Kalila et Dimna

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Kalila et Dimna
Kalîla (à droite) et Dimna (à gauche) - manuscrit arabe de Kalîla wa Dimna copié en Syrie en 1220 (Kalila et Dimna, 1200-1220 (BNF, Arabe 3465)).
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Kalila et Dimna (en arabe : كَلِيلَة ودِمْنَة, Kali la wa Damna) est un livre qui comprend plusieurs contes, organisés selon le principe des fables enchâssées. Il a été traduit par Abdullah ibn al-Muqaffa en arabe à l'époque abbasside, plus précisément au IIe siècle de l'Hégire correspondant au VIIIe siècle de l'ère chrétienne, et rédigé dans un style littéraire fondé sur le livre original. De nombreux chercheurs sont convenus que le livre est d'origine indienne : les cinq chapitres (en sanskrit : Pañchatantra, « cinq livres »[1]) ont été écrits en sanskrit au IVe siècle après J.C., puis traduits en langue pahlavi au début du VIe siècle après J.C. par ordre de Khosro Ier[2].

L'introduction du livre mentionne que le brahmane indien Vichnou-Sarma (Biparti) a écrit pour le roi de l'Inde, Dibašlim (ar) (ou Dabchelim), et que l'auteur a utilisé des animaux et des oiseaux comme personnages principaux, et qu'ils symbolisent principalement des figures humaines. Les histoires incluent plusieurs sujets, notamment la relation entre le dirigeant et le gouverné, l'amitié et l'inimitié, en plus d'un certain nombre de sagesses et de morales.

Lorsque Khosro Ier apprit l'existence du livre et de son contenu, il ordonna au savant Borzouyeh d'aller en Inde et de copier ce qui était mentionné dans ce livre pour le traduire en persan pahlavi[3].

Le livre se compose de quinze chapitres principaux qui comprennent de nombreuses histoires dont les héros sont des animaux[4]. Parmi les personnages animaliers les plus importants inclus dans le livre figurent le lion qui joue le rôle du roi, et son serviteur le taureau, qui s'appelle Shatrabah (ou Shanzaba dans certaines versions), en plus de deux chacals, Kalila et Dimna.

Il comprend également quatre autres chapitres dans les premières pages du livre, qui sont :

  • introduction,
  • mission de Borzouyeh en Inde,
  • présentation du livre (traduit par Abdullah ibn al-Muqaffa)
  • sur Borzouyeh (traduit par Bozorgmehr ibn al-Bukhtan).

La version arabe du livre a joué un rôle majeur dans sa diffusion et sa transmission au reste du monde[5], soit par le texte arabe directement, soit par des langues intermédiaires tirées du texte arabe. Les anciens critiques arabes classent Kalila et Dimna au premier rang des livres arabes et en font l'un des quatre meilleurs livres avec Al-Kamil d'Al-Moubarred, Al-Bayan wa al-tabyin d'Al-Jahiz et Al-'Umda d'Ibn Rachik[6].

L'origine du livre

Le roi Dabashlim en discussion avec le sage Bidpay.
Le roi indien Dabashlim en discussion avec le sage Bidpay. Kalila et Dimna, 1385-95, Baghdad (BNF, MS persan 376).

Plusieurs avis différent sur l'origine du livre, mais de nombreux chercheurs sont d'accord qu'il remonte à des origines indiennes et qu'il a été écrit en sanskrit au IVe siècle après J.C.

Il traite également dans son introduction de l'histoire de Pilpay, le philosophe, et de son roi indien, Dibašlim.

Il rappelle qu'Alexandre le Grand a envahi les pays de l'Orient, et notamment les pays indiens dont il vainquit le roi. Puis, il décida de nommer un de ses partisans à la tête de l'Inde, afin de continuer son invasion d'autres pays. Mais le peuple indien n'approuva pas ce dirigeant étranger qu'il déposa et remplaça en choisissant comme roi Dibashlim.

