Le Temple du Soleil
quatorzième album des Aventures de Tintin
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Le Temple du Soleil est le quatorzième album de la série de bande dessinée Les Aventures de Tintin, créée par le dessinateur belge Hergé. L'histoire constitue la seconde partie d'un diptyque commencé avec Les Sept Boules de cristal.
Jacques Van Melkebeke (scénario)
Bernard Heuvelmans (scénario)
Guy Dessicy (dessin)
Frans Jageneau (dessin)
Milou
Capitaine Haddock
Professeur Tournesol
| Le Temple du Soleil | ||||||||
| 14e album de la série Les Aventures de Tintin | ||||||||
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Haut de couverture de l'album Le Temple du Soleil | ||||||||
| Auteur | Hergé | |||||||
| Assistant | Edgar P. Jacobs (scénario, dessin, couleur) Jacques Van Melkebeke (scénario) Bernard Heuvelmans (scénario) Guy Dessicy (dessin) Frans Jageneau (dessin) |
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| Genre(s) | Aventure |
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| Personnages principaux | Tintin Milou Capitaine Haddock Professeur Tournesol |
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| Lieu de l’action | ||||||||
| Langue originale | Français | |||||||
| Éditeur | Casterman | |||||||
| Première publication | 1949 | |||||||
| Nombre de pages | 62 | |||||||
| Prépublication | Le Journal de Tintin | |||||||
| Albums de la série | ||||||||
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L'épisode fait d'abord l'objet d'une prépublication dans le journal Tintin du au . Bien que paraissant sous le titre Le Temple du Soleil, ces premières planches correspondent à la fin de l’album Les Sept Boules de cristal. De fait, l'histoire proprement dite du Temple du Soleil débute le . Il s'agit de la toute première aventure de Tintin à être pré-publiée dans le journal Tintin tout nouvellement créé. Comme pour Les Sept Boules de cristal, sa prépublication connaît des interruptions qui sont liées ici à des épisodes de dépression d'Hergé. Enfin, la publication sous forme d'album en couleurs se fait seulement en 1949 afin de suivre celle des Sept Boules de cristal.
La création du Temple du Soleil a lieu après la libération de la Belgique. Pour avoir travaillé dans un journal sous direction de collaborateurs à l'Allemagne nazie, Hergé, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, se retrouve sous le coup d'une interdiction de publier, ce qui le conduit à ne pouvoir faire paraître son récit que plus de deux ans après sa première partie. Ce délai a des conséquences sur la narration de l'histoire.
Par ailleurs, à cause notamment du départ de son complice, coloriste, décorateur et assistant scénariste Edgar P. Jacobs, mais aussi, du fait de l'emprisonnement de son ami scénariste Jacques Van Melkebeke, la création du Temple du Soleil est l'occasion de l'arrivée auprès d'Hergé de plusieurs intervenants pour l'assister sur les aspects aussi bien graphiques que scénaristiques de son projet. De fait, l'épisode porte en germe la création des Studios Hergé, qui seront constitués moins de cinq ans plus tard, en 1950.
Le Temple du Soleil est une œuvre marquée par un grand nombre de références littéraires plus ou moins cachées : L'Épouse du Soleil de Gaston Leroux, L'Empire du Soleil de Conrad de Meyendorff, au moins deux romans de Jules Verne (Les Enfants du capitaine Grant et L'Île mystérieuse), Les Commentaires royaux sur le Pérou des Incas du chroniqueur amérindien de langue espagnole Inca Garcilaso de la Vega, et même un roman de Marcel Priollet, Le Maître du Soleil, paru en 1944.
L'œuvre est également marquée par un grand souci de réalisme, ce qui a amené son auteur à effectuer de multiples recherches dans des documents s'intéressant à la civilisation inca. De fait, Le Temple du Soleil est considéré comme conforme aux connaissances historiques de l'époque, même si ces recherches n'empêchent pas Hergé de commettre quelques erreurs, approximations ou détournements qui lui seront parfois reprochés.
L'histoire
Résumé

L’aventure amorcée dans Les Sept Boules de cristal se poursuit ici. Tintin et le capitaine Haddock se trouvent à Callao au Pérou, à la recherche du professeur Tournesol. Ayant pris un hydravion, les deux compagnons arrivent sur place avant le professeur et ses ravisseurs, qu'ils pensent pouvoir trouver à bord d'un cargo, le Pachacamac[TdS 1],[1].
Malgré deux cas de peste bubonique détectés par le médecin du port, interdisant toute inspection du navire par la police[TdS 2], Tintin se rend à son bord et y retrouve effectivement le professeur[TdS 3]. Il apprend que ce dernier a été enlevé pour avoir porté le bracelet de la momie de Rascar Capac (dans l'album précédent) et qu’à cause de ce sacrilège, il doit être mis à mort[TdS 4]. Mais les ravisseurs parviennent de nouveau à s'enfuir avec le professeur[TdS 5]. Tintin et le capitaine Haddock se lancent encore à leur poursuite, non sans avoir échappé à un accident de train qui était en fait une tentative de meurtre déguisée[TdS 6]. Arrivés dans une petite ville de la cordillère des Andes, Jauga, les deux compagnons se heurtent au mutisme de la population locale, qui refuse catégoriquement de leur apporter la moindre information, et ne savent dans quelle direction orienter leur enquête[TdS 7].
Heureusement, un jeune Indien quechua, Zorrino, dont Tintin a pris la défense, se propose de les aider[TdS 8]. Le jeune garçon leur révèle l’existence d'un temple, dernière retraite de la civilisation inca, où l'immolation de Tournesol est censée avoir lieu[TdS 9]. C'est ainsi que, en compagnie de Zorrino, Tintin et le capitaine Haddock entreprennent un périlleux voyage à travers les Andes et la forêt amazonienne[TdS 10]. Enfin parvenus au temple, tous trois sont à leur tour faits prisonniers par les Incas[TdS 11]. Zorrino échappe à tout châtiment[TdS 12], tandis que Tintin et Haddock sont condamnés à être sacrifiés aux côtés de Tournesol[TdS 13]. Cependant, les trois compagnons sont sauvés grâce à une providentielle éclipse solaire, connue de Tintin, mais qui, surprenant les Incas, fait croire à ces derniers que le jeune reporter commande au Soleil[TdS 14]. Tintin et Haddock quittent finalement le temple en promettant de ne jamais en révéler l’existence, après avoir obtenu du chef des Incas qu’il mette fin au sort jeté sur les sept explorateurs dans Les Sept Boules de cristal. Et en effet, ceux-ci sortent un à un de leur léthargie
[TdS 15].
Lieux visités
- Les lieux de l'action
- Carte représentant l'expansion maximale atteinte par l'empire inca.
- Trajet hypothétique de Tintin dans l'histoire du Temple du Soleil[2].
L'histoire en album se déroule entièrement au Pérou[3],[Note 1]. Tintin et le capitaine Haddock commencent leur périple au port de Callao[TdS 16],[4] où ils sont arrivés d'Europe en hydravion, dans le but d'y retrouver le professeur Tournesol[AAdT 1]. Au départ du petit village de Santa Clara (es), situé à l'extrémité nord-est des faubourgs de Lima[5], Tintin et Haddock prennent le train en direction de la ville andine de Jauja. Le trajet est l'occasion d'une scène spectaculaire d'accident ferroviaire, sur la Ferrocarril Central Andino, à l'époque ligne de chemin de fer la plus haute du monde. Cette scène prend place au milieu de paysages de montagne qu'Hergé récupère dans l'ouvrage Pérou et Bolivie de Charles Wiener[6], dont l'illustration du tunnel ferroviaire de La Galera et celle d'un pont franchissant le Río Rímac constituent une puissante source d'inspiration[7].
pour la séquence entre Callao et Jauja.
- Tunnel ferroviaire sur la ligne Lima La Oroya. Cette gravure a été une source d'inspiration pour Hergé.
- Gravure de Charles Wiener qu'Hergé reprend quasiment à l'identique, sous son angle de vue spectaculaire.
