Stèles de La Ghorfa
artefacts archéologiques découverts à Maghrawa, Tunisie
From Wikipedia, the free encyclopedia
Les stèles de La Ghorfa sont une série de stèles datées des Ier et IIe siècles et découvertes pour la plupart d'entre elles au XIXe siècle en Tunisie. Elles sont réparties entre divers musées d'Europe et d'Afrique du Nord.
| Stèles de La Ghorfa | |
Stèles conservées au musée national du Bardo. | |
| Type | Stèles |
|---|---|
| Dimensions | 175 à 250 cm de hauteur |
| Matériau | Calcaire |
| Méthode de fabrication | Sculpture |
| Période | Ier siècle-IIe siècle |
| Culture | |
| Date de découverte | XIXe siècle-XXe siècle |
| Lieu de découverte | Maghrawa |
| Conservation | British Museum Musée du Louvre Musée d'Histoire de l'art de Vienne Musée national du Bardo Musée de Makthar Antiquarium de Dougga |
| modifier |
|
Selon les spécialistes, ces artefacts archéologiques sont des ex-votos déposés par des particuliers dans un lieu cultuel dédié à la divinité principale de l'Afrique romaine, Ba'al Hammon, un sanctuaire qui n'a pas été retrouvé.
Elles sont découvertes à partir du milieu du XIXe siècle et les dernières de la série dans le dernier tiers du XXe siècle. Leur provenance précise, à savoir Maghrawa, n'a été éclaircie que dans l'avant-dernière décennie du XXe siècle grâce aux travaux de l'historien et archéologue tunisien Ahmed M'Charek. En effet, après la découverte d'une quarantaine de pièces archéologiques par un collaborateur du consul britannique à Tunis dans des conditions mal documentées, la collection est vite dispersée : une partie intègre la collection de Mohamed Khaznadar puis est répartie en divers endroits tandis qu'une autre partie reste en Tunisie avant une nouvelle dispersion. La localisation précise est enfin possible grâce à la découverte in situ d'un dernier lot de stèles lors de travaux publics réalisés à la fin des années 1960, ces dernières découvertes étant déposées sur le site archéologique de Makthar.
Ces pièces archéologiques à la forme stéréotypée et aux motifs décoratifs très riches sont importantes pour la connaissance du contexte artistique et religieux. Elles peuvent comporter des inscriptions tant latines que néo-puniques. Elles témoignent ainsi des liens interculturels entre substrat phénico-punique et civilisation romaine et du contexte de métissage de l'Afrique romaine.
Histoire
Histoire antique
Les stèles sont datées de la fin du Ier siècle et du début du IIe siècle[A 1]. Elles ont été érigées dans le Haut Tell tunisien, entre Makthar et Dougga[B 1], sur le site archéologique de Maghrawa[E 1], à 8 km au nord-ouest de Mactar[G 1] et dans une région montagneuse[H 1].
La cité antique occupait une dizaine d'hectares selon Ahmed M'Charek[G 1]. Deux sources fournissent le site en eau, dont Aïn-Maghrawa, à 300 m environ[G 2]. Le site est très ancien avec des mégalithes datables du IVe siècle av. J.-C., un sanctuaire à Ba'al Hammon et également une muraille sans doute numide[G 3]. Le site a livré des stèles néo-puniques datées du Ier siècle[G 2]. Un mausolée monumental daté de la fin du IIe siècle était également présent sur le site, l'inscription ayant été recueillie au XIXe siècle[G 4]. La cité pérégrine au Ier siècle comportait une organisation et était munie de dignitaires, des rabs[G 5], fonction éponyme[H 1]. Elle appartenait au pagus Thuscæ qui entourait Mactar[G 5] et comprenait environ cinquante cités aux deux premiers siècles de l'ère commune[H 1].
Le sanctuaire qui abritait les stèles n'est pas connu au début des années 1990[D 1]. Les stèles les plus anciennes sont datées de la deuxième moitié du Ier siècle[E 2]. Ce sont des ex-votos déposés par des particuliers[J 1].
Histoire récente
Le site archéologique de Macota sert longtemps de carrière et est beaucoup visité au cours du XIXe siècle[H 1]. De nombreux éléments antiques sont utilisés en remploi dans les maisons du village[H 1].
Stèles recueillies
Les stèles sont découvertes en partie en 1842 par un architecte allemand, Filippo Basiola Honegger[E 3] ; d'autres sont mises au jour entre 1860 et 1873[B 1],[1] ; ces découvertes sont publiées en 1896. Cette collection est répartie dans les principaux grands musées qui contiennent le corpus connu[E 4] ; elle comporte une quarantaine de pièces archéologiques au total.

