Théorème de l'élément primitif
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En mathématiques, et plus spécifiquement en algèbre, le théorème de l'élément primitif est un des théorèmes de base de la théorie des corps. Il stipule que toute extension finie séparable est simple, c'est-à-dire engendrée par un seul élément, appelé élément primitif.
Une extension algébrique L d'un corps K est dite séparable si le polynôme minimal de tout élément de L n'admet que des racines simples (dans une clôture algébrique de K). On démontre l'équivalence de cette définition avec la définition suivante : une extension finie est séparable si et seulement si le nombre de morphismes de l'extension dans la clôture algébrique laissant invariant le corps de base est égal au degré de l'extension.
Le théorème de l'élément primitif, énoncé pour la première fois par Abel dans un mémoire posthume[1], et démontré par Évariste Galois[2], peut être utilisé pour simplifier l'exposé de la théorie de Galois, quoique la plupart des exposés modernes suivent la démarche indépendante d'Artin ; c'est d'ailleurs par ce théorème que commence la démonstration originale de Galois. À l'inverse, comme dans la méthode d'Artin, on peut regarder ce théorème comme une conséquence simple de cette théorie, fait lui aussi reconnu explicitement par Galois[3].
- Dans certains cas simples d'extensions, on peut construire explicitement un élément primitif[4]. Ainsi, prenons K = ℚ et L = ℚ(√2, √3) (L est une extension séparable de K, voir ci-dessous) ; montrons que L = ℚ(α), avec α = √2 + √3. Il est clair qu'il suffit de démontrer que √2 est dans ℚ(α) (car √3 = α – √2 le sera alors aussi), or en développant l'équation (α – √2)2 = 3, on trouve √2 = (α2 – 1)/(2α).
- En général, en supposant que K est infini et que L est une extension finie et séparable sur K, la construction de van der Waerden (mentionnée plus bas dans cet article) assure que pour tout système de générateurs α1, α2, ... αn, de L sur K, il existe un élément primitif de la forme θ = λ1α1 + ... + λnαn, les λi pouvant être choisis dans n'importe quelle partie infinie donnée de K. C'est une version améliorée d'un théorème démontré par Galois, selon lequel, si L est le corps de décomposition d'un polynôme P à coefficients dans K, il existe un élément primitif pour L/K de la forme θ = λ1α1 + ... + λnαn, les αi étant les n racines de P (section La démonstration originale de Galois). Néanmoins, ces constructions restent toutes théoriques, à moins de disposer d'une représentation de l'extension L/K.
- Le théorème de l'élément primitif assure que toute extension finie séparable possède un élément primitif. Un exemple d'extension qui n'en possède pas doit donc être cherché en caractéristique p. En voici un explicite : Soit K = Fp(X,Y), et L = K(X1/p, Y1/p). Alors [L : K] = p2. Mais pour tout t dans L, tp appartient à K (en caractéristique p, (a + b)p = ap + bp). Ce qui implique que [K(t) : K] divise p et donc L ≠ K(t). L'extension L/K ne peut donc être engendrée par un seul élément t de L.
Histoire et usage
Le théorème de l'élément primitif, tout d'abord cité sans démonstration dans un mémoire posthume d'Abel[1], fut démontré et employé par Galois pour exposer sa théorie dans son mémoire de 1832[2]. Cette démonstration ne fut publiée qu'en 1846 par Liouville, dans le Journal de mathématiques, avec le reste du mémoire[5].
Il est, dans la théorie des corps, utilisé dans une quantité de théorèmes et de démonstrations. Mais l'exposition de tels résultats dépasse le cadre de cet article.
À quelques exceptions près, la méthode utilisée par Galois pour établir sa théorie, fondée sur le théorème de l'élément primitif, a généralement été abandonnée au profit de la démarche d'Artin, essentiellement fondée sur le décompte du nombre des extensions des monomorphismes dans les extensions finies. D'un point de vue épistémologique, on est en droit de s'interroger sur les raisons de l'abandon du théorème de l'élément primitif comme principe simplificateur de la théorie de Galois. D'un côté, la présentation de cette théorie au moyen du théorème de l'élément primitif peut être perçue comme plus simple et plus légère pour l'esprit, lui offrant toute la simplicité conceptuelle possible[6]. D'un autre côté, la démonstration de ce théorème, si on la veut complètement indépendante de la méthode d'Artin, peut sembler devoir faire intervenir un certain nombre de résultats de la théorie des équations[7] (le théorème des fonctions symétriques par exemple), ainsi qu'un jeu d'une finesse assez complexe entre les variables[8]. La méthode d'Artin, qui ne fait pas intervenir de lemmes extérieurs et dont les démonstrations sont relativement faciles à suivre, peut alors être perçue comme plus rigoureuse et d'une simplicité démonstrative supérieure[9].
