L'Étranger
roman d’Albert Camus
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L'Étranger est le premier roman publié d'Albert Camus, paru en 1942. Après les premières esquisses de 1938, le roman prend vraiment forme dans les premiers mois de 1940 et est travaillé par Camus jusqu’en 1941. Il prend place dans la tétralogie que Camus nomme « cycle de l'absurde » qui décrit les fondements de la philosophie camusienne : l'absurde. Cette tétralogie comprend également l'essai Le Mythe de Sisyphe ainsi que les pièces de théâtre Caligula et Le Malentendu.
| L'Étranger | |
| Auteur | Albert Camus |
|---|---|
| Pays | (Algérie française) |
| Genre | Roman |
| Éditeur | Éditions Gallimard |
| Collection | Blanche |
| Date de parution | |
| Illustrateur | Nenniz |
| Nombre de pages | 159 |
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Le roman a été traduit en soixante-huit langues ; c'est le troisième roman francophone le plus lu dans le monde, après Le Petit Prince de Saint-Exupéry et Vingt Mille Lieues sous les mers de Jules Verne. Une adaptation cinématographique en a été réalisée par Luchino Visconti en 1967 et une autre par François Ozon en 2025.
Incipit
L'incipit de L'Étranger est considéré comme l'un des plus célèbres passages de la littérature française. Les premières phrases du roman sont les suivantes :
« Aujourd'hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J'ai reçu un télégramme de l'asile : “Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués.” Cela ne veut rien dire. C'était peut-être hier. »
D'emblée, ce narrateur paraît détaché au lecteur, en montrant un certain agacement qui correspond mal à la gravité du moment. Cette impression est de nouveau, par la suite, celle qu'il produira devant la cour d'assises devant laquelle il comparaît, annonçant déjà l'épilogue tragique.
Résumé
Le roman met en scène un personnage-narrateur nommé Meursault, vivant à Alger en Algérie française. Le roman est composé de deux parties.
Au début de la première partie, Meursault reçoit un télégramme annonçant que sa mère, qu'il a placée à l’hospice de Marengo, vient de mourir. Il se rend en autocar à l’asile de vieillards, situé près d’Alger. Veillant la morte toute la nuit, il assiste le lendemain à la mise en bière et aux funérailles, sans avoir l'attitude attendue d’un fils endeuillé ; le protagoniste ne pleure pas, il ne veut pas simuler un chagrin qu'il ne ressent pas.
Le lendemain de l'enterrement, Meursault part nager à l'établissement de bains du port et y rencontre Marie, une dactylo qui a travaillé dans la même entreprise que lui. Le soir, ils sortent voir un film comique de Fernandel (Le Schpountz) au cinéma et passent le restant de la nuit ensemble. Le lendemain matin, son voisin, Raymond Sintès, proxénète notoire, prétendant voulant faire de Meursault un ami, lui demande de l'aider à écrire une lettre pour se venger de sa maîtresse, que Meursault devine mauresque (tel que cité dans le roman, sans plus de précision). Raymond entretient cette maîtresse et la suspecte également d'être infidèle, de plus il s'est montré violent physiquement avec elle et craint des représailles du frère de celle-ci. La semaine suivante, Raymond frappe et injurie cette maîtresse dans son appartement. La police intervient à son domicile et le convoque au commissariat. Celui-ci veut utiliser Meursault comme témoin de moralité. En sortant, il invite Marie et lui à déjeuner le dimanche suivant à un cabanon au bord de la mer, qui appartient à l'un de ses amis, Masson. Lors de la journée, Marie demande à Meursault s'il veut se marier avec elle. Il répond que ça n'a pas d'importance et qu'il accepte volontiers la proposition.
Convoqué au commissariat, Meursault témoigne que la maîtresse de Raymond lui a « manqué » (de respect). Raymond en est quitte pour un avertissement et la police ne contrôle pas l'affirmation de Meursault.
