Lavement des pieds

acte rituel dans le christianisme From Wikipedia, the free encyclopedia

Le lavement des pieds, appelé aussi podonipsie en grec (de πούς / poús pied ») et νίψειν / nípsein laver »)) ou pedilavium en latin (de pes pied ») et lavare laver »)), est un acte rituel accompli en mémoire du lavement des pieds des apôtres par Jésus-Christ la veille de sa Passion, avant la Cène, dont le récit se trouve dans l’Évangile selon Jean, 13:1-20.

Le Christ lavant les pieds de l'apôtre Pierre, vitrail de la cathédrale Notre-Dame de Chartres.

Ce rituel a lieu le Jeudi saint depuis les temps de l'Église primitive et sa tradition s'est perpétuée dans le christianisme (sauf dans certaines confessions protestantes). Au Moyen Âge, cette cérémonie était appelée mandatum ou mandé.

Fondements scripturaires

Premier Testament

Cette coutume est mentionnée à plusieurs endroits dans le Premier Testament, notamment en Genèse 18:4 ; 19:2; 24 :32 ; 43:24 ; 1 Samuel 25:41. Dans la Genèse, Abraham organise le lavement des pieds des anges cachés sous la figure de voyageurs et Joseph celui de ses frères lors de leur réconciliation en Égypte. L'usage de laver les pieds est une marque d'honneur du chef de famille envers ses invités.

Nouveau Testament

Le lavement des pieds, Rembrandt, Rijksmuseum, Amsterdam.

Le lavement des pieds comme acte honorifique est mentionné dans la Première épître à Timothée (5:10) : « Une veuve, pour être inscrite sur le rôle, doit être âgée de soixante ans au moins, avoir été mariée une seule fois, être réputée pour ses bonnes œuvres, comme ayant élevé des enfants, exercé l'hospitalité, lavé les pieds des saints, assisté les malheureux, pratiqué toute bonne œuvre. »

C'est aussi le geste de l'onction à Béthanie.

Histoire du christianisme

Origène

Origène, cité par Thomas d'Aquin : « Je regarde comme impossible que les extrémités de l'âme et ses parties inférieures ne contractent pas de souillures, quelle que soit la réputation de vertu et de perfection dont on jouisse aux yeux des hommes. Il en est même beaucoup qui, après leur baptême, sont couverts des pieds jusqu'à la tête de la poussière de leurs crimes ; mais ceux qui sont ses véritables disciples n'ont d'autre besoin que d'avoir les pieds lavés ».

Jean Chrysostome

Psautier de Théodore, psaume 50, British Museum, Monastère du Stoudion de Constantinople.

Les chrétiens vivant encore à une époque où se pratiquait l'esclavage, n'ont pas manqué de souligner le paradoxe né de la différence des conditions sociales, d'un Dieu devenant esclave, et le renversement des valeurs opéré par le Christ : « Où sont-ils maintenant ceux qui ne font aucun cas de leurs frères en servitude ? Où sont-ils ceux qui veulent être honorés ? … Lavons-nous les pieds les uns aux autres, dit le Sauveur, lavons même ceux de nos serviteurs. Et qu’y a-t-il de si grand à laver même les pieds de nos serviteurs ? Parmi nous toute la différence entre le libre et l’esclave n’est que de nom, mais à l’égard de Jésus-Christ, elle est réelle et véritable. Il est le Seigneur par nature, et nous, par nature, nous sommes des serviteurs et des esclaves, et cependant celui qui est le vrai Seigneur n’a pas dédaigné de faire une action si basse et si humiliante. Mais aujourd’hui il faut se tenir pour content si nous traitons des hommes libres comme des serviteurs et des esclaves achetés au marché[1]. »

Macaire l'Ancien

Macaire de Scété, dans ses Homélies spirituelles, établit une relation étroite entre la signification du lavement des pieds et l’eucharistie : on ne peut les concevoir l’un sans l’autre et ce sont symboles différents d’une même réalité.

Augustin

Enclos paroissial de Guimiliau-Saint Miliau.