S'en sortant indemnes, Tintin et Haddock sont pris en charge par une draisine de la compagnie de train et accompagnés à Jauja (Jauga dans l'album)[8]. De là, Zorrino les guide vers le Temple du Soleil, à travers la cordillère des Andes. Les recherches documentaires montrent que le paysage entourant le temple correspond à celui de Machu Picchu[9]. Philippe Goddin en déduit donc que pour parvenir au Temple, ils franchissent successivement le Río Apurímac, la Cordillère de Vilcabamba et enfin, le Río Urubamba[10]. Finalement, après avoir laissé Zorrino au Temple du Soleil, Tintin et le capitaine Haddock prennent en charge le professeur Tournesol vers la dernière étape de leur périple, la ville de Cuzco[11].
Analyse des personnages

Le capitaine Haddock acquiert dans la précédente aventure de Tintin, Les Sept Boules de cristal, un statut nouveau en ce qu'il supplante Milou comme interlocuteur privilégié de Tintin ; leur mise en concurrence narrative prend donc fin à ce moment-là[13]. Néanmoins, avec Le Temple du Soleil, certains observateurs constatent que la place du capitaine ne semble pas encore tout à fait établie, s'appuyant pour cela sur l'épisode de sa mise au bûcher et notant ainsi qu'il serait « sacrifié sur l'autel de sa propre illégitimité »[14].
Chiquito apparaît dès Les Sept Boules de cristal. En réalité, cet Indien descendant des Incas s'appelle Rupac Inca Huaco[AAdT 2] et appartient au clergé du Temple du Soleil. Son travail, volontiers qualifié de « fanatique », est d'accomplir une vengeance en plaçant sous hypnose les sept explorateurs[15]. Il apparaît à certains moments clefs de l'histoire : lors de l'arrivée au Pérou du navire dans lequel se trouve prisonnier Tournesol et dont il est le geôlier, lors de l'épisode du bûcher et lors du désenvoûtement des sept explorateurs[16].
Zorrino est un jeune Indien quechua. À ce titre, il est le sujet de moqueries et de harcèlement de la part des descendants des colons espagnols[17]. Bien qu'accomplissant là un geste qui « a trahi sa race »[TdS 18], Zorrino guide Tintin et le capitaine Haddock vers le Temple du Soleil. Le jeune garçon a donc pour rôle d'établir un lien entre la modernité que Tintin symbolise et la tradition représentée par les Incas cachés dans leur temple[18]. Par ailleurs, Zorrino semble être l’alter ego andin de Tintin, qu'Hergé a imprégné de ses valeurs constitutives[19] — procédé dont a déjà bénéficié la figure de Tchang dans Le Lotus bleu[20]. Zorrino et Tchang constituent, avec Abdallah, les principales figures d'adolescents ou d'enfants dans les Aventures de Tintin[21].
Le professeur Tournesol acquiert dans ce diptyque une fonction qu'il ne possédait pas dans les précédents albums, celle de catalyseur de l'aventure[Note 2] qu'il remplit en étant la cible de la vengeance inca[22]. Jean-Marie Apostolidès fait observer qu'à travers son enlèvement, le professeur Tournesol subit un « rite de passage » qui lui permet à terme d'appartenir au cercle familial formé par Tintin, Milou et le capitaine Haddock[23]. Enfin, le professeur acquiert un rôle de guide[24], presque de boussole pour Tintin et Haddock : en effet, il est celui dont les héros suivent la trace puis vers lequel ils se dirigent ; et, de façon générale, il est celui qui donne une direction avec ce résultat paradoxal que l'on ne peut se perdre avec lui : si l'on applique son antienne à l'extrême, en allant toujours « un peu plus à l'ouest », on finit invariablement par revenir à son point de départ[25]. Néanmoins, son exemple seul ne suffit pas pour retrouver son chemin : ainsi, les Dupondt, voulant retrouver Tintin, Haddock et Tournesol grâce à la radiesthésie, se rendent aux quatre coins du monde en se fiant à un pendule dont ils sont incapables d'interpréter correctement les indications[26]. Les interprétations du professeur demeurent donc encore indispensables.
Création de l'œuvre
Contexte d'écriture
L'histoire est créée au lendemain de la libération de la Belgique, après l'occupation de son territoire de plus de quatre ans par l'Allemagne. Pour avoir collaboré au Soir de Bruxelles[Note 3], un journal proche de l'occupant allemand, Hergé se trouve à partir de septembre 1944 empêché de toute publication : le haut-commandement allié en Belgique, sous les ordres duquel sont placées les troupes belges, ordonne que « tout rédacteur ayant prêté son concours à la rédaction d'un journal pendant l'Occupation soit momentanément interdit d'exercer sa profession »[27],[Note 4]. Cette interdiction dure deux ans : d'abord en attente d'une décision de justice, favorable en décembre 1945[28], Hergé doit ensuite attendre une autorisation de publication conditionnée par l'obtention d'un certificat de civisme, ce qui est chose faite fin juillet 1946[29]. La publication de ses histoires peut donc reprendre en septembre 1946, d'autant que le journal Tintin, qu'il fonde notamment avec l'ancien résistant Raymond Leblanc, lui offre le support adéquat[30].

Mais l'auteur reste sous le coup du ressentiment durable d'un certain nombre de ses concitoyens[31] : ainsi, dans un article paru dans le journal Front, un professeur d'université regrette que « le fameux cabot, inséparable de Tintin et qui avait fourré son museau dans les poubelles allemandes, [puisse] encore faire la joie des petits enfants de chez nous. »[32] ; de même, dans un autre journal, l'auteur d'un article crée sciemment une confusion entre Hergé et l'ivrogne Haddock dans le but de le discréditer, et reproche à l'hebdomadaire de vanter ouvertement les bienfaits de l'alcool[33]. Enfin, une attaque notable provient, fin septembre 1946, du journal même qui l'a publié durant la guerre, Le Soir. Même s'il prend soin de ne jamais écrire le nom d'Hergé, le journaliste s'insurge : « Il y a des inciviques notoires qui obtiennent ces certificats […] avec une déconcertante facilité. C'est ainsi qu'un dessinateur qui fit la fortune d'un journal emboché vient d'obtenir le sien sans opposition de l'auditeur militaire et vient de faire paraître un nouvel hebdomadaire »[34]. Hergé est sensible à ces attaques, comme le montre une récidive de sa dépression chronique[35].
Plusieurs décennies plus tard, au début des années 1970, il réagit encore ironiquement aux reproches qui lui ont été faits à cette époque quant à une éventuelle proximité de sa part avec les thèses d'extrême-droite : « Le Temple, c'est aussi l'apparition de Zorrino, le petit Indien que Tintin défend contre deux brutes de race blanche... Car il est bien entendu, n'est-ce pas ? que je suis un affreux raciste ! »[36] Cette réaction à rebours montre que, longtemps après, les plaies ne sont toujours pas refermées. De fait, même si l'opinion dans sa majorité devient favorable à l'auteur, cela prend des années[37]. Pierre Assouline note le désamour qu'Hergé ressent pour son pays à ce moment-là[38], ce qui se traduit quelques mois plus tard, courant 1947, par un projet de départ pour l'Amérique du Sud[39].
En attendant, au milieu de l'année 1947, un épisode de dépression particulièrement intense le touche et la publication du Temple du Soleil dans le journal Tintin est interrompue pour plusieurs semaines[40],[41]. L'achèvement de l'histoire se fait « dans la douleur » pour son auteur[42].
Vers un embryon des Studios Hergé
Le cours de la création du Temple du Soleil est marqué par une succession d'évènements qui conduit à l'installation de scénaristes et de dessinateurs autour d'Hergé, posant ainsi les premières pierres de ce qui deviendra les Studios Hergé.
