Lucrezia Floriani
From Wikipedia, the free encyclopedia
| Lucrezia Floriani | |
| Auteur | George Sand |
|---|---|
| Pays | |
| Genre | Roman romantique |
| Éditeur | Desessart |
| Lieu de parution | Paris |
| Date de parution | 1847 |
| modifier |
|
Lucrezia Floriani est un roman de George Sand paru en 1847.
Le Prince Karol de Roswald, jeune homme au cœur fragile, chaste et conservateur, tient ces qualités de son éducation noble, basée sur le dogme chrétien. Respecté de son entourage, il méprise néanmoins la masse et n’a pour seul véritable ami que Salvator Albani, un comte italien et un viveur qui multiplie les conquêtes féminines.
Âme tourmentée, Karol connaît deux grands traumatismes : la mort de Lucie, la fiancée pour laquelle il s’était prédestiné, ainsi que celle de sa mère, avec qui il entretenait une relation fusionnelle. C’est d’ailleurs après le décès de cette dernière que Salvator emmène son ami en Italie afin d’alléger ses peines.
Presque par hasard, durant leur périple, à Iseo, en Lombardie, le comte Albani apprend que Lucrezia Floriani, amie de longue date et célèbre comédienne, s’est installée non loin de là. Il décide de lui rendre visite malgré les mauvais pressentiments du jeune prince. Du reste, Lucrezia jouit d’une réputation de mangeuse d’hommes et de mère célibataire, ce qui a pour effet de confirmer les craintes de Karol. Mais Salvator, qui l’a autrefois côtoyée, la décrit comme une femme superbe de beauté, de générosité et d’esprit.
Devant la demeure de la Floriani, les deux amis font la connaissance de Renzo Menapace, père de la comédienne. Son accueil peu chaleureux laisse entendre que sa fille n’est pas disposée à recevoir du monde, mais le statut noble du comte et du prince a raison de la méfiance paternelle. Au cours de la conversation, Karol découvre l’avarice et la nonchalance de Renzo, et ses a priori sur Lucrezia en sortent renforcés.
Lucrezia Floriani, qui paraît alors, invite les deux protagonistes à entrer. Salvator est peu déçu : elle a changé, un peu vieilli, ses traits se sont empâté. Pourtant, elle compense ces défauts par sa bonté, et l’image de cette femme, entièrement dévouée à ses enfants, suffit à embraser le cœur du comte Albani. Karol, de son côté, reste distant et n’a qu’une seule peur, celle de voir son ami l’abandonner pour cette femme. Mais ses craintes s’avèrent fausses, car Lucrezia repousse les avances du comte. Elle n’est décidément plus la même et a quitté son statut de femme amante pour celui de mère aimante. Éconduit, frustré, mais résigné, le comte raconte sa tentative en détail à son ami pour le rassurer. Le prince n’en dort pas de la nuit : il est tombé amoureux de Lucrezia Floriani.
Le lendemain, alors qu’ils sont sur le point de partir, Karol tombe violemment malade. Ainsi, les deux amis se retrouvent contraints de rester encore chez la comédienne qui s’occupe de façon toute maternelle du prince. Si lui est envoûté par cette prise en charge dévouée, elle se laisse attendrir par cet être faible et sans défense, semblable à un enfant.
Ainsi naît une relation privilégiée. Salvator s’en rend bien compte et dit à Lucrezia que Karol est tombé amoureux fou d’elle. Elle ne croit pas à ces révélations, car elle pense que le prince, depuis la mort de Lucie, est devenu incapable d’aimer. Mais elle se rend compte du contraire une nuit, lorsque Karol, fiévreux, vient lui déclarer sa flamme. Témoin de cette déclaration, le comte Albani suggère à la comédienne de céder, pour le bien de son ami, ce qu’elle fait.
S’engage alors « un amour maternel platonique, et pourtant passionné »[1] entre les nouveaux amants, sous les yeux du comte un peu jaloux, qui décide de s’éloigner. Pendant un mois, ils s’aiment comme s’ils étaient seuls sur terre : « Pendant ce tête-à-tête d’un mois, le paradis demeura clair, serein, inondé de soleil et prodigue de richesses pour nos deux amants. La possession absolue et continuelle de l’être qu’il aimait était la seule existence que Karol pût supporter. »[2]
Un jour, la réalité reprend ses droits. Au retour de Salvator, l’évocation de l’un des anciens amants de Lucrezia fait naître chez le prince une jalousie maladive, qu’il dissimule comme il peut. Mais ce n’est que le début d’une longue série de crises. Il s’emporte contre quiconque approche ou a pu approcher Lucrezia, il en devient désagréable, et même méchant, au point de jalouser jusqu’à son ami Salvator qui, blessé, décide de s’en aller définitivement, mais non sans proposer d’abord à la Floriani de le suivre en délaissant Karol. Rien n’y fait : elle est comme soudée à son amant.
