Pourpre de Tyr
teinture rouge violacée dont l'invention est attribuée aux Phéniciens
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La pourpre de Tyr, aussi appelée pourpre impériale, pourpre royale ou pourpre antique, est une teinture rouge violacée obtenue à partir de plusieurs espèces de gastéropodes marins de la famille des Muricidae. Son invention est traditionnellement attribuée aux Phéniciens, et la cité de Tyr (dans l'actuel Liban) en fut l'un des principaux centres de production.

Pline l'Ancien la place au sommet des teintures : selon lui, la plus estimée d'Asie était celle de Tyr[1].
Très coûteuse à produire et d'une exceptionnelle solidité, la pourpre de Tyr comptait parmi les produits de luxe du monde méditerranéen antique. Les vêtements teints en pourpre étaient réservés à une élite, ce qui l'associa au pouvoir magistral puis impérial romain, au point d'en devenir un emblème. Son usage impérial se prolongea toutefois bien au-delà de l'Antiquité occidentale, à Byzance, jusqu'à la fin du Moyen Âge.
Étymologie et dénominations
Origine
Le mythographe Julius Pollux rapporte dans son Onomasticon une légende attribuant à Hercule la découverte de la pourpre sur les côtes du Levant, le chien du héros ayant eu la gueule teinte après avoir croqué un coquillage.
Des traces d'emploi d'une teinture pourpre sont attestées dès l'âge du bronze égéen, chez les Minoens de Crète, antérieurement à son exploitation phénicienne.
Aux époques préhistoriques d'Afrique du Nord, à défaut de véritable pourpre, c'est l'ocre rouge qui assurait la coloration vive recherchée dans la vie quotidienne, les rites funéraires, la parure et les tatouages figurés dans l'art rupestre saharien. Aux époques antiques nord-africaines, les plus anciennes colorations obtenues après de longs traitements sont le bleu, le bleu-violet et le rouge[2].
Espèces exploitées
Trois espèces de Muricidae sont aujourd'hui reconnues comme les sources de la pourpre antique en Méditerranée[2] :
- Hexaplex trunculus (jadis Murex trunculus), qui donne une pourpre tirant vers le bleu et le bleu-violet ;
- Bolinus brandaris (jadis Murex brandaris) ;
- Stramonita haemastoma (souvent citée sous le nom de Thais haemastoma ou Purpura haemastoma).
Sur la façade atlantique, Nucella lapillus était employée pour un usage local. Selon les analyses modernes, Bolinus brandaris et Stramonita haemastoma ne fournissent pratiquement pas de couleur seuls et devaient être mélangés à une petite proportion — de l'ordre de 10 % — d'Hexaplex trunculus[2].
Fabrication
Le procédé antique
Le procédé, signalé par Aristote (Histoire des animaux, V, 15) et Vitruve (De Architectura, VII, 3), puis décrit de façon plus complète par Pline l'Ancien (Histoire Naturelle, IX, 126), reposait sur une succession de manipulations complexes[2].
La collecte des murex se faisait au début du printemps, à l'aide de sortes de nasses appâtées avec des bivalves. On brisait la coquille au niveau de la glande hypobranchiale (en) pour en exposer le contenu à l'air ; les plus petits spécimens étaient broyés entiers. Pline résume ainsi l'opération : « on extrait le précieux liquide des plus grands pourpres, après avoir ôté la coquille ; on écrase les plus petits, vivants, avec leur coquille »[1].
Le produit était ensuite mis à macérer plusieurs jours — jusqu'à une dizaine —, additionné de sel à raison d'environ un sextarius (soit 0,546 litre) pour 100 litres de suc, puis d'autres adjuvants organiques. Le suc tinctorial était concentré par chauffage indirect dans des cuves d'étain, et non de plomb comme on l'a parfois supposé, avant d'être filtré pour en retirer écumes, débris de chair et restes de coquilles. Au terme de la macération, de l'urine et du miel pouvaient être ajoutés pour obtenir la viscosité recherchée[2].
Chaque bain devait impérativement être suivi d'une exposition au soleil, l'oxydation à l'air provoquant la précipitation du colorant dans la fibre de laine ou de soie[2]. La collecte comme la teinture, confiées à une main-d'œuvre expérimentée, réclamaient minutie et prudence : les glandes hypobranchiales de ces murex sont riches en cholinester (esters de choline), substance toxique dont le contact répété provoque des allergies[2].