Le scénario et le dessin de l'œuvre sont signés du seul nom d'Hergé. Selon les observateurs, il connaît la trame voire la chute du Temple du Soleil dès l'écriture des Sept Boules de cristal, première partie du diptyque[43]. Les études dans les archives de l'auteur indiquent son cheminement intellectuel pour écrire le scénario. Les chercheurs ont ainsi pu étudier un carnet dans lequel, dix ans auparavant, il consigne des idées[44] dont certaines deviennent par la suite constitutives du scénario du Temple du Soleil[45]. Il est ainsi possible d'y retrouver une ébauche de la séquence de l'attentat avec le train, notée ainsi :
« Pour empêcher Tintin d'arriver, on détache le wagon dans lequel il se trouve.
Pente forte.
Le wagon va aller s'écraser sur l'express qui suit[46]. »
Pourtant Hergé n'est pas vraiment seul car, dès Les Sept Boules de cristal, Edgar P. Jacobs intervient, non seulement en qualité officielle de coloriste et créateur des décors, mais aussi dans le développement du scénario. Comme créateur des décors, celui-ci est largement irremplaçable compte tenu de la qualité des détails qu'il met en place[47]. Quant au scénario, une part non négligeable des idées initiales provient de discussions entre Hergé et lui[48] : par exemple, complétant l'idée de départ d'Hergé de l'attentat du train, Jacobs aurait lancé celle de la chute du wagon[49]. L'importance de ses apports est si grande que Jacobs demande à Hergé de co-signer avec lui la création du Temple du Soleil et des prochaines histoires, ce qu'Hergé refuse[50]. De fait, les deux se séparent artistiquement courant mai 1947, au moment de la publication des premières planches de l'album[51],[52].
Parallèlement, Hergé bénéficie aussi d'interventions de son ami Jacques Van Melkebeke[53],[54], scénariste de bande dessinée dont l'influence est souvent d'origine littéraire : ce serait lui qui aurait présenté à Hergé L'Épouse du Soleil de Gaston Leroux[55],[Note 5]. L'aide de Van Melkebeke est importante, mais, rattrapé par son passé de collaborateur au cours de la genèse de l'œuvre, il ne peut plus intervenir auprès d'Hergé[Note 6].
Ces deux départs plongent Hergé dans le désarroi[56], d'autant qu'il souffre d'un nouvel accès de dépression lié aux incertitudes d'après-guerre pour sa collaboration au Soir[57]. C'est alors qu'il fait appel à Bernard Heuvelmans[58], un scientifique qui l'a déjà conseillé sur L'Étoile mystérieuse[59]. En effet, selon ce dernier, « à la Libération, Hergé [étant] très déprimé » et « s'[étant] retrouvé bloqué au milieu de son livre », il lui « a demandé de l'aider à le terminer. »[60]. Selon son témoignage, il est possible de situer le début de son intervention au moment où Tintin, le capitaine Haddock, Zorrino et Milou pénètrent dans les grottes qui les conduiront au Temple du Soleil[TdS 19],[61] — bien que l'idée de faire traverser des grottes aux personnages soit souvent attribuée à Edgar P. Jacobs[62]. En 1995, Heuvelmans revendique l'idée de l'éclipse solaire qui sauve Tintin et ses compagnons de la mort, ce qui permet à Hergé d'achever son histoire[63]. Nuançant ces propos, certains chercheurs se posent la question de la quantité d'aide fournie[64], même s'ils reconnaissent que les rétributions que reçoit Heuvelmans de la part d'Hergé se sont considérablement amplifiées, signe d'un travail certain[65],[66]. Par ailleurs, du point de vue graphique, Hergé se fait aider par de nouveaux collaborateurs : Guy Dessicy et Frans Jageneau pallient l'absence de Jacobs et l'aident dans tout ce qui ne touche pas aux personnages, domaine réservé d'Hergé[67].
Tous ces apports mis bout à bout font donc dire aux observateurs de l'œuvre hergéenne que, « piégé par Jacobs »[68], et « pour remplacer [son] apport, toute une équipe [est] nécessaire » et donc, « il jette les bases de ses Studios peu de temps après le départ de Jacobs »[69]. Pourtant, Hergé proclamera toujours que ces différents apports étaient strictement limités et qu'il reste bien le seul auteur des Aventures de Tintin[Note 7],[70].
Parution
Prépublication

La prépublication de l'aventure commence le au numéro 1 du journal Tintin[71] et s'achève le [72]. Néanmoins, si les premières pages de cette publication hebdomadaire portent le titre Le Temple du Soleil, elles correspondent en fait à la fin de l'histoire des Sept Boules de cristal dont la prépublication dans le journal Le Soir n'avait pu s'achever du fait de la libération de la Belgique, le . En effet, c'est l'équivalent d'une douzaine de planches qu'il restait à publier[73]. Dès lors, si l'on excepte ces planches finales des Sept Boules de cristal, la prépublication de ce qui constituera l'album du Temple du Soleil proprement dit débute dans le numéro daté du jeudi [74],[Note 8].
Une fois encore, à l'image de celle des Sept Boules de cristal[75], cette prépublication connaît une interruption de plusieurs semaines du au du fait du syndrome dépressif qui touche Hergé[76], dont Pierre Assouline attribue la cause cette fois à la pression qu'il a subie à la Libération devant les accusations de collaboration portées à son encontre[77]. La crise est si profonde que l'auteur de Tintin projette un temps de s'exiler en Amérique du Sud afin de s'extraire de l'atmosphère pesante de son pays natal[78]. En attendant, Hergé continue à montrer des signes inquiétants pour l'éditeur du journal Tintin dont la parution pourrait de nouveau s'interrompre. Ainsi, pour alléger le travail d'Hergé, Raymond Leblanc décide que seules deux bandes sur les trois composant la planche hebdomadaire doivent être consacrées à l'aventure de Tintin ; la place restante est dédiée à une chronique historique écrite par Jacques Van Melkebeke et illustrée par Guy Dessicy et intitulée « Qui étaient les Incas ? »[79]. Cet arrangement dure huit semaines entre le jeudi et le jeudi [STS 1].
La publication dans le Journal Tintin se fait dans un format « à l'italienne » à raison d'une planche par semaine, chaque planche occupant l'espace des deux pages centrales du journal[80]. Plusieurs raisons président à un tel choix de présentation : ce support et ce format remplacent avantageusement les supports et formats du journal Le Soir dans lequel avait été pré-publié Les Sept Boules de cristal[81] ; mais surtout, cette présentation permet à Hergé de ne devoir produire que l'équivalent d'une planche d'album par semaine, tout en laissant au lecteur la satisfaction de lire une aventure de Tintin en double page[82]. Une publication ultérieure de l'œuvre sous ce format à l'italienne est proposée en 1988 puis en 2003 par les Éditions Casterman[83]. Une autre publication sous ce format à l'italienne tel qu'il est paru dans Tintin est publiée sous la forme d'un album cartonné le sous le titre La Malédiction de Rascar Capac[84] avec pour sous-titre Tome 2 : Les secrets du temple du soleil[85].
Parution en album
La publication sous forme d'album en couleurs se fait en 1949. Dès la prépublication s'est posée la question du passage du format « à l'italienne » du journal Tintin au format « portrait » de l'album qui impose à Hergé de procéder à une refonte de son histoire[86]. Mais Hergé est habitué à de telles manipulations puisqu'il a déjà dû refondre Les Sept Boules de cristal en format album à partir d'un format par strips de trois ou quatre cases[87], aussi considère-t-il qu'il n'aura pas de problème pour réaliser cet exercice. Il va néanmoins rencontrer certaines difficultés à le faire[88].
De fait, sur les 964 cases qui composent son récit de prépublication en format à l'italienne, il est amené à retrancher environ 140 cases, ce qui représente près de 15 % de l'ensemble[89]. Dans l'opération, certaines séquences doivent être éliminées, comme une scène où le capitaine Haddock s'emplit les poches de pépites d'or natif[90] qu'il trouve dans les grottes qui mènent au Temple du Soleil[91]. Philippe Goddin souligne combien cette obligation de retrancher des éléments constitue en fait une bénédiction pour Hergé, tant Haddock fait alors preuve d'une cupidité qui ne lui est pas familière[92]. De plus, ces retraits de séquences le conduisent à devoir créer des cases pour effectuer les raccords entre des séquences qui ne se succédaient pas directement[93]. Autre exemple, lorsque le capitaine souffre du mal des montagnes (soroche, en quechua) au début de leur expédition, Zorrino tend des feuilles de coca. Celles-ci sont mâchées par les indigènes pour supporter les rudes conditions locales et bénéficier de ses vertus stimulantes.
