Jean-Joseph Expilly
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Jean-Joseph Expilly, né le à Saint-Rémy-de-Provence, mort en 1793 en Italie[1], est un ecclésiastique français[2], auteur de plusieurs ouvrages historiques, géographiques et statistiques, notamment le "Dictionnaire des Gaules et de la France".
Les origines
Notre auteur prétend que sa famille se rattache à celle du célèbre Claude Expilly (+ en 1636), Président du Parlement du Dauphiné, et qu'elle est originaire de Champagne : « Le hameau d’Expilly [à Chaumuzy, Marne] a pris son nom de la famille d’Expilly, qui le fit bâtir dans ses terres, & la même qui vint s’établir en Dauphiné, pendant les guerres de religion, vers le milieu du seizième siècle (etc.) » [Dict. des Gaules..., article Chaumuzy, to II, p. 304-305]. Dans son Mémoire de 1780, il rappelle les services du Président, et les ancêtres de celui-ci, supposés venus d'Écosse en France en 1424[3].
En réalité, ses ancêtres, aubergistes à Saint-Rémy depuis la fin du XVIe siècle, ont d'abord porté les noms de Spelly, Spelit, Espellit, Espelit, Espilli, Espily, Expely, puis Expilly (pour les hommes)[4]. Sa famille, loin de venir d'Écosse, pourrait avoir des origines italiennes.
L'abbé Expilly est le fils aîné de Jean (né en 1697), qualifié en 1754 de « bourgeois, et fermier des fours et moulins banaux de cette ville » (de Saint Rémy), qui épouse à Noves le Anne Ricard(e). Il naît le suivant, baptisé le lendemain. Il naquit probablement dans l'auberge familiale, dite le Logis de la Graille, puis à l'enseigne du Corbeau, à la porte Notre-Dame, la première maison en sortant des remparts à droite, "tenant de bise au grand chemin" (de Cavaillon ?).
En 1741, son père, citoyen de la ville de Saint Rémy, « considérant le zèle de dévotion que Mr Jean-Joseph Expilly, son fils, clerc, a d'être d'église et parvenir aux ordres sacrés (...) lui donne à titre de patrimoine clérical (...) une pension annuelle et patrimonielle de 150 livres.»[5]. On retrouve cinq inscriptions en droit canon à l'Université d'Avignon, la première du 10 nov. 1741 et la dernière du 10 nov. 1742[6]. Il accède à la prêtrise à tout juste 23 ans, le [7]. C'est alors que sa vie de voyageur commença.
Une carrière mouvementée
Parlant et écrivant l'italien, il fut successivement secrétaire de l'ambassadeur du roi de Sicile, « pendant les trois dernières années de l'ambassade de Monsieur le Prince d'Ardore »[8] (sans doute Jacques-François-de-Paule Milano, ambassadeur du roi des Deux-Siciles en France, dont Expilly a écrit la généalogie), puis examinateur et auditeur général de l'évêché de Sagona en Corse (en 1768[9]). Il fut aussi chanoine trésorier du chapitre de Sainte-Marthe de Tarascon (une sinécure de famille, qui lui procure une pension).
Au cours de ses voyages en Europe, il recueille de nombreuses observations sur les pays qu'il visite, et en tire des ouvrages qui étaient encore estimés au XIXe siècle[10] pour leurs détails sur le climat, les mœurs, la population et la vie politique des différents pays. Bien qu'il soit peu disert sur ses déplacements et ses contacts, il avoue être familier de l'Espagne : « Notre bonne fortune nous a mis à même de la connaître assez particulièrement »[11] ; dans son Dictionnaire, il consacre un long article à la Suisse (tome VI, 34 colonnes, "parce que ce district faisait autrefois partie de la Gaule celtique"), et sa description très vivante des mines d'argent de "Salseberyt" en Suède[12], ou celles de Pologne, montre assez qu'il les a visitées lui-même.
Il a été membre de plusieurs sociétés savantes : l'académie royale espagnole (Madrid), les académies de Prusse (Berlin, 1764[13]), de Suède (Stockholm), du Danemark (Copenhague), et de la Société Économique de Berne. Il a aussi été membre associé des Académies de Nancy et de Dijon. Suivant César Moreau, il aurait été membre du Grand Orient en 1787[14].
Sa modération (ou le désir de ne contrarier aucun lecteur) l'amène à condamner très mollement Calvin : « Tout le monde fait cas (sauf les erreurs que condamne l'église romaine, et que nous condamnons aussi avec elle, puisque sa religion est la nôtre), du livre intitulé l'Institution chrétienne »[15] ; ce qui a pu être mal jugé par la hiérarchie catholique.
