Naoum Mokarzel
From Wikipedia, the free encyclopedia
| Naissance |
Freike, Liban |
|---|---|
| Décès |
(à 67 ans) Paris, France |
| Nationalité | Libanais et Américain |
| Activité principale |
Poète, écrivain, philosophe |
| Formation | |
| Conjoint |
|
| Mouvement | Mahjar, New York Pen League |
|---|---|
| Genres |
Poésie, parabole, nouvelle |
Naoum Mokarzel (en arabe : نعوم مكرزل), né le et mort le , était un intellectuel, journaliste et influent éditeur libano-américain qui immigra aux États-Unis depuis le Moutassarifat du Mont-Liban. Figure majeure de la diaspora syro-libanaise aux États-Unis au tournant du XXᵉ siècle, il fonda le quotidien Al-Hoda en 1898 à New York. Il est considéré comme l’un des pionniers de la presse arabophone en Amérique du Nord. À travers ses écrits et ses éditoriaux, Mokarzel défend l’identité libanaise, la modernisation culturelle et l’autonomie politique du Liban face à la domination ottomane.
En 1910, Naoum et Salloum ont adapté la linotype à l'écriture arabe pour remplacer la composition typographique manuelle. Cette contribution a ouvert la voie à une publication moins chère et plus facile pour les communautés arabophones du monde entier. Il représenta la Ligue libanaise du progrès à la Conférence de paix de Paris de 1919 après la Première Guerre mondiale où il plaida pour la tutelle française sur le Mont-Liban.
Son œuvre journalistique s’inscrit dans le mouvement intellectuel de la Nahda et joue un rôle central dans la formation d’une conscience nationale libanaise au sein de la diaspora. Mokarzel utilise la presse comme outil de diffusion des idées libérales, de la liberté religieuse et de la modernité, tout en maintenant un lien culturel fort entre les émigrés du Levant et leur patrie d’origine. Après sa mort, son journal et son imprimerie continuent d’influencer la pensée politique et culturelle des Libanais d’Amérique et du Moyen-Orient.
Jeunesse au Mont-Liban
Mokarzel est né le dans une famille maronite du village de Freike au Mont-Liban, alors province semi-autonome de l'Empire ottoman. Son père Antoun, un prêtre maronite, et sa mère Barbara Mokarzel née Akl étaient des figures influentes dans les affaires civiques et politiques locales[1],[2].
Mokarzel fréquente l'école au Collège de la Sagesse à Beyrouth et continue ses études supérieur à l'Université Saint-Joseph à Beyrouth.
Après l'obtention de son diplôme, Mokarzel déménage brièvement au Caire où il travaille comme enseignant de littérature au collège jésuite. Tombé malade au bout d'un an, il retourne dans son village natal en 1886 où il fonde un pensionnat puis décide de déménager aux États-Unis. Mokarzel fait la traversée avec deux parents : Abdo Rihani et le neveu de ce dernier, Ameen, qui allait devenir une figure majeure du mouvement littéraire Mahjar[3],[4],[5],[6].
À New York, début de carrière et troubles
Le , Mokarzel et les Rihani atterissent à New York où ils vécurent au sous-sol du 59 Washington Street à Manhattan, dans une partie de la ville connue alors sous le nom de Little Syria en raison de sa très forte concentration d'une population immigrée chrétienne arabe[4],[7]. La majorité des immigrants syriens et libanais étaient d'origine modeste et recouraient à de petits emplois, tels que la vente ambulante[8].
En revanche, Mokarzel était issu de l'élite beyrouthine[8]. Mokarzel, qui avait fait ses études chez les jésuites et parlait couramment le français, fut rapidement embaucher pour enseigner le français au Collège Saint François Xavier de Manhattan, une institution jésuite à l'époque. En plus de son travail d'enseignant, il fut également employer comme comptable pour différentes entreprises avant de s'engager dans une entreprise commerciale de produits secs avec Abdo Rihani en 1891. L'entreprise fait faillite et Mokarzel repart en conséquence brièvement pour le Mont-Liban en 1892[4],[9],[10].