Par ailleurs, à l'inverse des élargissements et des zooms arrière auxquels il avait pu procéder dans Les Sept Boules de cristal[Note 9], il est amené à réduire la taille de beaucoup de cases[94]. De fait, contrairement à ses précédents albums, il ne peut insérer qu'une seule[TdS 20] des grandes cases spectaculaires (d'un format d'une demi, voire d'une planche entière) dont il usait précédemment, comme dans Les Sept Boules de cristal[95]. De plus, cette case occupe seulement l'espace d'une demi-page, contre une page entière comme dans Le Crabe aux pinces d'or par exemple[96].
Références
Références littéraires

Hergé a souvent utilisé nombre d'œuvres littéraires comme sources d'inspiration pour la création de scénarios de Tintin[97]. Le Temple du Soleil ne fait pas exception avec au moins six sources que les recherches ont recensées. Néanmoins, l'auteur ne reconnaît pas volontiers de telles inspirations[98], ne serait-ce que parce qu'il craint de devoir justifier des références qu'il n'a pas apportées ou même qu'il ne connaît pas[99] : ainsi, quelques années après la parution de l'album, il refuse la préface d'un livre qui lui est consacrée et pourtant écrite par Roger Nimier au prétexte que, entre autres, le préfacier affirme que Le Temple du Soleil aurait fait appel à l'œuvre de D. H. Lawrence[100].
La source d'inspiration la plus étudiée et la plus reconnue pour cette histoire est L'Épouse du Soleil, un roman d'aventure écrit par Gaston Leroux et paru sous forme de feuilleton en 1912 puis en livre en 1913[101],[102]. Il s'agit de la seule source à laquelle Hergé se réfère explicitement, du moins chez Numa Sadoul : ayant été « impressionné » par l'idée de « vengeance par ensorcellement des Incas », il confirme avoir « [lui]-même repris le thème de l'envoûtement »[36]. Certains épisodes du roman de Leroux se retrouvent donc adaptés : par exemple, la réponse que font invariablement les Indiens aux questions du héros de Leroux (« no hay señor »[103]) devient chez Hergé un gag relevant du comique de répétition lorsque le capitaine Haddock se voit refuser lui aussi toute assistance par la réponse « no sé » de la part des Indiens — le gag se concluant par le même « no sé » crié par Haddock à l'encontre d'un Indien qui lui demande la charité[TdS 21],[104]. Mais l'inspiration va plus loin. En effet, c'est toute une partie de la structure du récit de Gaston Leroux qu'il est possible de retrouver chez Hergé : départ du même port de Callao ; allusion au négoce de guano ; déplacement par le train vers Jauga ; puis équipée à pied à travers la montagne vers le temple du soleil dont les gardiens prévoient le sacrifice sur un bûcher de la compagne du héros[105]. Quant à Huascar, grand-prêtre du Soleil qui a offert la médaille à Tintin, il porte le nom d'un « Indien de Trujillo », jouant un rôle central dans le roman.
Pour nourrir sa réflexion, Hergé puise aussi dans un témoignage, celui de Conrad de Meyendorff, L'Empire du Soleil (1909), qui est le journal de voyage de cet officier de la marine russe de nationalité allemande et de sa femme au cœur de l'Amazonie lors de leur voyage de noces qui dure deux mois en 1903[106]. Ainsi, Hergé reprend la trame d'un épisode de ce livre qui relate la mise en quarantaine des passagers du navire en arrivant à Callao, pour cause de peste bubonique[107]. D'ailleurs, Hergé reprend cette même maladie pour justifier la quarantaine imposée aux passagers du Pachacamac, ce qui se révèle un prétexte pour interdire aux autorités toute inspection du navire[TdS 22]. Une des chroniques « Qui étaient les Incas ? » raconte une anecdote, qui a peut-être inspiré Hergé pour son histoire et qui est racontée dans ce même ouvrage[108].
ayant pu inspirer Hergé.
- L'intrusion de Tintin à bord du Pachacamac en début d'album évoque cette illustration de 1875 de Jules Férat tirée de L'Île mystérieuse.
- L'enlèvement de Milou par un condor évoque cette illustration d'Édouard Riou de 1868 tirée des Enfants du capitaine Grant.
De plus, Hergé aurait eu pour source d'inspiration des passages de certains ouvrages de Jules Verne dont, le plus assurément, le roman d'aventures Les Enfants du capitaine Grant, paru en 1868 et dont une partie de l'intrigue se déroule en Amérique du Sud. En effet, certains observateurs voient des reprises de ce dernier dans l'épisode où Milou est enlevé par un condor[TdS 23], et en particulier au moment où Tintin s'agrippe aux pattes du volatile : cette vignette n'est pas sans évoquer l'illustration que tira Édouard Riou du roman. De même, il est possible de retrouver une similitude entre la vignette où Tintin pénètre à bord du Pachacamac en début d'album[TdS 24] et l'illustration de Jules Férat représentant un épisode de L'Île mystérieuse paru en 1875[109],[110]. Ces rapprochements entre des vignettes d'albums de Tintin et des épisodes ou des illustrations de romans de Jules Verne ont toutefois fait l'objet de polémiques[111]. De fait, il est difficile de mesurer l'influence réelle que peut avoir l'œuvre de Jules Verne sur Le Temple du Soleil, d'autant qu'Hergé a toujours nié avoir jamais lu cet auteur[112]. Néanmoins, si ce lien existe, il est possible de l'attribuer de nouveau à Jacques Van Melkebeke, parfois qualifié en effet de « grand julesverniste »[113].

Par ailleurs, selon toute hypothèse, Hergé se serait également inspiré des Commentaires royaux sur le Pérou des Incas de Inca Garcilaso de la Vega, chroniqueur amérindien de langue espagnole de la fin du XVIe siècle[114] dont il aurait eu vent grâce à l'ouvrage de Conrad de Meyendorff[115]. Certains indices tendraient à le prouver bien que cela soit très discret[116]. Ainsi, dans la version de prépublication dans Tintin peut-on lire cette demande faite par Tintin à Milou de hurler alors qu'ils se trouvent sur le bûcher préparés par les Incas[STS 2],[117]. Or cette injonction constituerait un reflet du témoignage de Garcilaso de la Vega qui raconte : « Ils attachaient les chiens grands et petits, leur donnaient des coups de bâton pour les faire hurler, comme s'ils eussent invoqué la lune, qu'ils croyaient avoir de l'affection pour ces animaux »[118]. Par ailleurs, toujours dans cette scène, le chant des jeunes femmes avant le sacrifice serait tiré du même livre[119] dont Hergé a recueilli la traduction : « Celui qui a fait le Monde, le dieu qui l'anime, le grand Viracocha, t'a donné l'Âme, pour faire cette charge, où il t'a établie »[120].
De même, la description de l'usage des lentilles servant à allumer le bûcher des condamnés appartient aux Commentaires royaux, ce qu'aurait également emprunté Hergé[121], choix qui contredit la description que l'on trouve dans une illustration d'article du National Geographic sur la civilisation inca, réalisée par Herbert M. Herget, selon laquelle les Incas utilisaient une petite coupelle en or au centre de laquelle ils plaçaient l'objet à enflammer[122]. Mais l'indice le plus probant dans l'usage de cet écrit comme source tiendrait dans cette image plusieurs fois répétée par Hergé du lama qui crache sur le visage du capitaine Haddock[TdS 25],[TdS 26]. En effet, il semble que cette idée n'ait jamais été utilisée dans la littérature, à tout le moins ni dans L'Épouse du Soleil de Gaston Leroux, ni dans d'autres récits où ces animaux sont pourtant présents[123]. Or il se trouve qu'il s'agit justement d'une représentation des lamas décrite par Garcilaso de la Vega : « Lorsque les Indiens s'obstinent à les faire lever et s'approchent d'eux à cet effet, ils se défendent en crachant sur celui qui se trouve le plus près, de préférence au visage »[124].