Augustin établit le lien entre le lavement des pieds et la confession qui lave les souillures de la conscience chez les chrétiens : « mais si nous confessons nos péchés, celui qui a lavé les pieds de ses disciples nous remet nos péchés, et purifie jusqu'à nos pieds, par lesquels nous sommes en contact avec la terre ». « Le Seigneur dit, la Vérité enseigne que même celui qui est baigné a besoin de se laver les pieds. Que pensez-vous, mes frères, que pensez-vous sinon que, dans le saint baptême, l'homme est sans doute lavé tout entier, sans excepter les pieds, absolument tout entier, mais que cependant, lorsque l'on vit ensuite au milieu des choses humaines, on foule évidemment de la terre ? (...) Chaque jour donc, celui qui intercède pour nous nous lave les pieds et, chaque jour, dans la prière même du Seigneur, nous confessons que nous avons besoin de laver nos pieds, c'est-à-dire de redresser le chemin de notre marche spirituelle (…) Cependant, même si elle [l'Église] est pure en ceux qui demeurent ici parce qu'ils vivent justement, ils ont besoin néanmoins de laver leurs pieds puisqu'il ne sont pas évidemment sans péché[2]. »

Bernard de Clairvaux

Bernard de Clairvaux identifie le lavement des pieds à un des principaux signes que le Christ nous laisse avant sa Passion. Il en parle comme d'un sacrement, au sens antique d'un "secret sacré". « De même, lorsque le Seigneur vit que sa passion approchait, il eut soin d'investir ses disciples de sa force, afin que la grâce invisible fût communiquée par un signe sensible. Voilà pourquoi tous les sacrements ont été institués : telle est la communion eucharistique, telle l'ablution des pieds, tel enfin le baptême lui-même, le premier des sacrements, celui dans lequel nous sommes entrés en Jésus-Christ par la ressemblance de sa mort[3]. »

Traditions dans les Églises chrétiennes

Premiers siècles

  • Tertullien (145-220) mentionne la pratique dans son De Corona, mais ne donne aucun détail sur qui il pratiquait. Là où l'ablution était faite par l'évêque lui-même, d'abord dans le canthare puis un peu plus tard dans de l'eau chaude. C'est le jeudi saint que se pratiquait cette cérémonie. Après l'ablution, l'évêque baisait les pieds et, en certains lieux, posait, à trois reprises, par humilité, les talons du catéchumène sur sa tête.
  • Athanase d'Alexandrie la présente comme étant d'une obligation rigoureuse ! « Ne néglige pas de laver les pieds de ceux qui viennent à toi car les évêques eux-mêmes seront repris pour la violation de ce précepte, s'ils s'en rendent coupables. » L'ablution des pieds, en certains lieux, faisait partie des rites du baptême.
  • Augustin écrit que certains ne préfèrent pas faire le lavement des pieds à Pâques, de peur qu'il soit confondu avec le baptême[4].
  • Ambroise de Milan affirme que cette cérémonie avait lieu à Milan, qu'elle était fort ancienne, et, que si elle ne se pratiquait pas à Rome, c'était probablement à raison de la multitude de ceux qui se présentaient au baptême.
  • Elle était aussi en vigueur en Espagne. ainsi que l'atteste le quarante-huitième canon du concile d'Elvire, tenu avant Constantin.

Le lavement des pieds devint une tradition en Europe et en Orient, une cérémonie rituelle pratiquée le jeudi saint, avant la Cène, durant le Triduum pascal. Elle avait une grande importance, à tel point qu'elle était considéré comme un sacrement par l'Église catholique.

Moyen Âge

Le Lavement des pieds, Duccio di Buoninsegna.

Le pedilavium fut pratiqué à partir duIVe siècle par les moines irlandais. On trouve mention de cette coutume dans les vies de Cuthbert à Lindisfarne, Brigitte de Kildare, Columba, et Colombcille à Iona, Cairan de Sagir[5]. Dans le Missel de Stowe il précède la communion.

Brendan de Clonfert, dans la Navigatio, cérémonie mentionnée après le bain et le changement des vêtements des voyageurs : « Ils firent la cène et le lavement de pieds (mandèt) comme les Écritures le recommandent. »

Cette coutume se répandit dans les abbayes où le lavement des pieds des hôtes est prescrit par la Règle de saint Benoît. On distinguait le Mandatum pauperum c'est-à-dire l'accueil des pauvres (rapporté dans la vie des saints évêques de Worcester, Oswald (XIe siècle) et Wulfstan (Xe siècle), par Malmesbury et Eadmer) et le Mandatum Fratrum[6] : La Règle des Chartreux commande aussi aux frères de se laver les pieds les uns aux autres. À Royaumont, chaque samedi soir, les deux religieux de l'office de la cuisine lavaient les pieds des autres moines : « selon la coutume de l'Ordre de Cîteaux, certains moines en chacune abbaye de cet ordre, tantôt les uns, tantôt les autres, l'abbé et la communauté assemblés au cloître, doivent laver les pieds des autres moines, se faisant le mandé, chaque jour de samedi après Vêpres, quelle que soit la solennité du jour » (Saint Pathus). Saint Louis demanda un jour de faire aussi ce geste, ce qui lui fut refusé[7].