Filippo Basiola Honegger est un collaborateur de Thomas Reade, le consul britannique de Tunis ; il recueille pour lui en 1842 l'inscription bilingue libyco-punique du mausolée de Dougga non sans endommager gravement l'édifice, qui sera restauré par anastylose par Louis Poinssot au début du XXe siècle, avant son envoi au British Museum[E 5]. Il effectue la même année des recherches à Maghrawa, une correspondance ignorée pendant longtemps des archéologues, les pièces archéologiques étant achetées par le consul[E 6]. Honegger reste à Tunis et meurt avant 1850, laissant des stèles en divers endroits, soit dans les lieux de découverte ou chez des Tunisiens[E 7]. Le chapelain de la chapelle Saint-Louis de Carthage, l'abbé François Bourgade, évoque ses travaux en 1852[E 8] dans son ouvrage, la Toison d'Or de la langue phénicienne[I 1].

Nathan Davis (en) récupère partiellement la collection Honegger, cède dix-huit stèles à Mohamed Khaznadar et en envoie vingt-et-une à Londres entre 1850 et 1860[E 9]. En parallèle, l'abbé Bourgade achète pour partie la collection Honegger en 1852[E 4]. Certaines stèles restent à Tunis pendant dix à quinze années[E 10], peut-être à Dougga pour les plus encombrantes[E 11]. Les stèles y sont laissées du fait du mauvais état des pistes[I 2]. Les stèles de Bourgade sont cédées après sa mort qui survient en 1866[E 12]. Jean-Baptiste Évariste Charles Pricot de Sainte-Marie évoque une vente à un Grec et une perte de stèles, sauf deux pièces conservées au Bardo, d'autres pièces entrant au British Museum[E 13]. Trois stèles au minimum sont envoyées par Mohamed Khaznadar à Vienne pour l'Exposition universelle de 1873, ces stèles ne reviennent pas en Tunisie car Khaznadar s'y oppose après la chute de son père Mustapha Khaznadar du fait de la confiscation de ses biens. Les stèles présentes alors à Vienne sont déposées au musée impérial[I 3].
Quatre des stèles conservées au British Museum sont pourvues d'inscriptions[E 14]. Pricot de Sainte-Marie demande deux stèles de La Manouba pour le musée du Louvre[I 4]. En 1882, René Cagnat fait placer douze monuments dans les jardins de la résidence générale, qui sont placées au nouveau musée Alaoui, futur musée national du Bardo, en 1885[I 5].
Corpus connu au début du XXIe siècle

La série connue à ce jour comporte une quarantaine de pièces. Vingt-deux stèles sont exposées au British Museum de Londres[N 1],[N 2], où elles sont entrées entre 1850 et 1860[E 11]. Deux se trouvent dans le département des antiquités orientales du musée du Louvre[B 1],[2], données par le général Kheireddine[B 1], successeur de Mustapha Khaznadar, et déposées au musée en [E 15]. Trois stèles sont présentes au musée d'Histoire de l'art de Vienne depuis 1874[E 15]. La Tunisie en a conservé pour sa part dix-sept, soit douze au musée national du Bardo[C 1] depuis 1884[E 15], quatre au musée de Makthar et la dernière à l'antiquarium de Dougga[3] et une stèle réutilisée dans un mur d'habitation à Dougga[E 16] et placée au-dessus de la porte d'entrée de Dar Lacheb[I 4].
Les exemplaires du Bardo proviennent d'une collection privée[D 2], celle réunie dans les années 1870 à La Manouba par Mohamed Khaznadar, fils du ministre Mustapha Khaznadar[E 3]. Celles du Louvre et du musée de Vienne proviennent de la même collection[E 15]. L'Institut du monde arabe de Paris conserve une stèle provenant de la série appartenant au musée national du Bardo.
Historiographie et identification tardive
Le Corpus Inscriptionum Latinarum (CIL) propose comme lieu d'origine de certaines stèles le site archéologique de Carthage[I 6]. René du Coudray de La Blanchère étudie les stèles du musée Alaoui en 1897[E 17] dans un travail publié à titre posthume. Il les attribue au site archéologique de Dougga[I 6], le djebel Gorra étant selon lui à l'origine de la confusion[J 2].
Louis Poinssot propose comme appartenant au même corpus les stèles du Louvre, du musée du Bardo, de Vienne et de Dar Lacheb[I 2] et l'hypothèse de l'identification de leur lieu d'origine est faite en 1905[E 3] en se basant sur l'inventaire des entrées du musée du Louvre en 1876, qui évoquent une « provenance douteuse, La Ghorfa »[E 16], lieu situé entre Makthar et Dougga[I 7],[K 1].