Population et statistiques
Expilly était passionné par les chiffres, mais son œuvre de statisticien reste encore mal connue et sous-estimée. Il rend souvent hommage au maréchal de Vauban comme un précurseur éclairé dont il veut suivre les traces. Il envisageait de publier un Traité de la Population, "qui accompagnera (le) dictionnaire, et formera un ou deux volumes également in-folio" (to 5, p 809b), dont il ne paraîtra que les tableaux statistiques concernant la population d'environ un quart du royaume à partir des relevés de naissances, mariages et décès (16.000 paroisses), et deux Mémoires au Roi (1778 et 1780) qui reflètent mal ses talents. A défaut, on peut en lire des éléments épars dans le Dictionnaire, notamment aux articles "Feux" (to 3), "France" (3-356), "Population" (to 5) et "Registres" (to 6).
L'abbé affirme hautement que, contrairement à l'opinion de nombreux géographes de l'époque, la population française était en nette augmentation depuis la fin du règne de Louis XIV (estimée par Vauban à 19.094.146 habitants en 1700 : 3-356). « La France est peuplée de plus de 20 millions d'âmes, et non pas de 14, de 16 ou 18 millions, comme l'ont prétendu quelques uns... Nous ne croyons pas trop hazarder en avançant qu'il contient au moins vingt-deux millions d'habitants » (3-123). Les chiffres les plus bas seraient issus d'une mauvaise estimation des feux, qui représentent chacun plus de quatre personnes ; en certaines provinces, ce ne sont pas des ménages mais des entités fiscales, plus larges donc moins nombreuses. L'auteur prétend que la France compte au minimum 22 millions d'habitants en 1767 (compris Paris et la Lorraine), mais s'il donne un tableau d'apparence très précise par classes d'âge (to 5-808) il ne le justifie pas ("Ce tableau n'a pas besoin d'explication", p 807b). Le but est d'estimer le nombre d'hommes valides. Ne disposant pas de statistiques générales, mais abusant des multiplicateurs, il se contente d'extrapoler à partir de ce qu'il sait (dénombrements du Sud de la France, en Languedoc, Dauphiné, Roussillon, Lyonnais, Auvergne, etc.), une méthode vivement critiquée par Esmonin et qui n'a pu que le desservir. S'il ne nomme pas ses détracteurs (Quesnay et Mirabeau), Expilly s'en prend soudain à un certain Messance, auteur de Recherches sur la population... (1766)[16], qui le concurrençait directement : Messance (secrétaire et probable prête-nom de l'intendant La Michodière ?) avait réuni des informations fort détaillées sur quelques grandes villes françaises, dont Lyon, Rouen, Paris (relevés de 1765), Toulon, Marseille, Aix, Clermont-Ferrand, Avignon, Le Havre, ainsi que Genève ; il osait critiquer ses estimations de la ville de Toulon, d'après les conséquences de la peste de 1720 (cf. to 6, p 56-64). Mais l'abbé l'apprécie par ailleurs (5-796 ; 6-482 ss.) car il va dans le même sens que lui. La seconde partie contient la comparaison de la valeur du blé à Lyon, à Paris et à Londres de 1674 à 1764 et la preuve que sa valeur a diminué pendant cette période.
Le Dictionnaire des Gaules et de la France
Son principal ouvrage reste le Dictionnaire... des Gaules et de la France, paru en six volumes in-folio (1762-1770), malheureusement inachevé. En s'appuyant sur le vaste recensement alphabétique de toutes les paroisses du Royaume effectué par Saugrain[17], repris dans le dictionnaire de Doisy (1753)[18] dont il reproduit les erreurs[19], il l'accompagne et le complète par la localisation de chaque lieu, par des articles de fond (souvent compilés) sur les Institutions, des relations descriptives ou historiques, des biographies, et des statistiques diverses, concernant notamment la population estimée à partir des registres baptistaires. Le Dictionnaire devait même être accompagné d'un Atlas d'un centaine de cartes des différentes provinces ou pays, par une souscription séparée, mais il n'a jamais paru[20]. Il est probable qu'Expilly s'est lui-même servi de cartes ou d'atlas existants (il cite plusieurs fois "les cartes de l'Académie"[21]) pour situer, parfois de façon approximative, la position de chaque lieu par rapport aux localités ou villes les plus proches, mais ses sources restent à identifier. Le premier volume est présenté au Roi le [22], et le sixième le . Le nombre des souscripteurs, dont la liste figure en tête de chaque volume, s'est élevé à 537, à commencer par le Roi, Mme de Pompadour, le contrôleur général Laverdy, plusieurs empereurs, rois et princes de l'Europe, des ambassadeurs, prélats, des villes et provinces, des hauts fonctionnaires (parmi lesquels 28 intendants sur 32), etc[23]. Il loue tout particulièrement l'accueil qui lui a été fait en Suède.