À son retour aux États-Unis, les Arbeely, une famille grecque orthodoxe d'origine damascène, avaient commencé à imprimer Kawkab America (l'Étoile américaine), le premier journal arabophone d'Amérique du Nord ; Inspiré, Mokarzel entrepris d'ouvrir son propre journal Al-ʿAsr (L'Époque) avec le financement de son ami marchand, Najeeb Maalouf. Ceci eut pour conséquence le début d'une longue querelle entre Mokarzel et Nageeb Arbeely qui s'est traduite par une série de poursuites et de contre-poursuites entre les deux journaux[11]. Finalement, le journal de Mokarzel fait faillite moins d'un an après son ouverture[12],[4]. Mokarzel fréquente brièvement l'école de médecine pendant deux ans avant d'abandonner[13],[10].
Entre-temps, Mokarzel gagnait en notoriété pour son comportement controversé[4] ; il s'engage notamment dans des bagarres et des disputes verbales avec d'autres immigrants arabophones et fut arrêté à plusieurs reprises pour diffamation et agression physique contre des membres de la communauté affiliés à la famille Arbeely. Les bagarres qui ont commencé à la suite d'une concurrence professionnelle et d'une antipathie personnelle ont évolué en batailles sectaires entre l'entourage maronite de Mokarzel et les familles orthodoxes de la communauté. Malgré ses multiples arrestations, Mokarzel n'a jamais été emprisonné, mais les controverses ne faisaient que commencer[14].
En 1895, Mokarzel est accusé d'adultère avec une femme mariée. Les Arbeely publient assez rapidement la nouvelle dans leur journal avec une transcription bilingue de la décision du juge, ternissant davantage la réputation de Mokarzel. Le couple accusé se marie et s'enfui à Philadelphie pour fuir la dénonciation publique de la communauté[14],[4].
Création d'Al-Hoda

À Philadelphie, le 22 février 1898, Mokarzel, divorcé de son ancienne femme, publie le premier numéro de son deuxième journal Al-Hoda (La Guidance), qui deviendra le journal arabophone le plus longtemps publier aux États-Unis[10],[4],[12]. Le premier numéro était composé de 18 pages de trois colonnes chacune et paraissait sur une base hebdomadaire. La publication s'est étendue en novembre 1898 à 24 pages, dont six pages complètes de publicité, et fut distribuée dans plus de quarante pays. Au début de 1899, Mokarzel s'est vanté que la diffusion d' Al-Hoda avait dépassé celle de son principal concurrent, le Kawkab America à tendance orthodoxe[12].
Bien que prétendant être une publication non sectaire, Al-Hoda était, comme la plupart des journaux arabes basés à New York, un porte-parole pour exprimer les positions confessionnelles de son propriétaire[15]. Al-Hoda s'adressait principalement aux immigrants levantins arabophones, en particulier à la communauté maronite ; il rendait compte de la politique ottomane au Levant, de la réforme politique au Liban et des entreprises gérées par des immigrants[16],[13]. Le frère de Mokarzel, Salloum, s'est rendu aux États-Unis et s'est joint à l'entreprise la même année[4],[17],[5].
Le format de la publication change après l'arrivée de Salloum ; Al-Hoda a commencé à paraître deux fois par semaine et fut réduit à huit pages avec plus d'espace réservé aux publicités payantes[12]. Malgré sa position dans la communauté maronite américaine, l'infamie et la controverse ont continué à suivre Mokarzel. En 1899, les jeunes mariés ont publié dans Al-Hoda un article apologétique sur le divorce de Sophie avec son précédent mari. Cependant, le mariage de Mokarzel battait de l'aile ; il se sépare de Sophie la même année où leur article fut publié et ils divorcent en 1902. Sophie retourne à New York et travaille en vendeuse de linge avant de déménager dans le sud de la Californie où elle ouvre un magasin de linge et épouse son troisième mari, un confiseur levantin. Les frères Mokarzel ont continué à imprimer Al-Hoda à Philadelphie jusqu'à la fin de 1902[4].