Une autre source d'inspiration possible pourrait être le conte philosophique Candide de Voltaire paru en 1759[125]. En effet, Tintin et ses compagnons quittent le Temple du Soleil avec des lamas chargés d'or et de pierreries[TdS 27], ce qui n'est pas sans évoquer la manière dont Candide quitte le pays d'Eldorado[126]. Or, cette référence littéraire a peut-être comme origine le fait que le Zadig du même Voltaire paraît en version dessinée dans les pages du journal Tintin en même temps que Le Temple du Soleil, ce qui a pu amener l'auteur à s'y intéresser ou à se remémorer l'œuvre de l'écrivain[127] ; une autre hypothèse propose que ce soit Edgar P. Jacobs, dont la culture est plus développée, qui aurait pu glisser cet apport littéraire[128].
Enfin, en juin 2014, le site d'information en ligne Sept.info[129] croit pouvoir affirmer qu'Hergé se serait inspiré d'un roman de 32 pages, Le Maître du Soleil, de Marcel Priollet (écrivant alors sous le nom de plume de René-Marcel de Nizerolles), datant de 1942 et paru en 1944 aux Éditions du livre moderne[130]. En effet, il est possible d'y trouver des éléments qui constituent une partie de la trame de l'œuvre d'Hergé : la découverte par le héros dans sa cellule d'un journal permettant de prévoir une éclipse de soleil[131],[Note 10] ; la demande par le héros à son compagnon de le suivre aveuglément[132] ; des dialogues que le journaliste juge très proches[133] comme la supplique que chaque héros fait au Soleil pour qu'il s'éteigne[134] ou comme la demande implorante que fait l'Inca au héros de faire réapparaître le Soleil[135]. Néanmoins, concernant ce dernier point, Hergé choisit de prêter un tel langage emphatique à d'autres personnages, tel le prêtre implorant le Soleil alors qu'on met le feu au bûcher (« Ô puissant astre du jour, toi qui as fait le monde, Pachacamac, le dieu qui l'anime, frappe ce bûcher de tes rayons vengeurs ! »[TdS 28]), que Philippe Goddin ne manque pas de rapprocher de la déclamation notée par Herbert Herget dans le National Geographic (« Donne-nous, Ô Soleil, le Feu pur et sacré »[136]), et qui n'est donc pas propre à une seule référence.
Sources de documentation
Souci de réalisme

Pour la création de cette aventure, Hergé fait preuve d'une volonté manifeste de crédibilité en s'appuyant fortement sur une documentation fiable. Ainsi pour la séquence à bord du Pachacamac, il parvient à se procurer les plans d'un cargo, le S.S. Égypte[137], de même qu'il obtient l'autorisation de parcourir le navire alors ancré à Anvers[138], ce qui lui permet de faire effectuer à son personnage un trajet précis et cohérent. L’Égypte, navire issu du programme de guerre allemand de conversion de navires de commerce en croiseurs auxiliaires appelé « Hansa-Bauprogramm (de) »[139], est construit en 1946 par les chantiers belges Jos Boel & Fils, qui lui fournissent des photos et un plan détaillé[140] ; c'est le même navire qui inspire plus tard les dessins du Ramona dans l'album Coke en stock[141].
Cette volonté de réalisme concerne tout autant le monde inca. Or la réussite est telle qu'elle fait dire aux observateurs de son œuvre qu'en plus de proposer « une véritable histoire d'aventures », Hergé « signe ici une véritable histoire […] de découvertes archéologiques »[142].
Les sources bibliographiques sur lesquelles s'appuie Hergé pour écrire Le Temple du Soleil sont plus importantes que pour Les Sept Boules de cristal, le premier volume du diptyque. En effet, le manque de documentation pour écrire ce dernier a été source de frustration pour l'auteur, à tel point qu'il s'en était ouvert à Charles Lesne, son correspondant à Casterman, dans un courrier du 26 mars 1946[143]. Aussi étoffe-t-il sa documentation : il s'appuie toujours et en premier lieu sur l'ouvrage de Charles Wiener, Pérou et Bolivie, notamment pour l'abondance des gravures qui le composent[144]. Cet ouvrage lui est notamment utile pour représenter les villes que Tintin est amené à traverser[145].
Il utilise également deux dossiers du National Geographic, datés de 1938 et intitulés « The Incas : Empire Builders of the Andes » et « In the Realm of the Sons of the Sun », intéressants pour leurs descriptions des costumes, de l'habitat et de l'environnement du Pérou[146]. En outre, ces dossiers contiennent huit illustrations dessinées par Herbert M. Herget[147] représentant des « scènes de la vie précolombienne », dont, notamment, une scène spectaculaire de cérémonie où les participants font circuler un serpent factice : Hergé s'en inspire très fidèlement pour représenter la cérémonie préparatoire à la mise au bûcher de Tintin, Haddock et Tournesol[148].
Par ailleurs, Hergé se procure La Civilisation aztèque, datant de 1934 et écrit par J. Eric Thomson, conservateur du musée Field à Chicago : ce livre lui est utile pour la description des objets du quotidien dans le Mexique précolombien. Enfin, l'auteur utilise les illustrations contenues dans l'ouvrage de Conrad de Meyendorff, L'Empire du Soleil, Pérou et Bolivie[149]. Cette documentation permet de représenter avec un souci du détail quasi ethnographique les populations croisées par les héros. C'est ainsi qu'on voit des Péruviens coiffés du chapeau melon (bombín), apporté par les Européens au XIXe siècle et qu'ils adoptèrent depuis, ainsi que des ponchos, dont les motifs indiquent le village d'origine de leur propriétaire. Il en va de même pour les vendeuses de chicha, tirées d'une photo de National Geographic[150].
Hergé ne s'est pas seulement inspiré de sources littéraires. Il a aussi puisé dans le cinéma, avec le long-métrage d'animation des studios Disney sorti en 1942, Saludos Amigos. Plus précisément, la séquence Lac Titicaca, montrant Donald chevauchant un lama, dont le couvre-chef inspirera celui que porte Tintin quand, vêtu d'un poncho, il retrouve le capitaine, parti à sa recherche avec les Dupondt[STS 3].
Les escapades autour du monde des Dupondt, cherchant désespérément leurs amis grâce à leurs pendules, donne l'occasion pour Hergé de montrer des paysages du monde entier. La première donne l'occasion de montrer une nouvelle fois la France dans les aventures de Tintin, lorsqu'ils grimpent les escaliers du pilier Est de la Tour Eiffel[151]. Une autre les montre à Gizeh, devant le Sphinx, ainsi que les grandes pyramides, qu'Hergé avait déjà représentées dans Les Cigares du pharaon.
Inexactitudes et approximations

Malgré toutes les précautions qu'il a prises pour éviter le plus d'erreurs possible[152], Hergé émaille son récit d'un certain nombre d'inexactitudes.
La première raison de ces approximations est la faible documentation iconographique dont dispose l'auteur[153], ce qui oblige celui-ci à jouer avec la réalité[154]. Ce genre d'erreurs, plus ou moins volontaire, apparaît par exemple dès la une du premier numéro du journal Tintin[155], montrant au lecteur une effrayante statue géante. Composée par Jacobs, celle-ci mêle divers éléments hétéroclites : un personnage sculpté sur le dos d'un miroir à main[156] muni d'une massue, un vase céramique de Chimbote, un guerrier à tête de chouette, ainsi que les perles de la coiffe d'un dieu Soleil figuré en crabe. Enfin, la statue arbore une peinture faciale, reprise d'un livre représentant des dessins de différentes peintures faciales péruviennes[STS 4].