Un travail aussi vaste et touchant à de si nombreux sujets devait fatalement soulever quelques mécontentements ; il parait que l'article "Avignon" fut très mal reçu par l'administration royale. Mais la plus forte opposition vint du parti des « physiocrates », qui contestait fermement les chiffres d'Expilly. Il éprouva aussi les foudres de la censure : l'article Finances fut remplacé au pied levé par une nomenclature des paroisses du diocèse de Metz[24]. Il s'interrompit finalement après la lettre S (sans les Saints) ; sachant que le royaume comptait alors 40.000 paroisses[25], il manquait donc encore près de 9.000 localités, sans compter les suppléments et corrections[26], plus l'augmentation de la Corse en 1768 (l'auteur avait d'ailleurs préparé un manuscrit sur sa population). Ainsi, au rythme où avaient été traitées les 31.000 autres paroisses (à 5.000 par volume en moyenne), il aurait sans doute dû ajouter deux volumes pour être complet. Or, la souscription originale ne prévoyait que quatre volumes au prix de 60 livres ; chaque tome supplémentaire coûtait 15 livres aux souscripteurs, et 24 livres aux autres acquéreurs[27].
Critique de l'ouvrage : On peut reprocher à Expilly sa prolixité (il effectue de trop nombreuses digressions), son désordre, le manque de rigueur de ses démonstrations, parfois même sa partialité, ainsi que l'absence de sérieuses mises à jour : par exemple, les comptages de feux datent de Saugrain (vers 1700), alors même qu'il en possède de plus récents et de meilleurs, et il garde la vieille orthographe de son modèle (les I et J ne sont pas distingués, ni les U des V). L'ouvrage est « confus, disproportionné, et d'un maniement mal commode »[28]. Mais le fait que l'auteur travaille seul, et non au sein d'un groupe religieux, sa dépendance au bon vouloir et à la célérité de ses correspondants, et les multiples obstacles rencontrés expliquent en partie un résultat parfois brouillon.
L'analyse du début du tome IV (lettres Ma) pointe à lui seul tous les défauts du Dictionnaire : l'article "Marine" est réduit à un simple paragraphe : « Nous nous étions proposé d'ajouter à cet article, déjà employé conjointement avec celui des Forces de la France, divers détails qui l'eussent rendu encore plus intéressant ; mais les mémoires sur lesquels nous devions rédiger ces détails, nous étant venus trop tard, nous sommes obligés de renvoyer à une autre occasion d'en faire usage » ; on peut soupçonner, encore une fois, l'intervention de la censure. L'article "Marseille", assez décevant, est un chef d'œuvre de verbiage et d'hyperbole (une magnifique salle d'armes - sans contredit la plus belle de l'Europe, un magnifique hôtel-de-ville - que cependant il ne décrit pas) ; vu le grand éloge fait à l'Académie, on comprend que l'auteur de l'article en est sans doute un membre. Il réussit l'exploit, en 40 pages, de n'accorder qu'une seule ligne à « la maladie contagieuse de 1720 » (p 572b), la peste, qui a pourtant fait 50.000 morts dans la cité ! Il est vrai que l'histoire de la ville s'arrête opportunément en 1660, et que Mgr de Belzunce n'est pas compris parmi les hommes illustres de Marseille. L'article "Mariages de nos Rois", sur 9 pages, est tout entier consacré aux festivités du mariage de Louis XV, du au , sans doute extraits de la Gazette, avec un grand luxe de détails assez inutiles. En revanche, l'impartialité de l'auteur est clairement mise en cause dans l'article "Maulévrier" en Anjou, où il se borne à constater : « Il y a un grand et magnifique château bâti depuis environ cent ans » - sans même mentionner le nom des Colbert, alors qu'il décrit longuement l'histoire des Maulévrier de Normandie et de Bourgogne ; ou l'article "Maurepas" dans le Mantois : « Elle donne le nom à M. le comte de Maurepas », sans dire un mot du comté, ni de la famille du puissant ministre, les Phélyppeaux ; il n'en dira guère plus à l'article "Pontchartrain" (to VI, p 771). Manque d'information, prudence, discrétion, ou vengeance ? De telles lacunes (ou vexations ?) ont dû lui susciter de graves inimitiés. Mais quelle qu'en soit la raison, le Dictionnaire ne répond pas toujours aux attentes du public.
L'amour d'Expilly pour les statistiques est loin de se limiter à la population. Son Dictionnaire est un florilège de chiffres et de tableaux de toutes sortes, allant des lieux (états et dénombrements de paroisses) aux communautés religieuses, hôpitaux, état des personnes, offices, gouvernements, régiments, productions en tous genres, géographie, terroirs, commerce, foires, impositions (il publie de larges extraits de la Dixme royale de Vauban, pourtant interdite), monnaies, routes, cours d'eau (sondes de la Loire, 5-77), mines, antiquités et monuments, etc. Il publie également des actes royaux, arrêts et décrets, l'intégralité du bail des fermes de Pierre Carlier, 1726 (75 p), etc. Tout cela nécessiterait, à minima, un index complémentaire pour répertorier toutes les digressions, additions et corrections éparpillées dans l'ouvrage, ainsi que les nombreux tableaux statistiques qui ne se trouvent pas toujours placés au bon endroit.