Retour à New York
En 1902, Naoum et son frère retournent à New York et s'installent à Brooklyn ; ils installent leur journal à West Street à Manhattan où il fut publié le 25 août 1902 et a depuis été publié quotidiennement jusqu'en 1972[4],[18],[3]. En 1904, Mokarzel épouse la sœur d'Ameen Rihani, Saada. Ameen Rihani a négocié le mariage de sa sœur avec Mokarzel, mais les deux n'ont jamais cohabité et Saada est rapidement retournée au Mont-Liban. En 1908, Mokarzel demande le divorce de Saada par contumace au motif qu'elle avait commis l'adultère dans une auberge du Mont-Liban. Le divorce est réglé en mai et a été suivi d'un différend de dix ans au cours duquel Saada a tenté de prouver son innocence et d'obtenir une pension alimentaire[4].
Mokarzel et Ameen Rihani ont eu une collaboration professionnelle durable avec Ameen publiant une section régulière intitulée Kashkoul al-Khawater (Patchwork de refléxions) de 1901 à 1904. Les deux écrivains se sont brouillés à cause du divorce de Naoum avec Saada et à cause de différences politiques et de valeurs conflictuelles[4],[19].
Journaux et sectes concurrents
L'approche de Mokarzel envers les autres journaux de la communauté arabo-américaine était contentieuse et conflictuelle, et il accusa les rédacteurs des autres journaux de manquer d'intégrité et d'éthique professionnelle. Les cibles les plus fréquentes des attaques de Mokarzel étaient Kawkab America et Al-Islah (La Réforme)[12],[20]. Mokarzel a postulé, depuis la création d' Al-Hoda, que son journal était laïque et indépendant, accusant les autres journaux arabes basés aux États-Unis d'être sectaires et alignés politiquement sur les intérêts de la France, la Grande-Bretagne, la Russie et l'Empire Ottoman. Cette position a été fermement maintenue par Mokarzel jusqu'à ce que deux membres du clergé maronite, Yusuf Yazbek et Estephan Qurqumaz, cherchent à publier Al-Sakhra (Le Rocher), un journal représentant les Maronites américains. Se sentant menacé par la publication imminente, Mokarzel contrevient à ses positions précédentes et a déclaré qu' Al-Hoda avait toujours servi la secte maronite et a accusé les membres du clergé de chercher des « objectifs personnels et déshonorables »[17]. Yazbek a accusé le journal de Mokarzel d'être un porte-parole d'un autre prêtre maronite, Khairallah Stefan[21]. Mokarzel et son journal ont finalement prévalu[17].
L'animosité qui prévalait entre les journaux représentant différentes sectes reflétait une lutte sectaire intra-communautaire qui devient violente dans les années suivantes. En août 1905, Mokarzel rapporte que l'évêque orthodoxe Raphael Hawaweeny a appelé ses disciples à le « broyer ». Les tensions se sont transformées en violence à l'automne 1905 lorsque les partisans de Hawaweeny et les sympathisants de Mokarzel se sont affrontés, faisant 29 blessés[22].
La tension sectaire à Little Syria a atteint son apogée en 1906 lorsque John Stefan, frère du prêtre Khairallah Stephan, fut tué lors d'une bagarre dans un restaurant sur Washington Street. Mokarzel fut appréhendé par la police pour l'agression qui était liée au meurtre. L'accusation et l'arrestation de Mokarzel furent annulées car le plaignant ne se présenta pas au procès. L'accusation a été rejetée et les autorités policières ont désigné un homme orthodoxe, Elias Zreik, comme le meurtrier[4],[23]. Lors du procès de Zreik, l'accusation a soutenu qu'Elias et son frère George avaient été envoyés pour tuer Mokarzel ; ne l'ayant pas trouvé dans son bureau, ils se sont rendus au restaurant où ses sympathisants maronites se réunissaient souvent[22].