Un dimanche midi, après un repas bien arrosé, Meursault, Raymond et Masson se promènent à la plage et croisent deux « Arabes » (tel qu'écrit dans le roman, sans plus de précision), dont l'un est le frère de la maîtresse de Raymond. Une bagarre éclate alors, au cours de laquelle Raymond est blessé au visage d'un coup de couteau. Après s'être fait soigner, Raymond retourne à la plage avec Meursault et rencontre à nouveau les deux hommes. Meursault, apprenant que Raymond est armé, lui demande de lui confier son revolver pour éviter tout drame.
Plus tard, Meursault, seul à la plage, accablé de chaleur et de soleil, rencontre à nouveau l’un des hommes qui est allongé au sol. Sans raison Meursault s'approche de lui, l'Arabe sort alors un couteau. Avec le revolver que Raymond lui a confié Meursault le tue d'une balle. Puis, sans raison, il tire quatre autres coups dans le corps inerte.
Dans la seconde partie du roman, Meursault est arrêté et questionné. Ses propos sincères et naïfs mettent son avocat mal à l'aise. Il ne manifeste aucun regret, seulement de l'ennui. Lors du procès, le juge l'interroge davantage sur son comportement lors de l'enterrement de sa mère que sur son meurtre. Meursault se sent exclu de son procès. Il dit avoir commis son acte à cause du soleil, ce qui déclenche l'hilarité de l'audience. Le soleil provoque, toujours selon Meursault, une distorsion de la vision semblable à une hallucination. Il est condamné à la guillotine.
L’aumônier visite malgré tout Meursault pour qu'il se confie à Dieu dans ses derniers instants, celui-ci refuse. Quand l'aumônier lui dit qu'il priera pour lui, cela déclenche chez lui une réaction de colère.
À la suite de cette altercation avec l’aumônier, Meursault prend conscience de « la tendre indifférence du monde » et accepte l’absence de sens prédéfini de la condition humaine. Il déclare alors se sentir heureux et prêt à affronter sa mort, trouvant la paix dans la sérénité de la nuit et souhaitant même que, le jour de son exécution, de grandes foules haineuses soient présentes.
Personnages
- Meursault : personnage principal, de prénom inconnu et d'une trentaine d'années. Il tue un "Arabe" sur la plage.
- Emmanuel : collègue de travail de Meursault.
- L'Arabe principal : tué par Meursault d'un coup de feu et ensuite criblé de quatre autres coups. Frère de la maîtresse de Raymond. Camus ne précise pas son nom.
- Céleste : ami de Meursault et gérant d'un restaurant fréquenté régulièrement par ce dernier.
- Le concierge : concierge de l'asile où demeurait la mère de Meursault.
- Le directeur : il dirige l'asile où Meursault avait placé sa mère.
- Le patron : il emploie Meursault dans son entreprise. Meursault pense qu'il est réticent à lui accorder deux jours de congé pour lui permettre d'assister à l'enterrement de sa mère.
- Thomas Pérez : un compagnon d'asile de la mère de Meursault, devenu son soupirant.
- Marie Cardona : petite amie de Meursault, elle joue un rôle important dans le parcours de Meursault, dont elle éclaire l'indolence et l'absence d'émotivité.
- Salamano : vieillard habitant sur le même palier que Meursault, il bat son chien mais il est pris de panique lorsque celui-ci vient à disparaître, puis complètement désespéré.
- Raymond Sintès : voisin de Meursault, ils deviennent amis au début de l'histoire (chapitre 3). Meursault trouve que ce qu'il a à dire est intéressant. Raymond est l'élément névralgique dans le cours des évènements. Il a battu sa maitresse en la soupçonnant de tromperie, et veut l'humilier afin de la punir.
- Masson : ami de Raymond, il prend part indirectement aux évènements survenus sur la plage.
