Réception gaie de Saint Sébastien

figure chrétienne dans la culture homo From Wikipedia, the free encyclopedia

Saint Sébastien a une place particulière dans la culture LGBT au sein de laquelle il a le statut d'icône gay. Cela s'explique en notamment par l'érotisme avec lequel son martyre est peint, en particulier par Guido Reni : corps nu érotisé, abandon au regard et aux flèches, mise en valeur du sexe, conotation sado-masochiste et représentation détournée de la sodomie. Cette esthétique évolue en fonction des époques, prenant un aspect d'idéal viril à la Renaissance et aux œuvres plus tardives qui s'y réfèrent, puis passant à une présentation décadente et androgyne à la fin du XIXe siècle et embrassant enfin le camp au cours du xxe siècle.

Saint Sébastien, peinture de 1615 par Guido Reni et conservée au Palazzo Rosso.

Cette identification permet à de nombreux artistes gays de représenter le désir homosexuel tout en échappant à la censure. Le martyre du saint et sa solitude résonnent avec plusieurs expériences homosexuelles. D'une part, l'homophobie, intériorisée ou sociale, renvoie à la faute et au châtiment ; cette interprétation perd en force dans les années 1970, où le militantisme LGBT valorise la lutte plutôt que l'acceptation passive. D'autre part, l'affection du corps du saint, à travers les flèches, sert de support à la représentation de l'expérience du sida.

Histoire

Saint Sébastien est parfois considéré comme la plus ancienne icône gay[1].

Ce lien remonte sans doute à la Renaissance, où on commence à le peindre sous la forme d'un jeune homme d'une grande beauté. À cette époque, la mode italienne s'empare de l'Europe et permet la redécouverte des antiquités gréco-romaines et conduit peu après à associer saint Sébastien, sans pour autant le confondre, à une autre figure, celle d'Antinoüs, compagnon de l'empereur Hadrien[2]. Cette fusion de l'antiquité et du martyr chrétien est soulignée par le poète John Addington Symonds, pour qui le Saint Sébastien de Govanni Antoni Bazzi est la synthèse entre « la beauté d'un Hylas grec et le martyr chrétien »[3]. Pour Richard A. Kaye, Saint Sébastien prend la place d'Antinoüs ou de Ganymède car il a plus de profondeur que ces deux derniers, associés uniquement à la beauté et la désirabilité, mais aussi car il permet à la fois d'incarner l'homosexualité et les effets de sa répression[4].

D'après l'historienne de l'art Dawn Hoskin, les rumeurs d'homosexualité concernant Bazzi ont alimenté la lecture gay de ses peintures[3]. Pour l'historien de l'art Karim Ressouni-Demigneux, c'est l'iconographie développée à cette époque, qui mêle beauté du corps, abandon du personnage tant aux regards qu'aux flêches, et la mise en valeur du sexe y compris à travers sa dissimulation, qui explique la force de la réception gaie[2].

Saint-Sébastien par Gustave Courtois. Le modèle est Carl Ernst von Stetten, compagnon du peintre.

Antinoüs, saint Sébastien, puis sans doute Patrocle le compagnon d'Achille, constituent les trois icônes gays masculines antiques dont les littératures du XIXe et du XXe siècles vont s'abreuver[5]. En particulier, le Saint Sébastien de Guido Reni est cité par Oscar Wilde, puis par Yukio Mishima, comme ayant particulièrement marqué leur vie érotique[6]. À la fin du XIXe siècle, son image évolue, passant de l'idéal appolinien de la Rennaissance à une esthétique décadente et androgyne, pour enfin prendre des aspects kitsch et camp au cours du xxe siècle[4]. L'aspect décadent et androgyne est une intégration de la vision « fin de siècle » de l'homosexualité : de plus en plus médicalisée, elle est alors perçue comme une perversion, une maladie causée par une trop forte féminité[4]. Pour Richard A. Kaye, la double association de Saint Sébastien à la fois à la religion et à la maladie, donc à la croisée des théories sur l'homosexualité de l'époque, a cimenté son statut d'icône gay. Il remarque aussi que cette évolution dans l'expression de genre du saint fait écho aux débats au sein des différents courants chrétiens sur la représentation de Jésus qui existent à l'époque[4].

