Suicidologie

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Conférence de l'Association américaine de suicidologie

La suicidologie est l'étude scientifique des comportements suicidaires[1] ainsi que, plus généralement parlant, l'étude scientifique des comportements auto-destructeurs[2]. Plusieurs domaines et disciplines sont impliqués en suicidologie, les deux principaux étant la psychologie et de la sociologie. L'OMS rapporte que plus de 720 000 personnes meurent par suicide chaque année dans le monde[3], soit un taux de mortalité d'environ 9 sur 100 000[4]. Le suicide est en grande partie évitable par de bonnes interventions, de bonnes connaissances sur le suicide, et une évolution des mentalités à l'égard du suicide qui permettrait d'aborder cette question plus ouvertement[5],[6],[7],[8].

Les premiers théoriciens

Le suicide est mentionné pour la première fois en 1737 par l'abbé Desfontaines et repris par les Encyclopédistes du siècle des Lumières[9]. Au XIXe siècle, son étude est abordée. En 1838, le médecin français Jean-Étienne Esquirol fait de la réaction suicidaire un symptôme psychopathique, en raison de sa grande fréquence dans les maladies mentales. Il écrit : « Il n'est pas d'individu qui n'ait eu des idées de suicide, [...]. L'homme n'attente à ses jours que dans le délire et tous les suicidés sont des aliénés »[9]. Le suicide est ainsi introduit dans la tradition psychiatrique qui cherche les principes d'explication dans les individus[9]. De nombreux psychiatres considèrent les conduites suicidaires comme témoignant d'une pathologie ; certains auteurs, tout en admettant que tous les suicidants ne sont pas malades, pensent néanmoins qu'au moment du passage à l'acte, leur état émotionnel ou affectif est pathologique. Selon la tradition psychiatrique, l'instinct de conservation est naturel chez l'homme et l'animal et sa suppression résulte de causes morbides (au sens de pathologiques)[9].

Une approche s'oppose à cette école de pensée : la sociologie, qui cherche dans le milieu social les causes des suicides[9]. Vers la fin du XIXe siècle, Émile Durkheim développe cette approche. Pour Durkheim le mot suicide est appliqué à tous les cas de mort qui résultent directement ou indirectement d'une action positive (au sens d'active) ou négative de la victime elle-même qui sait que son action provoquera sa mort[10],[11]. Durkheim a considéré le suicide du point de vue social et non psychologique, et a mis en évidence que le suicide est un fait d'origine sociale, externe et contraignant (influences familiales, sociales, religieuses, etc.[12]), indépendant de la psychopathologie individuelle[1],[9] ,[13],[14],[15]. Le sociologue Maurice Halbwachs interprète les taux de suicide dans le contexte général des sociétés et civilisations, parlant de « courants collectifs suicidogènes » qui agissent de plusieurs façons : désintégration du groupe social (suicide égoïste) ; surintégration sociale (suicide altruiste, en particulier dans les sociétés primitives) ; dislocation du groupe social (crises politiques ou économiques) ou insuffisance de cohésion sociale (suicide anomique) ; excès de réglementation sociale (suicide fataliste, chez les esclaves en particulier)[9].

Sigmund Freud, au tout début du XXe siècle, et ultérieurement Karl Menninger dans les années 1930, ont également effectué des travaux dans ce domaine. Ces deux spécialistes ont présenté des points de vue similaires sur le suicide. Leurs théories sur le suicide décrivent trois aspects différents. Le suicide est un meurtre impliquant la haine ou le désir de tuer[16]. Ce meurtre du soi implique souvent la culpabilité ou la volonté d'être tué. Le troisième point est le désir de mourir. Sigmund Freud décrit deux instincts de base opposés, l'instinct de vie (Eros) et celui de mort (Thanatos). Tous les instincts cherchent à réduire une tension. Sa théorie prédit que le suicide est plus probable dans les sociétés avancées qui imposent de plus fortes répressions de la sexualité et de l'agressivité[1].

Dans les années 1940 et 1950, l'écrivain et philosophe Albert Camus, à travers ses deux essais Le Mythe de Sisyphe et L'Homme révolté, a également travaillé sur le thème du suicide[17],[18]. L'auteur fonde sa thèse sur le principe de « la vie pour la vie »[18]. Pour Camus, le passage à l'acte se révèle être une « réflexion intime de la conscience avec elle-même »[19]. Il estime notamment que le fait de pouvoir vivre et de choisir de vivre est le seul problème philosophique sérieux[19]. Il défend l'idée que l'homme a créé un dieu pour être en mesure de vivre sans désir de se tuer lui-même. Selon Camus, la seule liberté humaine est de se réconcilier avec la mort[19]. Il introduit la pensée darwinienne dans ses enseignements[20].

