Jean Malaurie

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Jean Malaurie, né le à Mayence (Allemagne)[1] et mort le à Dieppe[2], est un ethno-historien, géographe spécialisé en géomorphologie et écrivain français[3]. Il était directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales, et également le directeur et fondateur de la collection littéraire Terre Humaine, qu’il inaugure avec son récit Les Derniers Rois de Thulé, aux éditions Plon.

Jean Malaurie naît à Mayence le dans une famille catholique française universitaire (histoire), d’ascendance normande (ses grands parents maternels étaient de familles d'armateurs fécampois[4]) et écossaise. Son enfance est marquée par l’imaginaire et le légendaire des châteaux du Rhin. Préparant en 1943 le concours de l’École normale supérieure de la rue d'Ulm, au lycée Henri-IV (Paris), il est mobilisé en pour le Service du travail obligatoire (STO)[5] ; il raconte qu'il refuse de l'intégrer et qu'il entre dans la clandestinité jusqu’au mois d', période durant laquelle il serait recherché par la police du régime de Vichy[6].

Il fait ses études supérieures à l’Institut de géographie de l’université de Paris, et a pour maître Emmanuel de Martonne. En 1948, celui-ci le nomme géographe-physicien des Expéditions polaires françaises, dirigées par Paul-Émile Victor, sur la côte ouest et l’inlandsis du Groenland. Il accomplit deux missions (printemps-automne 1948 et printemps-automne 1949 à Station Centrale) dans ce cadre (île de Disko sud, Skansen).

Après deux missions géomorphologiques et géocryologiques pour le Centre national de la recherche scientifique (CNRS), en solitaire durant les hivers 1949 et 1950 dans le désert du Hoggar (Algérie, Sahara), il part en mission à Thulé au Groenland en [5]. Il dirige seul, pour le CNRS, la « première mission géographique et ethnographique française dans le nord du Groenland ». Il établit, sur quatre générations, la première généalogie d'un groupe de 302 Inuits, peuple le plus septentrional de la Terre, et met à jour une planification tendancielle afin d'éviter les risques de consanguinité (interdiction des unions jusqu’au cinquième degré).

Géomorphologue dans le Grand Nord du Groenland, il a levé la carte (topographie, géomorphologie des éboulis et de la nivation, glaces de mer) au 1:100 000e sur trois cents kilomètres de côte et sur trois kilomètres d’hinterland, de la Terre d’Inglefield et au nord du glacier Humboldt, au sud de la Terre de Washington (cap Jackson, 80° N). Il a découvert des fjords et des littoraux jusqu'alors inconnus, auxquels il a été autorisé à donner des noms français, comme le fjord de Paris, ou de ses compagnons inuits, tel celui du célèbre chaman Uutaaq. Il a réalisé des études géomorphologiques détaillées des éboulis et des écosystèmes géocryologiques en haute latitude, dont il précise les logiques de strates et de cycles ; ce sera l’objet de sa thèse : Thèmes de recherche géomorphologique dans le nord-ouest du Groenland, publiée au CNRS à Paris en 1968. Il est fait docteur d’État de géographie de la faculté des lettres de l'université de Paris (Institut de géographie) le .

L’Inuit Kutsikitsoq et lui sont les deux premiers hommes au monde à avoir atteint, le , le pôle nord géomagnétique, 78° 29′ N, 68° 54′ O, avec deux traîneaux à chiens. Le , il découvre à Thulé une base militaire américaine construite secrètement pour accueillir des bombardiers nucléaires et décide de prendre publiquement position contre l’implantation de cette base[5], au sujet de laquelle la population locale n’a pas été consultée.

Il publie ainsi, en 1955, Les Derniers rois de Thulé, livre fondateur de la collection Terre Humaine, aux éditions Plon, ouvrage qui sera suivi par des classiques, tels Tristes Tropiques de Claude Lévi-Strauss, Les Immémoriaux de Victor Segalen, Ishi. Testament du dernier Indien sauvage de l'Amérique du Nord de Theodora Kroeber, ou encore Affables sauvages de Francis Huxley (en), Soleil hopi de Don C. Talayesva, Pour l’Afrique, j’accuse de René Dumont et Carnets d’enquêtes d’Émile Zola. Terre Humaine a pour vocation de décentrer la vision des Occidentaux sur les autres peuples.

Élu en à la première chaire de géographie polaire de l’histoire de l’Université française, créée pour l’occasion à l’École pratique des hautes études (EPHE), il fonde en 1958 le Centre d’études arctiques et lance, en 1960, Inter-Nord, la grande revue arctique du CNRS.