Une liaison pénible, coupée du monde, se développe alors. Tous deux souffrent, l’un à cause de ses pesants délires d’exclusivité, l’autre parce qu’elle est privée de toute la liberté qui autrefois faisait sa force et son bonheur. Ils demeurent enchaînés pendant dix années, sans aucune amélioration. Lucrezia Floriani, qui a donné sa vie pour cet amour, finit par en mourir quand elle cesse d’aimer. Karol de Roswald, lui, se retrouve seul et perdu.
Structure du texte
Le narrateur, qui tend délibérément à rendre l’intrigue la plus prévisible possible, semble prôner le sensible, qu’il détaille parfois avec un réalisme scrupuleux.
Le récit répond aux conventions du romantisme : des amants, qui n’ont rien en commun, s’aiment et se déchirent. La dualité Éros/Thanatos, où la passion amoureuse s'avère intimement liée à des pulsions de mort, ne s'en écarte pas non plus. Là où le roman se distingue, c’est dans sa manière de présenter les événements par une narration qui interpelle le lecteur sans atermoiements. Dès l’avant-propos, la narratrice n'hésite pas à provoquer : « Tu as souvent fort mauvais goût, mon bon lecteur. Depuis que tu n’es plus Français », dit-elle. George Sand tente ainsi de s'opposer à la mode du roman de son temps qui s’est précipité dans « un tissu d’horreurs, de meurtres, de trahisons, de surprises, de terreurs, de passions bizarres, d’évènements stupéfiants ». Or, des lectures avec « tant d’épices » poussent le lecteur à des « abus de moyens et des fatigues d’imagination après lesquelles, rien ne sera plus possible ». Elle annonce clairement ses couleurs : elle va poser une intrigue plate, et persiste en affirmant qu’elle cherchera à prévenir le lecteur de toute source de surprise.
Cela s’applique dans le texte lui-même, d’abord avec l’adresse directe du narrateur au lecteur qui a pour effet créer une distance entre ce dernier et l’histoire qui est narrée. Ce narrateur joue les trublions. Tantôt, il ne cesse d’annoncer l’entrée de Lucrezia pour mieux la retarder pendant deux chapitres et de souligner (« Mais qu’est-ce donc que la Floriani, deux fois nommée au chapitre précédent, sans que n’ayons fait un pas vers elle ? Patience ami lecteur ») de sorte que l'attente finit par s’émousser à force de subir cette vaine sollicitation ; tantôt, il désacralise des motifs littéraires courants comme l’innamoramento. Si Karol tombe amoureux de Lucrezia dès le premier regard, le narrateur ne le précise que bien après leur rencontre ; et ira même jusqu’à le railler : « Pourquoi t’en étonnerais-tu, lecteur perspicace ? Tu as déjà bien deviné que le prince de Roswald était tombé éperdument amoureux à la première vue et pour toute sa vie de la Lucrezia Floriani ? ». En fait, plus encore que de ne pas surprendre le lecteur, il s’agit de le décevoir.
La fin du roman déjoue également l’effet de surprise. Lucrezia meurt, certes, mais rien n’est dit au sujet de Karol. Ne sont émises que des hypothèses. La chute n’amène pas la surprise attendue, sinon convenue. Délestée des repères habituels du récit romanesque de son temps, George Sand, qui a pourtant négligé l’intrigue, parvient à créer une œuvre singulière. Lucrezia Floriani est certes un roman d’amour, mais privé de ses ressorts narratifs au profit de nombre de réflexions sur le sentiment amoureux. À ce titre, dans la première moitié du texte, les conversations entre les protagonistes s’étalent parfois sur des chapitres entiers et, en dépit de leurs points de vue divergent, il règne une harmonie certaine, voire une réelle connivence entre eux. Quand le respect de la pensée et des actions d'autrui se trouvent reconnu entre l'homme et la femme : le bonheur éclot. Les êtres ne sont pas encore à se déchirer comme le feront Lucrezia et Karol dès que la possession et la crainte s'imposeront : la période idyllique dans la liaison de ces derniers est à peine survolée parce que le bonheur est un état de stabilité ; il laisse place ensuite au lent processus de dégradation qui aboutira à la mort de la Floriani.