Il fut d'abord un roi juste et miséricordieux. Puis, il devint rapidement un tyran, ce qui poussa le sage Pilpay à aller vers lui et à le conseiller. Le roi Dibašlim écouta ses paroles puis se mit en colère et ordonna le meurtre de Pilpay et sa crucifixion. Il renonça à le faire et l'emprisonna.

Plus tard, le roi Dibašlim a libéré Pilpay de prison et lui a demandé de lui répéter ses paroles. Pilpay l'a fait, et Dibašlim écoutait, s'est ému et lui a promis qu'il agirait selon ses paroles. Ce sujet est le début du développement du livre, où Pilpay a demandé au roi Dibashlim d'écrire le livre et de le conserver[7].

Cependant, il y a ceux qui en doutent et croient que l'origine du livre est arabe, puisque la version arabe est la seule copie ancienne du livre en raison de la perte des copies indienne et persane. Ils croient que l'histoire de l'introduction du livre et de sa transition de l'Inde à la Perse et les histoires qui sont racontées par les langues des animaux ne sont inspirées que par l'imagination de l'écrivain Abdullah bin al-Muqaffa lui-même. Ibn Khallikân a dit dans son livre Tombeaux de célébrités et récits des fils de leur temps : « Ibn al-Muqaffa est celui qui a écrit le livre Kalila wa Dimna, et il a été dit qu'il ne l'a pas écrit, mais qu'il l'a seulement traduit du persan[8]. » L'origine indienne du texte ne fait plus de doute depuis que l'original des Fables de Vichnou-Sarma a été découvert. Cependant, la version arabe présente des différences qui font d'elle davantage qu'une simple copie[9]. Les histoires sont assez indépendantes les unes des autres, et liées entre elles seulement par le récit-cadre, si bien que l'hypothèse que certaines aient été ajoutées alors qu'elles ne figuraient pas dans l'original indien, est probable[10]. Sur les quinze fables que compte le recueil, cinq ont sans doute été ajoutées dans la version persane. Il s'agit des histoires de Iladh, Baladh et Irakht ; L'ermite et son hôte ; Le voyageur et l'orfèvre ; Le fils du roi et ses compagnons[11] et du récit du Procès de Dimna[5].

Traduction

La version persane

Le roi corbeau et ses conseillers
Le roi corbeau et ses conseillers

Les premières traductions du livre le furent en pahlavi persan au VIe siècle, sous la dynastie sassanide, lorsque Khosro I Anushirwan a demandé à son ministre, Bozorgmehr, de rechercher pour lui un homme sage qui serait compétent en persan et en hindi. Le roi lui a fourni l'argent dont il avait besoin. Alors Borzouyeh fut envoyé en Inde, et là il s'est mêlé à la cour du roi, composée d'érudits et de philosophes, et a commencé à leur dire qu'il était venu dans leur pays pour chercher la connaissance et la littérature, et qu'il avait besoin d'eux pour y parvenir, et il était capable d'obtenir ce pour quoi il était venu avec ses bonnes manières, sa sagesse et sa ruse. Après avoir terminé la copie de ce livre et d'autres, Anushirwan en a été informé, et lui a demandé de revenir. Lorsque le roi vit la fatigue et la faiblesse qui l'affligeaient, il lui ordonna de demander ce qu'il voulait, alors sa demande fut qu'Anushirwan compose un chapitre décrivant son protagoniste et son expérience, et d'en faire les premiers chapitres du livre, en particulier avant « Le Lion et le bœuf »[7]. En récompense de ses efforts, Borzouyeh se voit donc accorder le privilège d'insérer son autobiographie au début du livre, sous l'autorité du roi Khosro[12].