- Un groupe d'Arabes : composé autour du frère de la maîtresse de Raymond, celui que Meursault tue.
- Le juge d'instruction : fervent croyant, il interroge Meursault à plusieurs reprises sur le meurtre comme sur son âme.
- L'avocat : il cherche à faire de belles phrases sans défendre Meursault en particulier.
- Le procureur : il accable Meursault à travers son réquisitoire et réussit à le faire condamner à mort.
- L'aumônier : il cherche à convertir Meursault avant qu'il soit guillotiné, n'y réussit pas, puis déclenche toute la colère de Meursault en lui disant qu'il va prier pour lui.
Analyse

Dimension philosophique du roman
L'Étranger, notamment dans la seconde partie, rappelle les procès staliniens (vers 1932, tandis que L'Étranger paraît en 1942). La loi du de Staline raccourcit les délais de condamnation comme dans le livre, où le procès est très rapide.
Le genre rappelle aussi le théâtre de l'absurde (Alfred Jarry). C'est un genre traitant fréquemment de l’absurdité de l’Homme et de la vie en général, celle-ci menant toujours à une fin tragique.
Pour Jean-Paul Sartre, le roman d'Albert Camus vise à donner le « sentiment de l'absurde », selon les termes qu'il emploie dans son article « Explication de L'Étranger », paru la veille de la sortie du roman de Camus et daté de 1943 (puis repris dans les Situations de 1947).
Albert Camus lui-même confirme en partie cette interprétation, mais souligne bien que L'Étranger n'est pas tant selon lui une démonstration de l'absurdité du monde, que de la confrontation entre le caractère non sensé du monde et le désir de compréhension de l'homme : « Ce qui est absurde, c'est la confrontation de cet irrationnel et de ce désir éperdu de clarté dont l'appel résonne au plus profond de l'homme », écrit-il dans Le Mythe de Sisyphe.
Le philosophe Gabriel Marcel dans son article « Le refus du salut et l'exaltation de l'homme absurde », recueilli dans Homo Viator (Aubier Montaigne, 1944), se livre à une lecture critique de L’Étranger (pages 269 à 273), où il reproche à Camus son monadisme radical et le contre-pari pascalien auquel il se livre.
Maurice Nadeau, critique littéraire, considère que tout le désigne comme victime de forces anonymes, conjurées à sa perte. Il s'est heurté à elles et elles le suppriment. Sa mort n'a pas plus de sens que sa naissance, que sa vie. L'indifférence du monde l'avait accueilli, la même le rejette. Il n'a jamais été « au monde », il n'a pas « vécu ». L'ouvrage ne contient aucune allégorie, aucun symbole. Comment le lecteur pouvait-il se satisfaire de la littéralité du récit ? Comment n'aurait-il pas prêté à l'auteur des intentions ? Comment n'aurait-il pas essayé de se reconnaître dans Meursault ? En raison du quasi-anonymat de ce héros singulier, n'importe quel lecteur de l'occupation pouvait se glisser dans la peau du personnage, compare son propre destin à la triste équipée décrite dans la fiction. Avec ses couleurs, l'auteur peint une situation générale, commune ; l'éclairage qu'il lui donnait valait pour chacun en particulier. Surtout que la morale non formulée de l'histoire corrobore les aperçus philosophiques du Mythe de Sisyphe qu'on pouvait, eux, lire en clair. Ils invitaient à penser le monde en termes d'« absurdité », la vie en termes de désespoir. Ainsi, c'est ce que voulait dire l'auteur avec son « étranger ». Dans l'essai, il déclare qu'il veut imaginer Sysiphe « heureux »[1].