Nouvelle ère de l'imprimerie arabe et implication politique
En 1910, les frères Mokarzel ont décidé d'adapter la linotype à l'écriture arabe pour atténuer le coût élevé et la tâche fastidieuse de la composition manuelle[24]. Naoum Mokarzel a importé des lettres arabes d'Égypte et a acquis la première machine de ce type pour Al-Hoda auprès de la société Mergenthaler[10],[13]. Bien que la linotype ait rendu l'impression moins chère, il y avait une concurrence importante pour le lectorat, car la communauté arabophone de New York ne dépassait pas 10 000 personnes avant la Seconde Guerre mondiale[13].
Grâce à ses écrits dans Al-Hoda et d'autres revues américaines, Mokarzel gagnait en importance en tant que figure de proue de la communauté maronite américaine et recherchait une femme tout aussi importante à épouser. En 1910, il se maria pour la troisième et dernière fois ; sa femme, Rose Abillama, était issue de la famille Abillama, une famille princière, et avait plus de vingt ans de moins que lui[4]. Mokarzel n'eut aucune descendance de ses mariages[25]. En 1911, Mokarzel devient président permanent de la Ligue libanaise du progrès (Jamʿiyyat al-Nahda al-Lubnaniyya), une organisation maronite créée aux États-Unis par le journaliste Ibrahim Najjar (1882-1957) et vouée à la promotion d'un protectorat maronite soutenu par la France au Liban[26],[27],[28],[29].
En juin 1913, Mokarzel fut envoyé en qualité de délégué de la Ligue libanaise du progrès au Premier Congrès arabe à Paris, où il représentait les maronites nord-américains. Les délégués au congrès ont discuté des réformes visant à accorder l'autonomie aux Arabes vivant sous l'Empire ottoman. Le congrès n'a pas eu d'effet durable, principalement en raison du début de la Première Guerre mondiale[30],[31].
En 1917, Mokarzel a cherché et collecté, par le biais d'Al-Hoda, plus de 10 000 $ de dons pour soulager ses compatriotes du Mont-Liban qui connaissaient une Grande famine en raison des blocus de la Triple-Entente et de l'Empire ottoman. Les dons collectés devaient être versés personnellement par Mokarzel, mais la moitié de l'argent a été utilisée pour financer une force armée de volontaires qui se rassemblait pour combattre au Liban au lieu d'être affectée à l'aide humanitaire. Mokarzel ayant supposé à tort que les puissances de l'Entente viendraient en aide à la force maronite, mais elles ne se sont pas intéressées à cette entreprise armée[4].
Mokarzel représente la Ligue libanaise du progrès lors de la Conférence de paix de Paris de 1919, où il plaide pour la tutelle française sur le Mont-Liban[4],[32]. Le 28 septembre 1919, lorsque les perspectives d'un contrôle français commencent à se concrétiser, Mokarzel envoie un télégramme fervent à son bureau de New York annonçant que l'armée française remplacerait les forces britanniques dans la Grande Syrie et que le Liban passerait sous tutelle française[4],[32]. En 1923, à l'occasion du 25e anniversaire d'Al-Hoda, Mokarzel fut célébré comme une figure de proue par la communauté littéraire maronite et non maronite d'Amérique, ainsi que par un certain nombre d'amis américains[4].
Dernières années et décès
Les dernières années de Mokarzel furent marquées par un état maladif qui le confina au lit. Il embarque pour la France le 18 mars 1932 malgré son état de santé qui se détériorait pour assister à une conférence sur le Liban à Paris. Mokarzel succomba à ses maladies le 5 avril 1932. Son corps a été envoyé de Paris à New York où il reçut des funérailles publiques importantes. Son corps fut envoyé au Liban et enterré dans le caveau familial de son village natal de Freike[4],[33].