Pour Kaye, Saint Sébastien est non seulement la première icône gay, mais plus largement l'un des premiers éléments d'une identité et d'une culture homosexuelle propre, c'est-à-dire un élément commun aux hommes homosexuels au-delà de leurs pratiques sexuelles[4]. Cette réappropriation d'une figure chrétienne par la sous-culture homosexuelle n'est pas du goût de l'authorité catholique ; l'église française tente de faire interdire la représentation du Martyre de Saint Sébastien en 1911[4].

Au début du xxe siècle, les travaux de Jean-Martin Charcot crée une représentation de l'hystérie féminine ; l'association de Saint Sébastien à l'homosexualité se fait alors car son martyre est proche d'une image d'hystérie masculine, c’est-à-dire d'homosexualité[4]. Avec la Première Guerre mondiale, c'est le symptôme de stress post-traumatique des soldats qui devient l'incarnation de l'hystérie masculine, et celle-ci est à nouveau homoérotisée[4].

Dans les années 1930, Glenway Wescott (en) va encore plus loin dans l'interprétation de Saint Sébastien, puisqu'il en fait non plus uniquement une figure gay pour les seuls homosexuels : dans A Calendar of Saints for Unbelievers, il présente la possession par les papes et autres figures ecclésiastiques de peintures représentant Sébastien comme une preuve de leur homosexualité, et plus précisément une représentation de leurs amants[4].

À partir de l'homosexualité masculine, l'image de Saint Sébastien est parfois chargée d'un sens connexe, aux connotations homophobes, pour signifier la perversion sexuelle ou la déviance ; cette interprétation se retrouve par exemple dans la psychanalyse, notamment lacanienne, où un poster d'une conférence internationale de 1990 sur les « traits de perversion » figurait le Saint Sébastien du Pérugin[4].

« Les Sébastiens modernes, après tout, renvoient les flèches »

Martin Greif (en), The Gay Book of Days, 1982.

À partir des années 1970 et de l'émergence du mouvement LGBT, Saint Sébastien perd de sa centralité, son acceptation passive de sa punition entrant en contradiction avec le militantisme gay qui refuse de subir l'homophobie sociale[4]. L'arrivée de la pandémie de sida remet Saint Sébastien au cœur de la culture gay, son martyre n'étant plus l'homophobie mais l'expérience de la maladie[4].

En 1991, dans le clip de Losing my Religion, le chanteur du groupe R.E.M. Michael Stipe se représente notamment en Saint Sébastien, dans une manière d'unifier à la fois la représentation de l'homosexualité et de la maladie[4].

Arts

Littérature

Pour Ressouni-Demigneux, la première réinterprétation homosexuelle de Saint Sébastien remonte à La Nuit des rois de Shakespeare[2].

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la figure de saint Sébastien s'impose dans la littérature gay ; des écrivains homosexuels comme Walter Pater, Oscar Wilde, John Addington Symonds, Marcel Proust, Frederick Rolfe ou John Gray adoptent alors le personnage du martyr, qui se transforme, sous leur plume, en motif organisateur ou en simple représentation du paria[7]. La publication de Two Sonnets, for a Picture of Saint Sebastian the Martyr by Guido Reni par Rolfe en 1891 est ainsi tellement empreinte d'homoérotisme qu'elle déclenche un scandale dans la société victorienne[8]. Jean Cocteau écrit les Archers de Saint Sébastien en 1912, la même année que La Mort à Venise de Thomas Mann[2].