D'autre part, on ne peut ignorer l'aspect théorique de la démarche d'Artin : plutôt que d'utiliser des théorèmes ad hoc pour comprendre la géométrie d'un objet, un théoricien préfèrera en général obtenir ces théorèmes comme une conséquence de l'étude de cette géométrie. En l'occurrence, il est plus satisfaisant, d'un point de vue purement théorique, d'obtenir des théorèmes tels que le théorème des fonctions symétriques ou celui de l'élément primitif comme conséquence de la théorie de Galois, établie au moyen de considérations géométriques seulement (groupe d'automorphismes), que de déduire la théorie de ces théorèmes.
On doit d'ailleurs observer que l'idée essentielle de cette démarche avait été parfaitement reconnue[10] par Galois, comme le montre ce commentaire de Galois lui-même, faisant suite à la démonstration du théorème principal de sa théorie :
- « Je dois observer que j'avais d'abord démontré le théorème autrement, sans penser à me servir de cette propriété très simple des équations, propriété que je regardais comme une conséquence du théorème. C'est la lecture d'un mémoire [fragment de ligne indéchiffrable, possiblement « d'Abel » ou « de Libri »] qui m'a suggéré [fragment de ligne indéchiffrable, reconstitution possible : « l'idée de la démonstration. »] »[11]
Énoncé du théorème et caractérisation des extensions simples
Le théorème de l'élément primitif s'énonce en quelques mots :
Toute extension séparable finie est simple[12].
On peut se demander en général comment caractériser les extensions finies simples. La réponse est fournie par un théorème dû à Artin[13],[14], qui est souvent présenté sous un même titre, ou indifférencié du théorème de l'élément primitif :
Une extension finie est simple si et seulement si elle contient un nombre fini de corps intermédiaires.
Contrairement à une certaine opinion, ce théorème, qu'on nomme parfois « caractérisation des extensions simples d'Artin » ou « théorème de l'élément primitif d'Artin », ne tend pas à remplacer le théorème de l'élément primitif proprement dit, quoiqu'il serve souvent à le démontrer. En effet, ces deux théorèmes ne sont pas interchangeable dans les applications : le théorème de l'élément primitif proprement dit est un instrument théorique et pratique précieux, de loin plus employé que le théorème d'Artin ; inversement, même dans le cas séparable, il est des circonstances où la caractérisation d'Artin permet d'obtenir aisément la simplicité d'une extension, alors que ce serait plus difficile ou impossible avec le théorème de l'élément primitif (on pourra s'en convaincre par l'exemple ci-après). D'ailleurs, si on peut facilement démontrer le théorème de l'élément primitif au moyen du théorème d'Artin, cette déduction n'est pas plus simple que des démonstrations directes telles que celle de van der Waerden présentée plus bas.
Une autre caractérisation des extensions simples, beaucoup moins connue, a été rédigée par van der Waerden dans son célèbre ouvrage[15].
Soit K un corps de caractéristique p > 0, et L une extension finie de K. On note pe l'exposant du groupe abélien quotient A = L˟/L˟sep, c'est-à-dire le plus petit entier e tel que xpe ∈ Lsep pour tout x de L[16]. Alors L/K est simple si et seulement si pe = [L : Lsep].
Supposons que L/K soit simple, engendrée par un élément primitif θ. Vu que l'extension L/Lsep est radicielle, le polynôme minimal de θ sur Lsep est de la forme Xpd - a, avec a ∈ Lsep. Clairement, pd = [L : Lsep] car L = K(θ) = Lsep(θ). Le nombre pd est aussi l'exposant de θ dans A, sans quoi θ satisferait une équation algébrique de la forme Xr = a', de degré r < pd. Enfin, pour tout x ∈ L, xpd ∈ Lsep, car x = P(θ) avec P ∈ K[X], et donc xpd = Ppd(θpd) ∈ Lsep[17]. Ainsi pe = pd et d = e.