Approches expérimentales modernes
La description de Pline a été discutée. La glande ne produit pas un liquide d'emblée coloré, comme il l'indiquait, mais un suc incolore qui ne vire au pourpre qu'au contact de l'air[3]. Cherchant à reproduire la teinture, Joseph Doumet a expérimenté avec trois espèces (Murex trunculus, Murex brandaris et Purpura haemastoma) et des matériaux accessibles aux anciens : eau de mer, eau de chaux, cendres de bois et urine fermentée pour leurs propriétés alcalines, ustensiles de plomb et sucre comme réducteurs, vinaigre pour l'acidité, et air pour l'oxydation. Il en a dégagé trois méthodes possibles, dont l'une s'accorde partiellement avec les indications de Pline, et a montré que le soleil n'était pas indispensable, seul l'air l'étant[3].
Le rendement était très faible, ce qui explique le coût de la teinture : en 1908, le chimiste Friedländer dut traiter environ 12 000 murex pour obtenir 1,4 gramme de pigment[4]. La pourpre de Tyr la plus recherchée était obtenue par mélange, ou par deux bains successifs, des extraits cuits de Bolinus brandaris et de Stramonita haemastoma[5].
Chimie


La principale molécule responsable de la coloration est le 6,6′-dibromoindigo (en), très proche de l'indigotine : deux atomes de brome seulement distinguent les deux composés. Il est toujours accompagné de son isomère, la dibromoindirubine[4].
Comme tous les pigments naturels, l'extrait de murex associe en proportions variables plusieurs substances colorantes, d'où la palette obtenue, du rose au violet presque noir. Hexaplex trunculus donne notamment une pourpre tirant vers le bleu, car il produit aussi une composante indigoïde bleu-violet : cette particularité relie la pourpre au tekhelet, le bleu rituel juif[4],[2].
Usages
Outre la teinture des textiles et des peaux, le colorant connut plusieurs emplois attestés dès l'Antiquité[2] :
- comme peinture : sous le nom de purpurissum, il servait à la décoration murale d'importantes villae romaines, d'après le livre XXXV de Pline ;
- comme produit cosmétique, dans le maquillage féminin ;
- comme encre, pour certaines écritures officielles ou religieuses à partir du Bas-Empire, notamment à Constantinople.
Statut social
Dans la civilisation romaine, le vêtement signalait le rang social par deux moyens principaux :
- la largeur de la bande pourpre bordant la toge (le laticlave et l'angusticlave) ;
- l'intensité plus ou moins vive des vêtements rouges.
Seuls les imperatores portaient des vêtements entièrement pourpres. Sous l'Empire, la production devint un monopole impérial, au moins durant la seconde moitié de l'Empire romain : à Tyr, les ateliers étaient placés sous l'autorité d'un représentant du pouvoir[6]. L'Édit de Dioclétien de 301 révèle par ailleurs de considérables écarts de prix selon les variétés et les procédés[6].
Centres de production
Levant
Berceau de la teinture, la côte phénicienne — Tyr, Sidon — en assura la renommée. La pourpre figurait parmi les artisanats de luxe qui firent la prospérité des cités phéniciennes, aux côtés des étoffes brodées, de la verrerie, de l'orfèvrerie et du travail de l'ivoire : on faisait macérer la chair du murex pour en tirer un suc violet que de savants traitements faisaient passer du violet foncé au lilas clair[7]. Des ateliers sont également attestés au Proche-Orient, notamment à Tel Shiqmona[3].
Afrique du Nord
L'exploitation gagna une grande partie du pourtour méditerranéen occidental, où de nombreux ateliers ont été identifiés[2] :
- Maroc : les côtes de Gétulie, près du détroit de Gibraltar, fréquentées par les Phéniciens dès le VIIe siècle av. J.-C. ;
- Algérie : Chullu — l'actuelle Collo, à 71 km à l'ouest de Skikda —, dont l'écrivain antique Solin loue les étoffes teintes en pourpre à l'égal de celles de Tyr ; Igilgili, entre le cap Bougaroun et le golfe de Bougie, qui semble avoir disposé de fabriques ; ainsi que Port-aux-Poules, en Oranie, et les îles Andalouses ;
- Tunisie, où les gisements sont les plus nombreux et les mieux conservés : El Kantara (Meninx), au sud-est de Djerba, dont l'important rebut industriel, longtemps resté intact, a permis des études détaillées ; Rhizène et Guellala, sur l'île de Djerba, où de nombreuses coquilles indurées dans le mortier des parois de cuves industrielles attestent des installations pérennes ; El Mdeïna, au sud du lac El Bibène et à 20 km au nord-est de Ben Guerdane (gouvernorat de Médenine), atelier complet allant de la pêche à la teinture ; enfin Kerkouane, Utique, Carthage (secteur du Kram, IVe siècle av. J.-C.) et l'île de Zembra, centre du commerce entre Carthage et la Sicile ;
- Libye : réputée, selon Silius Italicus (La Guerre punique, VIII), pour ses laines teintes égalant celles de Sidon, elle comptait Bérénice (Sidi Khrebish, dans l'actuelle Benghazi), l'un de ses principaux centres, Leptis Magna (Lebda), où la production remonte aux époques phénicienne et punique, Sabratha et Tobrouk.