L'attitude de l'auteur en tant qu'humain et citoyen corrigea cette image. Il n'était pas désespéré car il participait à la Résistance. La Libération le fait même, grâce au journal dont il est l'éditorialiste, le maître à penser de certaines couches désemparées de l'opinion, le directeur de conscience de nouvelles générations. Quotidiennement, il prêche le courage, la lucidité, la volonté de regarder les évènements en face, un certain stoïcisme. Loin de se complaire dans le désespoir, il annonce un peu tôt la fin du nihilisme, la venue d'un nouvel espoir. Il refuse d'être avec ceux qui démolissent, préférant ceux qui construisent. Sans moraliser, il fait figure de moraliste[1].
Style
La lecture du manuscrit de L'Étranger inspira à André Malraux des remarques stylistiques qui furent communiquées à Camus par son ami Pascal Pia[2]. Malraux notait l’usage abusif que Camus faisait de la structure « sujet, verbe, complément, point »[2]. L'auteur apporte les modifications conseillées afin, concède-t-il, d'« éviter la caricature »[2].
Le récit est tout entier construit du point de vue du narrateur et exclut tout autre point de vue. Ce choix narratif a plusieurs effets de lecture, par exemple en donnant l'impression de visions du monde ou de l'espace qui sont uniques[3].
L'auteur a choisi la démarche narrative et les procédés d'écriture des romanciers américains, d'Ernest Hemignway par exemple. Romancier « objectif », il s'interdit d'intervenir dans le destin de ses personnages, de parler à leur place, d'expliciter leurs pensées et sentiments. Il se borne à décrire les faits et gestes de son héros, de noter les phases de son comportement selon la discipline « behavioriste ». Meursault n'« existe » pas : il ne fait que réagir aux impulsions qu'il reçoit. La mort de sa mère ne suscite de sa part aucune extériorisation de sentiment : il n'a rien à en dire. Il devient un assassin à cause d'une plage, d'un Arabe, du soleil, d'un revolver qu'il a dans sa poche. D'un concours de circonstances qu'il n'a ni cherchées ni voulues. Il assiste à son propre procès sans se sentir concerné en rien par les débats, le portrait qu'on dresse de lui, le réquisitoire, les plaidoiries, le verdict même. Il marche à la guillotine sans un mot, comme s'il n'était pas celui qu'on va exécuter[1].
Critiques
Dans son ouvrage Culture et impérialisme (en), le critique littéraire Edward Saïd souligne que, bien que L'Étranger soit souvent interprété comme une sorte de métaphore abstraite de la condition humaine, le roman est profondément ancré dans son contexte historique, à savoir l'Algérie coloniale dans laquelle Albert Camus a grandi. Saïd souligne par exemple que les personnages arabes ne sont jamais nommés et constituent un arrière-fond passif à la vie des personnages européens qui eux ont des noms et des identités : tout comme dans le système colonial, les Arabes occupent une position subordonnée[4].
Il faut prendre en compte que L'Étranger fut publié en 1942 et qu'en 1945, bien avant la guerre d'Algérie (1954-1962), Albert Camus a pris clairement position en tant qu'écrivain anticolonialiste[5].
Le personnage principal
La particularité du récit repose sur la celle du personnage principal, Meursault. Jean-Paul Sartre présenta ce personnage comme une représentation de l'absurde, tout en reconnaissant sa "lucidité impitoyable[6]".
Selon l'essayiste Sam Shuster, Meursault, pour lequel Camus s'est inspiré de son ami Pierre Galindo, aurait été porteur du syndrome d'Asperger. Ceci ferait de l'ouvrage de Camus, publié en 1942, la première description d'une personne porteuse de cette caractéristique, avant même l'identification du syndrome par Hans Asperger en 1944[7][8].
Certains réfutent cette thèse, car l'ensemble des symptômes actuellement requis pour un diagnostic formel n'est pas présent dans l'ouvrage de Camus[9].