Les réserves prudentes de Louis Poinssot sont oubliées après lui, Gilbert Charles-Picard, Colette Picard, Mohamed Yacoub, Marcel Le Glay et Anna Maria Bisi maintenant l'« appellation consacrée » de La Ghorfa[E 18].
Les quatre dernières stèles sont trouvées en 1967 à Aïn Maghrawa[E 3] par des ouvriers du service des eaux, et apportées au musée de Makthar : trois sont placées dans une salle, la dernière demeurant non loin de la basilique de Rutilius[E 19]. Des fragments de reliefs ayant appartenu à des stèles sont également repérés dans des maisons de paysans voisines du site par Ahmed M'Charek[E 20].
Les stèles conservées au British Museum ont été assez peu étudiées avant les travaux d'Anna Maria Bisi. Louis Poinssot étudie deux stèles de cet ensemble, inventoriées au CIL, sous les numéros 1011 et 1145. En 1978, Bisi note que seules quatre stèles sont exposées sur vingt-deux, alors que les autres sont en réserves[L 1]. Elle est autorisée à étudier l'intégralité du corpus britannique et à le photographier[L 2].
Les recherches d'Ahmed M'Charek tendent à démontrer à la fin des années 1980 que les stèles sont issues du site de Maghrawa, dans la région de Makthar[C 1]. Les inscriptions présentes sur les stèles ont moins retenu l'attention que les reliefs et sont étudiées à la fin des années 1990[K 1].
Description
Généralités

Les stèles ont été élaborées au ciseau et en méplat. Il y a un usage de la réserve. La pierre utilisée est un calcaire gris sénonien[E 20], plus précisément sénonien supérieur[I 8], répandu dans la région de Makthar et Dougga[I 8].
Les stèles sont rectangulaires et à fronton triangulaire[B 1]. Quand elles sont complètes, elles mesurent environ 1,75 m de haut et contiennent parfois des dédicaces en latin[A 1] ou en punique[E 21]. Certaines stèles du corpus atteignent 2,50 m[J 3].

Onze stèles portent une inscription dont neuf en latin, avec une formulation proche pour toutes sauf une[K 1]. Une stèle du musée du Bardo possède une inscription bilingue[E 21]. Une inscription conservée au British Museum est en boustrophédon[E 21]. Une inscription du British Museum, WA 125189, porte une inscription latine R.V.S.L.H à corriger en R.V.S.L.A (développé en R(ogatus)[K 2] v(otum) s(oluit) l(ibens) a(nimo))[K 1]. Cette inscription conservée en Angleterre est enregistrée sous la référence CIL VIII, 1011[K 3]. Une inscription d'une des stèles a été interprétée comme réalisée par un lapicide davantage familier avec la langue punique, qui s'écrit de droite à gauche, qu'avec le latin[K 4]. L'étude du corpus du British Museum a permis à Anna Maria Bisi d'identifier cinq ateliers différents, en dépit d'une cohérence du groupe[L 3].
Leur forme, celle d'un « obélisque aplati »[D 1], est stéréotypée, et elles possèdent « une forte unité de style »[B 1] ; elles sont dotées d'un sommet de forme triangulaire et divisées en trois registres superposés, « représentation hiérarchisée du cosmos »[C 1].
Registre supérieur