Tout au long du XXe siècle, de nouveaux écrivains homosexuels et bisexuels reprennent la figure de Saint Sébastien. Le martyr joue ainsi un rôle important dans la vie du poète espagnol Federico García Lorca[9]. On le retrouve ensuite chez Tennessee Williams, qui publie notamment un poème intitulé San Sebastiano de Sodoma (1958), dans lequel le martyr est présenté comme l'amant de Dioclétien[10]. Julien Green écrit Le Malfaiteur en 1955, roman inspiré du saint[2]. Par la suite, Williams choisit également de prénommer Sébastien le héros homosexuel de Soudain l'été dernier (1958)[11]. L'écrivain japonais Yukio Mishima est quant à lui fasciné par le portrait de Saint Sébastien, depuis sa découverte, à l'adolescence, d'une reproduction du martyr par Guido Reni. Non seulement cette découverte est un moment important de son autobiographie, Confession d'un masque (1949), mais elle pousse par ailleurs l'écrivain à se faire photographier sous les traits du saint en 1968[12]. Cette utilisation de Saint Sébastien est une manière de pouvoir exprimer les désirs homosexuels de façon codée, en essayant d'échapper à la censure et la réprobation sociale[13]. Dans The Swimming-Pool Library (en), le Saint Sébastien d'Alan Hollingurst a le statut d'une icône homosexuelle, une référence que Richard A. Kaye trouve camp[4].

Arts visuels

Saint Sébastien par Carl van Vechten.

Les photographes homosexuels aussi s'emparent de la figure de Saint Sébastien. Frederick Holland Day réalise ainsi plusieurs clichés représentant le martyr sous les traits de beaux adolescents musclés entre 1905 et 1907[14]. Il en va de même pour Oscar Gustave Rejlander, qui réalise, vers 1867, un Martyre de saint Sébastien dont la critique ne manque pas de remarquer la musculature[15], ou pour Elisar von Kupffer (en), qui prend plusieurs autoportraits en Saint Sébastien avant de les traduire en peintures[16]. Pour Kaye, la popularité de Saint Sébastien comme sujet photographique s'explique par les liens entre ce média et la mort, puisqu'aux débuts de la photographie, celle-ci est fortement utilisée pour se rappeler de personnes décédées[4].

Sustained Comedy de Marsden Hartley, 1939, conservé au Carnegie Museum of Art.

Dans les années 1930, les artistes ajoutent des références à la culture homosexuelle de l'époque afin de souligner la lecture gay de leur œuvre : ainsi, Alfred Courmes représente Saint Sébastien vêtu d'une tenue de marin, tandis que Marsden Hartley le pare d'un tank top[Quoi ?] et d'un tatouage de papillon[4].

Par la suite, la figure de Saint Sébastien est encore utilisée par une multitude d'artistes homosexuels, parmi lesquels on peut nommer le couple de photographes français Pierre et Gilles ou Raymond Voinquel[2]. Pour Ressouni-Demigneux, le respect strict des codes iconographiques de la Renaissance chez ces derniers permet, par l'usage de photographie moderne, d'expliciter la fonction érotique de l'image produite[2].

À partir des années 1980 et 1990 se manifeste aux États-Unis une fierté queer au sein des artistes de l'art corporel ; c'est le cas notamment de Ron Athey, qui s'inspire de Saint Sébastien dans sa performance Martyrs and Saints[17]. Dans celle-ci, il met en scène le corps et le sang, dans un contexte de pandémie du sida où celui-ci est symbole de contamination[13]. Cette performance, hautement polémique, illustre la cruauté de l'opinion publique, qui observe les homosexuels mourir du sida sans réagir[4]. En confrontant le public directement avec le sang, Athey rompt avec la tradition du Sébastien passif pour lui donner le pouvoir de répondre[4].

Audiovisuel

En 1976, Derek Jarman sort Sebastiane, un film racontant la vie du saint où de nombreux passages se prêtent à une réception homosexualisante[2].

Thèmes

Le martyre de saint Sébastien est l'un des premiers motifs de la culture gaie occidentale : véritable icône homosexuelle, le saint incarne dans l'histoire de l'art l'association de la beauté, de la jeunesse et de la liberté avec le châtiment et la faute, cette association, avec l'opportunité de représenter un corps masculin dénudé, résonnant avec l'expérience homosexuelle, notamment du placard, mais aussi de l'auto-affirmation de soi en dépit de la pression sociale[4],[18]. Cette réflexion s'inclue dans une tendance plus large, où les thèmes de l'homosexualité et de la damnation font l'objet de réflexions de la part des artistes LGBT[19].

