Longueur d'une démonstration

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En mathématiques, la longueur d'une démonstration dépend du langage (naturel ou formel) dans lequel elle est rédigée, ainsi que des résultats préliminaires sur lesquels elle s'appuie. Des résultats inattendus de la théorie de la démonstration, comme le théorème d'accélération de Gödel, montrent que des énoncés simples peuvent avoir des démonstrations très longues, et qui dépendent considérablement du système d'axiomes choisis ; si les mathématiciens ont une préférence pour les « démonstrations élégantes » (qui sont souvent les plus courtes possibles), dans la seconde moitié du XXe siècle, certaines résultats importants ont néanmoins fait l'objet de démonstrations, parfois assistées par ordinateur, d'une longueur exceptionnelle.

La rédaction des démonstrations mathématiques est nécessairement un compromis entre une rigueur parfaite (et le plus souvent inaccessible), mais illisible pour un lecteur humain, car se perdant dans trop de détails, et un style trop allusif, comportant des lacunes de raisonnement qui peuvent aller jusqu'à mettre en péril la justesse des résultats[N 1]. Toutefois, sans sacrifier à la rigueur, les mathématiciens contemporains attachent une grande importance à ce qu'ils appellent l'élégance des démonstrations, qui se traduit souvent par la recherche de preuves courtes[N 2].

La recherche de la démonstration la plus courte (qui, contrairement par exemple à celle du programme le plus court exécutant une tâche donnée, est théoriquement toujours faisable pour un théorème démontré[N 3]) s'avère en pratique d'une difficulté redoutable ; avec un critère légèrement différent, Paul Erdős a expliqué que ces démonstrations étaient « celles qui figuraient dans le livre de mathématiques de Dieu »[1]. Le domaine de la complexité des preuves établit des résultats sur les tailles minimales des démonstrations selon divers systèmes de preuves[2].

La conséquence de cette quête de la perfection est la diminution de la longueur de certaines démonstrations (souvent liée à l'apparition de résultats ou de méthodes plus puissants et plus généraux) ; cependant, la longueur moyenne des démonstrations a tendance à augmenter avec le temps, et si, par exemple, un article de théorie des groupes d'une vingtaine de pages était considéré comme long au début du XXe siècle, des articles de plusieurs centaines de pages ont été publiés dans le cadre de l'étude des groupes finis à partir de 1960 ; d'ailleurs, en 2025, la plus longue démonstration recensée, mesurée par le nombre de pages publiées dans des revues mathématiques, est la classification des groupes finis simples, avec plus de dix mille pages. Toutefois, plusieurs démonstrations dépasseraient de loin ce record si les détails des calculs informatiques les justifiant étaient intégralement publiés ; les résultats de logique mathématique exposés ci-dessous amènent également à relativiser cette mesure.

Analyse de la longueur des démonstrations en logique mathématique

L'idée de l'utilisation d'un langage formel pour la rédaction de démonstrations mathématiques nait, à la fin du XIXe siècle, des besoins de la logique mathématique, et en particulier du désir d'automatiser les raisonnements ; on a souvent fait remarquer l'espace démesuré que prennent dans ces systèmes les démonstrations les plus simples, par exemple le fait qu'il faut plus de 300 pages à Russell et Whitehead pour démontrer rigoureusement que 1+1=2 dans les Principia Mathematica[N 4], ou le fait que l'écriture développée (sans abréviations) du nombre 1 dans le système de Nicolas Bourbaki demanderait des milliards de symboles[3]. Cependant, en utilisant un système convenable d'abréviations, il est possible de formaliser complètement des textes mathématiques non triviaux, ce qui permet par exemple à des logiciels de vérification de preuves tels que Rocq de contrôler rigoureusement leur exactitude[4],[N 5].

