconde Guerre mondiale intègre plus étroitement la Jamaïque au dispositif stratégique allié. En , les accords Destroyers for bases conclus entre Londres et Washington accordent aux États-Unis des facilités navales et militaires. Le port de Kingston devient un nœud logistique de la bataille de l'Atlantique et de nouvelles infrastructures militaires s'élèvent au nord de la ville. Plusieurs milliers de Jamaïcains s'engagent par ailleurs dans la Royal Air Force et la marine marchande britannique, prolongeant la tradition inaugurée lors du premier conflit mondial.

Sur le plan intérieur, les deux mouvements nés en 1938 voient leurs trajectoires diverger. Bustamante et Manley se sont imposés comme les porte-parole de la majorité noire auprès des autorités britanniques, dont ils contestent la domination au nom de l'amélioration des conditions sociales[226]. Mais Manley développe un socialisme inspiré du travaillisme britannique et plaide pour une autonomie accrue, là où Bustamante, proche des milieux d'affaires, se montre plus réservé sur l'indépendance. La rupture est consommée en 1943, quand Bustamante fonde le Jamaica Labour Party (JLP) pour donner un débouché électoral à son syndicat, tandis que Manley rapproche le PNP du Trade Union Congress, centrale syndicale de gauche. L'île se trouve dès lors dotée de deux blocs parti-syndicat rivaux, conduits par des chefs charismatiques dont les techniques de mobilisation empruntent au registre prophétique et se parent d'une aura religieuse[233]. Tout en dénonçant les injustices sociales, les deux hommes respectent l'ordre établi et entendent conquérir le pouvoir local sans le démanteler. Émanations d'une classe moyenne qui constitue alors l'unique relais politique de la majorité noire, le PNP et le JLP nouent avec les couches populaires une relation asymétrique appelée à former le terreau du clientélisme jamaïcain[234].

Le , la première élection au suffrage universel voit le JLP de Bustamante remporter 22 des 32 sièges[235]. Ce scrutin inaugure une phase d'autonomie interne, mais la rivalité entre les deux formations dégénère rapidement en violence physique dans les quartiers populaires de l'ouest de Kingston, sans que les autorités coloniales n'interviennent. En , le sous-secrétaire d'État aux Colonies oppose une fin de non-recevoir à la demande de protection du PNP, estimant que « l'intervention britannique dans les affaires jamaïcaines doit s'effacer progressivement »[236]. Le même mois, trois personnes sont tuées lors d'affrontements entre factions syndicales rivales. Les réunions du parti se tiennent désormais sous la garde d'hommes armés et, lors d'une confrontation tendue en 1947, Bustamante lui-même sort deux pistolets et tire en l'air devant la foule[237]. Après la bataille de Rose Town, en , le PNP se dote de ses propres groupes d'autodéfense : le Pioneer Group (basé à l'Edelweiss Park, 560 membres), puis le Group 69 (69 Matthews Lane, dans l'ouest de Kingston)[238]. Ces formations constituent la matrice directe des réseaux armés qui structureront les communautés-garnisons après l'indépendance. La violence partisane précède ainsi le clientélisme, les réseaux armés se constituant avant que ne s'installe la distribution de patronage étatique[239].

Au lendemain de la guerre, la Jamaïque occupe une position centrale dans le mouvement ouvrier des Antilles britanniques[240]. C'est donc naturellement à Kingston que se tient, en 1947, le grand congrès de la Caribbean Labour Congress (CLC), qui réunit des délégués de toute la Caraïbe britannique. Ce bouillonnement politique prend racine dans une réalité sociale accablante : les quartiers de Denham Town et de Kingston Pen sont décrits par les délégués eux-mêmes comme « les pires taudis des Antilles »[241]. Paradoxalement, l'île qui accueille le congrès est aussi celle qui en bride le plein déploiement. Bustamante refuse d'y affilier son puissant syndicat, privant l'organisation de l'appui de la majorité des travailleurs agricoles et non qualifiés[242].

La conduite de la transition reste cependant largement entre les mains du colonisateur. L'instauration du système ministériel, puis d'un Cabinet, au fil des années 1940 et 1950, procède davantage d'une concession britannique graduelle que d'une conquête arrachée par la population[243]. Formées dans les universités anglaises, les élites locales adhèrent d'autant plus aisément au système de Westminster que celui-ci finit par être perçu comme autochtone plutôt qu'importé[244].

