Pédagogie critique

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Le chemin de l'indépendance
Apprenants sur le chemin de l'indépendance selon les penseurs de la Pédagogie Critique, à Auderghem. (Photographie libre de droits, 2020).

La pédagogie critique est une philosophie de l'éducation et un mouvement social qui développe et applique des concepts de la théorie critique et de traditions connexes aux domaines de l'éducation et des études culturelles. Les partisans de la pédagogie critique considèrent l'enseignement comme un acte intrinsèquement politique, rejettent la neutralité du savoir et insistent sur le fait que les questions de justice sociale et de démocratie ne sont pas distinctes des actes d'enseignement et d'apprentissage[1]. Le but de la pédagogie critique est l'émancipation de l'oppression par l'éveil de la conscience critique, basée sur le concept de conscientização développé par Paulo Freire. Une fois atteinte, cette conscience critique encourage les individus à apporter des changements dans leur monde par la critique sociale et l'action politique.

Antonio Gramsci est le premier à développer une pédagogie révolutionnaire en essayant de remplacer le système élitiste par un système plus égalitaire. De 1980 à 1997, Paulo Freire encadre Ira Shor pour développer une nouvelle définition de la pédagogie critique. Bourdieu et Passeron fondent en 1970 la théorie de reproduction dans la pédagogie critique. Dès l'arrivée de l'ère numérique dans les écoles, en 1990, le rapport à la pédagogie critique est ambigu. C'est ce que Giroux présente dans sa théorie de résistance.

Antonio Gramsci

Antonio Gramsci est le premier à développer le concept d’une pédagogie révolutionnaire. Selon lui, la culture est organiquement liée au pouvoir dominant. En plus du pouvoir économique, le pouvoir bourgeois contrôle le prolétariat en profitant de son emprise sur les représentations culturelles de la masse des travailleurs. Cette domination se constitue et se maintient à travers la diffusion de valeurs au sein de l’École. Néanmoins, Gramsci ne cherche pas à supprimer l’école, car il la considère comme vecteur potentiel et indispensable d’émancipation. En effet, selon lui, la dimension pédagogique doit servir à élever la conscience de classe des masses, dans leur recherche de la prise du pouvoir et de la construction d’une société débarrassée de toute exploitation et oppression[2].

Ainsi, Antonio Gramsci veut faire émerger un nouveau système « révolutionnaire et unitaire » au service de la lutte de la classe ouvrière. Le but est de remplacer le système élitiste et méritocratique caractérisé par les récompenses et les sanctions, et doté d'un système hiérarchique vertical avec des évaluations punitives. Sa conception d’école unitaire met en avant la culture générale, les valeurs humanistes et formatrices et où la hiérarchie serait renversée. Ainsi, Gramsci imagine un enseignement « libérateur » liant le travail manuel et intellectuel.

Dès lors, le rôle de l’école serait d'engager un processus de transformation et de réarticulation des éléments idéologiques existants, où la culture dominante devrait être comprise de manière critique avant d’être transformée. L’objectif final serait d’élever les masses au savoir, contrairement aux volontés de la bourgeoisie qui, elle, souhaite réduire l’accès à la connaissance des travailleurs. Dans cette même logique, l’appropriation collective de la philosophie est également envisagée par Gramsci dans l’idée que chaque « citoyen » puisse devenir « gouvernant ».

Paulo Freire

Par la suite, Paulo Freire a été influencé par Antonio Gramsci et son engagement culturel pour l'émancipation des classes prolétariennes.

Le concept de pédagogie critique provient de l'œuvre du théoricien brésilien Paulo Freire : la Pédagogie des opprimés qui fut initialement publiée en portugais en 1968. Professeur d'histoire et de philosophie de l'éducation à l'Université de Recife au Brésil, Freire a tenté, dans cet ouvrage, de développer une philosophie de l'andragogie et plus particulièrement de l'éducation des adultes défavorisés, d’où le titre du livre "La Pédagogie des opprimés". Freire est d'ailleurs connu dans l'aire francophone pour ses travaux sur l'alphabétisation des adultes dans les années 1960-1970, ce qui engendre notamment "la pratique de l'éducation populaire". En revanche, il est méconnu que le travail de Freire a connu un essor en Amérique dans l’enseignement public, sous le nom de Pédagogie Critique.

Selon Paulo Freire, l'éducation n'est jamais neutre : elle est toujours orientée en fonction de valeurs qui impliquent une vision particulière de la société. Quant à elle, la Pédagogie Critique dirige son action en fonction d’une finalité émancipatrice, celle de la critique des rapports sociaux : de sexe, de culture et de classe.

Freire prône une éducation qui assure le passage d’une conscience première, révoltée ou aliénée, à une pensée critique qui s’appuie sur une connaissance scientifique du réel. Cependant, l'auteur prend ses distances avec l'idée que toute émancipation présuppose l’accès à une connaissance scientifique. Au contraire, son point de départ est celui de l'expérience vécue de l'oppression, comme pour la pédagogie féministe de Bell Hooks.