En 1968-1969, il dirige la section française de la Commission gouvernementale franco-québécoise, au moment de la création du territoire autonome du Nouveau-Québec, appelé plus tard Nunavik. Les recommandations, publiées dans l’ouvrage Du Nouveau-Québec au Nunavik, 1964-2004, une fragile autonomie[7] et dans le cahier spécial « Nunavik/Ungava » de la revue Inter-Nord no 20[8], visaient à assurer l’autonomie immédiate de ce territoire et à insuffler une réforme pédagogique profonde de l’enseignement. Elles ont contribué à l’élaboration du statut des territoires arctiques canadiens, inspiré principalement par Charlie Watt, sénateur inuit à Ottawa.

Jean Malaurie à côté du bateau hydrographique soviétique, au large d'Ouélen, durant son expédition en Tchoukotka, août 1990.

En 1990, Malaurie dirige la première expédition soviéto-française en Tchoukotka sibérienne, à la suite de la requête du gouvernement soviétique et de l’académicien Dimitri Likhatchev, conseiller scientifique de Mikhaïl Gorbatchev. Il étudie en l'Allée des baleines, monument du nord-est sibérien d'esprit chamanique, ignoré jusqu'à son identification, en 1977, par l’archéologue soviétique Sergueï Arutiunov.

En 1992, il fonde l’Académie polaire d’État à Saint-Pétersbourg, école des cadres sibériens d’environ mille élèves internes, cinq facultés, quarante-cinq ethnies ; la langue française y est la première langue étrangère, obligatoire. Il en est le président d’honneur.

Au cours de trente et une missions, du Groenland à la Sibérie, il a enseigné une méthode — l’anthropogéographie de la pierre à l’homme — rappelant que les peuples arctiques ne peuvent être compris dans leur histoire, leurs rituels, leur sociologie, que dans le cadre d’une réflexion sur les relations dialectiques avec l'environnement physique, la faune et la flore[9],[10]. Ces observations sont liées au concept de Gaïa, selon les conclusions de J. E. Lovelock, partagées par Jean Malaurie : la Terre serait « un système physiologique dynamique qui inclut la biosphère et maintient notre planète depuis plus de trois milliards d'années, en harmonie avec la vie »[11].

Jean Malaurie est un défenseur des droits des minorités arctiques, menacées par la mise en valeur industrielle et pétrolière du Grand Nord. La mondialisation, suivie de l'unification des cultures, est à ses yeux un malheur : « Je ne cesserai de plaider contre la mondialisation. Le pluralisme culturel est la condition du progrès de l'humanité[12]. » En 2007, il est nommé ambassadeur de bonne volonté pour les régions arctiques (domaines des sciences et de la culture) à l’UNESCO[5], où il a été invité à présider le premier congrès international pour l’Arctique : Climate Change and Arctic Sustainable Development : Scientific, Social, Cultural and Educational Challenges, qui s’est tenu à Monaco, du 3 au . À son initiative et en collaboration avec l’UNESCO, un congrès international axé sur les peuples circumpolaires a eu lieu en partie au Groenland en 2011.

À partir de 2007, il est le président d'honneur de l'Uummannaq Polar Institute, institution ayant pour vocation la conservation de la culture groenlandaise locale et la promotion de programmes éducatifs pour les jeunes Inuits. En 2010, il fonde, également à Uummannaq (Groenland), le Pôle Inuit – Institut Jean Malaurie.

Écrivain, il a notamment publié Les Derniers Rois de Thulé (1955), traduit en vingt-trois langues, l’ouvrage le plus diffusé sur le peuple inuit. Ce livre a fait l’objet d’un film et d'une bande dessinée. Outre une dizaine de livres, il a publié plus de cinq cents articles scientifiques qui ont été rassemblés avec des inédits en six volumes à paraître aux Éditions du CNRS ainsi qu'aux Éditions Armand Colin.[réf. nécessaire]

Il finit sa vie à Dieppe, en Normandie. En 2021, il publie ses mémoires, De la pierre à l'âme.

Jean Malaurie meurt le à Dieppe, à l'âge de 101 ans[13]. Ses cendres ont été placées sous un cairn de l'île de Thulé à Siorapaluk, au Groenland[14].

Critiques

Plusieurs spécialistes des Inuits ont relevé dans les productions de Jean Malaurie des erreurs, approximations et formulations qui peuvent être considérés comme des manquements à l'éthique de la recherche.