Après sa mort, Al-Hoda est passé sous la direction de Salloum[34], qui, à la mort de ce dernier en 1952, est passé à sa fille Mary. Le journal fut dissout en 1971[12].
Opinions et activisme
Mokarzel occupait une position estimée dans la communauté arabophone de New York ; ses opinions politiques et sociales furent exprimées dans Al-Hoda ainsi que dans d'autres journaux américains non arabes.[4] Selon l'historien Michael W. Suleiman, Mokarzel était un individu obstiné et passionné qui s'accrochait farouchement à ses opinions et à la survie de son journal et les défendait. Il cherchait à convertir les détracteurs à son point de vue et il formula, à plusieurs reprises, des déclarations et des opinions contradictoires.[17] Mokarzel s'est engagé dans de nombreuses querelles avec ses détracteurs et avec les rédacteurs ou les journaux rivaux et répondit aux critiques par des attaques personnelles et du sarcasme.[12]
Immigration
En 1896, le gouvernement ottoman a levé l'interdiction d'émigration de ses sujets, ce qui a entraîné une augmentation de l'immigration vers les États-Unis depuis le Levant. Les Ottomans ont vu un avantage dans les remises envoyées par la diaspora ottomane, ce qui stimulait l'économie.[35] En 1898, le Comité Ford fit pression pour obtenir des critères d'admission des immigrants plus stricts aux États-Unis et a proposé au Congrès américain de renvoyer les personnes indésirables. Ces mesures visaient à freiner le flux d'immigrants non européens et ont incité Mokarzel à appeler tous les journaux de la communauté à cesser de promouvoir l'immigration, car les immigrants étaient susceptibles d'être refoulés à leur arrivée.[36] Malgré les mesures restrictives, seule une petite fraction des immigrants ottomans levantins furent exclus.[37]
Indépendance libanaise

Mokarzel nourrissait des aspirations séparatistes libanaises tacites qu'il ne défendit ouvertement qu'après la défaite ottomane lors de la Première Guerre mondiale. Avant la chute des Ottomans, la rhétorique de Mokarzel était plus diplomatique ; contrairement à Al-Ayam (Les Jours), un autre journal arabe basé aux États-Unis, qui était ouvertement hostile au sultan et aux autorités ottomanes, Al-Hoda adopta un ton plus prudent, rappelant à ses lecteurs américains arabophones qu'ils étaient avant tout des sujets ottomans dans un pays étranger.[17]
En 1894, Mokarzel assista à un événement en l'honneur du sultan ottoman, prononçant un discours en français devant les notables réunis, parmi lesquels se trouvait le consul général ottoman de New York.[4] En 1899, Mokarzel critiqua le Parti de la jeune Syrie nouvellement créé, qui visait à renverser le gouvernement ottoman et cherchait à recruter une milice à cette fin.[38] Au tournant du XXe siècle, Mokarzel a commencé à exprimer ouvertement son dédain pour le consul ottoman à New York.[39] Mokarzel représenta la Ligue libanaise du progrès au Congrès arabe de 1913 à Paris, plaidant pour l'autonomie du Mont-Liban au sein de l'Empire ottoman.[26],[40]
Les mauvais traitements infligés aux Libanais pendant la Première Guerre mondiale et la famine qui a suivi ont été des tournants pour Mokarzel, qui appela ouvertement à l'indépendance du Liban. En 1917, Mokarzel exhorta ses lecteurs à rejoindre un bataillon spécial et à se battre aux côtés de la France pour aider à chasser les Ottomans du Liban.[4],[17] Son appel à l'action a été accueilli avec méfiance et n'a pas été couronné de succès, car on craignait de plus en plus que les recrues ne soient exploitées pour occuper le Mont-Liban au nom des Français, et non pour le libérer des Turcs.[41] Mokarzel s'est ensuite engagé dans une campagne auprès des communautés libanaises de la diaspora, en particulier dans les Amériques, pour changer le nom de la communauté et de ses organisations de « syrienne » à « libanaise ».[17] Mokarzel a participé à la Conférence de paix de Paris de 1919 et a plaidé pour un mandat français sur le Mont-Liban afin de former les habitants à la bonne gouvernance en vue de l'indépendance.[32] Mokarzel conçu le drapeau utilisé au Liban sous mandat ;[31],[42] ses appels à l'établissement d'un protectorat soutenu par la France au Liban ont amené ses détracteurs à accuser son journal d'être financièrement soutenu par des dons français.[41]