En 1958, la Jamaïque rejoint neuf autres territoires britanniques au sein de l'éphémère Fédération des Indes occidentales, dont elle se retire en 1961 à l'issue d'un référendum, les électeurs ayant choisi de renoncer à l'alliance.

Indépendance (1962)

En Jamaïque comme dans la plupart des Antilles anglophones, les revendications d'indépendance émanent, dès la seconde moitié des années 1930, de dirigeants politiques issus des classes moyennes[245]. C'est le cas du juriste Norman Manley comme de l'homme d'affaires Alexander Bustamante, tous deux métis et issus de familles appartenant aux couches intermédiaires de la société coloniale. Dans les années 1950, la scène politique voit l'émergence d'élites afro-caribéennes engagées dans une reformulation de l'identité raciale[245].

L'accession à l'indépendance intervient dans le contexte de la dissolution de la Fédération des Indes occidentales. À la suite du référendum de septembre 1961, la Jamaïque décide de se retirer de la Fédération, précipitant son effondrement et ouvrant la voie à l'indépendance proclamée le .

Elle demeure membre du Commonwealth et adopte le système de Westminster. Le premier Premier ministre de la Jamaïque indépendante est Alexander Bustamante, fondateur du Jamaica Labour Party (JLP), une formation conservatrice malgré son nom.

Dès 1962, l'État passe sous le contrôle d'élites qualifiées d'« euro-créoles », désormais investies des responsabilités gouvernementales[246]. L'indépendance ne s'accompagne pas d'une rupture profonde avec les structures politiques, économiques et administratives héritées de la période coloniale[246]. Dans un contexte de Guerre froide, le gouvernement jamaïcain demeure par ailleurs étroitement aligné sur les États-Unis. Bustamante, arrivé au pouvoir en défendant une position idéologique modérée et un programme de développement favorable au capitalisme, s'impose en 1961 au terme d'une campagne marquée par de vives critiques du communisme, de Cuba et de la Fédération des Indes occidentales[247].

Cette continuité avec certains aspects de l'ordre colonial contribue à légitimer la domination politique des classes moyennes et s'incarne dans un « nationalisme multiracial créole » qui devient dominant après l'indépendance[248]. Ce modèle promeut une identité jamaïcaine proche des nationalismes civiques classiques, fondée sur l'idée d'une histoire et d'une culture communes plutôt que sur l'appartenance raciale. La devise nationale, Out of many, one People Un peuple issu de la diversité »), en offre une illustration. Bien que la population jamaïcaine soit majoritairement noire, les élites nationalistes privilégient alors une définition de la nation qui minimise les références explicites à l'héritage africain, relégué à l'arrière-plan dans les représentations officielles de la nation et parfois perçu comme incompatible avec les idéaux de modernité qu'elles entendent promouvoir[248]. Le discours créole sert ainsi de « ciment » entre des intérêts concurrents et facilite l'accommodement de hiérarchies raciales héritées de la période coloniale[249].

Les gouvernements Manley et Seaga

Durant les années 1960, l'île connaît également l'influence des courants socialistes et marxistes. Plusieurs dirigeants appelés à conduire des gouvernements post-indépendance sont membres du Caribbean Labour Congress (CLC)[250]. Cette inspiration entre toutefois en tension avec le nationalisme afro-caribéen, dont l'affirmation se conciliait difficilement avec l'horizon d'un socialisme international[251].

À la fin des années 1960, l'essor du mouvement Black Power contribue à remettre en cause l'ordre politique issu de l'indépendance. Enseignant à l'université des Indes occidentales, Walter Rodney développe un discours panafricaniste et socialiste qui rencontre un écho croissant auprès des étudiants, des rastafaris et de certains secteurs des classes populaires jamaïcaines[252]. Craignant l'influence grandissante de ce militant, le gouvernement lui interdit de revenir dans le pays en octobre 1968. Cette décision provoque d'importantes émeutes à Kingston, connues sous le nom de Rodney Riots, qui constituent l'une des plus sérieuses contestations du gouvernement du Jamaica Labour Party depuis l'indépendance[252].

Dans les années qui suivent l'accession à l'indépendance, le pouvoir change régulièrement de mains et alterne entre le Parti travailliste de Jamaïque et le People's National Party.

