Pétitions du Champ-de-Mars
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Les pétitions du Champ-de-Mars désignent une série de textes adressés à l'Assemblée nationale et réclamant la déchéance du roi Louis XVI rédigés et signés à Paris entre le 15 et le , dans le contexte de la crise politique provoquée par la fuite de Varennes. Ces pétitions s'inscrivent dans une campagne plus large de mobilisation populaire menée principalement par le club des Cordeliers et les sociétés fraternelles parisiennes entre le et le [1]. Par leur répétition et leur circulation, les pétitions contribuent à structurer l’expression de la souveraineté populaire et à faire de l’intervention directe des citoyens un instrument majeur de la radicalisation politique au cours de l’été 1791[2].
La pétition finale du 17 juillet, explicitement républicaine, est signée par plusieurs milliers de citoyens sur l'autel de la Patrie au Champ-de-Mars. Au-delà, les pétitions du Champ-de-Mars témoignent de l'émergence d'un mouvement républicain organisé et de la rupture entre les démocrates radicaux et les patriotes modérés. La répression sanglante du 17 juillet provoque une scission au sein du club des Jacobins et radicalise une partie du mouvement populaire parisien[3]. Elle provoqua une violente répression qui aboutit à la fusillade du Champ-de-Mars, premières grandes mobilisations populaires explicitement républicaines de la Révolution, préfigurant les mouvements de 1792-1793[4] et marquant un tournant majeur dans la Révolution française[4].
À la suite du retour de Louis XVI à Paris le après son arrestation à Varennes, le maintien de la monarchie devient un enjeu central du débat politique parisien. La fuite du roi semble avoir ruiné la confiance dans la monarchie et alimente la diffusion des idées républicaines, en raison de la crainte d’une contre-révolution armée. Deux courants républicains distincts se structurent alors. Le premier, représenté notamment par Condorcet et Thomas Paine, défend une approche rationaliste visant à promouvoir le républicanisme par l’argumentation et la critique des fondements de la royauté. Le second, plus radical, s’exprime notamment dans le Journal du Club des Cordeliers, qui appelle à la vigilance populaire, affirme la souveraineté du peuple et réclame l’abolition immédiate de la monarchie[5].
Alors que l'Assemblée constituante et la majorité des Jacobins demeurent favorables au rétablissement du roi, une partie significative de la population parisienne, soutenue par la presse radicale et les clubs démocratiques, réclame la suppression de la royauté ou la tenue d’un référendum national[6]. Dans le même temps, les restrictions politiques se renforcent, notamment par l’exclusion des citoyens passifs de la Garde nationale et l’interdiction des pétitions collectives[7].
En réaction, le club des Cordeliers, les sociétés fraternelles et plusieurs journalistes républicains lancent dès le une vaste campagne de pétitions et d’adresses pour faire pression sur l’Assemblée nationale[8]. Cette mobilisation s’accompagne d’une forte agitation dans les sections parisiennes, d'un enthousiasme patriotique accru et d’une radicalisation du mouvement populaire, marquée notamment par l’effacement des symboles monarchiques dans l’espace public[6].
La campagne pétitionnaire (21 juin - 14 juillet)
Entre le retour du roi et le vote des décrets du , on recense dix-sept pétitions et adresses différentes émanant de divers groupes parisiens[1]. Parmi les principales manifestations :
- : Serment tyrannicide du club des Cordeliers[9]
- : Adresse du club des Cordeliers à l'Assemblée nationale
- : Pétition Trente mille citoyens à l'Assemblée nationale, rédigée par Théophile Mandar et lue devant l'Assemblée nationale le 25 juin
- : Pétition de la Société fraternelle des deux sexes séante aux Jacobins
- : Pétition du club des Cordeliers à l'Assemblée nationale, rédigée par Boucher Saint-Sauveur
- : Adresse des Cordeliers à la Nation (le président de la Constituante ayant refusé de lire leur pétition)
- : Pétition signée par 135 membres de la Société fraternelle et du club des Cordeliers, plus « 45 femmes et sœurs romaines »[10]
Ces pétitions demandent soit la déchéance du roi, soit que la Nation se prononce elle-même sur le sort de Louis XVI. Elles émanent principalement du club des Cordeliers, de la Société fraternelle des deux sexes séante aux Jacobins, et de divers groupes de citoyens, tandis que le club des Jacobins reste longtemps à l'écart du mouvement[9].
Le , l'Assemblée nationale rend deux décrets qui innocentent indirectement Louis XVI en rendant responsables Bouillé et ses complices. Cette décision provoque une nouvelle vague de protestation[11].
La pétition du 15 juillet (nuit du 15 au 16)
Le au soir, une réunion organisée au Cirque du Palais-Royal rassemble un public nombreux. Vers vingt-trois heures, environ quatre mille personnes, hommes, femmes et enfants, sortent du cirque et se rendent rue Saint-Honoré où elles font irruption dans le local du club des Jacobins pour réclamer la rédaction d'une pétition[12].
Au moment de cette irruption, les Jacobins, en petit nombre en raison de l'heure tardive, discutaient justement de la question d'une pétition. Choderlos de Laclos en avait émis le premier la proposition, Danton l'avait appuyée sans réserve, tandis que Robespierre préférait une simple adresse aux sociétés affiliées[12].
Sous la pression de la foule, le principe d'une pétition à l'Assemblée est arrêté et des commissaires sont nommés pour la rédiger. Laclos est donc, aux Jacobins, le premier partisan de la pétition[12].