Pour le photographe Frederick Holland Day, Saint Sébastien est un prétexte et un déni plausible à la représentation de l'homoérotisme[20]. Ses photographies, dont la séquenciation préfigure le cinéma, s'inscrivent dans une culture où l'homosexualité ne peut se représenter que fortement codée[4]. Day est le premier à proposer une esthétique nouvelle, s'éloignant des canons de la Renaissance[4].

Ressouni-Demigneux souligne aussi que la présence des flêches, et donc de la douleur, fait aussi écho au sado-masochisme[2]. Pour le chercheur en histoire de l'art Jingxuan Li, les flêches, qui pénètrent le corps, peuvent aussi être lues comme une représentation de la sodomie[13]. Celles-ci peuvent enfin être vues comme l'homosexualité elle-même, lue dans un contexte homophobe comme une malédiction divine[13]. De manière proche, Saint Sébastien peut être une représentation de la tentation, où succomber à son désir homosexuel signifie la mort social[4].

Il note aussi la manière dont le désir homosexuel est diabolisé au plus fort de la pandémie de sida ; les artistes reprennent alors l'image du martyre chrétien pour mettre en scène à la fois la violence de cette diabolisation mais aussi la soufrance liée à la maladie[13]. Ainsi, Julian Schnabel propose, pour une affiche de l'exposition de 1989 Julian Schanel: Fox Farm Paintings à la Pace Gallery (en) de New York, un collage réalisé à partir d'une peinture de Saint Sébastien[13]. Pour la journée internationale de lutte contre le sida de 2019, Ozmo réalise une fresque reprenant l'image du saint allongé, entouré d'uns ruban rouge[13]. Dans Bad Mood Rising, réalisé en 1989, David Wojnarowicz utilise l'image de Saint Sébastien pour signifier la communauté homosexuelle et en particulier son abandon par les pouvoirs publics[13]. Dans Lament, en 1992, Thom Gunn utilise le martyre du saint pour rendre visible le désespoir et la matérialité de la maladie[4].

La représentation de Saint Sébastien est parfois plus ambigü : ainsi, la peinture Saint Sébastien de Keith Haring, où le saint est devenu un personnage rouge nu, en érection et les flèches des avions de ligne, est interprété par Li comme une manière de représenter la maladie elle-même[13]. Pour Richard A. Kaye, la figure de Saint Sébastien peut aussi être reliée à une représentation de l'homme homosexuel comme narcissique et suicidaire[4]. Il avance aussi que le mythe, apocryphe, du saint, en particulier sa proximité émotionnelle avec d'autres hommes, a contribué à en faire une figure d'identification[4].

Pour Li, la popularité de Saint Sébastien ne se fait pas uniquement en dépit de l'homophobie du christianisme, mais aussi en raison de celui-ci, certains artistes gays détournant l'imagerie religieuse afin de l'associer directement à la communauté dénigrée[13].

Culte

Saint Sébastien d'Andrea Mantegna conservé au Louvre.

De nos jours, le culte de Saint Sébastien reste vif auprès des catholiques homosexuels qui le revendiquent comme saint patron et intercesseur, sans que cela soit reconnu officiellement par l'Église[13]. Au XIXe siècle, des groupes homosexuels anglais réalisent des pèlerinages en Italie afin d'admirer les œuvres représentant Saint Sébastien[2]. Marcel Proust se rend souvent au Louvre pour aller admirer le Saint Sébastien d'Andrea Mantegna[4]. Cette affiliation ne reste pas secrète, puisqu'en 1959, l'historien Louis Réau dénigre le culte rendu au saint, l'estimant honteux car limité aux seuls homosexuels[2].

Le rôle de Saint Sébastien lors des épidémies de peste a parfois été étendu à l'épidémie du SIDA ; en effet, la résistance de Saint Sébastien aux flèches, lors de son martyre, a été réinterprété à la Renaissance comme une preuve qu'il résistait à la peste, lecture qui a ensuite été étendue au SIDA à la fin du 20ème siècle[2],[13].

Pour le sexologue Igor Kon, l'identification se fait aussi sous forme de projection, où le saint est lui-même considéré comme homosexuel[21].

Références

Bibliographie

Voir aussi

Related Articles

Wikiwand AI