Ces erreurs reviennent dans les premières cases de l'album puisqu'en faisant déambuler Tintin et le capitaine Haddock dans les rues de Lima, proche de Callao, ce sont en fait celles correspondant à la ville de Cusco qu'ils traversent[157]. Cette transposition de Cusco à Callao se remarque aussi avec la « chola » vêtue d'une pollera (es), qui se promène dans les rues, portant un enfant sur son dos et filant la laine, inspirée de deux autres photographiées dans cette première ville[STS 5].
De même, quelques planches plus loin, les illustrations des rues de la ville de Jauja que Tintin arpente correspondent en fait à des peintures[158] de la ville de Puno située à près de 800 kilomètres de là à vol d'oiseau[159],[Note 11]. Le nom même de cette cité, Jauga dans l'album, est l'objet d'une erreur puisqu'elle se nomme Jauja, erreur dont l'origine est une faute d'orthographe de la part d'Edgar P. Jacobs qu'Hergé a recopiée[160]. Dans cette ville, le héros passe devant un mur fait d'un appareil de blocs en granit à angles droits sans mortier[TdS 29], que l'on retrouve plutôt à Cusco. Toutefois, celui devant lequel il passe dans la case suivante est fait de blocs de schistes reliés entre eux par des couches de mortier, comme on en retrouve à Jauja.
Similairement, les héros passent la première nuit de leur expédition avec Zorrino dans un chulpa, qu'il présente comme étant un vieux tombeau inca. Il s'agit en fait d'une tour funéraire dans certaines civilisations pré-incas, que l'on trouve au sud du pays. De plus, la taille de celui de l'album est exagérée puisque la chambre mortuaire permet à plusieurs personnes de s'y allonger à l'aise, tandis que dans la réalité, celle-ci est petite.
De la même manière, en fin d'histoire, si la vignette dans laquelle Tintin et Haddock sont amenés à leur bûcher[TdS 30] correspond à un cliché de la cité du Machu Picchu issu du National Geographic, l'appareil du mur sur la bande suivante correspond à un dessin représentant les murailles de la citadelle de Saqsaywaman située à Cusco[161]. Enfin, lorsque Hergé représente cette même ville de Cusco en fin d'histoire, le décor de la rue visible en vignette correspondrait plutôt à la ville de La Paz, capitale administrative de la Bolivie, puisqu'il s'inspire d'un cliché de celle-ci pris par Conrad de Meyendorff[162].
La seconde raison de ces erreurs provient du fait que les sources dont Hergé dispose sont elles-mêmes sujettes à caution. Il est ainsi démontré que les dessins effectués par Herbert Herget dans le National Geographic constituent souvent une interprétation de sa part de la réalité historique[163]. Par exemple, Herget attribue des vases à la culture moche : cette dernière est certes sud-américaine mais elle n'est pas inca[164], lui étant antérieure de plusieurs siècles[Note 12]. Bien que certains costumes représentés par Hergé semblent créés de toutes pièces, il se base sur des éléments réels. Ainsi, le couvre-chef, qu'Hergé a réutilisé pour en coiffer le professeur Tournesol, ne représente pas un perroquet, comme d'aucuns l'ont cru, mais plutôt une tête de batracien. Ces animaux symbolisent l'eau et commandent la pluie, selon des mythes d'Amérique du Sud[165].
On retrouve ce mélange de différentes cultures andines dans le tombeau, en partie écroulé à la suite d'un des nombreux séismes que connaît le pays, que les héros découvrent avant leur contact avec les Incas. On note ainsi ce vase-portrait au regard sévère, que Tintin confond avec la tête d'une personne et qui est représentatif des céramiques mochicas. Quant aux momies, si marquantes que l'auteur décide de les réutiliser pour la couverture de l'album, elles proviennent de la culture Chancay. Plus précisément, l'auteur s'est inspiré de la coupe d'une tombe Huaca d'Ancon (es) et d'un dessin de tête mise au jour à Chancay. Ce sont des exemples parmi les nombreux objets d'arts disséminés dans la tombe[STS 6].
Le Temple du Soleil lui-même est représentatif de cette volonté de représenter des éléments incas, tout en prenant la liberté d'y incorporer des éléments d'autres cultures, comme précisé plus haut. Ainsi, la porte trapézoïdale par laquelle les héros déboulent en pleine cérémonie est courante dans l'architecture inca. Toutefois, le dessin surmontant l'autel a été recopié à partir d'une figure représentant Viracocha, ornant la porte du Soleil à Tiwanaku, site archéologique bolivien représentatif de la culture du même nom. Quant aux dessins sur le trône de l'Inca, ils sont sans doute issus de peintures découvertes sur le site de Pachacamac. Cela n'empêche pas que la chambre dans laquelle logent Tintin et Haddock soit entourée de tentures qui, en plus de garantir une isolation thermique dans ce site en altitude, offrent au regard des motifs incas[166].
Après avoir été délivrés de leur bûcher, Tintin et ses amis sont emmenés à sa demande dans un sanctuaire pour que soit levée la malédiction de Rascar Capac. Notons au passage que le couloir qui y mène reprend une grotte contenant une nef, dessinée par Wiener et qui se trouve aux alentours de Cusco (non localisée précisément). Puis, ils transitent par un autre couloir vers la salle du trésor, dont l'accès se fait par une porte reprenant le motif d'une pierre sculptée de la culture Pashas, exposée à Cabana. Hergé place des statues au sein de ce trésor, dont une reprend celle figurant à la une du premier numéro du journal Tintin[167].

Enfin, un épisode renvoie à un événement astronomique sur lequel beaucoup de commentaires ont été émis : l'éclipse solaire. Comme elle se produit lors de l'épisode final du bûcher qui constitue un évènement central au sein de l'histoire, l'éclipse marque la résolution de l'aventure ; l'idée semble en avoir été apportée par Bernard Heuvelmans[63]. La première erreur d'Hergé est historique lorsqu'il prétend que les Incas ne connaissent pas un tel phénomène, alors qu'il leur était familier, même s'ils ne savaient pas prévoir les éclipses[168]. Par ailleurs, la seconde erreur, scientifique, concerne le bord à partir duquel le Soleil est occulté par la Lune. De fait, quelque temps après la publication de la version album du Temple du Soleil, Hergé reçoit un abondant courrier l’informant qu’il a commis une erreur lors de la scène en la faisant démarrer par la droite du Soleil[TdS 31]. Or les personnages se trouvant dans l’hémisphère sud et non dans l’hémisphère nord, l’éclipse aurait dû se dérouler dans le sens inverse de sa description[169]. L'erreur est d'autant plus fâcheuse que la version de prépublication propose une version réaliste de la scène, où la Lune occulte le Soleil par la gauche[STS 7],[170]. C'est ainsi que, plusieurs années plus tard, cette scène est remise en question par Hergé qui, simultanément, regrette l'erreur et considère le procédé comme un cliché scénaristique : « Je reconnais que c’est un « point noir » dans cette affaire »[171].
L'introduction des lamas dans les rues de Callao est hasardeuse, ces animaux des hauts plateaux supporteraient mal de vivre sur le littoral, manquant notamment de fraîcheur. Cette liberté permet néanmoins d'introduire dès le début le comique de répétition des interactions entre les lamas et le capitaine.
Ces erreurs mises bout à bout, et notamment celles concernant la civilisation inca, font qu'un certain nombre de critiques seront dirigées à l'encontre du Temple du Soleil par les spécialistes de l'Amérique pré-colombienne[172]. Néanmoins, Hergé, en créant Le Temple du Soleil, n'a pas pour objectif l'exactitude historique, mais simplement le réalisme et la crédibilité[173]. Par ailleurs, les observateurs tintinologues font remarquer que l'œuvre appartient au domaine de l'art et que l'important demeure que « le lecteur se laisse entraîner sans réserve » dans le récit et le monde qu'il décrit[174]. Enfin, l'amoncellement d'éléments hétéroclites venant de tout le Pérou est l'occasion pour les lecteurs de découvrir la diversité des arts des différentes civilisations andines et, plus largement, celle qu'offre ce pays.