Il a obtenu ce qu'il voulait. Le livre du Shahnameh mentionne que Borzouyeh aimait la science et la sagesse, et il lut un jour dans l'un des livres que les Indiens avaient une plante, la sanjivani, capable de rendre la vie aux morts[13],[14]. Comme Borzouyeh était proche de Khosro, ce dernier demanda à Borzouyeh d'aller en Inde pour obtenir cette plante. Quand il l'atteignit, il fit face à de nombreuses difficultés jusqu'à ce qu'il devienne clair pour lui que la plante visée n'était rien d'autre qu'un symbole d'un livre possédé par le roi de l'Inde, que personne n'était autorisé à copier, sauf qu'en raison de son bon caractère et de sa sagesse, il a pu voir cette copie[15]. On pense également que Borzouyeh a ajouté d'autres contes indiens à Kalila et Dimna du livre du Mahabharata, en plus de l'introduction qui comprend sa biographie et son voyage en Inde.

Sont également traduites de la version persane à la fois la version syriaque en 570 après J.C. et la version arabe en 750 après J.C.[16].

La version arabe

Manuscrit persan du XVe siècle, conservé à Istanbul
Manuscrit persan du XVe siècle, conservé à Istanbul

La traduction du livre en arabe est réalisée au VIIIe siècle par Abdullah ibn al-Muqaffa d'après la version persane[17], car le livre a eu un impact profond sur lui-même, et parce que la politique et la vie sociale au temps du sage indien Bidba et du roi Dibashlim étaient similaires à ce qu'elles sont avec le calife Al-Mansur, qui est connu pour sa force et sa sévérité envers ceux qui ne sont pas d'accord avec lui. Sa traduction se distingue par la spécificité du contexte temporel et spatial. Il ajoute quelques histoires de son cru, en modifie d'autres et y ajoute son style[18]. Il crée également un chapitre, intitulé « Le procès de Dimna », et ajoute quatre chapitres qui ne figuraient pas dans la version persane[2]. En ce sens, le travail d'Ibn al-Muqaffa peut être tenu pour une adaptation, et non simplement une traduction[19].

L'œuvre d'Ibn al-Muqaffa est considérée comme l'une des meilleures œuvres en prose de la littérature arabe et, selon certains, il s'agit du premier chef-d'œuvre de la littérature arabe en prose[20],[21]. La version arabe est la seule qui ait survécu, contrairement aux versions indienne et persane, qui ont été perdues, et qui s'est répandue dans la littérature mondiale[20],[22].

Doutes sur la crédibilité de la traduction

Pendant qu'il était en Inde, Al-Biruni a cherché à trouver l'exemplaire original du livre afin de le traduire, car il croyait que la version d'Ibn al-Muqaffa était d'une authenticité douteuse. Al-Muqaffa est accusé d'être manichéen. Ayant constaté que le chapitre sur Borzouyeh ne figure pas dans la version indienne, al-Biruni soupçonne al-Muqaffa de l'avoir ajouté dans le dessein d'instiller le doute dans l'esprit des lecteurs et de les incliner au manichéisme. En effet, le personnage de Borzouyeh trahirait une relation au manichéisme. Mais la critique d'al-Biruni ne repose sur aucune preuve[23]. Les origines indiennes du texte peuvent expliquer l'accusation de tendance au magisme qui a valu à al-Muqaffa une réputation d'hérésie[23].

La version arabe n'est pas fortement imprégnée par l'islam. L'auteur s'est contenté d'effacer les références les plus explicites à la religion indienne[24]. Mais il a laissé subsister les personnages de moines, étrangers à la vision du monde islamique[25]. Tout au plus a-t-il rendu certains aspects plus compatibles avec la morale musulmane : ainsi, il ajoute l'épisode du Procès de Dimna pour moraliser la fable[26]. Mais dans l'ensemble, le cadre religieux est celui d'un monothéisme indéterminé[27],[28].

Traductions de la version arabe

Portrait du roi Ghaznévide Bahram Shah, parrain de la traduction en Persan, figurant dans le Kalila et Dimna (Topkaki H.363), datant de 1265-1280, la plus ancienne copie connue en langue persane.
Manuscrit de 1346-1347, le plus ancien connu (Centre Roi Fayçal de recherche et d'études islamiques, Riyad)
Manuscrit de 1346-1347 (Centre Roi Fayçal de recherche et d'études islamiques, Riyad).