Thème
Le roman est présenté, comme la dissection d’une histoire d’amour ratée liée à l’incompatibilité du tempérament des amants où la jalousie et l'individualisme s'opposent au partage et à la générosité. C'est pourquoi la description de ces personnages constitue la part la plus volumineuse de l’œuvre. Karol et Lucrezia ont des caractères diamétralement opposés. Alors qu’il est de santé « débile et souffreteuse », elle est dotée d’un « instinct presque merveilleux pour juger de l’état des malades et des soins à leur donner » ; si lui, avant de rencontrer Lucrezia, a toujours été chaste, elle a vécu au gré de ses passions amoureuses et a eu quatre enfants de pères différents. En outre, il est noble, et méprise les masses populaires, bien qu'elle soit fille de pêcheur et, en tant que comédienne, connue pour sa vie mondaine.
Pourtant, ce qui ouvre la brèche entre les deux amants, c’est leur propre conception de l’amour. Karol ne peut aimer qu’une personne à la fois, il a une attitude exclusive : lorsqu’il parvient à posséder Lucrezia, il se met d’un coup à oublier sa défunte fiancée Lucie, mais également Salvator, son acolyte de toujours ; la jalousie rend suspect tout ce qui approche l’être aimé et conduit Karol à accuser de trahison son meilleur ami. C’est tout l’inverse chez la Floriani qui, d’âme charitable, aime autant ses enfants que Karol et reste prête tout de même à venir en aide aux personnes dans le besoin, comme dans le chapitre XVI où elle se soucie du sort de Boccaferri, un ancien amant.
Paradoxalement, Lucrezia fait figure de femme provocante et, malgré ses mœurs légères (pour une femme de son époque), reste fondamentalement bonne ; contrairement au prince Karol qui, né de bonne famille et bien pensant, se révèle profondément égoïste. Le portrait de Karol est donc négatif et la plupart des autres personnages sont là pour refléter son individualisme. En voici quelques exemples :
Salvator, malgré ses écarts peu chrétiens, apparaît un homme d'un équilibre psychologique bien marqué : « Salvator cherchait le bonheur dans l’amour, et quand il ne l’y trouvait plus, son amour s’en allait tout doucement. En cela il était comme tout le monde. Mais Karol aimait pour aimer (…) il ne dépendait pas de lui de s’y soustraire un seul instant ». Ainsi le jeune prince reste-t-il inapte au don de soi et au renoncement sans l'ombre de préoccupations égocentriques.
Au chapitre XIII apparaît le personnage de Vandoni, qui n’est autre que le père de Stella, la dernière fille de Lucrezia. Bien qu’il soit décrit comme un comédien dénué de talent qui a raté sa vie et sa carrière, il semble tout de même vouer une profonde tendresse à sa progéniture. Karol, quant à lui, « ne pensait pas sans frissonner aux conséquences possibles de sa relation avec la Floriani » : il est incapable de répandre son amour sur plusieurs fronts.
Mais la plus flagrante illustration de l’individualisme du jeune prince demeure la rencontre avec le vieux pêcheur Renzo Menapace, père de Lucrezia, que le jeune prince méprise pour son avarice. Dans le portrait qu’en fait la Floriani au chapitre XVIII, on apprend que « c’est ce même instinct d’avarice (qui est) mis au service de ceux qu’il aime, au détriment de son bien-être, de sa santé et presque de sa vie ». En somme, si Karol ne se soucie que de sa propre personne, le paysan avare reste plus généreux que le noble riche, car il vise un but qui ne lui rapporte rien.
Les portraits de Lucrezia et Karol, certes opposés, se rejoignent néanmoins par le soin de l'auteur d'en livrer un examen extrêmement détaillé, tant au sujet de leur existence que de leur psychologie. Si le narrateur prétend que c’est afin de mieux comprendre la conduite de Karol, certaine allusion laissent croire à l'utilisation d'évocations autobiographiques de la part de George Sand.
