Question espagnole

débat concernant les relations entre les Nations unies et l'Espagne franquiste après la Seconde Guerre mondiale From Wikipedia, the free encyclopedia

La question espagnole (en espagnol : cuestión española) est l'ensemble des circonstances géopolitiques et diplomatiques qui ont marqué les relations entre l'Espagne et l'Organisation des Nations unies entre 1945 et 1955, centrées sur le refus de la dernière d'admettre en son sein la première en raison des sympathies de l'Espagne franquiste pour les puissances de l'Axe, vaincues lors de la Seconde Guerre mondiale.

Une caricature américaine de 1945 représente Francisco Franco tentant de faire disparaître son « passé pro-Axe » et d'autres preuves de ses sympathies pro-nazies.

Contexte

Instauration du régime franquiste en Espagne

Après une guerre civile meurtrière, le régime franquiste s'est établit en Espagne suite à la victoire des insurgés sur la Seconde République espagnole, contre laquelle ils s'étaient soulevés, en bénéficiant d'un large soutien direct et indirect de la part de l'Italie fasciste et de l'Allemagne nazie. Toutes deux envoyèrent des quantités importantes d'armement, de munitions, de véhicules (y-compris des avions de combat et des chars d'assaut) et plusieurs dizaines de milliers de combattants. Ainsi le Troisième Reich dépêcha sa Légion Condor et des troupes de la wehrmacht, notamment des équipages de blindés, tandis que l'Italie envoya en tout 75 000 volontaires du Corpo Truppe Volontarie et livra également plusieurs navires militaires.

Positionnement de l'Espagne franquiste durant la Seconde Guerre mondiale

Au début de la Seconde Guerre mondiale, le 1er septembre 1939, l'Espagne franquiste proclama sa neutralité. Cependant, les victoires allemandes sur le Benelux et la France en juin 1940, ainsi que l'entrée en guerre de l'Italie aux côtés de l'Allemagne (le 10 juin), changèrent la donne. Le 13 juin 1940, alors que les Allemands étaient sur le point d'entrer dans Paris, Franco abandonna la « stricte neutralité » et se déclara « non belligérant », statut dont bénéficiait l'Italie avant son entrée en guerre. Le lendemain, les troupes espagnoles occupèrent Tanger, ville internationale de facto rattachée au protectorat espagnol du Maroc. Fin juin 1941, le régime franquiste décida de participer à la « croisade anticommuniste », l'invasion de l'URSS par les forces de l'Axe, en envoyant sur le front russe une division d'infanterie espagnole composée de volontaires, la Division bleue (en espagnol : División Azul).

En novembre 1942, les troupes britanniques et américaines débarquèrent en Afrique du Nord pour déloger l'Afrika Korps allemand et les troupes italiennes. Pour Franco, ce fut la fin de ses ambitions de conquête et un risque d'invasion par les Alliés, compte tenu de leur alliance avec l'Allemagne et l'Italie. Ce n'est qu'après la chute de Mussolini en juillet 1943, suite au débarquement allié en Sicile, que le général Franco revint, contre son gré, à une « stricte neutralité », ordonnant en novembre le retrait de la Division bleue du front russe.

En raison de la sympathie de Franco pour les puissances de l'Axe, les vainqueurs de la guerre ont exclu l'Espagne de l'ordre international d'après-guerre[1].

Origines

La question espagnole fut soulevée lors de la conférence de San Francisco, qui travaillait à la rédaction de la Charte des Nations unies. Au cours de cette conférence, à l'initiative des délégations australienne et mexicaine, une motion fut adoptée qui, sans mentionner explicitement l'Espagne, y faisait référence en ces termes :

« La délégation du Mexique interprète le paragraphe 2 du Chapitre III dans le sens qu'il ne s'applique pas aux États dont les régimes ont été établis avec l'aide des forces militaires appartenant aux pays ayant fait la guerre contre les Nations unies, tant que ces régimes sont au pouvoir. »[2],[3].

L'Espagne n'était pas présente à la conférence. Cependant, d'éminents dirigeants républicains espagnols y ont assisté, exerçant une influence notoire sur plusieurs délégations, notamment sur les conditions d'admission au sein des Nations Unies[1].

Lors de la conférence de Potsdam, la question du sort de l'Espagne d'après-guerre fut l'une des premières à être abordées. En ce sens, Staline cherchait, d'une certaine manière, à se venger de l'État franquiste, notamment parce que ce dernier avait envoyé la Division bleue en Union soviétique pendant la Seconde Guerre mondiale[4].