La pétition jacobine du 16 juillet
Le , Brissot est sollicité dès le matin par Laclos pour rédiger une nouvelle pétition des Jacobins. Bien qu’il hésite, il accepte et rédige rapidement le texte, qui est approuvé par les commissaires puis présenté au club à onze heures[13]. Madame Roland confirme cet épisode, soulignant le rôle déterminant de Laclos dans cette rédaction[14].
Cette pétition se distingue par sa radicalité : elle ne se limite plus à demander la suspension des décisions de l’Assemblée, mais exige que celle-ci reconnaisse formellement l’abdication de Louis XVI intervenue le 21 juin[15]. Elle affirme en outre que les signataires ne reconnaîtront jamais Louis XVI comme roi, sauf si la majorité de la Nation en décide autrement, formule qui suscite immédiatement de fortes réticences[15].
Lors de sa lecture au club des Jacobins, ce passage est interprété comme une possible manœuvre en faveur du duc d’Orléans, bien que, selon Brissot, cette clause ait été ajoutée après coup par Laclos, ce point demeurant controversé[16]. Quoi qu’il en soit, l’existence de Louis XVII excluait juridiquement toute autre solution qu’une régence[17].
Dans la nuit du 16 au 17 juillet, sous la présidence de Royer, les Jacobins renoncent finalement à adresser cette pétition à l’Assemblée et décident de transformer le texte en circulaire destinée aux sociétés affiliées afin de mobiliser l’opinion publique nationale contre l’Assemblée[18]. L’imprimeur Baudouin refuse toutefois d’en assurer la diffusion, et Sergent est chargé de faire détruire les exemplaires déjà tirés[19].
La pétition républicaine du 17 juillet
Le au matin, le Club des Cordeliers décide de rédiger une nouvelle pétition, en réaction à l’abandon par les Jacobins de leur texte de la veille. Cette initiative, marquée par une orientation explicitement républicaine et réclamant la déchéance de Louis XVI, est généralement attribuée à François Robert, secrétaire du Comité central des Cordeliers et journaliste au Mercure national[20]. Elle s’inscrit dans la continuité de la pétition dite Massoulard du , déjà signée par environ six mille Parisiens en faveur de la déchéance du roi[21].
Empêchés de se réunir à la place de la Bastille, les pétitionnaires se rassemblent à partir de dix heures au Champ-de-Mars, où la signature de la pétition commence sur l’autel de la Patrie[22]. La journée est marquée par un incident grave lorsque deux hommes sont découverts sous l’estrade de l’autel et lynchés par la foule, qui croit à un complot visant à faire exploser le monument[23]. Malgré cet épisode, la collecte de signatures se poursuit.
Selon les Révolutions de Paris, près de cinquante mille personnes se trouvent sur le Champ-de-Mars dans l’après-midi, dont environ quinze mille autour de l’autel de la Patrie lorsque les troupes ouvrent le feu[4]. D’après Bûchez et Roux, plus de six mille signatures avaient été recueillies avant la destruction ultérieure du document en 1871[4]. Les organisateurs affirment que parmi les signataires figuraient plus de deux mille gardes nationaux, ainsi que des officiers municipaux et des électeurs[24].
La sociologie des signataires, marquée par un fort analphabétisme attesté par le grand nombre de croix figurant sur les feuilles, révèle une mobilisation populaire massive[25]. Cette pétition reflète ainsi l’engagement du « menu peuple de Paris », notamment des artisans, compagnons et ouvriers des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marcel, dans la dynamique républicaine de l’été 1791[4].
La répression et la disparition du document
Le soir du 17 juillet, la municipalité de Paris, dirigée par Bailly, proclame la loi martiale. La Garde nationale, commandée par La Fayette, tire sur la foule désarmée, faisant plusieurs dizaines de morts[26].
Dans la confusion qui suit la fusillade, des militants parviennent à récupérer les feuilles de la pétition couvertes de signatures. Selon Le Creuset, la pétition « a été fidèlement transcrite d'après l'original emporté par un citoyen zélé du lieu de la catastrophe à travers le feu et les baïonnettes dont il était hérissé »[27]. Le pamphlet Vérités incontestables de Dunouy évoque également ce sauvetage héroïque, son auteur affirmant qu' « au péril de [sa] vie, [il] a récupéré la pétition et toutes les signatures, malgré les baïonnettes qui l'entouraient »[28].
On attribue également ce sauvetage à Massoulard, Virchaux et Girouard, qui avaient été désignés comme commissaires pour faire signer la pétition[29]. Ces hommes faisaient signer la pétition « aux quatre coins de l'autel », sur les cratères disposés en sept ou huit endroits différents[30]
Les feuilles de la pétition ne furent pas donc pas immédiatement saisies par les autorités. Elles restèrent dans un milieu privé, vraisemblablement conservées par le frère de Dunouy, membre du club des Cordeliers. Un an après les événements, lors de la séance des Cordeliers du , la Société « arrête [...] que M. Dunouy se transportera chez M. son frère, possesseur de la pétition rédigée au Champ-de-Mars, pour la lui reprendre »[31].
La pétition fut ultérieurement versée aux Archives de la Préfecture de police de Paris. Le texte fut publié dès le lendemain dans les Révolutions de Paris, qui attestèrent son authenticité[32]. Le document original fut finalement détruit lors de l'incendie de mai 1871 pendant la Commune de Paris[33].