- Masque de momie qu'Hergé situe dans la tombe inca attenante au Temple du Soleil[TdS 32] alors qu'elle appartient à la culture Chancay[175].
- Cet ours noir, Ursus americanus, ne vit qu'en Amérique du Nord[177] et ne peut donc se trouver dans les montagnes andines pour y effrayer le capitaine Haddock[TdS 34].
- Pierre sculptée de la culture Pashas, exposée à Cabana (Région d'Ancash). Figurant un soleil entouré de quatre animaux fabuleux, elle fut reprise pour orner la porte menant à la salle du trésor.
Analyse
Un album reflet de la vie de son auteur

Certains observateurs notent que Le Temple du Soleil marque un virage en ce qui concerne l'état d'esprit dans lequel travaille Hergé. En effet, le dessinateur est alors la cible d'attaques pour sa collaboration au journal Le Soir durant la Seconde Guerre mondiale, et à partir de là, son récit devient moins léger : c'est ce qui fait dire à Assouline que « cette haine […] a définitivement raison de son insouciance, laquelle donnait à son art ce je-ne-sais-quoi de spontané qui en faisait le charme »[178]. C'est ainsi que ce même observateur veut voir dans la vignette où le capitaine Haddock est effondré dans un fauteuil en attente de nouvelles de Tournesol[STS 8],[Note 13] le reflet de la dépression subie par Hergé. De la même façon, certains épisodes du récit appartenant tout à fait au Temple du Soleil constitueraient autant de clins d'œil ironiques de la part de l'auteur sur sa propre vie personnelle, comme cette exclamation du capitaine « Mille millions de mille sabords ! le signal de la quarantaine ! » : un des Dupondt l'interroge alors, « C'est pour fêter l'anniversaire du commandant ? », ce à quoi répond le capitaine « Mettre un navire en quarantaine, marin d'eau douce, signifie le tenir à l'écart pendant un certain temps pour éviter la contagion ! »[TdS 35]. Or cet échange ne serait pas sans évoquer à la fois le fait qu'Hergé fête alors ses quarante ans et le fait qu'il est touché par un fort syndrome dépressif[179].
Par ailleurs, l'album fait intervenir Zorrino, un personnage dont la création pourrait, elle aussi, entrer en résonance avec la vie d'Hergé, tout comme le thème qu'il convoque, celui de l'adoption. En effet, l'écrivain et critique littéraire britannique Tom McCarthy relève combien cette figure d'« enfant des rues »[180], qui donc semble être un orphelin[181], renvoie à d'autres figures identiques dans l'œuvre d'Hergé : Tchang dans Le Lotus bleu ou, plus tard, Miarka dans Les Bijoux de la Castafiore. Dans les albums de la série, Tintin apparaît aussi comme « un orphelin à la recherche d'une famille d'adoption. »[182]. Or il se trouve que Zorrino, comme ces autres personnages, finit par bénéficier de ce qui pourrait peu ou prou se rapprocher d'une adoption : « [Hergé] fait s'installer l'orphelin Tchang dans la maison de Wang Chen-yee dans Le Lotus Bleu, montre l'enfant des rues Zorrino être accueilli dans le temple inca dans Le Temple du Soleil et renvoie la gitane Miarka à sa famille que le capitaine adopte pratiquement dans Les Bijoux de la Castafiore »[183]. McCarthy ne fait pas explicitement un lien entre ce thème et un hypothétique désir d'adoption de la part d'Hergé, mais d'une part, ce dernier n'a alors pas d'enfant (et n'en aura jamais) et d'autre part, Pierre Assouline, dans son ouvrage Hergé, pense pouvoir révéler que le dessinateur et sa femme d'alors, Germaine Kieckens, auraient entamé une démarche d'adoption à la fin des années 1940[184]. Néanmoins, cette information, qu'Assouline affirme tenir de Germaine avant qu'elle ne décède en 1995, est mise en doute dès 2002 par un autre biographe d'Hergé, Benoît Peeters, dans son ouvrage Hergé, fils de Tintin[185], voire niée de façon tranchée par les héritiers d'Hergé, ainsi que par le même Benoît Peeters qui en 2009 signe un communiqué commun avec Philippe Goddin en la qualifiant de « sinistre racontar »[186]. De façon plus avérée, il apparaît qu'Hergé est stérile, ce qui conduit Pierre Assouline à regretter ne pas posséder plus d'information concernant ce sujet, car « ce serait […] une clef fort utile à tous ceux qui se passionnent pour les sources de cette œuvre qui part du monde de l'enfance pour y retourner »[187].
Malgré cette pesanteur, des accès de spontanéité et de fraîcheur demeurent tout de même en cours de récit. Ainsi Numa Sadoul, qui « déplore » la scène de l'éclipse solaire, se satisfait tout de même du fait qu'elle soit littéralement « sauvée » par « la merveilleuse candeur de Tournesol »[188].
Place de l'album au sein de la série


Bien qu'appartenant à un diptyque formé avec Les Sept Boules de cristal, Le Temple du Soleil a sa spécificité visuelle et narrative propre. L'album est qualifié par Philippe Goddin de « plus solaire »[189], ne serait-ce que parce qu'il paraît d'emblée en couleurs, ce qui n'avait pas été le cas pour Les Sept Boules de cristal[190].
Les premières planches de la version de prépublication du Temple du Soleil constituent de façon narrative une source d'interrogation pour Hergé : quelle transition efficace et réaliste offrir avec Les Sept Boules de cristal ? En effet, l'auteur fait face à deux écueils : cette dernière histoire a brusquement été interrompue avant sa fin[73] ; et deux ans se sont écoulés depuis cette interruption. C'est ainsi que, dans la version de publication dans le journal Tintin, Hergé propose un résumé de l'aventure précédente par une coupure de presse que lit Tintin en se rendant à Moulinsart[STS 9],[191]. Néanmoins, cette présentation est absente de l'album puisque toute la partie de cette histoire se déroulant en Europe se retrouve dans l'album des Sept Boules de cristal.
Plus largement, Le Temple du Soleil s'inscrit dans une continuité au sein de la série des Aventures de Tintin et cela apparaît d'abord au niveau de la construction du récit. Ainsi, selon Pierre Masson, professeur émérite de littérature française à l'Université de Nantes, Le Temple du Soleil comprend deux étapes rituelles qui constituent ensemble une véritable initiation[192], laquelle permet à Tintin de résoudre la quête dont il s'est saisi : d'abord, le héros subit un « rituel d'égarement » qui consiste en sa mort symbolique suivie d'un baptême ; ensuite, il est invité à une « confirmation », terme qu'il faut entendre dans son sens religieux, où l'impétrant ne subit plus le rituel mais en est l'acteur[193]. Or il apparaît que ce dispositif scénaristique est déjà établi dans les Aventures de Tintin, notamment à partir de Tintin en Amérique, inscrivant tout à fait Le Temple du Soleil dans la continuité de la série[194].
Le chercheur situe la première étape de l'initiation au moment où Tintin est victime d'un attentat dans un train : le héros se lance du haut d'un viaduc, dans le vide, marquant là sa mort symbolique. Or cette chute s'achève en véritable plongeon dans une rivière[TdS 2] — immersion que l'auteur associe à un baptême[195]. Un tel cheminement est, de façon tout à fait caractéristique, déjà visible dans l'album des Cigares du pharaon dans lequel Tintin, après avoir été enfermé dans un cercueil, est jeté à la mer par les membres d'équipage d'un navire[196],[AAdT 3].
Dès lors, se met en place la seconde étape du rituel d'initiation, la confirmation, lors de laquelle Tintin est cette fois actif : celle-ci est visible lorsque le jeune héros traverse la cascade[TdS 36] qui, tel un rideau, barre l'entrée du Temple du Soleil[197]. Or cette seconde étape se retrouve déjà dans Le Lotus bleu par exemple où, se jetant à l'eau de façon tout à fait volontaire, Tintin tombe sur un enfant (Tchang) qui lui indique le bon chemin[AAdT 4],[198].