Références avec d'autres œuvres de Camus
Une référence au personnage de l'Arabe est faite dans La Peste : « Au milieu d'une conversation animée, celle-ci avait parlé d'une arrestation récente qui avait fait du bruit à Alger. Il s'agissait d'un jeune employé de commerce qui avait tué un Arabe sur une plage. »
Autre passerelle entre les œuvres de Camus, dans L’Étranger, lorsque Meursault, en prison, trouve un journal sous sa couchette, il lit un fait divers qui sera, plus tard, la trame de la pièce de théâtre Le Malentendu.
Postérité
- L'Étranger est le deuxième plus grand succès des Éditions Gallimard, après Le Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry[10].
- L'Étranger est classé à la 1re place du classement français établi en 1999 des 100 meilleurs livres du XXe siècle.
- Il est inclus dans la liste des 100 meilleurs livres de tous les temps, établie en 2002 par le Cercle norvégien du livre, à partir des propositions de 100 écrivains issus de 54 pays différents.
Traductions
Le roman a été traduit en soixante-huit langues[11], ce qui en fait le troisième roman francophone le plus lu dans le monde, après Le Petit Prince de Saint-Exupéry et Vingt Mille Lieues sous les mers de Jules Verne[12].
Entre autres, L’Étranger a été traduit en afrikaans par Jan Rabie sous le titre Die buitestaander, publié en 1966 aux éditions Afrikaanse Pers-Boekhandel, il a été réédité chez Praag Uitgewery à Johannesbourg en 2005[13] ; en catalan par Joan Fuster sous le titre L'estrany, publié en 1967 chez Proa, réédité en 2022; en espéranto par Michel Duc-Goninaz en 1993 et publié par SAT[14] ; en kabyle par Mohamed Arab Aït Kaci et publié gratuitement sur Internet ; en anglais plusieurs fois, la traduction originale fut faite par Stuart Gilbert en 1954, et la plus récente traduction fut réalisée par Sandra Smith en 2013 ; en espagnol par José Ángel Valente ; en polonais (1re édition en 1958, nombreuses rééditions chez divers éditeurs en Pologne ou en France) par Maria Zenowicz (épouse de Kazimierz Brandys) ; en néerlandais par Adriaan Morriën sous le titre De Vreemdeling publié par De Bezige Bij Amsterdam ; en malgache par Esther Randriamamonjy en 2002 et publié par le Trano Printin'ny Fiangonana Loterana Malagasy à Antananarivo sous le titre de "Vahiny"[15]mais aussi "Vazaha" qui signifie étranger en malgache.
Adaptations
Édition illustrée

En 1946 sort une édition de L’Étranger illustrée de 29 eaux-fortes par le peintre et créateur de costumes Mayo[16].
Versions audio du roman
Par Albert Camus
En 1954, soit 12 ans après la publication du roman, Camus enregistre pour l'ORTF la lecture intégrale de L’Étranger[17]. Cet enregistrement a été publié en CD : L’Étranger, d'Albert Camus, texte intégral lu par Camus en , Frémeaux et Associés[18] (coffret de 3 CD avec un livret conçu par Roger Grenier).
Autre
- En 2008 paraissent chez Gallimard 3 CD de la lecture du roman par l'acteur Michael Lonsdale[19]. (ISBN 9782070119240)
- En 33 tours par Serge Reggiani en 1973. Polydor (ASIN B00QQXRB9S)
- En 2020 est diffusée une adaptation radiophonique en 10 épisodes par l'émission La Série fiction sur France Culture. L'adaptation de Nicole Marmet et David Zane Mairowitz est réalisée par Christine Bernard-Sugy. Les épisodes ne sont plus disponible sur le site de Radio France en raison de l'expiration des droits[20].