Dans presque toutes les langues, les éditions reposent sur la version arabe du livre de Kalila et Dimna, soit directement à partir du texte arabe, soit par des traductions intermédiaires tirées du texte arabe.

Le livre est traduit en syriaque pour la deuxième fois au Xe ou XIe siècle, et en grec par Syméon Seth en l'an 1080[5], à Byzance, sous le titre Stephanites et Ichnelates[29].

Il est retraduit en persan moderne par le poète Roudaki, puis en prose par Abu al-Ma'ali Nasrallah (en) en l'an 1121[30].

En 1252, il est traduit en espagnol (Calila y Dimna), à la demande du roi de Castille et León Alphonse X le Sage[5]. Le manuscrit d'une traduction inachevée de l'espagnol en latin, sur parchemin, de 1313, est conservé à la Bibliothèque nationale de France[31]. Cette œuvre de Raymond de Béziers était destinée à l'instruction des enfants de Philippe le Bel[32].

Le livre est également traduit de l'arabe en hébreu par le rabbin Joël au XIIe siècle[33], puis la version hébraïque est traduite en latin par Jean de Capoue, en 1263, sous le titre Directorium Humanæ Vitæ[34], imprimée en 1480, qui devient par la suite une source pour la plupart des versions européennes.

Elle devient, en espagnol, Exemplario contra los engaños y peligros del mundo, traduite en italien par Agnolo Firenzuola en 1541[35]. La version allemande du livre, Das Buch der Weisheit, est imprimée en 1483[36], faisant du livre l'un des premiers livres à être imprimés par la presse de Gutenberg après la Bible[13].

La version latine est également traduite en italien par Anton Francesco Doni en 1552, et cette copie devient la base de la première traduction en anglais. En 1570, Thomas North l'a traduite de l'italien en anglais élisabéthain sous le titre The Fables of Bidba. Cette traduction est réimprimée par Joseph Jacobs en 1888[37].

En 1644, certains des contes du livre apparaissent en français dans un livre intitulé Livre des lumières, ou la Conduite des roys, mais cette traduction française reste inconnue jusqu'à l'avènement d'Antoine Galland, qui traduit le livre Kalila et Dimna en 1788 sous le titre de Contes et Fables Indiennes transmis de Bidba et Loqman, traduites du livre d'Ali Tchelebi ben Saleh, auteur turc[38].

On dit aussi qu'il existe une autre traduction française parue avant cela et publiée en 1709, dont une traduction anglaise est tirée sous le titre Instructive and Entertaining Fables of Pilpay, an ancient Indian Philosopher en 1775.

En 1679, Jean de La Fontaine fonde sa traduction des Fables de Bidpaï sur une copie intitulée Le sage indien Bilbay (al-Hakim al-'indi Bilbay)[13],[39] et sur Livre des lumières, ou la Conduite des roys publié par Gilbert Gaulmin en 1644[39]. Une vingtaine des récits du fabuliste français sont inspirés de Kalila[40], notamment « La Tortue et les deux Canards », « Le chat et le rat » et « La Souris métamorphosée en Fille »[41],[39].

La version sur laquelle se sont appuyés les traducteurs français comme Antoine Galland provient de la traduction turque d'Ali Tchelebi, l'un des professeurs du Collège d'Edirne sous le règne du sultan Soliman Ier le Magnifique, qui porte le titre du Livre des Rois (Humayun Nameh)[16],[42].

Antoine-Isaac Silvestre de Sacy publie une édition du texte arabe, précédée d'une introduction en français, en 1816, intitulée Calila et Dimna ou fables de Bidpaï. Wyndham Knatchbull les a traduites de l'arabe en anglais sous le titre Kalila and Dimna or The fables of Bidpai, trois ans plus tard[43].

En français, la traduction d'André Miquel, publiée en 1957, Le livre de Kalila et Dimna ou Les fables de Bidpaï, est considérée comme un ouvrage de référence, parce qu'il est traduit directement de la version arabe la plus ancienne[44].

Contenu du livre

Références

Voir aussi

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