Dans la période de l'après-guerre, les points de vue opposés de la psychiatrie et de la sociologie sont intégrées en un modèle qui considère à la fois les phénomènes d'influence sociale (perspective plutôt béhavioriste) et les phénomènes individuels (la personnalité, le point de vue clinique). Une théorie psychologique du suicide prend naissance, utilisant à la fois les méthodes statistiques et les méthodes psychopathologiques (cliniques). Le suicide est désormais étudié sous différentes perspectives vues comme interactives, où les aspects physiques, psychiques et sociaux sont pris en compte[9].

Les débuts et le développement de la suicidologie

Le psychologue Edwin Shneidman

C'est en Amérique du Nord, d'abord aux États-Unis puis au Québec, dans un contexte historique de développement économique d'après-guerre, que le courant de la suicidologie prend ses racines[21]. Pendant cette période de prospérité, alors que les richesses créées ne profitent pas à la totalité des classes sociales, les autorités américaines, afin de combler le déficit en structures hospitalières au sein des quartiers les plus pauvres, font construire plusieurs instituts nationaux de la santé mentale sur l'ensemble du territoire[21]. En parallèle de cette réorganisation, le gouvernement des États-Unis finance de nombreux projets destinés à soutenir et développer la « pratique publique de la santé mentale »[21]. Ces fonds gouvernementaux permettent au psychologue américain Edwin S. Shneidman, aux côtés de Norman Farberow (en) et du psychiatre Robert E. Litman, de créer le premier centre de recherche en 1958, à Los Angeles (le LAPSC)[21],[22],[23]. Le psychologue américain est considéré comme le fondateur du domaine de la suicidologie : il fut le premier à utiliser ce terme, avec l'objectif d'étudier le suicide de manière scientifique pour tenter de développer des techniques de prévention du suicide efficaces[2]. Shneidman a défini le suicide comme un acte conscient d'anéantissement auto-induit, compris comme un malaise existentiel multidimensionnel d'un individu dans le besoin qui a un problème pour lequel le suicide lui semble être la meilleure solution. Il conceptualise le suicide comme « psychache » (néologisme formé par les mots psychology et ache, douleur) c'est-à-dire une douleur psychologique intolérable[24]. Contemporain des premiers travaux de Shneidman, le psychiatre Aaron Beck met au point des séries de questionnaires  tel que l'inventaire de dépression, le « suicide intent scale » ou encore le « scale for suicide »  permettant d'évaluer de manière plus approfondie le « risque suicidaire »[23].

Au cours des années 1960, sous la présidence de J. F. Kennedy, de nouvelles structures médicales, destinées à accueillir les personnes souffrant de tendances suicidaires, sont incorporées au sein des hôpitaux psychiatriques (« community mental health center »)[21]. L'objectif essentiel de ces unités médicales est alors de prévenir les tentatives de passage à l'acte[21]. Dès 1965, le premier centre communautaire de santé mentale créé quelques années plutôt à Los Angeles, sert de base d'appui à des chercheurs, tels que Antoon Leenars et Jean-Louis Campana, pour fonder à leur tour ces mêmes types de complexe de prévention médico-psychiatriques au Canada[21]. À partir de 1968, après avoir fondé l'association américaine de suicidologie avec le psychologue Norman Farberow, Scheidman organise les premières conférences scientifiques sur le thème de la suicidologie[2],[23].

À la fin des années 1970, le sociologue Jean Baechler a défini le suicide comme l'ensemble des comportements qui montrent la recherche d'une « solution à un problème existentiel » par une tentative sur la vie de l'objet[1],[25]. A contrario de Durkheim, pour qui l'environnement externe et social de la personne est le principal déterminant de son suicide, Baelchler, pour appuyer sa thèse, objecte que l'acte suicidaire dépend de facteurs internes à l'individu[26],[25]. À cet effet, le sociologue précise que « toute l'explication doit porter sur les personnalités »[26].

Dans les années 1980, un autre sociologue, Joseph H. Davis, a décrit le suicide comme une intention fatale et intentionnelle auto-infligée contre la vie par un individu sans désir de vivre apparent[27]. Les deux éléments de base de la létalité et de l'intention sont implicites dans son modèle[27].