Révolte druze syrienne
Mokarzel était un fervent opposant à la Grande Révolte syrienne de 1925 qui opposa les rebelles syriens et libanais aux autorités mandataires françaises. Mokarzel forma le « Comité d'aide aux victimes et aux réfugiés libanais » et lança une campagne de collecte de fonds supervisée par la Ligue libanaise du progrès au profit des victimes libanaises du soulèvement de Rachaya, Hasbaya et Marjayoun. Il réussit à collecter plus d'un demi-million de dollars qui furent transférés à un comité au Liban dirigé par Moussa Nammour, un membre du parlement libanais. Meraat-ul-Gharb (Le Miroir de l'Occident), un journal rival, accusa Nammour de fréquenter les Français et accusa l'organisation de Nammour de corruption[43].
Mokarzel était opposé à l'Émir Chakib Arslan, une figure de proue de la révolte druze, avec qui il avait des désaccords politiques fondamentaux. Il appela ses lecteurs à demander au gouvernement américain de demander l'expulsion d'Arslan et de sa délégation. Mokarzel réussit à placer la délégation sous surveillance[44].
Religion et sectarisme
Bien qu'étant un maronite pratiquant fervent, Mokarzel avait souvent critiqué et s'était heurté au clergé maronite, en particulier aux missionnaires al-mursaloon qui collectaient des fonds dans le but de construire ou de rénover des églises au Liban.[45],[46] Les membres du clergé maronite n'étaient pas habitués à la responsabilisation ou au reproche de leurs actions, et les critiques et accusations de corruption de Mokarzel les ont donc irrités.[45],[46] Il a ensuite été accusé par des membres du clergé d'être franc-maçon. Au lieu de construire davantage de lieux de culte, Mokarzel a insisté dans un article de 1904 pour construire davantage d'écoles publiques et laïques dans lesquelles le clergé et la religion n'auraient aucune influence, arguant que les prêtres ne servaient pas leur communauté.[47],[48],[46] Dans un article de 1923, Mokarzel a réaffirmé que les écoles laïques étaient nécessaires pour éviter l'antagonisme sectaire et l'aversion entre les personnes de la même nation.[46],[49],[50] Mokarzel a également critiqué le clergé pour avoir imposé des barrières sociales et religieuses aux femmes syriennes, les empêchant de recevoir une éducation formelle.[51],[52]
Mokarzel a également appelé à la liberté d'expression et à la tolérance religieuse et a utilisé sa maison d'édition Al-Hoda pour propager ces valeurs. En 1903, Al-Hoda a publié L'Alliance tripartite dans le règne animal d'Ameen Rihani, un livre qui critiquait la religion. Rihani et Mokarzel furent sévèrement attaqués par le clergé catholique et par les rédacteurs de nombreux journaux arabes rivaux aux États-Unis.[17] Nonobstant ses appels précédents à la laïcité, Mokarzel s'est engagé dans une campagne sectaire visant la population musulmane du Liban en novembre 1925 ; dans un article du New York Times, il a appelé à la protection française des chrétiens libanais contre « le fanatisme impitoyable de l'élément musulman ».[53]
Combat pour la naturalisation des Syriens
En 1909, Mokarzel fonda la Syrian American Association pour défendre l'éligibilité des Syriens à la citoyenneté américaine[54],[55]. Mokarzel et la SAA furent impliqués dans l'affaire de 1914 Dow v. United States. Le plaignant, George Dow, était un Syrien ottoman dont la demande de citoyenneté avait été rejetée deux fois par les tribunaux inférieurs de Caroline du Sud. Mokarzel et l'avocat de Dow montèrent une défense élaborée en cinq points expliquant pourquoi Dow devait être dans la catégorie des « personnes blanches »[56],[54].