Les pauvres et les lépreux étaient accueillis le jeudi saint dans les aumôneries et les cloîtres des monastères : à Saint Ruf, le samedi précédant le dimanche des Rameaux les pauvres étaient invités pendant l'office de sexte) entrer dans le cloître : chaque moine accueillait ensuite deux pauvres symbolisant ses parents, il leur lavait les pieds et les conduisait ensuite au réfectoire[8].

«  Tous les samedis, avant la lecture de complies, on fait aux cloîtres la cérémonie du Mandatum ou lavement des pieds : on le sonne quelque temps avant l'heure de cette lecture, suivant le nombre des religieux ; et alors elle ne se sonne pas. — Les serviteurs préparent les vases, les linges et l'eau nécessaires. On peut y mettre des herbes odoriférantes, si l'on en a . — On se place dans le même ordre que pour la lecture de complies . — Le premier supérieur, ou, en son absence, le chantre impose, debout comme la communauté, l'antienne Postquàm surrexit. — On ne lave qu'un pied. En ôtant et en mettant le chausson, on tient les mains sous la coule, et on évite de laisser apercevoir son pied : celui à qui on l'a lavé aide le serviteur à se relever et le salue ensuite. Ceux qui arrivent au Mandatum, après l'imposition de la première antienne, font une satisfaction à leur place  »

 Règlemens des religieux de chœur de la congrégation cistercienne, Chapitre X, du Mandatum.

Les souverains, empereurs, rois, reines, papes, évêques de tous pays, ont par la suite, pratiqué le lavement de pieds du Jeudi saint depuis le Moyen Âge, sous le nom de Amandé royal.

À Rome

Cérémonie catholique de lavement des pieds à la Basilique-cathédrale de l'Immaculée-Conception de Manille, aux Philippines.

Cette cérémonie du lavement des pieds est toujours pratiquée à Rome, au Vatican, et dans toutes les cathédrales, paroisses et monastères catholiques, le Jeudi saint.

L'accent est mis sur l'abaissement de Dieu, non plus autant sur la charité en actes envers les pauvres et les mendiants (mandé royal), mais pourtant le thème de l'abaissement de Dieu vers la misère des hommes en détresse est toujours présent : « Pour participer au mystère du Christ, il faut accepter son abaissement et rentrer avec lui dans cet abaissement infini. Ce qui caractérise le mystère de Dieu, cette condescendance, c’est cette descente vers l’extrême de la misère et de la détresse. » (Marie-Joseph Le Guillou) Puis, sur le lien entre sacrement de l'Eucharistie et la Parole mystérieuse de Jésus à Pierre. « Le lavement des pieds n’est que le symbole, du signe de ce qu’est la vie du Christ remise totalement au mystère du Père. C’est toute sa vie qui est livrée ici. Le lavement des pieds et l’Eucharistie sont liés d’un lien intime, d’un lien total, structurel. Cela touche au plus profond du mystère de Dieu. C’est le mystère du don dans l’amour. Nous ne pouvons découvrir Dieu que dans l’Eucharistie et dans sa Parole. Les deux sont donnés en même temps » (Marie-Joseph Le Guillou)[réf. nécessaire]

Le , dans la crypte de la cathédrale de Sydney, au cours d'une rencontre interreligieuse, le pape Benoît XVI établit le lien entre unité de l'Église, lavement des pieds et communion : « Même si des obstacles sont encore à surmonter, nous pouvons être sûrs qu’un jour une eucharistie commune ne fera que renforcer notre volonté de nous aimer et de nous servir les uns les autres, à l’exemple de notre Seigneur. Le commandement de Jésus : « Faites cela en mémoire de moi » (Lc 22, 19) est, en effet, fondamentalement lié à son admonition : « Lavez-vous les pieds les uns les autres » (Jn 13,14). »[9].

Christianisme oriental

Icône du Lavement des pieds XVIe siècle, Pskov.

L'Église orthodoxe et les Églises catholiques orientales pratiquent le rituel de laver des pieds le « grand jeudi » (Jeudi saint). Le service peut être effectué par un évêque qui lave les pieds des douze prêtres ; ou par un higoumène qui lave les pieds de douze membres de la fraternité de son monastère. La cérémonie a lieu à la fin de la Divine Liturgie.

Après la sainte communion et avant le renvoi, les frères vont tous en procession vers le lieu où le lavement des pieds doit avoir lieu (il peut être dans le centre de la nef, dans le narthex, ou un emplacement à l'extérieur). Après un psaume et certains tropaires (hymnes) est récitée une ektenia (litanie), et l'évêque ou l'abbé lit une prière. Le diacre lit ensuite le texte dans l'Évangile de Jean, tandis que le clergé effectue les rôles du Christ et ses apôtres que chaque action est scandée par le diacre. Le diacre s'arrête lorsque le dialogue entre Jésus et Pierre commence. Le membre du clergé le plus âgé parmi ceux dont les pieds vont être lavés dit les mots de Pierre, et l'évêque ou l'abbé dit les paroles de Jésus. Puis l'évêque ou l'abbé lui-même conclut la lecture de l'Évangile, après laquelle il dit une autre prière, suivie d'une procession et d'un retour à l'Église avant le renvoi final.

