Traite négrière à La Rochelle
From Wikipedia, the free encyclopedia

La traite négrière à La Rochelle s'inscrit dans l'histoire du commerce triangulaire colonial , qui consistait pour les Européens à récupérer des captifs sur les côtes africaines, pour doter en main-d’œuvre leurs colonies américaines. Pour La Rochelle, ce commerce s'étire de 1594 à 1787, et est à l'origine de la déportation de 160 000 Africains noirs en 447 expéditions[1], faisant de la ville le deuxième port négrier français derrière Nantes.

Si l’esclavage a touché presque toutes les sociétés depuis le néolithique, celui des Africains par les Européens, associé au développement naissant du capitalisme, connaîtra une importante massification et aura d’importantes conséquences démographique. S’étalant sur près de quatre siècles, il fut particulièrement intense pendant les XVIIIe et Xixe siècle, et a entrainé la déportation de plus de 12 millions d’individus, de l'Afrique vers les colonies européennes d'Amérique.
Tous les grands ports européens ont plus ou moins pratiqué la traite négrière. Les ports anglais sont en première ligne : Liverpool organise 4 894 expéditions et Londres 2 704. La ville de Nantes organise 1 744 voyages soit 41,3 % du total français. Suivent trois villes d'égal trafic : Bordeaux (11,4 %), La Rochelle et Le Havre qui totalisent à elles trois 33,5 % des expéditions négrières[2]. Saint-Malo, Lorient, Honfleur, Marseille, Dunkerque et plus marginalement Sète, Brest, Saint-Brieuc, Rouen, Cherbourg, Vannes, Bayonne, Rochefort et Marans ferment la marche[3].
À La Rochelle, la traite négrière est un commerce très important. Son port est un acteur majeur du trafic ; il est le premier port négrier de France tout au long du XVIIe siècle, puis au XVIIIe siècle, le second port négrier après le port de Nantes.
- Sémantique
Initialement, le terme de « traite » ne concerne que le moment d’échange de marchandises contre des esclaves sur les côtes africaines. Le phénomène dans son ensemble comprend également les conditions de la traversée (le « passage du milieu »), et la vente des esclaves aux colonies.
Histoire
Chronologie
- Entre 1594 et 1595 : la première mention d’une expédition négrière au départ de La Rochelle : le négrier l’Espérance transporte sa cargaison de captifs dans la colonie portugaise du Brésil[4].

- Entre 1643 et 1692 : 45 expéditions partent de La Rochelle[5]. Les négociants paient un droit à trafiquer auprès des compagnies privilégiées par le roi.
- Entre 1710 et 1730 : Jacques Rasteau et ses fils sont les principaux armateurs de La Rochelle ; 26 expéditions partent depuis la ville.
- Entre 1730 et 1750 : la traite négrière vit son temps fort avec 154 expéditions au départ de la ville.
- En 1763 : le traité de Paris sanctionne de la perte du Canada français, élément important du commerce maritime rochelais. Plusieurs armateurs rochelais se déclarent en faillite mais de nouveaux acteurs apparaissent.
- En 1766 : 12 raffineries de sucre fonctionnent à La Rochelle.
- En 1770 : les armateurs rochelais sont exemptés du paiement du droit de 20 livres tournois par captifs.
- Entre 1778 et 1781: pendant la guerre d’Amérique, le trafic négrier rochelais est à nouveau interrompu.
- En 1790 : à la Rochelle, la Société des colons franco-américains se crée pour défendre les intérêts des négociants et le maintien de l’esclavage.
- Le : le Saint Jacques est le dernier navire négrier partant de La Rochelle ; des négociants rochelais connaissent le début de la faillite.
- Entre 1710 et 1792 : au total, 427 expéditions négrières sont parties de La Rochelle[5].
Des débuts précoces
Contrairement aux autres ports français qui se lanceront dans la traite au XVIIIe siècle, La Rochelle commence modestement mais précocement, dès la fin du XVIe siècle[5]. Ainsi, en 1594, Le navire négrier L’Espérance part de La Rochelle en direction de la colonie portugaise du Brésil, chercher des esclaves.
Au XVIIe siècle, les expéditions se font plus intenses et régulières car La Rochelle devient le port d'attache des compagnies du Sénégal et de Guinée[6]. On compte ainsi 45 expéditions au départ de La Rochelle entre 1643 et 1692.
L’âge d’or du XVIIIe siècle
Au XVIIIe siècle, la traite négrière génère une intense activité à La Rochelle. Des ouvriers travaillent sur le port (chargement et déchargement de marchandises), les cabaretiers et logeurs font le plein, les fournisseurs ravitaillent les navires exportant ces « bois d'ébène » (les Noirs) d’Afrique. L’administration encadrant ce commerce est très étendue : notaires, greffiers de l’Amirauté, commissaire du roi, employés de la Chambre de commerce… Par ailleurs, les chantiers navals, raffineries de sucre et autres ateliers de transformation des produits coloniaux, participent à l'activité et à la prospérité de la ville, en lien grâce à la traite.