Sur plusieurs de ces sites, les coquilles de murex broyées furent réemployées comme matériau de construction — mortier, enduits, chaux, cuves et bassins —, parfois additionnées d'ingrédients marins et terrestres (algues, sable, galets) ou d'ossements d'animaux pour en renforcer l'étanchéité et la résistance[2]. À Leptis Magna, ce réemploi se poursuivit à l'époque byzantine, dans le mortier de certaines citernes du port et des thermes d'Hadrien ; à Sabratha, des coquilles d'Hexaplex trunculus entrent dans le mortier de plusieurs sols[2].
Carthage
À Carthage, les vestiges de l'industrie prennent la forme de petits amas de coquilles de murex broyées, présents dès le milieu du VIIIe siècle av. J.-C. — l'un d'eux a été repéré lors d'un sondage stratigraphique à l'ouest du quartier de Magon[3]. Ces rebuts de teinturerie étaient fréquemment recyclés comme agrégat pour le stuc ou comme apport de calcium pour renforcer le fer, si bien qu'aucun grand amas d'époque punique n'y est connu[3]. Un atelier plus complet — bassins, citernes, canaux et couche de coquilles de Bolinus brandaris — a été fouillé dans le secteur du Kram, actif jusqu'au IIIe siècle av. J.-C.. La teinture devant être employée aussitôt préparée, la présence de cet atelier suppose celle d'un atelier textile voisin[3].
Production et genre
Des coquilles de murex, entières ou broyées, ont été retrouvées dans quelques sépultures puniques, où elles pouvaient signaler le métier de teinturier du défunt ; l'une contenait une cruche remplie de coquilles broyées portant une inscription nominative[3]. Plusieurs de ces tombes renfermaient aussi des miroirs et des colliers habituellement attribués aux femmes, ce qui a conduit à envisager une participation féminine à la teinturerie ; à l'inverse, la production à grande échelle — broyage, chaleur, cuves, émanations nocives — est généralement jugée masculine, et des inscriptions puniques identifient nommément un tisserand, un fabricant d'outils de tissage et un foulon esclave[3]. Des parallèles ethnographiques (fresque minoenne de Théra, teinture d'escargots pratiquée par des femmes en Amérique centrale) suggèrent qu'une production domestique de faible ampleur restait à leur portée[3].
Déclin et redécouverte
En Afrique du Nord, le savoir-faire décline à partir des VIIIe – IXe siècles, en même temps que les usages de luxe qui l'avaient suscité[2]. En Méditerranée orientale, la production impériale se maintient à Byzance, où la pourpre reste attachée à la personne de l'empereur (documents scellés, encre pourpre des chrysobulles) jusqu'à la prise de Constantinople en 1453.
Ce n'est qu'au XIXe siècle, avec l'essor de la chimie moderne, que la question est reprise scientifiquement, dans le sillage des travaux de William Cole, Réaumur, Duhamel du Monceau et Deshayes. En 1859-1860, le zoologiste français Henri de Lacaze-Duthiers identifie les trois principales espèces de murex à l'origine de la pourpre antique[2].
Annexes
Bibliographie
- (en) Reinhold Meyer, History of purple as a status symbol in antiquity (coll. « Latomus », 116), Bruxelles, 1970.
- (de) Heinke Stulz, Die Farbe Purpur im frühen Griechentum (« Beiträge zur Altertumskunde », 6), Teubner, Stuttgart, 1990, 205 p. (ISBN 3-519-07455-9).
- Philip Ball (trad. Jacques Bonnet), Histoire vivante des couleurs : 5000 ans de peinture racontée par les pigments, Paris, Hazan, , p. 54, 287-292.
- Jean Petit, Jacques Roire et Henri Valot, Encyclopédie de la peinture : formuler, fabriquer, appliquer, t. 3, Puteaux, EREC, , p. 274-276.
- (en) Joseph Doumet, Étude sur la couleur pourpre ancienne et tentative de reproduction du procédé de teinture de la ville de Tyr décrit par Pline l'Ancien, Beyrouth, 1980.
Articles connexes
Liens externes
- Dix mille escargots pour une toge pourpre — article de vulgarisation.