Lors de cette conférence, les trois puissances victorieuses de la Seconde Guerre mondiale (les États-Unis, le Royaume-Uni et l'Union soviétique) ont publié une déclaration à ce sujet :

« La Conférence a adopté la déclaration suivante sur la politique commune à suivre pour établir dès que possible les conditions d'une paix durable après la victoire en Europe : […]

« Pour ce qui est de l'admission des autres États dans l'Organisation des Nations unies, les trois gouvernements déclarent :

« 1° Que l'Organisation des Nations unies est ouverte à tous les autres États pacifiques qui acceptent les obligations stipulées dans la Charte actuelle et qui, de l'avis de l'Organisation, ont la possibilité et la volonté de remplir ces obligations ;

« 2° Que l'admission de ces États comme membres des Nations unies aura lieu en vertu d'une décision de l'Assemblée générale, sur la proposition du Conseil de sécurité.

« Les trois gouvernements soutiendront, en ce qui les concerne, les candidatures de tous les pays restés neutres pendant la guerre et remplissant les conditions mentionnées ci-dessus.

« Toutefois, ils se croient tenus de déclarer que, pour leur part, ils n'appuieront pas la candidature du gouvernement espagnol actuel, qui, établi avec l'aide des puissances de l'Axe, ne possède pas, en raison de ses origines, de son caractère et de son association étroite avec les pays agresseurs, les qualifications nécessaires pour justifier son admission parmi les Nations unies. » »[5]

 Communiqué final de la Conférence de Potsdam, X. - Conclusion des traités de paix et admission dans l'Organisation des Nations unies, 2 août 1945 [extraits]

Résolution 39 (I) de l'Assemblée générale

Faits en bref Date, Séance no ...
Assemblée générale
des Nations unies

Résolution 39 (I)
Caractéristiques
Date 12 décembre 1946
Séance no  59e plénière (1re session)
Code A/RES/39 (I) (Document)
Vote Pour : 34
Abs. : 13
Contre : 6
Sujet Relations entre les Membres des Nations Unies et l'Espagne
Résultat Adoptée
Fermer

La question espagnole fut l'une des premières à être abordées par l'Organisation des Nations unies nouvellement créée, à l'initiative de la délégation polonaise[2]. Le 29 avril 1946, le Conseil de sécurité adopta sa résolution 4 (1946), dans laquelle il exprima sa « condamnation morale unanime » du régime franquiste, décida d'entreprendre des études complémentaires afin de déterminer si la situation en Espagne engendrait des tensions internationales et menaçait la paix et la sécurité internationales et, à cette fin, nomma un sous-comité chargé d'examiner plus en détail la question et de faire rapport à ce sujet[6]. Ce sous-comité était composé de cinq membres du Conseil de sécurité : Australie, Brésil, République de Chine, France, et Pologne. Entre mai et juin 1946, le Conseil de sécurité mena son étude de la situation politique en Espagne, à l'issue de laquelle il parvint unanimement aux conclusions suivantes[2],[7]:

  • Le régime de Franco était de nature fasciste, institué en grande partie grâce à l'aide des régimes nazi en Allemagne et fasciste en Italie, dont il reprend la structure, l'origine et le comportement général ;
  • Malgré les protestations des Alliés, Franco a aidé grandement les puissances de l'Axe, notamment envoyant la Division bleue en Union soviétique et en s'emparant de Tanger en 1940.
  • Franco était coupable, avec Hitler et Mussolini, d'avoir fomenter la guerre contre les pays qui allaient former plus tard les Nations Unies. Ce complot prévoyait que l'entrée en guerre de Franco soit reportée à une date convenue d'un commun accord.

Convaincue que l’État franquiste avait été imposé au peuple espagnol par la force, avec l’aide des puissances de l’Axe (qu’il avait soutenues pendant la guerre), et qu’il ne représentait pas le peuple espagnol, rendant impossible sa participation aux affaires internationales de ce dernier au sein des Nations Unies[7], l’Assemblée générale adopta le 12 décembre 1946 la résolution 39 (I). Cette résolution excluait le gouvernement espagnol des organisations et conférences internationales créées par les Nations Unies. Elle recommandait également au Conseil de sécurité de prendre les mesures nécessaires si, dans un délai raisonnable, aucun nouveau gouvernement n’était établi dont l’autorité émane du consentement des gouvernés. De même, elle recommandait le rappel immédiat des ambassadeurs accrédités auprès du gouvernement franquiste espagnol. La résolution fut adoptée par 34 voix pour, 6 voix contre, 13 abstentions, un État ne prenant pas part au vote[2].