Le processus d’alphabétisation des adultes de Freire comprend une conscientisation qui permet une encapacitation dans le but d’une transformation sociale.

L'encapacitation

Paulo Freire décrit l’encapacitation comme un processus de libération personnelle ou collective afin de s'affranchir d'un ordre social, moral et intellectuel. Cette démarche d'alphabétisation des opprimés ne se limite pas à leur apprendre à lire des mots, mais offre aussi une grille de lecture critique du monde.

La méthode dialogique

Pour développer la conscience critique des élèves, Freire développe une méthode dite dialogique qui s'apparente de près à la théorie communicationnelle d'Habermas. Selon Freire, l'enseignant doit favoriser la construction d'un rapport au savoir critique chez l'élève par une méthode dialogique basée sur une pédagogie de questionnement. L'enseignement ne se limite donc pas à la simple transmission de connaissances.

Les travaux influents de Freire en ont fait, sans doute, l'éducateur critique le plus célèbre. Son œuvre se situe à la croisée du marxisme et de l'existentialisme.

Ira Shor

Ira Shor, pédagogue critique, a travaillé en étroite collaboration avec Paulo Freire de 1980 jusqu'à la mort de ce dernier en 1997[3].

En 1986, cette coopération amène Ira Shor à publier un livre, Medo e Ousadia (Peur et audace), autour de ses discussions avec Paulo Freire. Dans son ouvrage, l'auteur indique notamment que la pédagogie de Freire peut difficilement être appliquée dans une classe. Shor définit la pédagogie comme suit[4]:

« Les habitudes de pensée, de lecture, d'écriture et d'expression orale qui vont sous la surface du sens, les premières impressions, les mythes dominants, les déclarations officielles, les clichés traditionnels, la sagesse reçue et les simples opinions pour comprendre le sens profond, les causes profondes, le contexte social, l'idéologie et les conséquences personnelles de toute action, événement, objet, processus, organisation, expérience, texte, sujet, politique, média de masse et discours. »

La pédagogie critique explore les relations dialogiques entre l'enseignement et l'apprentissage. Ses partisans affirment qu'il s'agit d'un processus continu de ce qu'ils appellent « désapprentissage », « apprentissage », « réapprentissage », « réflexion », « évaluation », et de l'effet que ces actions ont sur les élèves, en particulier ceux qui continuent à être privés du droit à l' « enseignement traditionnel ».

Bourdieu et Passeron : La théorie de la reproduction

En 1970, Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron établissent la théorie de la reproduction en pédagogie critique. Cette théorie de la reproduction sociale voit l'école comme un lieu où les inégalités sociales sont reproduites et maintenues. Ces théoriciens ont analysé les mécanismes pédagogiques par lesquels l'école contribue à perpétuer les inégalités sociales. De cette théorie de la reproduction découlent deux pédagogies : la pédagogie libérale et la pédagogie conservatrice.

La pédagogie libérale

La pédagogie libérale (également nommée pédagogie des relations cordiales) est centrée sur l'élève sans remettre l'ordre social en question. Elle met l'accent sur l'apprentissage autodirigé reliant de cette façon les connaissances aux expériences personnelles des élèves. Elle s'efforce d'aider à créer une interaction entre les étudiants d'une façon positive et harmonieuse.

La pédagogie conservatrice

La pédagogie conservatrice considère la connaissance comme étant détachée de son contexte de production sociale et ne forme pas à une analyse critique sociale. Les outils pour former la connaissance sont donnés à l'élève.

La pédagogie radicale

Au sein de la théorie de la résistance, Henry Giroux conçoit la pédagogie radicale. Cette dernière, principalement tournée vers les relations, a pour objectif l’intégration sociale d’une société de classes en préparant les enfants à un avenir inégal et en assurant leur sous-développement personnel[5].

Giroux : La théorie de la résistance

Depuis les années 1980, la philosophie de l'éducation a depuis été développée par Henry Giroux et d'autres en tant que « mouvement éducatif axé sur la pratique, guidé par la passion et les principes, pour aider les élèves à développer une conscience de liberté, à reconnaître les tendances autoritaires et à relier le savoir au pouvoir et la capacité d'agir de façon constructive ».

Dans la théorie de la résistance, la pédagogie est orientée vers les discussions entre l'enseignant et les apprenants. L'objectif est de former les élèves à résister à l'idéologie dominante qui a tendance à reproduire les inégalités sociales. Cette pédagogie ne se limite pas à identifier le langage et les valeurs mais s'obstine à analyser, transformer les processus de production et de diffusion de ses inégalités.

Durant les années 1990, à l'arrivée du numérique dans les écoles, le rapport à la pédagogie critique devient ambigu.