En 1981, une tribune critique est publiée dans Le Monde par quatre spécialistes des populations arctiques[15]. Les scientifiques y dénoncent plusieurs « illusions » entretenues auprès du public par Jean Malaurie dans sa série télévisée sur les Inuit, « lourdes de conséquences pour la portée et la vérité de son message »[5] : illusion qu'il parle couramment la langue groenlandaise ; illusion qu'il est le seul auteur des films, alors qu'une part non négligeable est empruntée à des films professionnels dont les auteurs ne sont pour la plupart pas mentionnés ; illusion que Jean Malaurie connaît personnellement toutes les régions dont il parle ; illusion qu'il est un ethnologue, un spécialiste des Inuit depuis trente ans ; illusion du label d'expertise et de vérité scientifique qui lui est reconnu[5].

La même année, un article de l'anthropologue Bernard Saladin d'Anglure développe cette critique dans une revue universitaire consacrée aux mondes inuit, et dénonce le caractère insuffisamment scientifique des productions de Jean Malaurie[16].

Titres et distinctions

Titres

  • Fondateur et directeur de la collection Terre Humaine, aux Éditions Plon, Paris (depuis ). Cette collection, qui a initié un important courant d’idées, est appelée la « Pléiade d’une nouvelle ethnologie ». Dans l’année qui suit sera publié le centième auteur.
  • Élu à la première chaire de Géographie polaire de l’enseignement supérieur français, qui a été fondée à l’EHESS, à Paris, par le professeur Fernand Braudel (1957→). Séminaires dispensés de 1957 à 2004 (cent thèses et mémoires soutenus).
  • Créateur du Centre d’études arctiques (EHESS, CNRS), (1958 →)
  • Créateur et Directeur de la Fondation française d’études nordiques à Rouen le (1964-1975).
  • Directeur de recherche titulaire au CNRS (depuis 1979).
  • Directeur de la base CNRS du Spitzberg de 1979 à 1990 qu'il a fait rénover, avec un programme de géomorphologie intégrée pour dix doctorants.
  • Création du Festival du Film arctique en 1983[17] (1983, Dieppe ; 1986, Rovaniemi ; 1989, Fermo).
  • Directeur-fondateur du Fonds polaire Jean Malaurie à la bibliothèque centrale du Muséum national d'histoire naturelle à Paris (1992 →).
  • Directeur-fondateur de la Revue arctique internationale Inter-Nord[18], (CNRS - EHESS), 21 volumes (1960 →).
  • Premier homme au monde à avoir atteint le Pôle géomagnétique Nord 78° 29′ N, 68° 54′ O en traîneau à chiens ().
  • Président d’honneur de l’Académie polaire d’État à Saint-Pétersbourg, dont il est l’un des fondateurs (1992).
  • Président d’honneur du Congrès ouvrant en France la quatrième Année polaire internationale et célébrant le Cinquantenaire du Centre d’études arctiques : « Problèmes arctiques : environnement, sociétés et patrimoine », tenu du 8 au au Muséum national d'histoire naturelle (Paris).
  • Ambassadeur de bonne volonté pour les régions arctiques à l’UNESCO dans les domaines sciences et culture (2007).
  • Président d’honneur de l’Uummannaq Polar Institute (Groenland, 2009).
  • Président-fondateur du Pôle Inuit – Institut Jean Malaurie. Cet institut, créé sous l’égide du Centre d’études arctiques, en partenariat avec l’Institut polaire d’Uummannaq (Groenland), se veut un institut pédagogique pour cadres supérieurs.

Distinctions scientifiques

Décorations

Autres distinctions

Jean Malaurie reçoit la médaille d’honneur de la ville de Strasbourg.
  • Sage des peuples du Nord, élu par la faculté des peuples du Nord, université d'État Herzen, Leningrad (1992).
  • Citoyen d’honneur de la ville de Fermo (Italie), qui comporte l'Istituto geografico polare et le Museo polare italien (1998).
  • Médaille de la république orientale d'Uruguay ()
  • Félicitations du Sénat du Canada, pour son œuvre scientifique, à la requête du sénateur inuit, M. Charlie Watt, en présence de Jean Malaurie (Ottawa, ).
  • Docteur honoris causa de l'École des hautes études commerciales de Paris ()[22]
  • Médaille d'or de Saint-Pétersbourg, à l'occasion du tricentenaire de la ville, remise à Paris par l'ambassadeur de Russie, M. Alexandre Alexeevitch Avdeev (2003).
  • Médaille d'honneur de la ville de Strasbourg (2013).

Hommages

À Uummannaq, sur la côte nord-ouest du Groenland, un musée Jean-Malaurie a été créé dans une maison de tourbe reconstituant sa base d'hivernage, à Siorapaluk, en 1950-1951. À Longueville-sur-Scie, village cauchois proche de Dieppe, le collège Jean-Rostand a été renommé Jean-Malaurie en 2010.

Œuvre

Notes et références

Annexes

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