Le lendemain de l'adoption de la résolution, l'État franquiste réagit par une grande manifestation sur la Plaza de Oriente, affirmant la fierté nationale face à l'hostilité étrangère et faisant appel à l'autosuffisance du peuple espagnol[8]. Ces sanctions ne parvinrent pas à affaiblir l'Espagne franquiste, qui, sur le plan intérieur, réagit par une campagne de propagande qui, en agitant le spectre d'une « ingérence étrangère », renforça Franco. Sur le plan international, elles n'eurent pas non plus d'effet significatif, si ce n'est de symboliser l'ostracisme international de l'État espagnol. Certains pays (notamment l'Argentine) ne suivirent pas la recommandation de rappeler leurs ambassadeurs, tandis que beaucoup d'autres se contentèrent de laisser leurs représentations diplomatiques sous la responsabilité de chargés d'affaires. Par ailleurs, l'État franquiste surmonta la crise grâce à sa politique de substitution, établissant des liens avec les républiques hispano-américaines et les pays arabes dans l'espoir que les pays occidentaux, dans le contexte de la guerre froide, revoient leur attitude envers l'Espagne[9].

Vote

Pour : Australie, Belgique, Bolivie, Brésil, RSS de Biélorussie, Chili, Chine, Tchécoslovaquie, Danemark, Éthiopie, France, Guatemala, Haïti, Islande, Inde, Iran, Libéria, Luxembourg, Mexique, Nouvelle-Zélande, Nicaragua, Norvège, Panama, Paraguay, Philippines, Pologne, Suède, RSS d'Ukraine, Royaume-Uni, États-Unis, Uruguay, URSS, Venezuela, Yougoslavie.

Contre: Argentine, Costa Rica, République dominicaine, Équateur, El Salvador, Pérou.

Abstentions : Afghanistan, Canada, Colombie, Cuba, Égypte, Grèce, Honduras, Liban, Pays-Bas, Arabie saoudite, Afrique du Sud, Syrie, Turquie.

Absent : Irak[10],[11].

Résolution 386 (V) de l'Assemblée générale

Faits en bref Date, Séance no ...
Assemblée générale
des Nations unies

Résolution 386 (V)
Caractéristiques
Date 4 novembre 1950
Séance no  304e (5e session)
Code A/RES/386 (V) (Document)
Vote Pour : 38
Abs. : 12
Contre : 10
Sujet Relations des États Membres et des institutions spécialisées avec l'Espagne
Résultat Adoptée
Fermer

Cependant, la guerre froide a incité le gouvernement des États-Unis à modifier son attitude envers l'Espagne franquiste, car sa situation géographique et son gouvernement anticommuniste représentaient un atout précieux pour les projets du Bloc de l'Ouest. Dans ce contexte, l'Espagne gagnait en popularité auprès de plusieurs États membres des Nations unies[1],[8],[9]. En janvier 1950, le New York Times publiait une lettre du secrétaire d'État Dean Acheson reconnaissant l'échec de la résolution 39 (I) et affirmant que son gouvernement était en mesure de soutenir une résolution qui réglerait les deux problèmes. Toutefois, l'État franquiste continuait d'être condamné pour sa politique hasardeuse pendant la guerre, mais sans que le régime franquiste ne soit moralement condamné. Les États-Unis excluèrent donc l'Espagne du plan Marshall et ne l'invitèrent pas à rejoindre l'OTAN[8].

Le 4 novembre 1950, l’Assemblée générale adopta la résolution 386 (V), qui révoquait la recommandation de retrait des ambassadeurs accrédités auprès du gouvernement franquiste espagnol et abrogeait la recommandation empêchant l’Espagne d’être membre des agences internationales créées par ou rattachées aux Nations unies. La résolution a été adoptée par 38 voix pour, 10 contre, et 12 abstentions.

Vote

Pour : Afghanistan, Argentine, Belgique, Bolivie, Brésil, Canada, Chili, Chine, Colombie, Costa Rica, République dominicaine, Équateur, Égypte, Salvador, Grèce, Haïti, Honduras, Islande, Iran, Irak, Liban, Libéria, Luxembourg, Pays-Bas, Nicaragua, Pakistan, Panama, Paraguay, Pérou, Philippines, Arabie saoudite, Afrique du Sud, Syrie, Thaïlande, Turquie, États-Unis, Venezuela, Yémen.

Contre : RSS de Biélorussie, Tchécoslovaquie, Guatemala, Israël, Mexique, Pologne, RSS d'Ukraine, Uruguay, URSS, Yougoslavie.

Abstentions : Australie, Birmanie, Cuba, Danemark, Éthiopie, France, Inde, Indonésie, Nouvelle-Zélande, Norvège, Suède, Royaume-Uni[12].

Conclusion

La résolution 386 (V) a ouvert la voie à l'adhésion de l'Espagne au système des Nations unies. Ce processus a débuté en 1951 avec son adhésion à certaines organisations spécialisées des Nations unies telles que l'UPU, l'UIT, la FAO et l'OMS[1],[9]et s'est achevé avec son adhésion à l'ONU elle-même le 14 décembre 1955[13].

Voir également

Articles connexes

Liens externes

Références

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