Les orthodoxes chantent la 5e Ode du Canon du Jeudi Saint et la stichère Idiomela(Samoglasen) dans laquelle le lavement des pieds par le Seigneur est évoquée[10].

Le , Cyrille, patriarche de Moscou et de toutes les Russies, rétablit le lavement des pieds dans la partie de l'orthodoxie placée sous son autorité, où il avait été abandonné depuis plusieurs décennies[11].

Dans l'Église copte orthodoxe, le service est effectué par le curé de la paroisse, ou par un évêque ou un higoumène. Il bénit l'eau pour le pied de lavage avec la Croix, tout comme il serait pour la bénédiction d'eau bénite et il lave les pieds de la congrégation entière. Cette coutume avait lieu, autrefois, le mardi saint puis fut reportée au jeudi. « Dans le rite copte, la cérémonie du mandatum, qui précède donc la messe, comporte par elle-même une véritable structure de liturgie eucharistique que l’on retrouve aussi, par exemple, pour la consécration des saintes huiles. Elle débutait par l’action de grâces et l’offrande de l’encens, puis suivaient les lectures, le psaume, l’agios, l’évangile. Viennent ensuite la bénédiction de l’eau avec la croix et les prières d’intercession. Enfin un dialogue de préface analogue à celui de l’anaphore eucharistique, et les prières sur le bassin du mandatum. Ensuite le rite du lavement des pieds. Le prêtre lave les pieds et les mains du peuple, dit « Abû’l Barakât », et salue chacun d’eux en disant : « Dieu te fasse vivre ». Et le peuple chante un cantique qui, dans la structure de la messe, correspond à la communion. Le rite se termine par une prière d’action de grâces sur le bassin. Puis commence la messe. »[12]

Dans l'Église indienne orthodoxe ou malankare orthodoxe, ce service est effectué uniquement par un évêque. Cela se fait plus cérémonieusement comme l'évêque au milieu de la lecture (Evangelion). Douze personnes (comme le nombre des apôtres) sont sélectionnées, les prêtres et les laïcs et l'évêque lavent et embrassent les pieds de ces douze personnes. Après cela, l'aîné du prêtre lave les pieds de l'évêque. Ce n'est pas simplement une représentation dramatique de l'événement passé. De plus il y a une prière où la congrégation entière prie, afin d'être lavée et nettoyée de ses péchés.

Églises protestantes

Lucas Cranach l'Ancien, Le Lavement des pieds : « Lorsque Jésus-Christ lave les pieds de ses disciples, le pape est assis sur son trône et un sujet lui baise les pieds ».

Les réformateurs n'ont eu que peu de considération pour le rituel du lavement des pieds. Calvin s'est opposé au lavement des pieds qu'il considère comme une hypocrisie : « Tous les ans, ils auront une manière de faire, qu'ils lavent les pieds à quelques gens comme s'ils jouaient une farce sur une scène… Le vrai sens de l'ordre de Jésus est que nous soyons à toute heure et en tout temps de notre vie, à laver les pieds de nos frères et de nos prochains. » (Commentaire sur l'Évangile de Jean)[13]

Au XVIe siècle, un groupe d'anabaptistes qui se donnèrent le nom de podonipsiae, faisant profession d'observer à la lettre tous les préceptes du Sauveur, soutenaient que la podonipsia était la véritable et essentielle tessère de la religion chrétienne, et même un sacrement établi pour la rémission des péchés[14].

Chez les anglicans la cérémonie du lavement des pieds fut abolie en 1736 et réintroduite en 2003 par le nouvel archevêque de Cantorbéry, Rowan Williams. La reine Élisabeth fit un historique de cette cérémonie du Royal Maundy à Armagh cathédrale Saint-Patrick en 2008, le mandé royal) : en Angleterre la cérémonie accompagne toujours une distribution d'argent aux pauvres[15].

Certaines dénominations chrétiennes évangéliques baptistes et pentecôtistes pratiquent le lavement des pieds comme troisième ordonnance[16],[17].

Réception dans les arts

  • Ce thème est représenté sur les sarcophages chrétiens, par exemple au Musée d'Arles
  • Au Moyen Âge : dans les enluminures, fresques et mosaïques byzantines, les chapiteaux… Au XIVe siècle M° Nicole Mauger composa pour la Confrérie de la Passion de Rouen, un Mystère du Lavement des pieds .

Notes et références

Bibliographie

Annexes

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