Printemps berbère
manifestations et revendications des Kabyles en 1980 pour la reconnaissance de la langue, de l'identité et de la culture berbère en Algérie
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Le Printemps berbère (en tamazight : ⵝⴰⴼⵙⵓⵝ ⵉⵎⴰⵣⵉⵖⴻⵏ Tafsut Imaziɣen) désigne l'ensemble des manifestations se tenant le en Kabylie et à Alger. Les revendications en sont la reconnaissance de l'identité berbère, notamment à travers l'officialisation de la langue amazigh en Algérie. Il s'agit du premier mouvement populaire d'opposition aux autorités depuis l'indépendance du pays en 1962.
(1 mois et 10 jours)
| Date |
– (1 mois et 10 jours) |
|---|---|
| Localisation |
Kabylie Alger |
| Revendications | Fin de la politique d'arabisation et reconnaissance du Tamazight |
|---|---|
| Nombre de participants | Plusieurs milliers |
| Types de manifestations | Manifestations, grèves générales |
| Issue |
|
| 128 morts Des milliers de blessés |
Face à l'ampleur des manifestations, le gouvernement décide d'employer la force. La répression du printemps berbère mène ainsi à des milliers d'arrestations et à de nombreux morts.
Contexte
Depuis l'indépendance de l'Algérie en 1962, l'arabe succède au français comme langue officielle. La politique linguistique algérienne se traduit par une arabisation massive de l'administration et de l'enseignement. C'est dans ce contexte que naissent les revendications culturelles amazigh, considérant que les langues berbères sont mises à l'écart par l'État, notamment en Kabylie, où se trouve la plus importante concentration de berbérophones.
En , la décision du gouvernement de renforcer l'arabisation de l'école, au détriment des langues berbères, alimente encore davantage les revendications et contribue à leur intensification jusqu'à l'éclatement du printemps berbère[1].
Déroulement
Le , le wali de Tizi Ouzou en Kabylie annule une conférence, à l'université de Tizi Ouzou, sur la poésie kabyle ancienne de l'écrivain Mouloud Mammeri. Celui-ci et son ami Salem Chaker qui l'accompagne, sont interceptés sur la route par la police sur ordre d'El Hadi Khediri, directeur de la Direction générale de la Sûreté nationale. Ils doivent repartir pour Alger. Mouloud Mammeri informe alors les étudiants que sa conférence est interdite par les autorités[2],[3].
Dès que l'annulation de la conférence est connue, l'université de Tizi Ouzou entre en effervescence. Le , Une manifestation de protestation est organisée à Tizi-Ouzou par des étudiants et des enseignants, des habitants les rejoignent. Les revendications mentionnent la reconnaissance de l’identité berbère et gagnent les autres agglomérations de Kabylie. Le , des étudiants sont reçus à la présidence de la République. Ils revendiquent « la reconnaissance de la culture et de l’identité berbères, et le respect des libertés démocratiques au sein de l’université ». En réponse, le média El Moudjahid, organe officiel du pouvoir, critique Mouloud Mammeri et affirme que les « valeurs de la société algérienne sont arabo-musulmanes », l’arabe étant la seule langue du pays[3].
Le les manifestations gagnent Alger où 500 personnes défilent. La répression est féroce et la journée se solde par une centaine d'arrestations et de nombreux blessés. D'autres rassemblements ont lieu dans plusieurs villes en Kabylie. Le , le ministre de l’Enseignement supérieur se déplace à Tizi Ouzou pour engager un dialogue. Peine perdue, le une grève générale bloque la Kabylie [3].
Le le président algérien Chadli Bendjedid déclare que l'Algérie est un pays arabo-musulman et qu'il s'opposera « par tous les moyens » à ceux qui s'attaquent à l’unité nationale. Il demande au Premier ministre, Mohamed Abdelghani, de prendre le contrôle par la force l'université de Tizi-Ouzou[3].
À l'aube du , la police intervient sur plusieurs sites en grève : l’usine Sonelec, l’hôpital de Tizi Ouzou et bien sûr l'université de Tizi Ouzou. La répression est épouvantable avec plus de 450 blessés, certains gravement, et des centaines d’arrestations dans l'ensemble de la Kabylie. Des rumeurs « d’étudiants violés, voire morts », attisent la révolte. Des émeutes embrasent la région, de nouvelles grèves sont engagées, elles durent trois jours[3].
Détenus
Une fois l'insurrection maîtrisée, des meneurs sont emprisonnés et déférés devant la Cour de sûreté de l’État pour « complot subversif visant à renverser le régime » [3].
- Arezki Abboute (1952-)[4],[5].
- Ahmed Aggoune[5].
- Nacer Babouche (1956-2010)[6].