Toutes périodes confondues, l'activité négrière à La Rochelle est la plus importante au XVIIIe siècle : entre 1717 et 1783, 427 voyages de traite partent de La Rochelle, ce qui représente 12,65 % du trafic national (Nantes : 42,68 %), et fait de La Rochelle le deuxième port négrier français derrière Nantes, au siècle des Lumières (mais sur la période allant du XVIIe siècle au XIXe siècle, celui de Bordeaux le dépasse)[7]. Au XVIIIe siècle, les navires négriers rochelais ont ainsi chargé environ 130 000 esclaves à destination des colonies de l’Amérique et principalement de Saint-Domingue[7] et 70 armateurs rochelais se sont imposés comme des figures notables de cette traite négrière, comme Pierre-Gabriel Admyrault ou Jacques Rasteau (1680-1756), directeur de la Chambre de commerce de 1734 à 1738. En tout et pour tout, la traite transatlantique représentait à cette époque 80 % de toute l’activité commerciale de la ville.
Ainsi, la traite négrière à La Rochelle marque l'Ouest de la France et participe au développement du pays tout entier. Cependant, ce développement dépend de cette traite extérieure avec l’Afrique et l’Amérique. Quotidiennement, des navires négriers partent de La Rochelle et effectuent le commerce triangulaire[8] (appelé « commerce circuiteux » au XVIIIe siècle[5]), chargés de produits manufacturés (textiles, eau-de-vie, armes, métaux, tabac, cauris, etc.) en direction de l'Afrique, qu'ils échangent contre des esclaves puis repartent vers les Amériques où ils font le même commerce inverse (des esclaves contre des produits coloniaux) pour ensuite rentrer au port. Ces expéditions s'étendent sur plusieurs mois et quelquefois des années. En 1786, douze navires de traite rochelais sont armés pour la Guinée[5].
À titre d'exemple, la cargaison de traite (regroupant l'ensemble des marchandises devant servir à acheter les futurs esclaves), embarquée par le Roy Dahomet, négrier de La Rochelle en 1772, est assez représentative de celles de France à cette époque. Elle est constituée de 230 tonneaux composés de bouges[9], de barres de fer, de pipes et de couteaux, d'alcool, de poudre et armes à feu, de parures, de chapeaux et d'étoffes et habits, le tout pour une valeur de 145 067 livres tournois, 8 sols et 3 deniers, au départ de l'expédition. En cours de route, on y ajoutera du tabac. La pacotille des officiers, composée de parures de corail et d'étoffes, se monte à 6 760 Lt et 3 sols[10].