Un second point permettant d'insérer Le Temple du Soleil au sein d'une continuité apparaît à travers le choix de thèmes qui deviennent récurrents.
Un premier thème notable, selon Tom McCarthy, est constitué par celui du trésor, et en particulier des bijoux. Il s'agit d'un thème qui fait écho aux précédents albums[199]. En effet, Le Temple du Soleil s'achève sur le don fait aux héros par les Incas d'un véritable trésor[TdS 37]. Cela rappelle ainsi celui que découvrent Tintin et le capitaine Haddock à la fin du Trésor de Rackham le Rouge[AAdT 5] et qui est l'objet de la quête des personnages ; de même, l'histoire de L'Oreille cassée tourne autour d'un diamant caché dans une statuette[AAdT 6] ; enfin, dans Tintin au Congo, c'est le contrôle de la production de diamants qui anime le récit[AAdT 7]. Or, selon Tom McCarthy, le bijou symboliserait le secret : de fait, si le bijou achète le silence des héros quant à l'existence du Temple du Soleil[200], il est celui qui emporte le secret dans la tombe pour ceux qui l'ont volé dans Le Trésor de Rackham le Rouge et L'Oreille cassée[201]. De même, il est possible de considérer le bijou, à partir du Trésor de Rackham le Rouge et du Temple du Soleil, sous un aspect purement symbolique : celui-ci ne constitue que l'« élément concret » permettant de matérialiser une quête purement spirituelle, à savoir, pour Tintin, constituer ou préserver un cercle familial au sein duquel il se situe : dans le cas du Temple du Soleil, sauver le professeur Tournesol ou même Zorrino de la mort[202].
Un autre thème qu'il est possible de repérer est celui de la voix, considérée comme source de pouvoir et d'autorité[203]. Cette voix qui ordonne apparaît dans l'album lorsque Tintin invoque le dieu Soleil dont il demande la disparition alors qu'il se trouve sur le bûcher en compagnie du capitaine Haddock et du professeur Tournesol[TdS 38]. Le procédé évoque le stratagème déjà utilisé par Tintin pour se faire obéir du professeur Philippulus dans L'Étoile mystérieuse, le héros se saisissant d'un porte-voix grâce auquel il se fait passer pour Dieu auprès du malheureux professeur devenu un fou mystique[AAdT 8] ; de même, dans L'Oreille cassée, la voix est celle qui permet de manipuler les membres de la tribu Bibaros, ennemis des Arumbayas, lorsque l'explorateur Ridgewell, également ventriloque, fait parler leur fétiche dans le but de les effrayer[204],[AAdT 9]. Tom McCarthy décrit alors le procédé comme une véritable insertion « dans le circuit de transmission-réception » entre la divinité et la personne à « contrôler »[205].
Bien plus, ce thème s'élargit au bruit en général qui, dans les albums d'Hergé, représente la menace. Cet aspect dangereux apparaît ainsi tout à fait dans Le Temple du Soleil lorsqu'un simple éternuement suffit à provoquer une avalanche sur les héros[TdS 39],[206]. Or Hergé évoque volontiers ce caractère dangereux dans ses albums, comme dans Le Sceptre d'Ottokar, où Tintin se console, « Heureusement, les vitres sont solides !… » alors que Bianca Castafiore entame son célèbre Air des bijoux dans la voiture qui les conduit à Klow[AAdT 10],[207] ou bien comme, plus tard, dans L'Affaire Tournesol où l'invention de Tournesol d'une arme utilisant les ultrasons attire la convoitise d'une nation belliciste[AAdT 11],[208].
Adaptations

En , une adaptation radiophonique d'albums de Tintin est proposée à l'écoute sur la station France II-Régional[Note 14]. Le 26 novembre, après Les Sept Boules de cristal, c'est au tour du Temple du Soleil d'être adapté par Nicole Strauss et Jacques Langeais sous la forme d'un feuilleton radiophonique en 15 épisodes réalisé par Jean-Jacques Vierne, sur une musique de Vincent Vial et faisant intervenir Maurice Sarfati (Tintin), Jacques Hilling (le capitaine Haddock), Laurence Badie (Zorrino), Jacques Dufilho (le professeur Tournesol), Henri Virlogeux (Nestor et Huaco), Jean Carmet (Dupont), Jean Bellanger (Dupond), Yves Peneau (Chiquito), Maurice Nasil (Huascar), Gaëtan Jor (un marin Péruvien) et Jean Daguerre (un indien)[Note 15]. Cette adaptation a été ensuite distribuée sous la forme d'un disque 33 tours aux éditions Pathé Marconi[209] puis rediffusée en sur France Culture[210].
Il existe plusieurs adaptations animées de l'album. Ainsi, un long métrage d'animation des studios Belvision sorti en 1969, Tintin et le Temple du Soleil, reprend la trame du diptyque auquel il appartient. Puis il est adapté dans une série animée en 1992.
À partir de 1995, le producteur Claude Berri et le réalisateur Alain Berberian, tout juste sorti du succès de La Cité de la peur, montent une superproduction française, validée par les ayants droit, adaptée du diptyque Les Sept Boules de cristal / Le Temple du Soleil, avec un large budget de 120 millions de francs (environ 29,4 millions d'euros en 2025[211]), destiné à rivaliser avec le cinéma américain[212]. Jean Reno est prévu en capitaine Haddock, Darry Cowl en professeur Tournesol et Sami Frey en roi des Incas[212]. Le projet finit par être abandonné car Berri et Berberian sont en désaccord sur leur choix de Tintin, le premier réclamant une vedette trentenaire tandis que le second désire un jeune inconnu entre dix-sept et vingt ans, qu'ils n'ont de toute façon pas trouvé malgré de très nombreuses auditions[212],[Note 16].
Après Les Aventures de Tintin : Le Secret de La Licorne (2011) de Steven Spielberg, le deuxième film de la « trilogie Tintin », probablement réalisé par Peter Jackson et sans doute adapté des Sept Boules de cristal et de cet album, « pourrait se tourner à la fin 2016 »[213], une date depuis maintes fois repoussée. Cependant, fin 2018, si le deuxième film est bien confirmé, Peter Jackson affirme finalement vouloir partir sur d'autres albums, comme Le Sceptre d'Ottokar et L'Affaire Tournesol, ou bien le diptyque lunaire, comme le suggère Benoit Mouchart, directeur éditorial de Casterman[214].
En fonction de 1975 à 1980, une attraction dénommée Le Temple du Soleil dans le parc belge Walibi reconstituait le récit par le moyen d'une barque scénique pour les visiteurs[215],[216],[217],[218].
Par ailleurs, l'album fait l'objet en 1996 d'une adaptation en jeu vidéo sous le titre Tintin : Le Temple du Soleil. Le jeu est édité par Infogrammes et jouable sur Windows, Game Boy, Super Nintendo et Game Boy Color[219]. Le scénario suit les trames des Sept Boules de cristal puis du Temple du Soleil, les deux albums étant considérés comme un ensemble[220]. Il s'agit d'un jeu de plates-formes puisque le joueur déplace Tintin au sein de différents tableaux correspondant à certains épisodes de l'album. Ces phases sont entrecoupées de séquences animées permettant au joueur de se situer au sein du scénario[221]. Le jeu fait l'objet d'une critique assez positive de la part de la presse spécialisée[222].
Enfin, en 2001, Les Sept Boules de cristal et Le Temple du Soleil font l'objet d'une adaptation sous forme d'une comédie musicale, Tintin : Le Temple du Soleil, qui est présentée en Belgique. Le spectacle qui devait être ensuite proposé en France est finalement annulé[223].
Du 22 au , France Culture fête les 90 ans de Tintin en diffusant Le Temple du Soleil sous la forme de cinq feuilletons radiophoniques[224],[225].