D'une part, certains pédagogues, tels que Michael Apple en 1991, s'inquiètent des conséquences éventuelles que peuvent avoir les technologies sur l'éducation.
D'autre part, Henry Giroux, lui en 2015, s'exprime de manière plus nuancée. D'un côté, cela lui semble important d'être critique face aux conséquences des technologies, il rejoint donc Apple sur ce plan. Cependant, il pense que ce ne sont pas réellement les technologies qui posent problème, mais plutôt leur insertion dans des rapports sociaux capitalistes.
D'un autre côté, il considère Internet comme étant un espace où l'on peut collaborer de manière tout à fait libre, sans contrôle de l'Etat. Sur le plan pédagogique, ces deux visions ont développé deux orientations : critique des médias et média-activisme contre-hégémonique.

Autres références

En 2008, Jeff Share et Douglas Kellner ont réalisé des travaux qui traitent de la manière dont l'éducation critique aux médias numériques doit analyser les inégalités sociales de genre, de culture et de classe. Les méthodes de Paulo Freire ont inspiré plusieurs auteurs et ont plus particulièrement donné naissance à un courant spécifique d'éducation critique aux médias. Les théories postmodernes, antiracistes, féministes, postcoloniales et de résistance jouent toutes un rôle dans l'élargissement et l'enrichissement des idées originales de Freire sur la pédagogie critique, en mettant l'accent sur la classe sociale pour inclure les questions relatives à la religion, l'identification militaire, la culture, le sexe, la sexualité, la nationalité, l'ethnicité et l'âge. Une grande partie du travail s'inspire également de l'anarchisme, de György Lukács, de Wilhelm Reich, du postcolonialisme et des théories du discours d'Edward Said, Antonio Gramsci, Gilles Deleuze (apprentissage rhizomatique) et Michel Foucault.

Radical Teacher est un magazine consacré à la pédagogie critique et aux questions concernant les « éducateurs critiques ». De nombreux « pédagogues critiques » contemporains ont adopté des perspectives postmodernes et anti-essentialistes vis-à-vis de l'individu, de la langue et du pouvoir, « tout en conservant l'accent freirien sur la critique, perturbant les régimes oppressifs du pouvoir et le changement social ».

Continuation critique

Tout comme la Pédagogie critique vient à critiquer la pédagogie, il existe plusieurs auteurs qui, eux encore, critiquent la pédagogie critique.

Henry Giroux

La théorie de la reproduction sera critiquée par Henry Giroux en 1983 dans “Theories of Reproduction and Resistance in the New Sociology of Education: A Critical Analysis”. En effet, en réalisant une critique de la théorie de la reproduction Giroux va élaborer ce qu’il nomme la théorie de la résistance. Celle-ci n’accepte pas les principales idées dominantes de la société, elle prépare, par l’enseignement, les élèves à vivre les inégalités. Il précise que la pédagogie critique était axée sur les hommes de la société dominante et oubliait alors complètement les minorités et les femmes.

Paulo Freire

Dans les dernières années de sa vie, Paulo Freire s'est lui-même préoccupé de ce qu'il considérait comme une interprétation erronée de son travail. D'après lui, les professeurs ne peuvent nier leur statut d'autorité par rapport aux apprenants. En effet, les enseignants doivent assumer cette position et donc guider les élèves dans l'apprentissage du surpassement de soi-même[6].

Donald Schön

Avec la sortie de son ouvrage phare, The reflexive practitioner, paru en 1983, Donald Schön vient apporter un nouvel éclairage à la pédagogie. Son concept de "zones de pratiques indéterminées" illustre à quel point toute pratique, en particulier celle qui a pour sujet des êtres humains, est infiniment complexe et fortement contestée. Refusant l’idée selon laquelle les pratiques seraient universelles, l’auteur se tourne donc vers les pédagogues en les invitant à faire preuve de réflexivité quant à leur pratique, en tirant des leçons de leur propre expérience. En constante réinvention, le “praticien réflexif’’ développe des compétences à la suite de son autoréflexion pendant l’exercice quotidien de sa profession et a posteriori de celui-ci. Pour cette raison, Donald Schön souhaite que les dispositifs de formation soient reconsidérés de manière à inclure les possibilités offertes par cette expertise métacognitive.

Joe L. Kincheloe

Dans les années 90, les discussions autour de la pédagogie critique prennent un nouveau tournant, notamment avec le Canadien Joe L. Kincheloe. La vision dominante voulait, alors, que la pédagogie critique corresponde au schéma où un enseignant et ses élèves seraient servis par une éducation fondée sur des normes où il n'y a « qu'une seule façon correcte d'enseigner », car « chacun est considéré être le même indépendamment de sa race, sa classe ou son sexe ». Devant une telle conception, Joe L. Kincheloe souhaite voir une véritable évolution de la pédagogie critique, en lien direct avec la réalité du monde post-contemporain, qui doit se démocratiser pour être accessible à tous et toutes. Son approche s’inscrit dans une démarche postmoderniste du multiculturalisme visant à valoriser la diversité dans la manière d’enseigner, en intégrant les savoirs des cultures et traditions des pays du Sud.

Applications

Figures de la pédagogie critique

Références

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