Au début des années 1990, David J. Mayo a défini le suicide par quatre éléments. Selon le spécialiste, le suicide résulte dans le décès de la personne ; la mort est le résultat de sa propre action ; cette action peut être passive ou active ; et l'action est intentionnelle[27],[28].

Théorie interpersonnelle du suicide

La théorie interpersonnelle du suicide, développée par le psychologue américain Thomas Joiner (dans un ouvrage paru en 2005)[29], est un modèle psychologique qui vise à expliquer pourquoi une personne se suicide ; elle se fonde sur l'hypothèse que le suicide n'est pas simplement le résultat d'une souffrance psychologique, mais qu'il découle de l'interaction entre trois facteurs interpersonnels et psychologiques distincts : le sentiment de charge perçue, l'impression d'appartenance contrecarrée et la capacité acquise de se suicider[29],[30].

1) Le sentiment d'être une charge pour autrui : la croyance que l'on est un fardeau pour ses proches. L'individu a alors la conviction que sa mort serait plus profitable à sa famille et ses amis ou ses proches que sa survie. Ce sentiment peut être motivé par une maladie chronique, une détresse financière, ou une faible estime de soi[29].

2) Le sentiment d'appartenance contrecarrée, qui est un sentiment d'isolement social et de solitude, lié à un manque de liens sociaux significatifs ou le sentiment de ne pas être accepté par les autres. L'individu ne se sent pas connecté à son entourage et a l'impression d'être un étranger, même au sein de sa propre famille ou de son cercle d'amis[29].

La combinaison de ces deux premiers facteurs (sentiment d'être un fardeau pour ses proches, et sentiment de ne pas être accepté) génère un désir de mort. Cependant, selon cette théorie, ce désir ne suffit pas à lui seul pour provoquer le « passage à l'acte »[31],[32].

3) La capacité acquise de se suicider est également nécessaire pour le passage à l'acte : c'est la capacité à surmonter la peur et la douleur associées à l'acte de se donner la mort. Cette capacité n'est pas innée mais s'acquiert généralement à travers une exposition répétée à des expériences douloureuses ou menaçantes, comme l'automutilation, les blessures accidentelles, l'auto-injection de drogues, la participation à des combats ou des violences physiques, ou encore le fait d'avoir vécu de près la mort d'autres personnes (en situation de guerre, de crime ou de soins médicaux, en services d'urgences par exemple). Ces expériences habituent l'individu à la douleur et éloigne de lui la peur de la mort (que l'individu soit victime, agresseur ou témoin dans ces expériences[30] ; l'instinct de préservation est alors supprimé ou contourné ou affronté, rendant l'acte de suicide psychologiquement et physiquement plus accessible[33],[34]. Cette capacité à se donner la mort serait plus élevée chez les hommes que chez les femmes[35].

Ce modèle « a suscité l'intérêt de la communauté scientifique s'intéressant au suicide et fait l'objet de plusieurs études, dont : Anestis, & Joiner (2011)[36] ; Joiner et al. (2007)[33] ; Joiner et al. (2009)[37] ; Van Orden, Witte, Gordona Bender, & Joiner (2008)[35] », avec une influence significative sur la recherche et la prévention du suicide en mettant en lumière le rôle de ces facteurs interpersonnels et la nécessité de prendre en compte non seulement la détresse psychologique et la douleur morale, mais aussi la capacité de l'individu à tolérer la douleur et l'idée de la mort, pour évaluer le risque de suicide. Il a notamment été étudié et utilisé pour les adolescents[38],[39] (notamment après une (ou des) agression(s) sexuelle(s)[40], les étudiants en médecine qui côtoient la mort d'autrui[41] ou pour prévenir le suicide dans les services d'urgence[42],[43].

Nomenclatures des conduites suicidaires

Les suicidologues travaillent sur des concepts qui doivent être clairement définis afin d'éviter les imprécisions et ambiguïtés de certaines expressions. Ceci est d'autant plus important que la suicidologie regroupe des types de méthodes et de domaines professionnels diversifiés. Ce problème de définition des termes étudiés s'est posé dès le début des études sur le suicide et est régulièrement discuté et amélioré par des publications et des rencontres scientifiques[44]. Des nomenclatures ont ainsi été mises au point pour permettre de mieux définir et classer certaines conduites suicidaires. Leur objectif est de permettre de meilleures comparaisons entre les études scientifiques sur le sujet[44].

Domaines d'étude

Notes et références

Pour approfondir

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