Issu d'une famille politique de premier plan, il est le fils de Norman Manley, fondateur du PNP, et de l'artiste Edna Manley, Michael Manley s'impose dans la vie publique par le syndicalisme plutôt que par la politique partisane. Engagé à partir de 1952 au sein de la National Workers Union (NWU), il y mène campagne auprès des ouvriers du sucre puis de la bauxite, et acquiert une stature nationale lors de la grève de la Jamaica Broadcasting Corporation en 1964[253]. Élu député en 1967, il accède à la présidence du PNP en 1969, succédant à son père retiré l'année précédente[254][255].

Les gouvernements du Jamaica Labour Party des années 1960, qui appliquent un modèle de développement par « industrialisation sur invitation » (industrialisation by invitation) inspiré de l'expérience portoricaine resserrent les liens avec l'Occident mais créent peu d'emplois. Malgré une croissance soutenue durant la « période dorée » de la fin des années 1960, le chômage atteint 22,8 % en 1972[256]. Le parti est par ailleurs perçu comme ayant échoué sur la question raciale[256].

En 1972, le Parti national populaire (PNP) de Michael Manley remporte une large victoire sur le JLP [252]. La campagne promet une transformation socio-économique profonde inspirée des principes du socialisme démocratique. Manley s'engage à abolir les barrières et privilèges de classe, à conquérir une souveraineté « réelle » sur la scène internationale, affranchie des injonctions des puissances étrangères, et à renforcer le contrôle national sur les principaux secteurs de l'économie[252]. La mise en œuvre du programme de Michael Manley s'accompagne toutefois d'une dégradation de la situation économique et d'une intensification des violences politiques durant les années 1970[257]. Son deuxième mandat marque le début d'une flambée de violence politique.

Edward Seaga aux côtés de Ronald Reagan à la Maison-Blanche
Le Premier ministre Edward Seaga reçu par le président Ronald Reagan à la Maison-Blanche, en 1981.

L'arrivée au pouvoir d'Edward Seaga en 1980 illustre l'évolution des conceptions de la nation jamaïcaine au cours de la période post-indépendance[258]. La légitimité de ce dirigeant d'origine libanaise repose alors largement sur sa réputation de gestionnaire et sur ses compétences administratives[258]. Edward Seaga prend immédiatement le contre-pied de la politique de son prédécesseur en favorisant la privatisation et en cherchant à nouer des liens étroits avec les États-Unis.

Le PNP et Manley reviennent au pouvoir en 1989 et poursuivent une politique modérée. Manley démissionne pour des raisons de santé en 1992 et Percy Patterson lui succède à la tête du PNP. Le PNP est réélu en 1993 et en 1998.

Émigration massive

À la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, de nombreux Jamaïquains émigrent en Amérique centrale, à Cuba et en République dominicaine pour trouver du travail dans les plantations de bananes et de canne à sucre. Dans les années 1950 et 1960, le Royaume-Uni devient leur principale destination, jusqu'en 1962, date à laquelle il réduit ses quotas. Les principaux flux se concentrent dès lors vers les États-Unis et le Canada. Environ 20 000 Jamaïquains émigrent chaque année aux États-Unis et 200 000 autres s'y rendent en visite. New York, Miami, Chicago et Hartford comptent parmi les villes américaines qui abritent une importante population jamaïquaine. Les envois de fonds des communautés d'émigrés jamaïquains aux États-Unis, au Royaume-Uni, et au Canada contribuent de façon croissante et significative à l'économie de l'île.

La Jamaïque depuis 2000

Au tournant des années 2000, la Jamaïque est gouvernée par le Parti national populaire (PNP) de P. J. Patterson, au pouvoir depuis 1992. Réélu en 1993, 1997 et 2002, il conserve la majorité malgré un recul progressif du nombre de sièges détenus par son parti[259]. Son gouvernement met fin aux emprunts auprès du Fonds monétaire international, favorise les investissements étrangers, développe les infrastructures portuaires et contribue à l'approfondissement de la Communauté caribéenne (CARICOM) jusqu'à la création du marché unique caribéen en 2006[260].

Ces avancées s'accompagnent toutefois d'une croissance faible et d'une dégradation relative du développement humain. La Jamaïque sort difficilement d'une grave crise financière dont le sauvetage bancaire pèse lourdement sur les finances publiques, faisant du pays, en 2004, le quatrième plus endetté du monde[261]. La libéralisation des télécommunications favorise en revanche un essor rapide de la téléphonie mobile[262]. Malgré le recul des violences électorales, la criminalité demeure élevée et s'appuie sur le système des garrisons, où des chefs criminels exercent une influence politique et sociale importante[263]. La Jamaïque devient également un point majeur du trafic régional de cocaïne, phénomène associé à la circulation accrue des armes à feu et au retour de personnes expulsées des États-Unis, souvent condamnées pénalement[264].

