Nécroréalisme
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Le nécroréalisme[1] (russe : Некрореализм) est un courant artistique né à Leningrad au début des années 1980 dans le milieu des artistes et cinéastes d'avant-garde. Ievgueni Ioufit[2] en est le fondateur et la figure clef. Le nécroréalisme se concentre sur l'étude des états limites de l'être humain, de la pathologie de la corporéité et de l'absurdité de la mort, en recourant souvent à l'esthétique du grotesque, de l'humour noir et du choc[3].
Le principe esthétique du nécroréalisme repose sur la volonté de représenter l'état prémortem, limite et décalé de l'être humain et de son corps. Le nom même de ce courant est un oxymore délibéré, qui combine les concepts de « nécro » (du grec νεκρός, « mort ») et de « réalisme ». Cette technique reflète l'une des idées centrales du mouvement : la destruction du dualisme entre la vie et la mort, qui ne sont plus présentées comme des opposés, mais comme des états indissociables[3]. Selon l'un des principaux participants au mouvement, Oleg Kotelnikov, le nécroréalisme est une réflexion sur « la vie du corps après la mort de l'esprit » et sur « la joie d'être et de vivre en tant que telle »[4].
Le thème de la mort et de la décomposition est interprété dans la lignée de la tradition du memento mori et de la danse macabre. Oleg Kotelnikov soulignait que le mouvement cherchait « à montrer de manière ludique que le monde est beau sous toutes ses formes » et qu'il ne devrait y avoir « aucune zone taboue » dans l'art[4].
Apparu dans le contexte de la fin de l'Union soviétique, le nécroréalisme faisait également référence au réalisme socialiste, le courant artistique dominant de l'époque. Les artistes utilisaient des images et des symboles soviétiques, les plaçant dans un « nécro-contexte » absurde et choquant, les soumettant ainsi à une déconstruction et à une réinterprétation ironique[2].
Avec l'effondrement de l'URSS et la disparition de l'objet de la parodie, l'accent du nécroréalisme s'est déplacé de la critique sociopolitique vers une réflexion philosophique plus profonde. Dans la période post-soviétique, la créativité des nécroréalistes s'est mise au diapason des idées du post-humanisme, qui remet en question la place centrale de l'homme dans le monde, critique l'humanisme traditionnel et explore les dichotomies « homme/animal », « culture/nature », « vivant/mort »[5].
Histoire
Naissance et débuts (années 1980) : protestation sociopolitique
Le nécroréalisme est né à Leningrad au début des années 1980. Oleg Kotelnikov se souvient que le terme lui-même a été inventé par lui-même et Ievgueni Ioufit « dans la cuisine », après avoir découvert un manuel de médecine légale dont les illustrations les ont « fascinés »[4]. Le mouvement est né des performances expérimentales que Ioufit et ses acolytes organisaient dans les forêts, les trains de banlieue et les chantiers de construction. Ils simulaient des bagarres, des accidents et des pathologies, filmant le tout sur une pellicule 8 mm[6]. Ces actions spontanées ont servi de base aux premiers courts métrages tournés dans le studio clandestin « Les Films Mjalala » créé par Ioufit.
Contrairement aux non-conformistes, les nécroréalistes, selon Kotelnikov, ne visaient pas la lutte politique directe, mais se concentraient sur la recherche d'un nouveau langage artistique et l'étude de « ce qu'est l'art contemporain », ignorant délibérément l'idéologie officielle[4]. Néanmoins, leurs œuvres contenaient une critique socio-politique acerbe. L'un des premiers travaux emblématiques fut le film Infirmiers loups-garous (1984)[7]. Il déconstruit les images idéologiques du pouvoir soviétique. Le personnage principal, un marin soviétique, symbole de la révolution d'Octobre, erre sans but dans la forêt et meurt d'une mort non pas héroïque, mais banale et absurde, aux mains des infirmiers et des gardes forestiers. La fin, où le marin aperçoit au loin un « bateau blanc » qui s'éloigne — selon le réalisateur, « symbole du bonheur soviétique »[8] —, est une parodie faisant référence à des films soviétiques cultes tels que Le Cuirassé Potemkine et Volga Volga[3].
Des techniques similaires ont également été utilisées dans les films Le Bûcheron (1985), Le Printemps (1987) et Les Monstres du suicide (ru) (1988). Dans ces films, les symboles soviétiques (les pionniers lâchant des pigeons, l'image de Lénine avec une bûche) étaient placés dans un contexte absurde, violent et décadent, ce qui suscitait la perplexité du spectateur et sapait les fondements de l'idéologie officielle[2].
Période post-soviétique (années 1990) : tournant post-humaniste
Depuis le début des années 1990, après l'effondrement de l'URSS, le nécroréalisme a perdu son principal objet de parodie : la réalité soviétique. Comme l'a fait remarquer le cinéaste Sergueï Dobrotvorski, après la sortie du film Papa, le père Noël est mort (1991), « les fondements n'existaient plus » et le mouvement est passé d'une « renversement scandaleux » à une réflexion philosophique[9].
Cette étape a coïncidé avec la diffusion des idées du posthumanisme. L'œuvre de Ioufit a commencé à refléter les postulats clefs de cette philosophie :
- Post-dualisme : La destruction de la dichotomie « vivant/mort » a été le thème central du nécroréalisme dès ses débuts. La figure principale des peintures et des films devient le « non-cadavre », une image inspirée de l'Atlas de médecine légale d'Eduard von Hofmann (de). Grâce à sa position verticale, le corps « devenait en quelque sorte ni vivant ni mort, entrant dans un état différent »[10]. Pour créer cette image, Ioufit a mis au point un « maquillage de zombie » à base de bandages, de concentré de tomates et de coton[11].
- Post-anthropocentrisme : la décentralisation de l'homme et la critique de sa position dominante dans la nature sont clairement mises en évidence dans le film Têtes d'argent (1998)[12]. Dans ce film, des scientifiques mènent une expérience visant à fusionner l'homme et l'arbre afin de créer un être dépourvu des défauts humains. La tentative échoue, soulignant la futilité des efforts visant à « améliorer » la nature. Le philosophe Viktor Mazin décrit le nouvel homme de Ioufit comme « le résidu nu des expériences technoscientifiques et médiatiques »[13].
- Critique des idées des Lumières : la nécropratique s'opposait aux valeurs de la raison et du bon sens. Le concept central d'« homme » dans le nécroréalisme était doté de qualités telles que « la stupidité, la vigueur, l’impudence et la maturité », auxquelles il fallait aspirer[11].