Les navires rochelais sillonnent le littoral africain et se pourvoient en captifs principalement sur la Côte des Esclaves, même si dans les pièces relatives aux expéditions rochelaises, c’est la Côte de l’Or qui y figure, première étape du cabotage. Sur ces territoires, des guerres intestines entre les multiples royaumes, vassaux ou ethnies (du Dahomey, Ouidah, Ardres[11]...) se multiplient au XVIIIe siècle, favorisant la prise de captifs et leur réduction à l'esclavage[12]. Le commerce des esclaves relevant en quasi-totalité du bon vouloir des rois et chefs locaux (« négociants avisés »[5]) qui ne peuvent ou ne veulent fournir des captifs à partir du propre effectif démographique, ils lancent de fréquentes razzias dans les royaumes limitrophes, précipitant ainsi une montée de violence propices à leurs affaires[12].
Le port de Ouidah est entièrement contrôlée par le yogovan, équivalent d’un vice-roi, auquel « les capitaines négriers doivent apporter les coutumes, condition sine qua non au commerce local. En 1773-1774, le capitaine rochelais Joseph Crassous de Médeuil livre un témoignage du déroulement et de l’importance de ces offrandes »[13]. Le commerce lui-même s’opère sur la côte où des entremetteurs vendent les captifs, et des intermédiaires côtiers sont « chargés de ne pas laisser les Blancs aller plus en avant dans les terres »[5].
Sur les côtes de l'Afrique de l'Ouest, les négociants français sont en concurrence avec les Anglais et les Portugais[5]. Pour garder l’opportunité de commercer avec cette région instable mais riche en captifs, il est sérieusement question d'y construire un nouveau fort[14] pour la sécurité des négriers et à la pérennité de la traite[15] (idée qui sera abandonnée). Des assauts des Dahoméens donnant lieu à des pillages de marchandises, des incendies de baraques et des kidnappings de Blancs et de captifs noirs (dont certains sont tués) se multipliant en 1787 ou ceux du roi d'Onis l'année suivante, « la traite rochelaise s’arrête de manière quasi-totale sur la Côte des Esclaves » pour privilégier pour encore quelque temps d'autres sites comme celui de la côte angolaise[5].
La Chambre de commerce a produit un nombre considérables de documents dont des tableaux statistiques aidant aujourd’hui à comprendre l’ampleur du trafic et l’importance de La Rochelle dans la traite négrière à l'échelle nationale.
Abolition de l'esclavage et fin de la traite rochelaise