Mokarzel fit valoir que les Syriens sont d'origine arabe, « le type le plus pur de la race sémitique » et que, par conséquent, ils sont des « personnes blanches libres » au sens de la loi sur la naturalisation[57],[58]. Dans la décision finale, le juge dans l'affaire Dow accepta le rapport Dillingham qui stipulait que les Syriens étaient issus de la branche sémitique de la race caucasienne, qu'ils étaient d'ascendance syrienne, arabe et juive mélangée et qu'ils n'étaient pas de la race mongole de leurs suzerains turcs. Le juge statua finalement que les Syriens étaient des « personnes blanches », et par conséquent, le tribunal accorda à Dow la citoyenneté américaine. L'affaire Dow régla officiellement la question de la race et de l'éligibilité à la citoyenneté pour les premiers Américains d'origine arabe[56],[59].
Droits des femmes et alphabétisation
Dans un article de 1904 intitulé « Vous êtes ce que sont vos femmes », Mokarzel s'est fermement prononcé contre la discrimination sexuelle à l'égard des femmes dans l'éducation et a attribué le manque d'éducation des femmes levantines au retard du clergé et à son autorité sur les femmes, ce qui, selon lui, était la cause profonde du manque de progrès de la communauté arabophone des États-Unis. Dans une attaque contre le rôle du clergé dans l'interdiction faite aux femmes d'accéder à l'éducation et de devenir enseignantes, Mokarzel a décrit les femmes qui se soumettent aux impositions du clergé comme des traîtres à Dieu et au but de l'éducation des mères.[51]
Mokarzel s'en est pris à ce qu'il appelait la « fausse modestie » et à la façon dont les hommes de la communauté permettaient à leurs femmes de colporter librement et de rester hors de la ville toute la nuit tout en les qualifiant d'impudiques si elles devenaient écrivaines ou donnaient des conférences publiques. Mokarzel trouva une alliée en Afifa Karam, une écrivaine inébranlable qu'il nomma « Directrice des questions féminines » à Al-Hoda. Elle contribua à une chronique régulière dans le journal et a continué à écrire sur les questions féminines de la communauté malgré les attaques. Mokarzel a en outre encouragé l'éducation des femmes en offrant un abonnement gratuit à Al-Hoda à toute femme alphabétisée de la communauté arabophone des États-Unis. Mokarzel était, cependant, contre l'octroi du droit de vote aux femmes et l'implication des femmes dans la politique.[60],[61]
Mokarzel a condamné le mariage forcé et le mariage d'enfants qui étaient encore une tradition parmi les communautés arabophones des États-Unis.[62]
Héritage
En adaptant la machine linotype à l'écriture arabe, Mokarzel et Al-Hoda ont ouvert la voie à une publication moins chère et plus facile pour les communautés arabophones du monde entier ; par la suite, le réduit arabophone de New York est devenue un épicentre intellectuel grâce à la prépondérance des imprimeries arabes[13]. Al-Hoda devint un quotidien arabe avec la plus large diffusion en Amérique du Nord[26]. Le New York Times écrivit en 1948 que ce développement « a rendu possible et a immensément stimulé la croissance du journalisme arabe au Moyen-Orient »[63].