Au cinéma
À l'initiative de l'acteur Gérard Philipe, ami d'Albert Camus depuis 1945, une adaptation de L'Étranger au cinéma est envisagée au début des années 1950[21],[22],[23]. En , l'écrivain y est favorable si Jean Renoir en est le réalisateur et si Gérard Philipe incarne Meursault, deux conditions qui deviennent sine qua non . Les pourparlers concernant les droits d'adaptation s'engagent en octobre – via Lucienne Watier (l'impresario de Gérard Philipe) de l'agence Cimura – avec Dionys Mascolo, représentant les éditions Gallimard, et le producteur de cinéma d'origine russe Sacha Gordine pour un tournage envisagé au printemps 1951. Cependant, le montant des droits de cession (de 10 millions de francs), jugé trop élevé[21], ralentit les négociations et Jean Renoir, appelé sur d'autres projets à Hollywood, se désiste ; les négociations échouent donc finalement en [22]. Par la suite, Ingmar Bergman – grand admirateur de l'écrivain et metteur en scène de Caligula en 1946[24] – établira des contacts avec une société de production et Albert Camus pour adapter le roman, mais le projet n'aboutit pas[23].
Après la mort de Camus, en 1960, sa veuve contacte le producteur Dino De Laurentiis pour une nouvelle tentative d'adaptation au cinéma. Elle exige de choisir elle-même le scénariste et le réalisateur. Son choix s’arrête finalement sur Luchino Visconti, après que Mauro Bolognini, Joseph Losey et Richard Brooks eurent été pressentis pour la mise en scène ; Marcello Mastroianni, libre à la suite de l’ajournement du tournage du Voyage de G. Mastorna de Federico Fellini, incarnera Meursault, alors que Jean-Paul Belmondo, puis Alain Delon, avaient été initialement choisis[23]. Mastroianni finance lui-même une partie du film et Luchino Visconti réalise L’Étranger, production franco-italienne, qui sortira en 1967. Cette adaptation est cependant unanimement jugée médiocre en raison d'un certain « manque d'audace » du réalisateur, contraint par la veuve de Camus de respecter à la lettre le roman, ce qui est souvent incompatible avec les spécificités de la narration cinématographique[23].
Le réalisateur François Ozon filme en , au Maroc, une nouvelle adaptation du roman[25]. L'Étranger sort en salle le [26]. Cette adaptation prend la liberté artistique de mettre la narration à la troisième personne du singulier (le roman, lui, étant écrit depuis l'intériorité narrative de Meursault, à la première personne du singulier) et de réaliser l'adaptation en noir et blanc là où le roman de Camus décrit longuement les couleurs d'Alger.
En bande dessinée
- José Muñoz (Éditions Futuropolis), 2012 (ISBN 9782754807685) : « Le roman dans son texte intégral accompagné de plus de 50 illustrations. »[27]
- Jacques Ferrandez (Éditions Gallimard BD), 2013 (ISBN 9782070645183) : « Jacques Ferrandez en offre une relecture […] en bande dessinée. »[28]
Inspiration dans d'autres œuvres
Littéraires
- Meursault, contre-enquête, Kamel Daoud, éditions Barzakh, 2013 (ISBN 978-9931-325-56-7) et Actes Sud 2014 (ISBN 978-2330033729), est un roman proposant le point de vue du frère de « l'Arabe », tué par Meursault. Selon l'éditeur, Kamel Daoud « confond délibérément Meursault et Camus. […] Par endroits, il détourne subtilement des passages de L’Étranger. »[29]. L'ouvrage obtient en 2014 le prix François-Mauriac, et le prix des cinq continents de la francophonie. Il est présent dans la dernière sélection du prix Goncourt 2014[30], et est à une voix de le remporter (quatre votes contre cinq[31] pour Pas pleurer de Lydie Salvayre[32]). L'année suivante, il remporte le prix Goncourt du premier roman 2015.
- En est publié aux éditions Allary le roman La Joie, de Charles Pépin, où l'auteur et « philosophe emprunte à Albert Camus, puisqu'il s'inspire du célèbre récit du prix Nobel de littérature L'Étranger. C'est la même histoire, mais Pépin l'a inscrite dans les années 2000 »[33], pour la critique du journal du Figaro. Celle du magazine L'Express le mentionne également : « Charles Pépin publie La Joie, un roman dont le héros rappelle le Meursault de Camus. »[34].