Le registre supérieur représente le monde divin[C 1] sous forme humaine. Des symboles astraux représentent la Lune et le Soleil, qui est parfois figuré avec un visage. Le signe de Tanit, parfois sous forme humaine[B 1], est parfois figuré avec un cortège de divinités romaines dont Mercure, Cupidon ou Vénus représentés sur les deux côtés du fronton de la chapelle figurant le dédicant. Le personnage central tient une corne d'abondance d'où sortent gerbes de blé, raisins et grenades[B 1]. Il y a aussi une représentation de la divinité Liber Pater[A 1]. Le fronton peut également figurer des motifs apotropaïques comme sur la stèle du Louvre MNB 898[B 1]. La stèle du Louvre MNB 899 comporte des oiseaux et des rosettes[B 1].
Une stèle du Bardo possède un registre supérieur divisé en trois parties, avec deux dauphins affrontés, signe de Tanit avec cornes d'abondance, et Jupiter ou Saturne sur son trône avec le foudre et une pomme de pin sur un poteau, les Dioscures à ses côtés[B 2]. Les personnages sont placés dans un décor très dense. Sont également conservés des trous destinés à accueillir des incrustations de métal. Mohamed Yacoub, qui évoque des étoiles[D 1], est précédé dans cette hypothèse par René du Coudray de La Blanchère[J 4].
Registre médian
Le registre médian est occupé par un élément d'inspiration gréco-romaine, avec colonnes et fronton d'édifice[B 1].
Le dédicant est situé au milieu : il est debout dans ce qui semble être un temple[C 1],[D 1] ou une chapelle, avec colonnes et fronton. Les dédicants peuvent être des hommes ou des femmes. Ils portent des fruits dans les mains[B 1]. Les hommes sont en toge ou pallium et les femmes en robe[A 1]. Les dédicants ne sont pas toujours vêtus d'habits romains[K 1].
Une stèle du Bardo présente une dédicante avec un autel en feu[B 2]. L'une des stèles porte une inscription avec le nom Rogatus, d'origine autochtone. La même stèle porte une représentation du plafond à caissons de l'édifice[D 1]. Le fronton du temple porte soit une divinité, Tanit-Cælestis, soit un aigle[D 1].
Registre inférieur

Le dernier registre figure parfois des Atlantes portant l'étage supérieur comportant la chapelle[A 1], accompagnés parfois d'une scène de sacrifice, auquel est destiné un bœuf. Le sacrificateur est parfois figuré, comme sur l'une des stèles du musée du Bardo[B 2]. Le registre porte également Hercule et le lion de Némée[A 1] ou alors Hercule affrontant l'Hydre de Lerne[D 3]. Il peut y avoir une divinité brandissant des serpents[D 3].
La partie inférieure d'une stèle conservée au Louvre (MNB 898) comporte deux personnages dont l'un porte un thyrse et l'autre une couronne. Un animal destiné au sacrifice est présent, et deux éléments végétaux entourent le motif[B 1]. La stèle MNB 899 comporte une représentation de plafond à caissons dans la partie inférieure[B 1].
Interprétation
Art populaire
L'art africain connaît l'influence de l'art gréco-romain à partir de la seconde moitié du Ier siècle[L 3]. Les stèles sont réalisées selon le goût populaire avec beaucoup d'éléments décoratifs[B 1]. Certaines représentations architecturales témoignent de l'ignorance des artisans[B 1]. Les stèles possèdent un caractère original avec une cohérence et une homogénéité dans le décor choisi[L 3].
Témoignage de la persistance de la religion libyco-punique
Les stèles portent des représentations du signe de Tanit de forme humaine et expriment un sentiment religieux[L 3]. Elles témoignent du maintien de la religion libyco-punique[C 1],[L 3]. Parmi les motifs d'origine punique, il faut signaler le signe de Tanit[B 1]. Les apports indigènes sont également notables[B 1].
Témoignage du syncrétisme en Afrique romaine
Les représentations de divinités relèvent des traditions puniques et gréco-romaines[D 1]. Les stèles sont dédiées par des Africains latinisés aux divinités du panthéon punique et romain[F 1], dont Ba'al Hammon[A 1].
La région de Makthar est réputée pour l'interaction entre les cultures numide, punique et romaine qui a contribué à la naissance des artefacts connus sous le nom de stèles de La Ghorfa[K 1]. Les stèles comportent à la fois des motifs puniques et des motifs gréco-romains, les populations locales fusionnant les imageries punique et romaine[K 1].
Les stèles témoignent du syncrétisme à l'œuvre en Afrique romaine[4] en particulier avec la pensée néo-platonicienne[C 1]. Gilbert Charles-Picard les considérait comme des « œuvres d'art d'une puissante originalité et comme le seul témoignage de la pensée théologique punique, en Afrique, pendant l'Empire romain »[5]. Au final, les stèles constituent autant de témoins des « liens interculturels entre substrat phénico-punique et civilisation romaine »[F 1].
- Stèles au musée du Louvre.
- Autre vue de la série du musée national du Bardo.