La révolte des esclaves de Saint-Domingue d' met un terme à la traite négrière du port de La Rochelle. Le commerce étant ciblé sur cette colonie, la rébellion menée par Toussaint Louverture met un terme à l’exploitation des plantations, du fait de leur destruction. La Rochelle se voit alors obligée d’arrêter la majorité de ses expéditions en lien avec la traite négrière, les créances ne rentrant plus.
Cette révolution haïtienne aboutit à la première abolition de l'esclavage dans les colonies, votée par la Convention montagnarde le 4 février 1794.
Statistiques
L'historien Henri Robert recense 427 expéditions de traite parties de La Rochelle entre 1710 et 1792[5].
La base de données Trans-Atlantic Slave Trade Database dénombre 483 expéditions de traite négrière parties de La Rochelle entre 1643 et 1831, pour un total estimé de 165 368 captifs, dont 136 338 parviennent à destination[16].
- Vue des navires négriers Les trois frères et de la corvette Le cerf volant appartenant à Messieurs Rasteau, armateurs à La Rochelle.
- Navire négrier L'Amitié appartenant à MM. Rasteau. En 1787, il déporte 227 esclaves africains de Sénégambie à Port-au-Prince (Saint-Domingue), dont 21 meurt durant la traversée de l'Atlantique[19].
L’aspect économique
Durant la traite négrière, on compte environ 70 armateurs à La Rochelle. Au total, un tiers des armements sont représentés par le commerce d’esclaves. Afin de préparer une expédition, il faut mobiliser beaucoup de ressources, rendant les investissements considérables. Afin de permettre au navire d’effectuer sa traversée, plusieurs personnes pouvaient s’associer pour réunir les fonds requis. Ainsi, d’autres négociants influents se devaient d’armer des navires, n’ayant pas forcément de lien avec le commerce d’esclaves. Cette opération d'investissement multiple permet alors de minimiser les risques au cas où le voyage n’aboutit pas à son terme. En plus de cela, une assurance est contractée pour plus de sécurité, pour la cargaison, et le navire lui-même. Malgré les risques encourus durant la traversée, comme les actes de piraterie, ou tout simplement, un naufrage, certaines personnes se sont enrichies en prenant ce pari.
Une fois l’expédition originelle achevée, il fallait parfois plusieurs voyages entre la France et les Antilles afin de terminer l’opération entreprise. Certains d’entre eux pouvaient prendre vingt ans afin de s’achever. Par la suite, ces bénéfices étaient variables, allant de 8 % à 143 %. Cette traite négrière permettait donc à des investisseurs rochelais de faire fortune. Les expéditions contribuaient également à l’enrichissement de La Rochelle par le biais d’une taxe sur les marchandises en provenance des colonies, et à son architecture due à la construction d’hôtels particuliers au XVIIIe siècle, par les nouvelles fortunes.
Ainsi, ce trafic générant des richesses, des hôtels particuliers sont créés, comme celui d'Aimé-Benjamin Fleuriau, construit de 1740 à 1750 selon la mode parisienne (un corps central encadré de deux ailes autour d’une cour fermée par un grand portail) par Jean Regnaud de Beaulieu. L’hôtel est situé dans la rue Fleuriau, du nom de Louis Benjamin Fleuriau, fils du planteur, conseiller municipal de la ville et député, et considéré comme un bienfaiteur de la ville. Cet hôtel devient le Musée du Nouveau Monde fondé en 1982, à la suite d’un souhait de Michel Crépeau, maire de la Rochelle de 1971 à 1999, et retrace l'obscur passé de la ville[7].
- L'hôtel Leclerc, propriété de Daniel Garesché.
- L'hôtel Fleuriau, ayant appartenu au planteur et armateur Aimé-Benjamin Fleuriau.
- L'hôtel Gilbert de Gourville, 11 bis rue Eugène Fromentin, acheté en 1767 par Angélique de Meynard, issue d'une famille de planteurs à Saint-Domingue, et veuve d'Étienne-Henri Harouard du Beignon, négrier[20].
- L'hôtel Lepage, 23 rue Saint-Claude, qui a appartenu à François Lepage, constructeur des navires négriers le Zeepaert et l’Euryale[20].
Présence noire à La Rochelle

Les recensements pour les années 1760 et 1770 font état d'une population permanente, intra muros, d'au minimum 55 à 65 individus noirs. La plupart de ces gens de couleur (environ 70 % en 1777) sont juridiquement des esclaves. Alors que l'esclavage est interdit en France depuis l'édit de Louis X de 1315, leur présence sur le sol métropolitain est tolérée par le pouvoir royal, qui n'autorise leur séjour temporaire, en théorie pas plus de trois ans, qu'à des fins d'instruction religieuse ou d'apprentissage d'un métier utile aux colonies. Cette restriction théorique s'accompagne de l'organisation d'opérations de renvoi aux colonies, en dépit des résistances des maîtres blancs[23].
Les Noirs présents à la Rochelle proviennent soit directement d'Afrique, prélevé à la source du commerce triangulaire, soit des "habitations coloniales" (plantation), en général de Saint-Domingue où nombre de Rochelais sont installés, mais parfois aussi d'une autre île caraïbe, Martinique ou Guadeloupe, de Guyane, de Louisiane, du Canada (jusqu'à sa perte en 1763), ou encore des îles Mascareignes (île de France ou île Bourbon[23].