- Aujourd'hui, Meursault est mort - Dialogue avec Albert Camus, Salah Guemriche, éditions Frantz Fanon (ISBN 978-9931-572-04-6), Alger (Première édition en livre numérique : Amazon, ).
- En 2018, Saad Khiari publie Le Soleil n'était pas obligé dans lequel il imagine le retour en Algérie de la compagne de Meursault, décidée à rencontrer l'écrivain Kamel Daoud, auteur de Meursault contre-enquête[35].
- L'Écume de tes yeux, Pierre-Henri Murcia, Éditions Localement Transcendantes, 2026 (ISBN 978-2-383660-62-0), est un roman dans lequel un acteur, chargé d'incarner Meursault au cinéma, se laisse progressivement contaminer par le mythe camusien jusqu'à en rejouer la violence. Murcia n'y réécrit pas L'Étranger mais en fait, selon le critique Brahim Saci, « un virus narratif qui infecte les vivants[36] ». Le roman inverse le verdict originel : là où Meursault était condamné, son double contemporain est acquitté.
Musicales
- L’Étranger a inspiré en 1978 à Robert Smith, le leader et chanteur des Cure, une chanson intitulée Killing an Arab.
- Une chanson du groupe de no wave californien Tuxedomoon reprend le thème dans une chanson reprenant le titre du roman L'Étranger dans leur album Suite en sous-sol en 1982.
- Créée en 2008 et en tournée jusqu'en 2014, la performance musicale Albert Camus lit L’Étranger Remix[37] (Hélice Productions), conçue par Pierre de Mûelenaere, avec Pierre de Mûelenaere et Orchid Bite Visuals. Le spectacle reprend les enregistrements originaux de Camus lisant des extraits de ce roman en 1954[38], mixés en direct avec des musiques électroniques, et illustrés par des images sur écran géant. Cette performance a actuellement été jouée dans sept pays.
- Des extraits sont intercalés dans la chanson Acid Mist Tomorrow du groupe français Hypno5e.
- Le groupe Pixies a également repris le thème dans leur album Trompe le monde paru en 1991, avec la chanson The Sad Punk.
- Serge Lama évoque cette œuvre dans sa chanson Camus, issue de son ultime album, Aimer, sorti le .
Cinématographiques
- The Barber, des frères Coen (2001), pourrait être rapproché du roman de Camus : « Les deux œuvres partagent en effet la même illustration de cette philosophie de l’absurde - aussi essentielle chez Camus que chez les Coen, en plus d’être sensiblement construites sur la même ossature (monotonie / meurtre / procès). »[39]
- Aux abois, film français réalisé par Philippe Collin (2005), est librement adapté du roman du même nom de Tristan Bernard (le roman est publié en 1933, soit une dizaine d'années avant L'Étranger). Ce film fait toutefois explicitement référence à l'aventure de Meursault à travers le dialogue final entre Paul Duméry (le héros) et son avocat. La noirceur et l'absurdité comique de nombreuses scènes, la personnalité apparemment insipide du héros, la trame menant ce dernier d'une vie monotone au meurtre, puis à l'échafaud, mais aussi à une ultime réflexion sur la valeur de l'existence et de la vérité, sont un hommage du réalisateur tout autant rendu à Tristan Bernard qu'à Albert Camus.
Chorégraphique
Le chorégraphe Jean-Claude Gallotta a signé un spectacle homonyme « d'après le roman d'Albert Camus », créé à la MC2 de Grenoble le [40].
Jeu vidéo
Meursault est l'un des personnages principaux de Limbus Company, jeu vidéo créé par le studio coréen ProjectMoon et sorti le . Même s'il est un peu remanié pour convenir à l'univers dystopique du jeu, il reste reconnaissable par son peu d'émotion caractéristique[41].