Réciproquement, en dénotant encore [L : Lsep] = pd, supposons que d = e. Grâce au théorème de l'élément primitif, on sait qu'il existe un élément primitif θ de Lsep/K. D'un autre côté, dans tout groupe abélien d'exposant fini, il existe un élément dont l'exposant est égal à l'exposant du groupe. Soit donc w un élément de L˟ d'exposant pe dans A : wpe = a ∈ Lsep. Comme précédemment, le polynôme minimal de w sur Lsep est forcément égal à Xpe - a, sans quoi w serait d'exposant < pe dans A. Par conséquent L = Lsep(w) = K(θ, w). On voit que L est engendré sur K par deux éléments, dont un seulement est inséparable sur K. La construction de van der Waerden, exposée plus bas, assure alors que l'extension L/K est simple.
Exemples d'application du théorème de l'élément primitif
D'abord, la théorie de Galois, y compris les théorèmes d'extension et de décompte des morphismes de corps, peut être largement simplifiée par ce théorème.
En outre, les applications théoriques et pratiques abondent dans la littérature. Voici un exemple :
Proposition : Soit L/K une extension séparable. Si le degré de tout élément x de L est borné par un nombre donné C, alors L/K est finie de degré au plus C.
Car si l'extension L/K était infinie, elle contiendrait des sous-extensions (séparables) finies de K de degré arbitrairement grand, donc etc.
Exemple d'application de la caractérisation des extensions simples d'Artin
Toute sous-extension d'une extension simple finie est simple.
En effet, si cette sous-extension contenait un nombre infini de corps intermédiaires, il en serait de même pour toute sur-extension finie, qui ne pourrait donc être simple.
Exemple d'extension finie contenant un nombre infini d'extensions intermédiaires
C'est peut-être un fait surprenant qu'une extension finie puisse contenir un nombre infini de sous-extensions. Pour s'en convaincre, reprenons l'exemple de la première section. On pose comme précédemment K = Fp(X, Y) et L = K(X1/p,Y1/p). Considérons les éléments de la forme tc = X1/p + c Y1/p, où c varie dans un sous-ensemble infini de K, et montrons que les corps intermédiaires K(ta) et K(tb) sont distincts lorsque a et b le sont. Si tel n'était le cas, on aurait K(ta) = K(tb) pour un certain couple (a,b), donc il existerait un polynôme P(T) à coefficient dans K tel que ta = P(tb). En tenant compte que tbp = X + bpY, on peut supposer que P est de degré au plus p - 1. Notons que X1/p est de degré p sur Fp[X], et donc aussi sur K[Y1/p] , sans quoi il existerait une relation de dépendance algébrique entre X et Y. Il est d'autre part facile de voir que P(tb) = Q(X1/p), où Q(V) est un polynôme sur K(Y1/p), de même degré et coefficient directeur que P. De plus la relation ta = P(tb) implique Q(X1/p) - X1/p - a Y1/p = 0, ce qui n'est possible que si Q(V) = V + aY1/p, car Q est de degré au plus p - 1 et X1/p est de degré p sur K(Y1/p). Ainsi, P, tout comme Q, est unitaire et de degré 1 : P(T) = T + h(X, Y). Mais alors la relation ta = P(tb) implique aY1/p = bY1/p + h(X, Y), ce qui est impossible car a ≠ b et Y1/p est de degré p>1 sur K.
Démonstration
La construction de van der Waerden, reproduite dans la section suivante, fournit une démonstration constructive courte et élémentaire de l'existence d'un élément primitif. En voici une autre un peu plus théorique et tout aussi rapide.
Si K est un corps fini, alors le groupe multiplicatif associé à L est cyclique. Si α est choisi parmi les éléments générateurs du groupe alors K(α) = L et le théorème est démontré, sans même utiliser l'hypothèse de séparabilité.
Supposons donc désormais que K est infini.
Soit n = [L : K]. Par séparabilité, il existe n morphismes de L dans sa clôture algébrique Ω laissant K invariant. Considérons Vi,j l'ensemble des vecteurs de L ayant même image par le ie et le je morphisme. Vi,j est un sous-espace vectoriel différent de L. Une propriété des réunions des espaces vectoriels montre que la réunion des Vi,j n'est pas égale à L. Il existe donc un élément α de L qui n'est élément d'aucun Vi,j, c'est-à-dire dont les images par les n morphismes sont distinctes. Son polynôme minimal sur K admet donc n racines distinctes. Ainsi, la dimension du sous-espace vectoriel K(α) est supérieure ou égale à la dimension n de l'espace vectoriel L. Les deux espaces sont donc égaux.