En 1936, Kurt Gödel, en adaptant sa démonstration du premier théorème d'incomplétude, a construit des exemples explicites d'assertions relativement courtes, démontrables dans un système formel donné, mais dont la plus courte démonstration dans ce système est absurdement longue[5]. Ainsi, l'affirmation :

« Cette affirmation ne peut être prouvée à l'aide des axiomes de Peano (seuls) en moins d'un gogolplex de symboles »

(ou plus précisément, l'affirmation G qui code, au moyen d'un code de Gödel convenable, que G n'est pas démontrable en moins de N symboles) est effectivement vraie, et même démontrable dans PA (l'arithmétique de Peano) ; de plus, si PA est non-contradictoire, la démonstration possède nécessairement plus de N symboles. En revanche, il suffit d'adjoindre aux axiomes de Peano l'affirmation que ceux-ci sont non contradictoires (plus techniquement, l'axiome cohPA, lequel, d'après le second théorème d'incomplétude, ne peut être démontré dans PA), pour pouvoir démontrer G en peu de symboles.

Par la suite, des exemples plus naturels du même phénomène ont été en particulier construits par Harvey Friedman, en utilisant des résultats de théorie des graphes tels que le théorème de Kruskal ou le théorème de Robertson-Seymour[6].

Dans le même article, Gödel montrait également que la longueur (en fonction de n) des plus courtes démonstrations de certains théorèmes de longueur n croissait plus vite que toute fonction calculable de n, à l'aide d'un raisonnement très simple[N 6] ; une analyse plus précise de ce résultat, utilisant la fonction du castor affairé, a été donnée par Gustavo Lacerda en 2014[7].

Démonstrations courtes

Certaines démonstrations importantes de l'histoire des mathématiques tiennent en quelques dizaines de caractères, et les articles dans lesquels elles ont été publiées en une dizaine de lignes[8],[N 7]. Notamment :

  • la conjecture d'Euler, énoncée en 1772, n'a été réfutée qu'en 1966[9], la démonstration se résumant à l'énoncé d'un contre-exemple[N 8] : 275 + 845 + 1105 + 1335 = 1445 ;
  • la conjecture de Simpson concernant les systèmes couvrants, énoncée en 1987[10], a de même été réfutée en 1989[11] par le simple énoncé : D = {6, 15, 35, 14, 210 (140)}.

Ces deux démonstrations sont considérées comme complètes parce que l'égalité énoncée peut être vérifiée par un calcul arithmétique élémentaire. Elles diffèrent cependant en ce que la première peut être vérifiée très rapidement (en quelques secondes avec une calculette) alors que la seconde requiert qu'on comprenne la conjecture et implique un calcul extrêmement long, quoique élémentaire[8].

Démonstrations longues

La liste suivante (non exhaustive) est presque entièrement constituée de publications, faites après 1950, de résultats jugés importants par la communauté mathématique (et ayant souvent reçu des récompenses prestigieuses), dont la longueur inhabituelle a également fait l'objet de commentaires, en particulier concernant la difficulté de leur vérification. Dans plusieurs cas récents, comme les différents résultats liés à la classification des groupes finis simples, la démonstration proprement dite s'accompagne de calculs informatiques (voir la section suivante) qui, s'ils étaient intégralement publiés, augmenteraient, parfois énormément, les longueurs mentionnées ici.

Calculs et démonstrations assistés par ordinateur

Il n'y a pas vraiment de séparation nette entre calculs informatiques et démonstrations ; en un certain sens, tout calcul est d'ailleurs la démonstration d'un théorème : celui affirmant que le résultat de ce calcul est bien la valeur énoncée[42]. Certaines des longues démonstrations mentionnées précédemment, comme celles du théorème des quatre couleurs ou de la conjecture de Kepler, utilisent de nombreuses pages de raisonnements mathématiques combinés à de longs calculs. Dans cette section-ci, les démonstrations proprement dites sont courtes, voire triviales, et les calculs sont, d'un point de vue mathématique, de pure routine (même si des techniques informatiques sophistiquées, comme le calcul distribué, ont parfois été utilisées pour les exécuter). Les quelques exemples typiques qui suivent sont souvent les derniers résultats (en 2022) d'une série de calculs analogues moins poussés, ayant parfois (comme pour celui des décimales de π) commencé dès l'aube de l'informatique[N 14].

Notes

Références

Bibliographie

Liens externes

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