- Mustapha Bacha
- Achour Belghezli[4]
- Kamal Benanoune
- Mâamar Berdous
- Salah Boukrif
- Ali Brahimi (1957-)
- Mohand Haddadene
- Rachid Hallet (1952-)
- Said Khellil[4]
- Gérard Idriss Lamari
- Mouloud Lounaouci (1948-)
- Arezki Ait Larbi (1955-)[4]
- Chemim Mokrane[4]
- Mohand Ourabah Nait Haddad
- Rachid Ait Ouakli
- Ali chikh Ourabah
- M'hamed Rachedi
- Aziz Tari
- Mouloud Saadi
- Saïd Sadi (1947-)
- Mohand Stiet
- Idir Ahmed Zaid
- Djamal Zenati[4],[7].
Le mouvement berbère en faveur des détenus se poursuit jusqu'à leur libération au mois de juin. Il tient ensuite des assises au mois d'août lors du Séminaire de Yakouren et décide de capitaliser l'avancée de ses idées dans le corps social en multipliant les activités de terrain par la voie pacifique[8].
Dès la rentrée universitaire d', chaque campus universitaire du centre du pays se dote d'un collectif culturel chargé de la promotion des activités culturelles berbères en milieu universitaire. En janvier 1981, de nombreux lycées suivent. Théâtre, chansons engagées foisonnent et expriment un bouillonnement inattendu chez les descendants de « l'Éternel Jugurtha ». Mais c'est le succès considérable des « cours sauvages de berbère » animés par Salem Chaker à la faculté centrale d'Alger et par Mustapha Benkhemou à l'université de Bab Ezzouar et dans les Instituts de Boumerdès qui pousse les autorités algériennes à intervenir. Une grossière provocation policière est le prétexte à l'arrestation de 22 étudiants dont 3 récidivistes (Arezki Ait Larbi, Mustapha Bacha et Salah Boukrif), ainsi que Mustapha Benkhemou et Abderrezzak Hamouda (le fils du colonel Si El Haoues) de M'chounech dans les Aurès.
À Béjaia un grand soulèvement commence à partir du [9], autour de la revendication amazigh à laquelle s'ajoute la dénonciation du détournement du projet d'université vers une autre wilaya. La répression est féroce : des dizaines de jeunes — essentiellement des lycéens — sont arrêtés. Figurent aussi parmi les personnes arrêtées trois étudiants de Tizi-Ouzou et anciens détenus de Berrouaghia (parmi les 27) : Tari Aziz, Idriss Lamari et Djamel Zenati.
Conséquences
Politiquement, le Printemps berbère est le premier mouvement populaire spontané d'opposition au pouvoir algérien, depuis 1962[10]. Il ouvre la voie à une remise en cause du régime algérien. Ces émeutes préfigurent celles de Constantine en 1986 et d'Alger en 1988.
Sur le plan social, le mouvement traduit l'émergence d'une génération d'intellectuels engagés dans le combat démocratique (Tahar Djaout, Ferhat Mehenni…).

Sur le plan culturel, le Printemps berbère brise le tabou linguistique et culturel : il est la traduction d'une remise en cause de l'arabisation intensive de l'administration au détriment du berbère. Cette prise de conscience identitaire a également touché le Maroc voisin, où ces événements sont commémorés chaque année par les étudiants berbérophones.
Naissance du Mouvement culturel berbère et naissance de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l'homme.
Le printemps berbère a été l'objet de nombreuses études et a renforcé l'intérêt pour la recherche sur la culture berbère[11].
Reconnaissance de la langue tamazight
Après le Printemps noir en 2001, le président Abdelaziz Bouteflika annonce que le tamazight devient une « langue nationale en Algérie » après une modification de la Constitution et l'ajout de l'article 3bis en 2002. Le Premier ministre algérien d'origine berbère (chaoui) et quelques députés ont même prononcé une partie de leurs discours en tamazight. Depuis 1995, un Haut commissariat à l'amazighité (HCA) existe, créé avec pour mission de soutenir académiquement et administrativement l'enseignement de tamazight. Un établissement critiqué pour son immobilisme par les dirigeants du mouvement berbère. La télévision publique diffuse, depuis 20 ans, un journal télévisé en langue amazighe à 19 h, copie conforme de l'édition arabophone du JT protocolaire de 20 h. Depuis ces deux dernières années, la langue tamazight est étudiée dans les établissements scolaires primaires et secondaires, et sera même en examen de BAC dans la Kabylie. Une chaîne de télévision a été lancée, dans la foulée de l'élection présidentielle d', débouchant sur la reconduction d'Abdelaziz Bouteflika. Son audience est inconnue jusque-là.
Le , une grande avancée eut lieu. Le directeur de cabinet d'Abdelazziz Bouteflika annonce lors d'une conférence que le tamazight sera reconnu en tant que langue officielle et nationale via un décret présidentiel qui sera présenté au parlement au cours de l'année[12], modifiant ainsi la constitution.