Parallèlement, le monde rural connaît une crise profonde liée à la libéralisation commerciale des années 1990 et à la création de l'Organisation mondiale du commerce. Dans un contexte foncier très inégalitaire, les secteurs de la banane et du sucre sont fragilisés par la disparition progressive des préférences commerciales, tandis que les productions vivrières locales pâtissent de la concurrence des importations alimentaires bon marché et que la contribution de l'agriculture au PIB continue de diminuer[265].

Religion, culture et identité nationale

Mouvement rastafari

Né au début des années 1930, le rastafarisme constitue l'expression la plus visible d'une tradition de résistance spirituelle afro-jamaïcaine, qui court du myalisme des esclaves aux Native Baptists et dont la Guerre baptiste de 1831 avait révélé le potentiel insurrectionnel[266]. Il prolonge également le courant éthiopianiste et le panafricanisme de Marcus Garvey[267].

Prêchée à Kingston par Leonard Percival Howell (1898-1981)et quelques autres prédicateurs, la divinité de Sélassié heurte de front l'ordre colonial. En proclamant son allégeance à un souverain africain, le mouvement récuse de fait celle due à la Couronne britannique, ce qui lui vaut des poursuites pour sédition et blasphème[268]. L'ancien compagnon de route de Marcus Garvey, apôtre du « Retour » ou «  rapatriement en Afrique », fonde dans les collines de Saint Catherine en 1940 la première communauté rastafari. Le Pinnacle est démantelée par la police à plusieurs reprises avant sa dispersion définitive en 1954[269].

La répression s'intensifie après l'indépendance. Refoulés vers les bidonvilles de l'ouest de Kingston, les fidèles y subissent expulsions et rafles lors du « massacre de Coral Gardens » de 1963, qui conduit Alexander Bustamante à promettre d'éradiquer le « fléau de la ganja »[270]. Cette continuité de la coercition d'État, du colonisateur au gouvernement indépendant, prolonge la marginalisation des classes populaires noires[248].

Le mouvement rastafari qui est ainsi lancé s'inspire du couronnement de l'empereur Hailé Sellassié Ier en Éthioipie, présenté comme le Messie revenu sur terre pour sauver les Noirs. Ceux-ci doivent retourner en Afrique, la terre des ancêtres. Une visite officielle de l'empereur en Jamaïque en avril 1966 paraît une révélation, bien gérée par Mortimer Planno (1929-2006), un des cofondateurs du Rastafari Movement Association. Artistes, musiciens et poètes font chorus.

Musique populaire et identité nationale

Marquée par l'héritage de l'esclavage et une urbanisation rapide, la Jamaïque a fait de la musique populaire le principal vecteur d'expression, de résistance et d'affirmation identitaire de ses classes défavorisées. Dès l'époque coloniale, musique et danse offrent aux esclaves un espace d'autonomie et de résistance. Cette créativité s'enracine dans un héritage d'une grande richesse (chants de travail hérités de l'esclavage, cérémonies afro-jamaïcaines et syncrétismes religieux du myalisme au revivalisme), traditions qui ont nourri les formes musicales ultérieures[271]. Malgré sa petite taille et sa pauvreté, l'île a produit l'une des traditions musicales les plus influentes du monde, devenant depuis l'indépendance une source d'inspiration majeure pour l'industrie musicale internationale[272].

Ce rayonnement repose sur un écosystème original, le dancehall [273]. Faute d'équipements domestiques et de salles accessibles, la musique se diffuse à partir de la fin des années 1940 par des sound systems mobiles qui investissent les terrains vagues des quartiers populaires et que leurs promoteurs décrivent comme « un phénomène propre aux pauvres », accessible là où l'on ne pouvait s'offrir un orchestre[274]. À la fin des années 1950, leurs opérateurs tels Coxsone Dodd ou Duke Reid, cessent d'importer des disques américains et embauchent des musiciens locaux. Le passage des platines aux studios donne successivement naissance au ska, au rocksteady puis au reggae. L'arrivée des machines numériques démocratise radicalement la production et ouvre l'ère du genre dancehall[275].

Langue, créolité et identité nationale

Galerie 1930-1990

Galerie de responsables politiques depuis 2000

Notes et références

Annexes

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